‹ Une civilisation du mielChapitre 6 sur 41 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

guayakis. Ce sont les représentants les plus avancés d’une ‘race presque éteinte dont les principaux groupes sont disséminés dans les parties les plus sauvages de la Cordillère de Caaguassu.

De toutes les tribus du Paraguay aucune n’est enveloppée d'autant de mystère et peu de races sud-américaines sont aussi intéressantes. Sans aucun contact direct avec les autres indiens ni avec les civilisés les Guayakis vivent encore comme vivait en Europe l’homme de la pierre polie. Et cependant la nuit, du haut de leurs collines, ils peuvent voir briller dans le lointain les lumières électriques de Villa Rica et celles des trains internationaux allant à Buenos-Aires.

Parfois, poussés par la faim, ils se risquent par les matinées d’hiver froides et pluvieuses à descendre près des établissements agricoles paraguayens pour tuer et mettre en pièces un cheval ou un bœuf dont ils emportent les morceaux au fond de leurs retraites boisées. Parfois aussi les habitants de la plaine aperçoivent au loin, au-dessus des arbres de la forêt, un ténu filet de fumée blanche : celle d’un campement guayaki.

Craintifs, toujours sur leurs gardes comme des êtres perpétuellement traqués, les Guayakis n’hésitent pas lorsqu'ils se trouvent ou se croient acculés à se défendre avec leurs longues flèches en bois dur contre les chasseurs isolés ou les battues de représailles envoyées contre eux après leurs déprédations.

Par suite de la difficulté de les atteindre et de cet état de guerre perpétuel, ils sont restés presque inconnus et représentaient une belle énigme ethnographique. Pour essayer de dévoiler le mystère dont s’entoure leur existence, j’ai séjourné pendant une année dans la grande forêt, au cœur de la Cordillère de Caaguassu. Une petite équipe d’indiens guaranis civilisés, d’indios mansos, comme on les appelle partout en Sud- Amérique, et quelques chasseurs paraguayens, vieux coureurs des bois rompus à tous les mystères de la forêt, habitués à démèêler et à suivre les pistes, me servaient de guides. Avec ces hommes, tous monteadores (forestiers) éprouvés, nous avons croisé en tous sens les parties les plus reculées de cette région connue habituellement à Villa Rica sous le nom de « dernier désert du Paraguay ». Au cours de nos recherches

nous avons rencontré à diverses reprises les Guayakis et réuni de nombreuses informations à leur sujet.

Les résultats de cette mission chez les Guayakis ont fait l’objet de mémoires dans des revues spécialisées de faible divulgation en dehors des milieux scientifiques. La vie de cette intéressante tribu, qui se maintient isolée depuis des siècles non loin des régions civilisées, mérite d’être connue au delà de ce petit cercle de lecteurs.

Elle nous montre un groupement humain dans les conditions les plus simples, sans agriculture et presque sans industrie, divisé en petites hordes errantes, en lutte continuelle pour sa subsistance avec la forêt qui le nourrit et le protège, mais lui impose ses lois. Dans cette lutte de tous les instants le Guayaki, malgré ses faibles moyens, est dominé sans être vaincu. Il sait ‘utiliser les moindres ressources de la forêt et toute une civilisation, rudimentaire sans doute et cachée, a pu se maintenir jusqu’à nos jours en dehors de la vie moderne, à cinquante kilomètres parfois du chemin de fer, basée presque tout entière sur deux humbles éléments : le miel et la cire des abeilles sauvages.

Dans leurs solitudes les Guayakis subissent parfois de façon inattendue le contre-coup des événements qui secouent un monde qu’ils ignorent. Pour ne citer que quelques exemples, l'introduction au Paraguay des orangers dont ils ne connaissent pas le nom, a modifié complètement les déplacements annuels des Guayakis à travers la forêt. Pendant la guerre européenne de 1914-1918 l’exploitation intensive de la forêt paraguayenne, conséquence de la perturbation des échanges économiques mondiaux, a fait reculer les limites de leur domaine tandis que la dépression économique actuelle et la guerre du Chaco leur assurent une longue période de tranquillité.

Il m'a paru intéressant de fixer dans une collection de géographie humaine ces différents aspects d’une civilisation mourante appelée à disparaître d’ici peu d’années.

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1. Pour faciliter la lecture de ce livre, les noms indigènes ont été presque tous transcrits de façon approchée, la pus compréhensible ARE le lecteur français.

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