‹ Une colonie féodale en Amérique (volume 2)Chapitre 10 sur 45 · II · texte numérisé non relu

II

182 UNE COLOJNIE FEODALE.

A la suite de cette transaction, ce ([ui restait des familles de iMemerancook et de Pcticoudiak reprit insensiblement la cidtare des anciens territoires, qu'elles n'avaient jamais complètement abandonnées ; on recontruisit des maisons ; on vit aussi s'établir (|uel({ues habitants d'une manière slal)le dans les environs de Sliédiak et de Coca^jne. Ceux (pii s'étaient {groupés sous la protection de M. de Boishébert sur le Miramicliy et aux environs (voir la relation de Witlierspoon , p. 31 à 36) paraissent s'être divisés lors de son départ : quel(|ues-uns restèrent échelonnés cà et là tout le \ou{y de la cote juscju'à la baie des Chaleurs, résolus à profiter de la convention du fort Cmnberland. Mais le plus {]rand nombre, voyant M. de Boishébert définitivement parti, se retirèrent jusqu'au fond de la l)aie vers le Ilisti(;ouclie, au nombre de sept à huit cents, espérant s'y soustraire aux recherches et à la domination des An^^lais.

Pendant que les réfu(}iés acadiens du [;olfe commençaient de la soi'te à se consolider, un certaiii nombre de familles s'a0(jloméraient aussi sur les rives du détroit de Canseau et aux îles Madame; cela du moins semble résidtcr d'un récit que nous fit, en 1860, un A^énérable vieillard nommé Fougère, alors à(;é de près de cent ans, et (|ui avait toujours vécu sur ces cotes, récit qui sera inséré à la fin de ce travail. Nous voyons aussi par diverses relations anglaises que, en plusieurs lieux, notammcjit autour du fort l'Mouard, dans le (juartier des Mines et à Pros[)ect, sur TOcéan, au sud d'Halifax, il s'était installé avec des demeures fixes plusieurs (groupes de familles acadiennes.

C'étaient de pauvres iTialheureux qui, après avoir vécu longtemps dans les bois, se remirent à la merci des nouveaux colons anglais qui s'étaient installés dans le pays. Ces derniers tolérèrent leur séjour en les enq>loyant à ^a^^es; de sorte (jue l'on vit plusieurs fois, (^e qui était arrivé autrefois en Irlande, les Acadiens travaillant comme

manœuvres ou domestiques sur les terres dont ils étaient préeëdemment propriétaires. Ces familles du fort Edouard furent l'origine de l'établissement de Menoudy, où ils devinrent les vassaux d'un nommé Desbarres (un intrigant, lequel s'était fait concéder des terres considérables dans l'ancien quartier des Mines et à Mémerancook, et qui passe pour avoir singulièrement abusé de leur confiance et de leur misère) . Ceux qui se groupèrent à Prospect, dont un bon nombre nous semblent avoir appartenu aux familles franco-métisses de la côte de l'Est, ont été sans doute la souche de ces familles d'origine française que les recensements actuels constatent en ce lieu; seulement, la plupart d'entre elles seraient devenues protestantes, par suite de l'absence complète de tout missionnaire français pendant un siècle.

L'état de choses continua ainsi à se pacifier peu à peu; cet apaisement progressif ne fut troublé que par une expédition dirigée en 1761 sous les ordres de Mackensie vers le fond de la baie des Chaleurs , où s'étaient réfugiés, comme nous le verrons, les dernières bandes d'Acadiens indépendants. Les rapports anglais portent qu'ils s'y trouvaient alors au nombre de sept cent quatre-vingts hommes, femmes et enfants ; ils étaient dans une grande misère ; trois cent quatre-vingt-cinq furent faits prisonniers et amenés à Halifax. Les fanatiques du conseil provincial voulurent envoyer ces prisonniers à Boston avec plusieurs autres déjà cantonnés dans leur cité; mais les gens de Boston ayant refusé de les recevoir, on dut les ramener à Halifax, et il se trouva ainsi dans cette ville et aux environs un millier d'Acadiens qui gagnaient leur vie en travaillant pour l'administration anglaise ou pour les particuliers. {Dire de M. Girouard de Tracadle.) C'est ainsi qu'on atteignit l'année 1763; à la suite de Ja paix qui fut alors conclue entre les deux nations, la cour de Londres envoya en

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1764 des instructions qui autorisaient les Acadiens francais à s'établir comme colons dans la Nouvelle-Ecosse, en prêtant le serment d'allégeance à la couronne d'Angleterre.

Chacun alors s'installa comme il put, dans l'endroit où le sort l'avait jeté : les prisonniers accumulés autour d'Halifax, se portèrent : les uns à Prospect, au sud de la ville, les autres au nord, à Cliezetcook, où leurs descendants se sont si bien conservés; le plus grand nombre sur le détroit de Canseau et aux iles Madame; là ils se réunirent aux familles qui de tout temps s'étaient ménagé des résidences furtives sur ces côtes tout à fait désertes. On vit aussi se grouper sur la baie des Chaleurs ceux qui avaient échappé en 1761 à l'expédition de Mackcnsie ;ils établirent les rudiments des paroisses de jNepisiguy, Caraquette et Tracadie.

Les plus favorisés furent ceux de l'isthme de Sliediak, qui avaient traité en 1760 avec le major Frye; comme les terres de Mémerancook n'avaient jamais été occupées par les Anglais, ils rentrèrent sans embarras en possession de leurs héritages, et ceux qui s'étaient réfugiés parmi eux s'installèrent tout autour dans le pays \

Les habitations et les cultures commençaient donc à se rétablir solidement dans ce quartier de Mc^merancook ,

^ Bearnisli — P'^G^ 443 — intlicjue pour toutes les provinces inaridines cent soixante-cinq familles. «Un projet fut délibéré clans « le conseil, de concéder aux Acadiens des terres où ils pussent « s'établir (22 octobre 1764). On aurait ainsi installé cent soixante- « cinq familles comprenant neuf cent cpiatre-vingt-dix personnes « à raison de cinquante acres par famille. »

Mais 11 est évident que ce cliiffre de cent soixante-cinq familles ne s'entend que de celles que les Anj^Iais avaient sous la main,, soit demi-captives à Halifax, soit à l'état de tolérance en divers lieux de la province; il existait donc en dehors de ce cliiffre beaucoup d'autres (troupes acadiens dispersés dans les districts éloijToés et intérieurs du pays. (Ce cliiffre de 165 est trop faible de moitié.)

lorsque survint, en 1766, un événement qui devait consacrer tout à fait la renaissance du peuple acadien : ce fut le retour des proscrits qui avaient été déportés aux États-Unis. Pendant onze années ces malheureux avaient été ballottés d'un lieu à un autre, recevant des distributions de vivres dérisoires à peine suffisantes souvent pour éviter la faim. Quant aux femmes et aux enfants qui avaient été séparés de leurs maris, de leur famille au moment de la proscription, on frémit en pensant aux angoisses de ces malheureux arrachés à leurs foyers, et jetés en masse avec tous les autres dans cette effroyable contag^ion de la misère et du désespoir, qui fermente au milieu des malheureux accumulés.

Le peuple étranger, ennemi, fanatique, qui les entourait, n'avait pour eux aucune commisération, aucun égard; accroupis à la porte des villes, dans des campements misérables, accablés d'avanies, ils y languissaient dans un délaissement morne et lugubre ' ; leurs souffrances s'éteignaient dans une tristesse silencieuse, à mesure que les tombeaux se refermaient sur eux pour toujours. Le dernier document qui les concerne dans les archives de la Pennsylvanie est du 4 janvier 1766; c'est le mémoire du fossoyeur réclamant le prix des planches disjointes de quelques cercueils !

Lorsque la paix fut conclue, en 1763, sur six mille Acadiens qui avaient été déportés aux États-Unis, il en restait un peu plus de la moitié. Le plus grand nombre des survivants résidait dans le Massachusetts et dans l'État de New- York. Déjà plusieurs fois ils avaient subi l'action d'un entraînement instinctif qui les poussait à s'éloigner du lieu détesté de la proscription ; ces essais avaient été infructueux ; mais après la paix leur essor fut irrésistible. Divers

^ Memoirs of the Historical Society of Penn<tylvania. (Vol. VL)

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groupes se diii^jcrent sur le Canada, où ils s'établirent : dans le comté de Saint-Jean, en un lieu qui s'appelle encore aujourd'hui VAcadle; dans le comté de Nicolet, du côté de Bécancourt; dans le comté de 3Iontcalm, à Saint-Jac- (jues-Laclii^an, etc., etc.

D'autres, formant une masse compacte de deux cents familles environ, résolurent de retourner vers leur Acadie perdue et regrettée. Il ne demeura plus alors sur le sol étranger qu'une faible minorité qui resta rivée dans le pays par les infirmités ou l'extrême misère. Nous excepterons toutefois le Maryland, où la présence des catholiques anglais et de quelques prêtres avait rendu leur situation moins intolérable, et où l'on trouve encore de leurs des- (^endants.

Ce fut dans le printemps de 17G6 que se forma l'iiéroïque caravane dont nous suivrons les pas. A pied et presque sans approvisionnements , les pèlerins acadiens affrontèrent les périls et la fatigue d'un retour par terre, en remontant les côtes de la baie de Fundy (l'ancienne baie Française) jus(pi'à l'isthme de Shcdiak, à travers cent ([uatre-vingts lieues de forêts et de montagnes inhabitées : des femmes enceintes faisaient partie de ce misérable convoi, cjui accouchèrent en route ; nous avons connu quelques-uns des fils de ces enfants de la douleur, et c'est de leur bouche que nous tenons le récit que leur avaient transmis leurs pères, nés pendant cette douloureuse traversée.

Jamais on ne saura exactement tout ce que souffrirent ces malheureux, abandonnés et oubliés de tous, en se frayant une route dans le désert; les longues années qui se sont écoulées ont éteint depuis longtemps les échos de leurs gémissements dans la forêt! Celle-ci môme a disparu; toutes les misères de ces infortunés sont noyées aujourd'hui dans l'ombre du passé ; les laboureurs anglais

moissonnent joyeusement sur leurs campements effacés, et c'est à peine si quelques traditions affaiblies de ce sublime et douloureux exode se trouvent encore éparses dans les récits des vieillards de la baie Sainte-Marie.

Dans les sentiers sauvages qui serpentaient parmi les interminables forets de la baie de Fundy, cette longue file d'émigrants cheminait péniblement; c'étaient de petites troupes de femmes et d'enfants, traînant le mince bagage de leur misère, tandis que les hommes, dispersés çà et là, cherchaient dans la chasse, dans la pêche et même parmi les racines sauvages quelques ressources pour les alimenter. Il y avait des enfants tout petits, marchant à peine, que l'on menait par la main, les plus grands les portaient de temps en temps; plusieurs de ces malheureuses mères tenaient un nourrisson dans leurs bras, les cris de ces pauvres enfants rompaient seuls, par leurs échos plaintifs, le silence sombre et lugubre des bois.

Combien moururent en route : d'enfants, de femmes et même d'hommes? Combien ont expiré, accablés par la lassitude, souffrant la faim ou la soif, assis et oubliés pour toujours dans un sentier perdu, sans prêtre, sans consolation, sans amis? Personne ne les a comptés, personne ne redira leurs noms, et les dernières agonies de la mort furent empoisonnées, pour ces innocentes victimes, par toutes les angoisses des regrets et de l'abandon !

A mesure que cette triste caravane s'avançait, il s'en trouvait en effet dont les forces défaillantes se refusaient à les porter plus loin ; tous ne succombaient point cependant, et il s'échelonna ainsi le long de la route quelques groupes qui demeurèrent comme des noyaux de colonies à venir. C'est ainsi que, sur les bords du fleuve Saint-Jean, plusieurs familles se fixèrent sur les ruines des établissements qu'avaient occupés les Français dans ce district; depuis La Tour^ seigneur de Jemsek, jusqu'à MM. de

188 TNE COLONIE FÉODALE.

Vaiiclreutl, qui possédaient encore en 1750 le grand fief d'Ekoupag, il s'était toujours maintenu dans le pays un petit {]Toupe de population française.

Lorsque la colonne des proscrits, (Hîlaircie par les fatigues du voyage, atteignit les bords du Pccoudiak, il y avait quatre mois qu'ils étaient en route. Là ils purent enfin goûter quelques instants de repos et de consolation; les premiers qui débouchèrent en bas des montagnes boisées qui bordent ce fleuve rencontrèrent devant eux quelfpies hommes demi-chasseurs, demi-cultivateurs, qui parlaient leur langue et parmi lesquels ils ne tardèrent point à reconnaître des compatriotes et des parents. C'était là le reste des anciens habitants de Mcmerancook, de Pé(X)udiak, et aussi les bannis réfugiés sur l'isthme de Shediak, dont nous avons parlé quelques pages plus liant. Déjà l'on voyait des constructions et des défrichements s'étaler le long de la rivière, lorsque la troupe des captifs revenant des Etats-Unis les rejoignit à la fin de l'été de 1 766.

Cent ans après, les vieillards ([ue je trouvai en ce quartier gardaient encore dans leur mémoire des souvenirs traditionnels très-bien conservés sur cette touchante rencontre. (Récits de Beliveaux, de Grcigoire Cormier, etc.) En cet endroit les Acadiens émigrants purent enfin se reposer un peu de leurs extrêmes fatigues, avec leurs femmes et leurs enfimts; les amis qu'ils venaient de retrouver étaient eux-mêmes fort pauvres, mais leur accueil était cordial et sympatlii(|ue, les pros(*rits n'avaient plus à redouter cet entourage malveillant, grossier et railleur (|ui les opprimait depuis (hx ans.

Malheureusemciit, après ce premier mouvement de joie, ils eurent à cq^rouvcr un grand serrement de cœur. On leur apprit ({ue, dans le pays des Mines et de Port-Royal, toutes les habitations avaient été brûlées, les terres confisquées et distribuées à leurs persécuteurs. Ce grand et

pénible voyage qu'ils venaient de faire se trouvait inutile ; il n'y avait plus pour eux ni patrimoine ni patrie! A cette décourageante nouvelle, la plupart se sentirent abattus, ils étaient au bout de leurs forces, et ne chercliant pas à pousser plus avant, ils demeurèrent au lieu môme où la Providence venait de les conduire. Cent vingt familles environ s'installèrent donc au milieu des Acadiens du Pecoudiak, dans l'espérance d'y former de nouveaux établissements.

Telle fut l'origine de la population acadienne de ces quartiers, dont le trop plein s'étendit ensuite sur les côtes du golfe Saint-Laurent. Cependant un certain nombre ne put se résoudre à croire que tout fut perdu et qu'ils fussent ainsi dépouillés sans aucun espoir de ces riches terres, conquises autrefois sur la mer par l'industrie laborieuse de leurs aïeux. Cinquante à soixante familles reprirent de nouveau leur route, hommes, femmes et enfants; ils tournèrent le fond de l'ancienne baie Française, devenue Fundy Bar; ils visitèrent successivement Beaubassin, Piziguid,les Mines ; mais Beaubassin s'appelait Amherst, Cobeguid avait pris le nom de Tr^iro, Piziguid celui de Windsor et les Mines se nommaient H or ton; tout était changé ! Noms anglais, villages anglais, habitants anglais; partout où ils se présentaient, ils semblaient des revenants d'un autre âge; personne depuis longtemps ne songeait plus à eux.

Ils effrayaient les enfants, ils inquiétaient les femmes et les hommes, comme une menace sortie du tombeau; on s'irritait contre eux, et les malheureux se traînaient de village en village, harassés par la fatigue et par un désespoir qui s'accroissaient à chaque étape ; la dernière fut à Port-Boyal (Annapolis), où ils furent encore plus mal reçus qu'ailleurs ; la population anglaise s'y trouvait plus ancienne, plus forte, il y avait une petite garnison, et les

eiivaliisseais s'y sentaient mieux cliez eux et plus fortement assis .

Que faire cependant de cette caravane de misérables en haillons, écrasés par la lassitude, les privations et le chagrin? Les officiers an(;lais prirent le parti de les diri(;er un peu plus au sud, sur la baie Sain te-Ma rie, dont les rives inoccupées étaient alors bordées de vastes forêts. Les pauvres Acadiens, épuisés et désespérés par tant de malheurs, ne sachant plus où porter leurs pas, se laissèrent conduire et finirent ainsi par s'échouer sur cette rive déserte, où des terres leur furent concédées le 23 d(icembre 1767 ; l'année suivante, en judlet 1768, on vit encore plusieurs Acadiens tant dans le comté d'Annapolis ({ue plus au nord, à Windsor, demander des terres et offrir le serment d'allégeance; les solitudes de la baie Sainte-Marie commencèrent à se peupler.

Les plus cruelles traverses n'abattent jamais entièrement l'énergie humaine j le calme après la tempête, la moindre lueur d'espoir qui renaît, permettent à nos sens rassis de se rattacher à la vie, de se reprendre au travail et d'inaugurer de nouveaux progrès. Sous la pression de la nécessité, ces misérables proscrits élevèrent des liuttes; on se mit à pécher, à chasser, les défrichements commcn- (^èrent, et bientôt avec les bois abattus on vit se remonter ({uelques grossières maisons.

Au sein de cette activité, l'espérance renaissait spontanément dans les âmes; le travail se fit avec plus de courage, et ils s'attachèrent peu à peu à cette nouvelle patrie. Vingt ans après, en 1790, les divers groupes qui se formèrent ainsi au sud de la presqu'ile comptaient plus de sept cents àmes^ chaque famille vivant sur sa petite habitation bien cultivée, trois églises étant déjà bâties avec un missionnaire français pour les desservir.

Dans les premiers temps, on vécut surtout des produits

de la pêche, et la reclierclie des baies les plus poissonneuses conduisit quel(|ues-unes des familles acadiennes au delà du cap Fourchu (aujourd'hui Yarmouth) ; là ils s'établirent sur la plage de Tousquet, à rembouchure d'une rivière qui contenait une quantité si considérable d'anguilles qu'elle en a conservé le nom; ils s'y rencontrèrent avec quelques anciennes familles de Port-Royal ; ces dernières, réfugiées dans les bois lors de la proscription, s'y étaient constamment maintenues comme des outlawsy ainsi que quelques tenanciers de la seigneurie de Pobo)ncoup. Pauvres gens (jui commençaient à reparaître sur la côte depuis la fin de la guerre! Ils s'installèrent tous ensemble sur la rivière aux Anguilles, où l'abondance de la pèche subvenait facilement à leurs premiers besoins.

Enfin , quelques années après , ils furent rejoints par [)lusieurs familles acadiennes, de celles qui étaient restées dans la Nouvelle- Angleterre et qui vinrent à Tousquet par mer. On comptait parmi ces derniers quelques membres de la famille d 'Entremont, des anciens seigneurs de Pobomcoup; ces derniers étaient fort considérés par les officiers anglais, et on leur restitua une partie des terres qui constituaient jadis le patrimoine de leurs aïeux sur le havre de Pobomcoup, que les Anglais appelèrent Pubnico^ .

Non-seulement ils s'y rétablirent^, mais ayant retrouvé des anciens tenanciers de leur seigneurie, que nous avons signalés tout à l'heure, tels que les Amiraut, les Duon, les Belliveaux, etc., etc., ils se les adjoignirent et réinstallèrent ainsi en quelque sorte le vieux manoir et le vieux fief de Pobomcoup. Les Acadiens de ces quartiers participèrent également aux concessions de terre faites en octobre 1767 et au 1" juillet 1768, montant à 9,092 acres. Puis ils obtinrent, par des actes spéciaux, diverses autres

' Récit du vieux M. Lévy d'Entremont, en 1860. (Appendix,)

concessions : P en juin 1771; — 2° en janvier 1772; ensemble 2,200 acres.

Dans ces circonstances, le nombre des Aca (liens s^accrut tellement à Tousquct et sur la baie Sainte-Marie que, huit ans après leur rétablissement, un acte officiel du 8 mai 1775 constate les noms de quarante chefs de famille (|ui avaient pris des terres rien qu'à Sainte-Marie (Clare) . Si Ton y joint maintenant ceux qui ne figurent pas dans cet acte et ceux qui étaient établis à Tousquet, on peut facilement se convaincre que tout ce {]^roupe du sud comptait quatre-vingts ou quatre-vingt-cinq familles, c'est-à-dire environ quatre cent cinquante individus. Cette évaluation concorde d'ailleurs assez bien avec les chiffres fournis en 1803 par l'abbé Lartigues.

Cependant ils ne parvenaient guère alors qu'à pourvoir aux absolues nécessités de la vie, et dans les premiers temps la pèche plus encore ({ue la culture subvenait à leurs besoins. Ils s'organisaient péniblement et vivaient dans un isolement complet; on ne pouvait communiquer avec eux que par mer (lïalhburton), et de 1772 à 1799, après l'abbé Bailly et l'abbé Ledru, qui ne firent que passer, ils n'eurent d'autres secours religieux que la visite périodique d'un missionnaire qui venait une fois par an demeurer quelques jours parmi eux (l'abbé Bourg) .

Cet état de choses dura jusqu'en 1799, époque où vint s'établir parmi eux l'abbé Sigogne, prêtre français proscrit parla Révolution française, lequel fut l'apôtre et l'organisateur de ce petit groupe pendant près de cinquante ans; se passionnant en effet pour son œuvre, il ne voulut plus les quitter, même après la pacification de la France, et il finit ses jours parmi ses chers Acadiens, à quatre-vingtcinq ou quatre-vingt-six ans, en 18 4i.

Non-seulement il fut le restaurateur de la religion, mais aussi le promoteur de tous leurs progrès : ingénieur,

architecte, créateur des entreprises, maître d'ëcole et imprimeur tour à tour, il s'appropriait tous les rôles utiles à un peuple naissant; arrive à Halifax avec la recommandation de plusieurs gentilshommes an^^lais qui avaient apprécie ses mérites en Angleterre, il y jouit, malgré sa qualité de Français, d'une grande considération et d'un grand crédit ; à diverses reprises il procura aux humbles communautés, dont il était tacitement le chef, des avantages très-importants, notamment quand il leur fît assurer à titre de réserves la propriété des immienses forets qui s'étendaient en arrière de leurs villages *.

Son regard en effet s'étendait au delà du présent et envisageait l'avenir; ses paroissiens, malgré ses exhortations, se sentaient alors peu d'attrait pour la culture, ils aimaient mieux la mer et attachaient une mcdiocre importance à un agrandissement territorial; c'est alors que, prévoyant une invasion possible d'émigrants anglais qui pourraient s'emparer peu à peu des terres vacantes, et voulant empêcher nos pauvres Français d'être cernés, sans espoir d'extension pour leurs nombreuses familles, il leur assura par son crédit ces magnifiques réserves sur lesquelles ils ont pu, dans ces derniers temps, faire essaimer leur population grandissante. Il s'y est ainsi formé des

* Nous devons avouer que nous avons vainement cherché la trace de cette concession dans les Archives de la Nouvelle-Ecosse; le seul document contemporain de la Nouvelle-Ecosse que nous ayons rencontré relate une concession faite le 9 juin 1801 à vin^jt-six Acadicns de Tousquet pour quatre mille huit cent soixante-quatorze acres; mais il nous a été affirmé, tant a Sainte- Anne de Tousquet qu'à Sainte-Marie, que ce fut grâce à l'influence de M. Sigogne et par suite de ses démarches que l'on attribua aux Acadiens les grands bois qui s'étendent entre Sainte-Anne et les Forkes, ainsi que ceux qui sont entre Sainte-Marie et Gorbery ; et ces témoignaoes émanaient de gens si respectables et si autorisés, que je les crois vrais.

ëlablissemcïils continus aux anciennes paroisses ; groupes à peu près compacts où la lan(jue et les traditions françaises se conservent avec soin.

Revenons maintenant sur nos pas, afin d'examiner ({uelle fut la destinée des autres (groupes acadiens ({ui se reformèrent à cette époque, tant à jMemerancook et sur l'istlune de Slicdiak que sur le golfe Saint-Laurent, dans les îles du (jolfe et au nord-est de la i\ouvelle-lvx)sse.

Si Ton quitte la baie Sainte-Marie en remontant la baie Française (Tundy), on pénètre dans le jNouveau- Brunswick par l'istlime de Shediak, sur le comté de Westmoreland. C'est en ce comté (pie commence le groupe acadien qui, tout en occupant une partie de l'istUme, s'est étendu peu à peu tout le long des cotes du golfe Saint-Laurent, jusques et au delà de la rivière Miramichy.

Il est assez visible par l'ensemble des faits, par les traditions, par la série des statistiques, que la plupart des villages et liameaux éclielonnés sur la côte depuis l'isthme jusqu'à la baie des Chaleurs ont été occupés, dès 1755, par des famdles acadiennes réfugiées sur ces côtes désertes. Quelquefois ces stations formaient des rasseml)lements importants, mais le plus souvent c'étaient de petits groupes isolés, vivant presque exclusivement de pèche et de chasse, et fort mêlés avec les sauvages chez lesquels ils se réfugiaient en cas d'incursions anglaises. Tels étaient Dldish, Le Baracholsy Shediak, Cocayne^ Bouclouclie, t'Ardouaney Kagibougouet, liicliibouctoii, la baie des Winds, Bartabog, JSlgawak, Taboujemtek, Tracadie^ etc. Ces familles, ces petits groupes, surtout de 1758 à 1770, formaient une sorte de population flottante passant constamment d'une station à une autre; il n'y avait en quelque sorte d'établissement fixe nulle part : la culture et le bétail avaient pres(jue entièrement disparu; la misère était très-grande, et la moindre circon-

staiice faisait clian^jer de campement; on le voit trèsclairement dans le rapport du colonel Frye en 1760 (Rameau, la France aux colonies)^ dans le Journal de Witherspoon^ publie par la Société historique de la Nouvelle-Ecosse, et par les récits que nous avons recueillis. (Voir à V Appendix,)

Memerancook^ Pecoudiak et Menoudy paraissent avoir été les premiers établissements solides et stables constitués après la capitulation de 1760; c'est là que nous avons vu s'arrêter cette caravane des proscrits qui revinrent de la ]\ouvelle-An[jle terre en 1776. Après le départ du détachement qui se diri^^ea sur la baie Sainte- Marie, il resta sur la rivière Pecoudiak environ cent (juatre-vin(;ts familles, savoir : soixante familles déjà domiciliées dans la contrée et cent vingt autres revenant des Etats. Cette population pouvait alors s'élever à neuf cents âmes; l'adjonction qu'elle avait ainsi reçue imprima une vive impulsion au développement de Memerancook, qui devint bientôt le plus important de tous les groupes français; on vit même revenir quelques-uns des Acadiens qui avaient été se réfugier au Canada. [Récit des Alain y Cormier et autres.) {Appendix,)

Cependant, à mesure que l'installation de Memerancook se perfectionnait, ainsi que ses cultures, on vit de jeunes ménages partir de ce lieu pour aller chercher, à Shédiak, à Cocagne, puis à Richibouctou et à Bouctouche, des plages favorables et des prairies basses, faciles à exploiter. Les traditions acadiennes nous ont fourni sous ce rapport de précieux renseignements; jusqu'en 1775 et 1780, on ne voit pas que les gens de Memerancook se soient établis plus loin que leur circonscription propre et la côte de Shediak; mais après cette époque commence un mouvement de familles qui se dirigent vers Richibouctou et Bouctouche.

196 CNE COLONIE FEODALE.

Les Alain, qui étaient revenus du Canada à Memerancook en 1763, vendirent leur ferme vers 1780, pour aller s'installer à Ni[]awuak, (Voii ils revinrent sur lîouetourhe, en 1793. En ce dernier lieu s'établirent, eu 1789, Joseph et Isidore Bastaraclie, partis de 3Temeraneook ; ils y trouvèrent Jean Desroches, (|ui venait de Fde Saint- Jean et qui épousa leur sœur Estlier; Charles et François Leblanc s'y installèrent aussi à cette époque. M. Léon Alain m'a assuré, en 1860, que ces habitants furent les premiers cultivateurs qui se fixèrent à Bouctoucbc d'une manière stable.

Un peu auparavant, vers 1775, Josepli Richard, dit Richard des F laite s , vendit à un nommé Cormier la ferme qu'il avait créi^e à 3Temerancook ; ce Cormier venait du fleuve Saint- Jean, d'où il avait été, lui et plusieurs autres, expulsé pour faciliter l'installation des Loyalistes. Quant à Richard des Flattes, il se transporta à Richil)ouctou avec son prix, 30 dollars, prix de la vente, et avec ses bestiaux; il fut accompag^né de ses deux frères, Basile et Jean : ces émi(jrants furent suivis de Maillet Baptiste, Maillet Charles et Landry Baptiste. La place de Richi]>ouctou s'accrut promptement, (pàce au courant d'émigration venant de Memerancook, puisque M(;r Plessis, en 181i2, nous indique ce villa^^e comme étant le c^entre, il dit même la métropole y des Acadiens du {;olfe Saint-Laurent. Il est d'ailleurs probable que l'installation de ces cultivateurs < le vint le point de ralliement de toutes les familles dispersées sur les cotes voisines ou parmi les sauva[]-cs de l'intérieur. Par suite de ces migrations, 31emerancook vit augmenter lentement le nombre de ses habitants, quoirjue son aisance se fût accrue notablement; cependant, lors de la mission de Mgr Denaut, en 1803, on c^omptait (hyà onze cent soixajite-deux habitants dans les cantons de Memerancook, Pecoudiak et Menoudy, qui en dépendait.

En remontant la côte du golfe au nord de Richibouctou, on rencontre Miramichy : c'est là que se réunissaient le plus grand nombre d'Acadiens après la proscription ; le colonel Frye le cite dans son rapport, et le Journal de Witherspooii nous montre que c'était en quelque sorte le quartier général de M. de Boisbébert. C'est dans ce récit si curieux de la captivité du malheureux prisonnier anglais que l'on peut apprécier justement les souffrances que les Français eurent à essuyer au milieu des solitudes et des frimas de cette côte déserte; en 1759, M. de Boishébert fut enfin obligé de quitter la contrée ; quelques Acadiens le suivirent à Québec, mais le plus grand nombre demeura dans ce pays désolé.

Le commerce anglais occupa de très-bonne heure l'embouchure de Miramichy, et les pauvres réfugiés furent rejetés de plus en plus au nord, vers la baie des Chaleurs; ils y vivaient errants, dépourvus de toutes ressources, tirant presque exclusivement leur nourriture de la pêche. Pressés par la misère et exaspérés par le malheur, ils se risquaient quelquefois sur mer avec des embarcations de hasard, essayant de surprendre quelque caboteur anglais, pour y chercher des vivres et des ustensiles ; on ne sait comment ils pouvaient subsister avec leurs familles, dans le dénument absolu au milieu duquel ils vivaient; ils se trouvaient encore cependant, en 1761, au nombre de sept cent quatre-vingts sur la rive sud de la baie des Chaleurs. Mais l'animosité des Anglais alla les rechercher jusque dans ce lamentable refuge, et à cette (époque une expédition commandée par Mackensie surprit ces bandes affamées et ramena à Halifax trois cent quatre-vingt-cin(| prisonniers en haillons, à moitié morts de privations et de froid.

Après la retraite de Mackensie, il en restait plus de quatre cents épars çà et là dans la contrée; on finit par

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les perche de vue; ils bâtirent (|uel({iies huttes, risquèrent ((ucl(|ucs ébauches de culture, et Gessner, dans son Hls~ lohe du Nouveau-Briinswick ^ ])rétend ({u'en 1770 le havre de N(^pisi(]uy était déjà plus ou moins peuplé sur ses deux rives; il ne faudrait pas cependant accepter aveu.j;lénient cette afflrmation, car M. Placide Gaudet, dans ses recherches sur la famille Haché Galland^ semi)le indi({ucr {Moniteur acadien^ 27 janvier 1888) que les premiers habitants fixi's à Népisiguy étaient des Doucet venant de Miscou, des llaché-Gallant venant de File Saint-Jean, et un Joseph Boudreau, lesquels seraient venus à Népisi^^uy entre 1780 et 1783. Cependant ou peut croire que M. Gaudet entend dire que les habitants précités offraient, dans leur installation, un caractère plus rassis, plus solide, et des cultures plus suivies que celles de leurs prédécesseurs. L'état d'incertitude et de va-etvient des établissements primitifs, dans cette ré^jion, justifierait parfaitement du reste cette manière de voir.

Il est donc permis de penser que, dès l'année 1770, il se trouvait quelques familles disséminées sur les rives de Xépisi^^uy, s'occupantsans doute principalement de pèche, mais se livrant déjà à quelques essais de culture passagère. A côté d'eux vinrent se placer les nouveaux venus (pie désigne M. Gaudet comme ayant établi les })remiers des maisons solidement construites et entourées de cultures réellement sérieuses. Avec ce commencement de stabilité la misère devint moins affreuse ; à la place des campements, on vit s'élever des espèces de villa^jes; il arriva même en ces quartiers quel(j[ues recrues fortuites venant du Canada et des pêcheries françaises de Terre- Neuve. C'est ainsi que se formèrent les premiers foyers de Népisiguy, de Caraquette, de Pokmouche, de Tracadie ; en ce dernier lieu même, une rivière, dite la rivière des Caches, ne cessa jamais, dit-on, de fournir des retraites à

un certain nombre de familles acadiennes. Vers 1800, on pouvait déjà compter, dans le nord du Noaveau-Brunswick, huit ou neuf cents Acadiens, et M(;t Piessis, dans sa tournée de 1811, estime que de Tracadie au Ristigouche il se trouvait de neuf cents à mille Acadiens ; ce rapport très-intéressant nous apprend que la péclie leur fournissait encore leurs principales ressources. Peu à peu cependant leur situation était devenue à peu près régulière : les Anglais les avaient d'abord tolérés tacitement, puis acceptés, et le 20 février 1784,1e gouvernement de la Nouvelle- Ecosse accorda des concessions de terres à trente-deux familles acadiennes établies à Garaquette. Il y avait longtemps déjà que de pareilles concessions avaient été délivrées dans le quartier de la baie Sainte-Marie, où les premiers titres de concession furent accordés au cap »S'a6/e en 1767 et à Cl are en 1768; miais ces concessions, quoique tardives, nous montrent combien les réfugiés acadiens et leurs établissements avaient gagné de stabilité entre 1780 et 1810.

Tandis qu'une partie des Acadiens proscrits reconstruisait peu à peu de nouvelles colonies sur la baie Sainte- Marie, sur l'istbme de Sliediak et sur le golfe Saint-Laurent, beaucoup d'iiommes, et même de familles, étaient restés fugitifs et errants, dans l'intérieur de la presqu'île. Échappés des mains des Anglais, tant à Port-Royal que dans le bassin des Mines, ces malheureux étaient campés dans des bois, dans des savanes désertes, avec le peu de bétail qu'ils avaient pu sauver.

La catastrophe qui venait de les précipiter dans une ruine complète les avait jetés à l'improviste dans un état de profonde misère et dans une anxiété inouïe pour leur avenir. Il leur fallait chercher d'abord quelque refuge retiré où ils pussent se fixer, au moins provisoirement : nous connaissons l'histoire de plusieurs familles qui par-

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ooururent alors la Nouvollc-Écosse, sortant par l'istlime de Sliediak jusqu'à Miraniidiy, revenant dans la presqu'île, ou. vice versa, sans pouvoir demeurer paisiblement nulle part, en vivant du produit de leur travail. Plusieurs moururent de misère, beaucoup furent capturés par les soldats anglais; le reste fut graduellement ol>li[;é, par le dënûment et les privations de toute nature, à se remettre entre les mains de leurs ennemis ; quelques-uns s'en[<agèrent à trav^ailler pour les colons anglais, à condition d'être nourris; et pour comble d'ignominie, ils furent obligés de réparer les digues de leurs propres marais, pour le profit de ceux qui usurpèrent leurs fermes ; ces derniers s'étaient ainsi créé du même coup de superbes domaines et des esclaves pour les travailler à vil prix. C'est ainsi qu'à Menoudy (qjfartîer des JMines), im nomnn'. Desbarres, Français d'origine, après s'être fait adjuger une partie considérable des proprit'tés des Acadiens, en ramassa un certain nombre autour de lui pour les faire travailler, puis les fixa sur ses domaines, puis leur loua à des prix assez élevés les terres dont ils étaient propriétaires quelques années auparavant. Ce Desbarres avait été attiré en Acadic par les Anglais, avec plusieurs de ses compatriotes, afin d'exercer une influence active sur les habitants par la similitude du langage; et la plupart d'entre eux ne montrèrent qu'une grande dextérité à exploiter la misère des proscrits.

Le plus grand nombre fut entassé et interné aux environs d'Halifax; on les employait à des travaux publics, et les gens de cette ville, qui avaient si fort réclamé la proscription des Acadiens, finirent par s'en trouver embarrassés; à diverses reprises ils essayèrent dVnvoyer ces malheureux dans la ?souvelle-Angleterre comme en 1755, mais les Yankees, instruits par l'expérience, refusèrent d'agréer ces envois, et lorsqu'il leur en fut ex])édié, ils

renvoyèrent impitoyablement dans la Nouvelle-Écosse les navires avec leur cargaison humaine. On fut donc obligé, à Halifax, d'endosser, bon gré, mal gré, la nécessité de les nourrir, de les utiliser et de les surveiller jusqu'à la paix de 1763. A cette époque, on en comptait encore environ sept cents dans cette ville, et ils furent mis en liberté. Beaucoup d'entre eux, chose bien surprenante après tant de traverses, étaient parvenus à conserver avec eux leurs femmes et leurs enfants. Quelques-uns descendirent au sud-ouest d'Halifax, à Prospect, et jusqu'à la Hève; Halliburton nous rapporte que le gouverneur leur concéda des terres qui avaient été accordées précédemment à des spéculateurs; ceux-ci avaient laissé le sol en friche, tandis (jue, ajoute-t-il, les nouveaux habitants y créèrent des propriétés importantes. Mais la plupart remontèrent vers le Nord, passant par Ghezetcook, tout le long de la côte, jusque dans le détroit de Ganseau, ainsi que nous l'avons dit plus haut, page 188,

C'est parmi ceux-ci que se trouvait la famille de M. l'abbé Hubert Girouard^ qui fut curé d'Arichat et de Clietica^ip ; il résulte des récits que nous tenons de son père, que nous retrouvons ici une situation tout à £i}\i semblable à celle des Acadiens de Sîiiiite Marie et du golfe Saint-Laurent : la pcdie fut pendant longtemps la Si aJe ressource et T unique préoccupation de ces Acadiens, disp isés sur les rivages de Ganseau. Ils vendaient assez bicni leur pi^isson et recevaient en échange les denrées qui leur étaient nécessaires; ils s'étaient habitués à cette vie et ne désiraient point en changer. A Ghezetcook, la population resta toujours presque exclusivement attachée à la pèche et au cabotage ; mais parmi ceux qui remontèrent au delà du cap Ganseau, quelques-uns exécutaient çà et là des cultures passagères; plusieurs même étaient d'avis d'adopter un genre d'existence plus sédentaire,

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d'aclieter des terrains, de s'adonner davaala(»e à la prodiietion a^rieole ; ils disaient (|u'il fallait s'assurer delà possession du sol, afm de préparer Favenir de leurs enfants. jMais un jjrand nouihre ne voulaient point entendre parler de terres; dès qu'ils avaient quel(|ue ar^jent, ds préféraient le dépenser en amusements et en vêtements.

Les Girouard furent des premiers à se fixer sur le sol; le père de ^ï. Tabbé Girouard, (jui (^tait né trente ans environ après la [>roscription , me parla des terrains aehetés par son père avaut l'arrivée des eolons an[;lais, et des domaines bien plus importants ([u'il avait aelietés luimême plus tard dans les environs de Traeadie. a J'ema ployais tout ee {|ue je {;a[;nais, me disait-ib à aebeter a des terres, soit pour la culture, soit pour le bois, soit u comme réserves. C'est ainsi que je puis destiner mainii teiiant à chacun de mes enfants une belle ferme, bien a établie et productive. Plusieurs de mes camarades se a raillaient des privations que je m'imposais à ce prou pos ; mais heureusement que je parvins à en entraîner u beaucoup d'autres à ma suite, et les nombreuses acquise sitions qui furent faites alors, quand les ricliei. terrains u qui nous entourent étaient encore à vd prix, font aua jourd'hui noaefl.'TC'C et notre richesse dans ce canton. 'i Voilà comment se formèrent les premièies colonies des Ac^adiens sur le détroit de Canseau, à Traeadie et à Pom- <juet, si bien ([u'en 1784, lorstjue sur[;irent sur cc^tte cote les premiers établissements an(;lais, il s'y trouvait un certain nombre de fermes acadiemics fort bien munies de terrains en culture et de terres à bois. (Halliburton.)

Dans les des ^hidame vivaient déjà d(q>uis assez Io]J(;lenq)S des fu(]itifs qui n'avaient jamais ('t^ fort inquiéti's dans ces contrées absolument désertes; dvi^ matelots et pécheurs français, (|uel»[ues Acadiens vinrent aussi d'Halifax se joindre à eux, de telle façon <jue 31. Tabbé Lar-

ti(;iies, rendant compte de sa tournée dans le golfe, en 1 803, estima que sur les rivages de Canseau, à Tracadic et à Pomquet, aux lies Madame et dans l'ile du Cap-Breton, il demeurait mille quatre cent quatre-vingt-quatre Français.

La population de l'ile Saint- Jean avait disparu presque tout entière par la proscription et l'émigration, entre 1758 et 1760. Cependant plusieurs familles étaient parvenues à échapper aux Anglais et à se maintenir dans l'intérieur; les vieilles traditions acadiennes parlent constamment de l'intercourse continuelle qui régnait entre File et la terre ferme; lorsqu'une bande d'Acadiens était serrée de trop près sur les côtes de la presqu'île, elle passait dans Tile avec de petites chaloupes, et elle repassait vers la côte dès qu'elle était traquée dans l'ile, et ils ne se gênaient même pas, paraît-il, pour faire main basse sur les embarcations anglaises qui côtoyaient le littoral. Quoi qu'il en soit, il finit par s'établir une certaine quantité d'habitants dans l'ile, car, à partir de 1770, on voit fréquemment des familles venir de l'ile Saint-Jean pour se fixer dans les nouvelles colonies du golfe; ces familles semblent même avoir apporté avec elles plus d'avances et d'outillage que n'en possédaient ordinairement les autres proscrits. Lors delà visite épiscopale de 1803, on attribua à l'ile six cent quatre-vingt-sept habitants français, et il est probable qu'il y en avait davantage, puisqu'en 1812 ce chiffre était presque doublé.

Nous demanderons maintenant au lecteur la permission de suspendre un instant la suite de ce récit. Nous avons vu plus haut que la moitié presque de la population acadienne avait été violemment arrachée de ses foyers, que <'es proscrits avaient été dispersés dans les contrées voisines de l'Acadie et traînés jusqu'en Europe; il est temps {{e suivre leurs pérégrinations et d'indiquer quelle fut leur destinée ultérieure.

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