CHAPITRE XVI
En 1754, avant la terrible proscription qui éclata Tannée suivante, nous avons évalué (chapitre xiv) la population totale de l'Acadie à 16,000 âmes, sans y comprendre toutefois les habitants de File Saint-Jean. On peut donc présumer qu'au moment de la dernière proscription, celle qui eut lieu dans l'ile Saint-Jean en 1758, le nombre des Acadiens avait dû dépasser 18,000 en 1754; que sont devenues ces 18,000 âmes?
On embarqua environ 6,500 personnes à diverses époques à destination des États-Unis ; mais comme il en fut réexpédié 1,500 en Ang^leterre, sur les quatre ports de Liverpool, Southampton, Penryn et Bristol, nous ne pouvons imputer réellement aux États-Unis que 5,000 Acadiens prisonniers.
Dans le territoire qui forme aujourd'hui le Nouveau- Bruns vvick, il se réfugia à diverses époques plus de sept mille Acadiens, savoir : la population presque entière du district de Beaubassin, c'est-à-dire au moins quatre mille personnes; plus les réfugiés qui, de tous les districts de l'Acadie, étaient venus se ranger sous la direction de l'abbé Le Loutre à Shediak^ soit onze cents personnes. (Voir Rameau, France aux Colonies, P* partie, pages 133 et 134.) Plus 2;,000 réfugiés qui, de l'Ile Saint-Jean, se jetèrent sur toutes les côtes du golfe en 1758, soit 7,000.
206 VISE COLONIE FEODALE.
Dans rintërieiir de la presqu'île, 500 à 600 Acadiens vivaient dispersés parmi les Mi(nnacs ; et enfin 5, 500 avaient été transportés en Europe, savoir : 1,500 rc'expédiés des l^tats-Unis en Angleterre, et 4,000 expédiés del'de Saint- Jean en Angleterre et en France, l'année 1758. Telle fut la distribution des 18,000 Acadiens que nous avons mentionnés ci-dessus. Poursuivons maintenant cette recdierclie jusqu'en 1706, époque où les Acadiens, profitant delà paix, cliercliaient de toutes parts à s'installer d'une manière stable dans les divers cantons où Ton tolérait l(na^ retour; nous trouvons alors :
l'' :2,700 à 2,800 restés dans le Nouveau-Brunswick ou dans la presqu'île, et 1,500 ({ui étaient venus les rejoiiulrc à diverses reprises, des l^^tats-Unis ; voilà pour l'Acadie.
2** 2,500 étaient passés du iSouveau-Brunswick au Canada, tant par terre que par mer, et 500 vinrent par terre des I^tats-Unis au Canada s'étai)lir au sud de ^lontréal, aussitôt après la paix.
ÎV 3,500 avaient cité répartis dans différents ports de Fian(^e : les uns provenant de divers débarquements opérés <lire(^tement sur ce littoral, les autres libérés des prisons an{;laises au moment de la paix.
Vaï additionnant tous ces groupes, on obtient un total de 10,500 personnes; ce serait donc encore 7,500 dont il resterait à justifier sur les 18,000 que nous avons mentionnés plus liaut, mais ce reste était enclore plus (^onsid(''rable en réalité, car il faut aussi tenir compte des naissances ([ui eurent lieu de 1750 à 176G.
Eu toute autre circonstance on eut trouvé certainement parmi ces 18,000 Acadiens six ou sept c^ents naissances (^liaque annexe, et par conséquent un accroissement de plus de 5,000 âmes durant ces liuit ans.
^lais on comprend facilement coml>ieQ la natalité dut être fail>le à travers de si violentes commotions; sup-
posons qu'il n'y ait eu que 2,000 naissances pendant cette période, ce serait donc 20,000 personnes qu'il faudrait porter en li^ne au lieu de 18,000; or, comme nous n'avons encore trouvé de justification que pour 10,500 Acadiens vivants en 1766, il resterait encore 9,500 personnes dont il faudrait reclierclier la destinée.
Ce chiffre ne peut représenter que ceux qui sont morts ou qui sont demeurés affaiblis, découragés, délaissés dans. les lieux où ils avaient été captifs. Combien, au moment de la paix, y avait-il de ces captifs dispersés dans les États? Le calcul est assez facile à faire : ils étaient entrés 5,000 dans les colonies anglaises, et nous avons déjà constaté que 1,500 d'entre eux retournèrent en Acadie, et que 500 autres passèrent au Canada par terre, où ils s'établirent au sud de TVÎontréal; 3,000 seraient donc restés parjni les Anglo-Américains.
Mais ici faut-il encore faire état de la mort. La mortalité a dû être considérable en effet, dans de si cruelles circonstances ; il n'est pas possible, il est vrai, de préciser ces pertes, mais nous savons, par les travaux de William Read (Société historique de Pennsylvanie), par les plaintes nombreuses et lamentables portées devant la législature du Massachusetts, par les actes de cette même législature (mistress Williams), par les récits de M. Gilmary-Shea sur l'État de New-York dans sa revue d'octobre 1884, par le voyage de l'abbé Robin dans le Maryland pendant la guerre de l'indépendance, que les souffrances très-vives, les privations de toutes sortes très-intenses, déterminèrent des maladies nombreuses, graves et souvent mortelles.
Sans prétendre que l'état sanitaire fut aussi effrayant que celui des Acadiens dans les ports d'Angleterre (où succombèrent la moitié des prisonniers), nous considérons que 30 pour 100 des proscrits (soit 1,500 âmes) laissèrent leur dépouille mortelle sur la terre étrangère ; il ne nous
208 TNE COLONIE FI^ODALE.
reste donc plus à prendre en compte, comme existant aux Etats à la fin de la proscription, que 1,500 Acadiens. Ceci porte le chiffre des Acadiens vivants en 176Gà 12,000; la part de la mort avait été de 8,000 victimes en dix ans.
Voici maintenant le détail de ce lu(;ul)re mémoire des morts, dont le fossoyeur de Philadelphie a écrit la dernière page en 1766 : 600 ont succomhé en Angleterre dans les quatre ports précités ; iOO environ sont morts par naufrage, durant le transpoit des captifs de Vile Saint- Jean en Europe; sur le reste de c^es ca[)tifs, 900 paraissent avoir succond)é durant leur séjour en Angleterre et en France; 1,500 périrent aux h]tats-[Jnis, comme nous l'avons évalué ci-dessus. Total : 3,500 décès survenus hors de leur pavs .
Quant aux 4,500 disparus dont nous avons encore à rendre compte : ils succombèrent sous la maladie, la faiblesse de l'âge, la vieillesse et la misère, durant les parcours incessants auxquels ils furent assujettis pour échapper aux persécutions de leurs oppresseiu\s. Ils pratiquaient du reste quelquefois des retours offensifs contre ceux-ci, afin de pourvoir à leurs nécessités en exécutant des razzias à travers les nouvelles colonies anglaises. Dans ces expéditions, ils capturaient de temps à autre quel({u'un de ces colons spoliateurs ({ui avaient occupé leurs héritages; ils ne leur faisaient point de mal , inais ils les gardaient captifs et les forçaient à partager leur vie de privations et de douleur.
C'est ainsi que fut arrêté par ({uel([ues-uns de leurs rôdeurs im colon d'Annapolis nommé Wi'lierspoon; un de ceux peut-être qui les avaient supplantés dans leurs fermes ! Entraîné dans l'intérieur de la presqu'île, et de là à Miramichy, il fut emmené avec tous leurs captifs, dans les interminables voyages (jue les Acadiens accomplissaient à travers les bois et les montagnes; il passa plusieurs
années dans cette triste compagnie, et tint une espèce de joui^nal de sa vie ; on a retrouvé une partie de ce registre, il y a peu d'années, et la Société historique de la Nouvelle- Ecosse l'a publié dans ses Annales.
Rien ne peut mieux donner une idée nette de l'existence de ces familles proscrites, des souffrances qu'elles enduraient, de leurs aventures et de leur misère.
On comprend alors quelle mortalité a dii sévir parmi ces hordes affamées, vêtues de haillons et de peaux de bétes, et l'on s'explique comment les réfugiés du Nouveau- Brunswick perdirent 4,500 des leurs, c'est-à-dire les deux tiers de leur effectif, puiscjue lors de la convention avec le colonel Frye, en novembre 1759, il ne se trouvait guère plus de 1,500 Acadiens dans le Nouveau-Brunswick. Ils y séjournèrent pendant sept hivers consécutifs, sous l'étreinte du froid, dans la neige et sous la pluie glacée; se nourrissant d'aventure avec du poisson, du gibier, quand ils en trouvaient^ avec des racines quand ils n'avaient rien d'autre. Changeant incessamment de résidence, en quête de leur grossière nourriture, ils étaient à peine abrités dans des huttes que l'on bousillait à la hâte, à chaque station nouvelle.
C'est là, dans les savanes aux sapiius rabougris, que des milliers d'êtres humains sont morts d'une mort désolée, épuisés par les privations et saisis par le froid. Ils avaient pourtant connu de meilleurs jours; leur àme modeste et douce avait été bercée dans l'affection et dans l'espérance, et ils mouraient navrés par le désespoir, abandonnés et perdus dans le désert ! Longfellow a dit des exilés captifs :
Sur la pierre des tombeaux leur histoire est écrite !
Mais ceux-ci, plus malheureux encore, ont été ensevelis
210 UlNE COLONIE FÉODALE.
SOUS les débris des arbres écroulés. Ils sont toujours là, gisant dans cet ossuaire sauva[;e; jamais aucun souvenir de leurs petits-enfants ne viendra rejoindre leur pensée, car on ne sait où ils sont morts, et leurs noms, voués à Foubli, n'ont jamais été gravés sur ces affreux tombeaux.
Nous venons donc de constater ([ue 8,000 Acadiens étaient morts avant 176G, et (ju'il en restait 12,000 dispersés en plusieurs groupes en divers pays. Il nous reste maintenant à indi(|uer rapidement ce {|ue sont devenus ces douze mille survivants de la prosc^ription. Voici comment ils étaient répartis :
Aux l'.tats-Unis, 1,500; — au Canada, 2,500; — en Krance, 3,700 ; — dans rancicmie Acadie, i,000 à 4,300. Suivons-les par ordre :
1° Aeaclîeufii restes clans les États. — Sur les
1,500 Acadiens restés dans la Nouvelle-Angleterre, en Pennsylvanie et au Maryland, 418 partirent d(* New- York pour Saint-Domingue en 17Gi. (Rameau, France aux Colonies, page 140, P^ partie.) Puis, au moment de la guerre de l'indépendance, en 1771, un certain nond^re d'entre eux furent enrôlés en un corps spécial pour marcher contre les Anglais du Canada; après la guerre, ils recurent des terres sur le lac Cliamplain, à Chazy; — ils s'y établirent. Leurs descendants y vivent encore aujourd'hui; mais celle contrée ayant été séparée du Canada après la guerre, nos Acadiens, privés de tout clergé français et de tout voisinage français, perdirent peu à peu leur religion, en même temps ({ue l'usage de leur langue. Lorsqu'ds furent visités, après 1830, par l'abbé alignant, par messires Bc^langer, Sassevllle et autres missionnaires canadiens, le clergé anglais du diocèse de New- York les avait complètement perdus de vue; il était trop tard pour réparer cette négligence, en s'appuyant sur le souvenir
conservé de leurs traditions et de leur ori(jine, pour les ramener à la religion de leurs pères. Ces prêtres canadiens firent revivre sur les bords du lac Gliamplain une catholicité nouvelle, en sauvant de l'apostasie une couche nouvelle d'émig^rants canadiens ; mais les anciens catholiques de 1780, ces fils des Acadiens martyrs de la foi, sont devenus Anglais et protestants, ou plutôt indifférents à tout sentiment religieux.
C'est un grand bienfait de Dieu, lorsque la religion et la tradition se donnent un mutuel appui; il ennait une force morale que les natures un peu grossières méconnaissent trop souvent; il faut, au contraire, la ménager avec soin toujours, et dans ce siècle matérialiste, il est à désirer que cette leçon du passé puisse être utile au présent et à l'avenir de l'Église en Amérique.
Après l'installation de ces Acadiens sur le lac Ghainplain,. il ne resta guère plus dans l'intérieur des États-Unis que cent à cent vingt familles acadiennes ; la plupart résidaient dans le Maryland, où le voisinage de nombreux catholiques avait rendu leur situation un peu moins pénible. Là, ils se sont fondus peu à peu, mais non sans déperdition,. avec les habitants qui les entouraient, et l'on nous a assuré que, parmi leurs descendants, on pouvait compter quelques-unes des meilleures familles catholiques de Baltimore.
2" Acadiens éitiig^rés au Canada. — Il est assez
difficile d'en préciser absolument le nomibre; les uns vinrent par mer, avec des embarcations de toute nature ; d'autres par terre, en traversant les montagnes qui séparent le bassin du Ristigouche de celui du Saint-Laurent; d'autres enfin, venant des États-Unis au Canada par la frontière de terre.
C'est en bloc et par aperçu que nous les estimons à deux mille cinq cents : — ce que nous savons de plus
212 L'NE COLO>;iE FÉODALE.
positif, c'est par l'arriva-^e des bateaux. — Deux dépêches de rintendant Big^ot, du 27 octobre 1756 et du 15 février 1758 [Appendix, 4* partie, n° YIIl), nous apprennent qu'il arriva en cette année, par diverses Ijarques, plus de 1 ,500 Acadiens à Québec, dont 400 moururent delà petite vérole. Mais il en était arrivé avant cette époque; il en arriva encore après, toujours par eau! A ces arrivages il faut ajouter les caravanes grosses et petites qui vinrent par terre ; de plus , nous avons établi qu'il en survint des Etats-Unis, par la région du lac Gliamplain, près de 500, lesquels s'installèrent au sud de Montréal, au lieu qui s'appelle encore aujourd'hui l'Acadie, comté de Saint- Jean.
On voit donc aisément que ce chiffre de 2,500 est plutôt au-dessous (pi'au-dessus de la vérité. Il est vrai que beauc^oup d'entre eux moururent soit en route, soit après leur arrivée, et ([u'en réalité on ne peut compter comme véritablement (^tal)lis au Canada que ceux-là qui survécurent; mais lorsque l'on pense qu'en 1758 on en signale déjà 400 comme ('tant morts de la petite vérole, on s'expli([uera comment nous avons maintenu ce nombre de 2,500, l)ien qu'il fût certainement fort inférieur à celui des ('migrants qui partirent des bords du golfe Saint-Laurent pour se r('.fugier au Canada.
Ces malheureux arrivèrent pour la plupart dans le plus grand dénuinent, et quand on songe à l'état de misère qui régna dans la ?(ouvelle-France à partir de 1758, on peut se faire une idée des conditions déplorables qui accompagnèrent l'installation de ces émigrés, déjà fatigues par les privations et par le chagrin. Dépourvus de toute avance, ils ne pouvaient espérer que des secours bien mev diocres de la part du gouverneur, qui, lui-même, citait aux expédients pour nourrir l'armée. La population fut elle-même hors d'état de les secourir. A partir de 1757,
le pays tout entier fut alors tellement écrasé de réquisitions, vivres, charrois et services personnels, que chaque famille conservait à peine le nécessaire, et que heaucoup (l'entre elles parvinrent difficilement à pourvoir aux travaux de culture les plus restreints.
Cette situation était d'autant plus pénible que les colons acadiens avaient été (généralement plus riches que ne l'étaient les colons canadiens; bien que leurs mœurs fussent restées très-simples, ils étaient habitués à plus d'aisance et de confort. Cependant ils firent face à ces difficultés avec énergie et avec habileté. J'ai appris des Canadiens qui habitent les contrées où. ils vinrent se fixer, qu'une tradition constante, dans les vieilles familleis du pays, consacre le souvenir de leur adresse, de leur expérience agricole et des progrès qu'ils vulgarisèrent partout autour d'eux, par leurs procédés de culture.
Les principaux groupes de leurs établissements se trouvaient à Nicolet et à Bécancourt, comté de ?sicolet, à Saint-Jacques-l'Achigan, comté de Montcalm, et enfin dans le canton qu'on a appelé l'Acadie ou Ligne acadienne, comté de Saint-Jean. D'autre part, plusieurs d'entre eux restèrent dans la ville de Québec et même dans celle de Montréal, deux cités où l'on compte aujourd'hui un bon nombre de leurs descendants. Il serait difficile d'établir pour quelle proportion ces Acadiens figurent en ce moment dans la population du Canada, car ils se sont extrêmement mélangés peu à peu avec les habitants de toute la contrée ; mais en prenant pour base l'établissement de deux mille cinq cents Acadiens en 1758, il est probable, d'après les calculs statistiques généralement acceptés aujourd'hui sur la progression des français en Amérique, il est probable, dis-je, que la descendance des Acadiens comptait en 1881 pour quatre-vingt mille âmes parmi les Canadiens-Français, tant au Canada même que dans les pays limitrophes;
214 UNE COLOME FEODALE.
ils formaient donc un vin^licnic de cette population prise dans son ensemble.
Mais plusieurs d'entre eux ont occupé des situations considérables dans le cler^jc*, le commerce, la politi(jue et même dans la littérature : l'abbé Hébert, l'excellent et célèbre curé de Kamouraska; l'abbé Girouard, fondateur de Saint-Iïyacintlie ; M. Gaudet, ({ui fut lon(}temps député du Nicolet au Parlement canadien; le docteur Landry, professeur de médecine à l'Université Laval, étaient descendants de ces Acadiens réfugiés. Les frères Thibaudeau, fondateurs de la plus puissante maison de commerce du Canada, sont les arrièrc-petits-fds du meunier ïhiljaudeau, sei^jneur de Gliipody.
3" Aeaclieiisi réfugiés en France. — Trois envois principaux de captifs acadiens furent expédiés en l^^urope : l*' Quinze cejits Acadiens saisis tardivement en 1755 dans le quartier des Mines et ailleurs, ayant été d'aJjord envoyés à Boston et sur le littoral des autres |>rovinces anglo-américaines , furent réexpédiés sur Halifax. Lawrence s'en débarrassa en les dirigeant sur l'Angleterre, en 1756.
2*^ Les Acadiens pris au cap Sa])le, c'est-à-dire à Pubnico, en 1759, ont été envoyés en Angleterre ou en France, à la fin de cette même année, au nombre d'environ deux cents, y compris cinquante venant de la rivière Saint- Jean.
3° Les Acadiens habitants de l'ile Saint-Jean, (|ue le miséra])le et féroce amiral Boscawen réduisit en captivité après la capitulation de l'ile en 1758 : il les entassa, au nomJ)re de plus de quatre mille, dans les navires (^u'il put ramasser à la hâte, et les mit en mer à tous risques et périls. Quelques-unes de ces banpies étaient vieilles et faisaient eau^ et une tradition très-constante rapporte que plusieurs d'entre elles furent abandonnées en mer par leurs équipages et qu'elles sombrèrent avec leur chargement
désespéré. Les autres vaisseaux parvinrent en Europe, et nous retrouvons après la paix, dans divers ports de France, les survivants de ce lugubre convoi ^ .
Quel fut le sort de ces trois groupes de proscrits? C'est ce que nous allons examiner rapidement :
§ 1". — Lorsque les gens de la Virginie et du Massachusetts eurent refiisi^. de recevoir certains navires chargés d'Acadiens, ceux-ci furent expédiés en Angleterre, où ils paraissent être parvenus en 1757. Trois cents furent conduits à Bristol, trois cent trente-six à Liverpool, et deux autres cargaisons formant ensemble six à sept cents personnes déJjarqucrent à Peryn et à Soiithampton. Ces prisonniers furent généralement assez maltraités et souffrirent beaucoup pendant leur séjour dans ces ports de mer, qui dura près de sept ans. Les privations, le chagrin et les maladies enlevèrent les deux cinquièmes de leur effectif.
Lors des préliminaires de la paix en 1762, le duc de Nivernais, ayant été envoyé de France en Angleterre , chargea M. de la Rochctte de les visiter, visite qui s'effectua dans les derniers jours de décembre 1762, jusqu'à la fin de janvier 1763. Le rapport de M. de la Rochette mentionne qu'il ne trouva plus que sept cent quatre-vingt-six Acadiens encore vivants, hommes, femmes et enfants, qui languissaient là depuis tantôt sept ans ; on leur avait adjoint quatre-vingts Français capturés par les Anglais en diverses circonstances ^ .
D'autres Acadiens avaient-ils été internés dans divers ports d'Angleterre? Le rapport semble l'indiquer, mais sans rien préciser. Quoi qu'il en soit, les prisonniers furent
* Gasfrrain, Pays cV Evangcline^ p. 247, et pliu^ieurs autres auteurs.
2 Rameau, Finance aux colonies, i''^ partie, page 139, — Gasfjrain, Pays (VEvangéliiiCy pa{|e 190.
transportés eu France après la paix, et ils y rejoi[;nirent les Acadiens rc'^fugiés qui se trouvaient déjà disséminés dans les ports de Granville, de Saint-Malo, de Boulogne et de Morlaix.
On fit bien des plans et beaucoup de projets afin de procurer à ces pauvres ^qïis un foyei' et des moyens d'existence dont ils pussent tirer bon parti : les uns proposèrent de les envoyer en Corse, les autres dans les Landes. Ces propositions n'eurent pas de suite, mais on en fit partir par détaclicments pour Saint-Domin(;ue, pour la Guyane, pour les îles sous le Vent et pour les Malouines. Nulle part ils ne purent se fixer ni créer d'établissements prospères; ils étaient dépaysés et trcs-éprouvés par des climats si différents du leur!
iSous noterons seulement les deux tentatives qui ont eu des résultats sérieux et un effet utile pour ceux qu'elles intéressaient. La première est due aux soins de M. Tabbé Le Loutre. Voici dans quelles circonstances.
L'abbé Le Loutre, après avoir passé bien des années à soutenir les Acadiens dans les épreuves de leur lutte contre les An(^lais , fut pris par ceux-ci en 1758 et enfermé au cliâteau de Jersey jusqu'à la paix; il rentra alors en France : sa première pensée fut pour les Acadiens. Il se rendit à Morlaix, où étaient précisément en dépôt les prisonniers qui venaient de sortir des ports de l'Anf^Ieterre. Après avoir un peu relevé leur courage et s'être concerté avec eux, il se transporta à Rennes, où les états de Breta^jne allaient se réunir, et il obtint de leur bienveillance qu'il serait accordé à ses protégés des concessions gratuites de terres. Celles-ci devaient être prises sur des terrains domaniaux situés dans l'île de Belle-Ile, sur lesquels seraient préparés des lots pour les soixante-dix-sept familles acadiennes qui étaient à Morlaix.
L'abbé Le Loutre partit alors pour Versailles, où il par-
vint à faire doter chacun de ces lots d'une maison, d'une vache, d'un cheval, de trois brebis et des outils nécessaires : il put donc à son retour, en novembre 1765, installer lui-même ces quatre cents personnes, auxquelles le Roi assurait ainsi une demeure et en plus la ration militaire pendant un certain temps ; il était aussi alloué six sols par jour pendant cinq ans, à chacun de ceux qui étaient nés en Angleterre durant la captivité, et pareille somme fut promise pour leur vie durant à ceux qui étaient nés en Acadie.
Le 12 janvier 1767 le parlement de Rennes rendit un nouvel arrêt, prescrivant aux recteurs des paroisses de Belle-Ue de faire en présence de messire Jean-Louis Le Loutre, prêtre missionnaire, ancien vicaire général de Québec, directeur des Acadiens établis à Belle-Ile, un état de ces émigrés, contenant, autant que possible, tous les détails relatifs à chaque individu : le lieu de la naissance, pour lui, pour sa femme et pour ses enfants; les dates de décès, de mariages; tous les détails enfin qu'il pourra fournir sur ses ascendants et sur sa parenté.
En conséquence, le 5 février suivant, comparurent à Palais, en présence du curé, M. Ghollet, et de M. Le Loutre, les Acadiens des environs. Leurs déclarations furent consignées sur un registre encore existant : on y voit figurer les familles Oranger, Richard, Dàigle, Leblanc. Les Daigle ou Daigre et les Leblanc sont devenus très-nombreux; on les compte maintenant par centaines. Ces derniers ont pu établir leur filiation jusqu'à leur ancêtre Daniel Leblanc, parti de France en 1661 pour aller s'établir à Port-Royal. Tous les mariages, les naissances et les décès de la famille sont notés dans le registre jusqu'au déclarant : Honoré Leblanc, dont la femme, Marie Trahan, était morte à Liverpool en 1763; quatre de ses fils sont inscrits avec lui comme résidant à Belle-Ile,
une (le ses filles coiniiie étant mariée à Morlaix à un Dai(jle ; ieur nombreuse descendance a toujours prospéré dans le pays; plusieurs d'entre eux sont à présent capitaines de la marine marchande, bien que le plus grand nombre des leurs soient demeurés attachés à la culture de la terre, comme presque tous les Acadiens.
Le même travail fut opéré dans les autres paroisses de l'ile; parmi les noms qu'on trouve encore en grand nombre à Belle-Ile, dans la colonie acadienne, on peut citer, dit i'abbé Le Tallec (vicaire à Palais en 1860), à Tobligeance duquel nous devons tous ces détails : les Grafiyer, Mëtançon, Martin, Trahan, Gautfierot, Landry, Aiicoln, Girouard^ Boudrot^ etc., etc.
L'abbé Le Loutre demeura au miheu de ces malheureux proscrits dont il avait si utilement servi la cause : on retrouve encore sa signature au bas d'une requête qu'il avait faite en leur faveur, le 31 mars 1769. A la fin du registre des déclarations se trouve une note signée par l'abbé Le Loutre, qui contient en substance l'histoire de ces malheureuses familles :
« Les Acadiens placés dans cette lie ont été transportés u par les Anglais à Boston et autres colonies anglaises, ^< au mois d'octobre 1755; de ces colonies, ils ont été a transférés en la vieille Angleterre et dispersés en divers a endroits du royaume, dans le courant de l'année 1756. i< En 1763, après le traité de paix, ils ont été transportés <( en France sur les gabares du Roy et placés en deux a ports de mer : Saint-Malo et Morlaix. En 1765, dans le a courant du mois d'octobre, ils sont venus en cette île u par ordre de Mgr le duc de Ghoiseul. n
Nous avons en outre reçu de nouveau, en 1762, de M. Le Tallec, vicaire à Belle-Ile, divers détails assez curieux; ainsi il nous signale que la lecture des déclarations et des actes indique à chaque instant que ces fa-
milles acadiemies ont été disloquées, que leurs membres ont été transportés en différents lieux, changeant fréquemment de résidence et dirigés, les uns sur un point, les autres ailleurs.
§ 2. — Les Acadiens saisis au cap Sable et envoyés en Europe, en 1759, avaient été presque tous capturés sur la seigneurie de Pobomcoup^ au quartier du cap Sable, de à l'extrémité sud-est de la Nouvelle-Ecosse. La seigneurie de Pobomcoup, aujourd'hui Pubnico ^ appartenait à la famille Mius d'Entremont, qui y résidait depuis 1650, avec un petit nombre de tenanciers.
Situé en un canton extrêmement retiré, entouré de roclies très-escarpées qui bordaient un littoral dangereux et redouté par les marins, ce manoir un peu sauvage échappa pendant plus d'un an, après l'édit de proscription, à toute atteinte de la part des Anglais; il servit même de refuge à quelques-uns des habitants fugitifs de la vallée de Port-Royal. Enfin, en 1756, un nommé Preeble^ de la Nouvelle- Angle terre, une sorte de corsaire qui était aux gages du gouvernement de la Nouvelle- Ecosse , entreprit , sur les instructions de Lawrence , d'aborder cette côte ; il y surprit plusieurs membres de la famille d'Entremont et quelques habitants, qu'il prit à son bord; mais la majeure partie des gens établis à Pobomcoup, ayant pris les armes, l'arrêtèrent dans sa marche, lui tuèrent quelques hommes et le forcèrent à se rembarquer.
Preeble continua donc sa route sur Boston, et adjoignit les prisonniers qu'il avait faits à ceux que l'on avait déjà déposés dans le port de cette ville en 1755. Les d'Entremont et autres gens de Pobomcoup qui furent en cette circonstance mis en captivité dans le Massachusetts, au nombre de sept ou huit familles, furent précisément ceux
220 UNE GOLOISIE FÉODALE.
qui vinrent en 1706 repeupler la presqu'île de Poboincoup.
Mais ceux qui avaient forcé Preeble à se retirer remontèrent la rivière, afin de se mettre à Tabri chez les sauvages, en emmenant rab]>é Desenclaves, qui s'était réfugié en ces quartiers. Ils vécurent ainsi mêlés avec les Micmacs jusqu'à la fin de 1758. A (^ette (époque, se trouvant dépourvus de toutes choses et réduits aux dennères extrémités, ils adressèrent une suppli(|ue au gouverneur du Massachusetts, Pownaly à la suite de laquelle ils lui proposaient une lamentable capitulation. Ils furent donc amenés à Halifax en juillet 1759, hâves, défaits, hérissés, à moitié morts de misère; ils étaient 151, formant 40 familles, savoir : 4 familles d'Entremont, 6 familles Landry, 3 ou 4 Oranger, et plusieurs familles Amiraut, Belliveaux, Melanson, Boudrot, Duon, Le Blanc, Moulaison et Vigé, tous de la seigneurie de Pobomcoup, plus qucLjues gens de la vallée de Port-Royal réfugiés en ce quartier.
Arrivés à Halifax, on leur adjoignit plusieurs familles acadiennes capturées sur le fleuve Saint-Jean : des Bellefontaine, des Bergeron , des Paré, etc. Ils furent tous expédi(^s en Europe le 9 novembre 1759. Ont-ils été conduits en Angleterre, d'où ils seraient revenus en France après la ])aix? ou furent-ils directement débanjués en France ??\ous n 'avons malheureusement sur ce point aucune doniu'c suffisante, mais il résulte d'une mention qui est en tète de Tétat des réfugiés en 1783, (jue les d'Entremont résidaient à Cherbourg depuis 1700; et il est constaté dans l'état de 1707 que Joseph Landry, provenant du même convoi, s'est marié en deuxièmes noces, à Cherbourg, avec Marie-Madeleine Varangue, en 1702 ou 1703 au plus tard.
Il est donc bien certain que s'ils ont été en Angleterre, ils y sont restés très-peu de temps, puisque, partis d'Hali-
HISTOIRE DES ACADIENS DISPERSÉS EN EUROPE. f>21
fax en novembre 1759, ils étaient déjà à Cherbourg en 1760. On peut même en conclure que leur transport direct en France parait très-probable, bien qu'il soit difficile d^expliquer comment, en pleine guerre, ce voyage et ce débarquement ont pu s'effectuer ainsi entre Halifax et Cherbourg. C'est dans cet état de 1767, ci-dessus mentionné, que l'on trouve pour la première fois quelques détails sur leur situation en France : ils paraissent avoir été, dès leur arrivée, installés à Cherbourg, où on leur avait alloué des secours de subsistance ; mais on ne voit figurer sur cette liste que 70 ou 75 personnes provenant du cap Sable, tandis qu'au départ d'Halifax on avait embarqué 151 habitants de cette localité ; qu'était donc devenu le reste de ces réfugiés?
11 est permis sans doute de supposer que ce dernier état dressé à Cher])ourg est incomplet, car il a été rédigé évidemment pour mettre en lumière tous ceux qui tenaient à la famille d'Entremont par des liens d'alliance ou de parenté, afin d'attirer particulièrement sur eux les secours administratifs; peut-être a-t-on donc négligé d'y faire figurer plusieurs de ceux qui avaient été saisis au cap Sable ; mais ce fait seul serait insuffisant pour expliquer un écart aussi grand entre 151, chiffre du départ, et celui de 70 que présente l'état de 1767. On peut donc croire que quelques-uns de ces émigrés se seront laissé entraîner dans une de ces nombreuses entreprises coloniales qui surgirent à cette époque.
Saint-Domingue, les Antilles, la Guyane, les îles Malouines, Miquelon, attirèrent successivement l'attention des libertins étourdis et incapables qui gouvernaient alors la France; nous ne pensons pas que le petit groupe de Cherbourg ait fourni beaucoup de recrues aux colonies tropicales, mais il serait possible que, parmi ces familles de pêcheurs, un certain nombre ait consenti à partir pour
Miquelon, où beaucoup d'Acadiens cherchèrent un refuse, et où l'on retrouvait les occupations et les liabitudes qui formaient le fond de leur existence à Pobomcoup.
Quoi qu'il en soit, il est bien certain que les d'Entreniont, qui formaient la famille principale et le centre de toutes les autres, ne prirent point parti dans ces expéditions, non plus que ceux qui leur tenaient de très-près. Ils restèrent à Gherbour.fj, vivant misérablement des subsides qu'on leur allouait et du produit de leurs pêches sur la côte; les listes officielles montrent clairement que ce groupe des Acadiens de Gherbour(j va sans cesse en s'étiolant et en décroissant : non-seulement leur nombre diminue par les morts, mais (m ne trouve presque plus de naissances. Parmi ces familles qui possédaient un raïig distin-f^ué, une importance considérable, et qui tombaient au dernier degré de la pauvreté, les effets d'un chagrin désespéré se font cruellement sentir; un bon nombre de jeunes gens ne se marient pas, et les fdles s'enveloppent avec une certaine dignité dans un célibat indéfiniment prolongé.
Quand survint la Révolution, on perdit de vue les proscrits, les secours furent supprimés et les souffrances durent être cruelles; nous avons fait d'inutiles efforts pour suivre, après cette épo(jue de misère générale, la trace des malheureux exilés du cap Sable; un de nos officiers de marine les plus distingués, 31. l'amiral de Boissoudy, dont j'ai riionneur d'être le parent, a bien voulu, étant alors capitaine de vaisseau attaché à Cherbourg, m'aider dans mes recherches : il a reconnu à la mairie un certain nombre d'actes relatifs aux d'Entremont, aux Landry, Duon, Amiraux, Oranger, etc., mais à partir de 1800, ces actes deviennent de plus en plus rares ; le dernier d'Entremont que mentionnent les registres, c'est Joseph Mi us d'Entremont, qui meurt en 1828 âgé de quatre-vingt-quatre ans.
Un vieillard nommé Asselin, (jui vivait encore à Cherbourg il y a une quinzaine d'années, raconta à M. deBoissoudy que, dans sa jeunesse, il avait bien connu plusieurs de ces familles acadiennes ; qu'il avait même été à l'école avec des d'Entremont, mais que, peu à peu, tous ces Acadiens s'étaient dispersés, et que depuis longtemps on n'avait plus parlé d'aucun d'entre eux. Les Mius d'Entremont qui sont restés en Acadie, et qui sont en grand nombre dans le comté d'Yarmoutli (Nouvelle-Ecosse), m'ont dit cependant, lorsque j'eus l'honneur de les visiter à deux reprises différentes, qu'il existait encore à Cherbourg une famille acadienne nommée Oranger , avec laquelle ils avaient toujours conservé des relations de parenté, et qu'ils ne désespéraient point de rejoindre en France deux, familles qui portaient le nom de d'Entremont,
Nous raconterons du reste, avec plus de détails, l'histoire de la famille d'Entremont dans V Appendix de ce volume, et plus tard dans la Revue du Canada. Nous nous contenterons de constater ici la fin lugubre de toutes les branches de cette illustre famille, qui furent jetées par la proscription sur les côtes de France en 1760. Comme presque tous les autres Acadiens échoués avec eux à Cherbourg, les d'Entremont s'affaissèrent peu à peu de mallieur en malheur. Les plus valides s'engageaient sur les navires comme charpentiers ou matelots; les autres vivaient d'industries besogneuses et précaires et de quelques subsides du gouvernement; les noms des réfugiés sont presque toujours accompagnés de cette note : infirme ou grabataire.
§ 3. — Il nous reste à parler, en troisième lieu, des Acadiens enlevés dans l'ile Saint-Jean par l'amiral Boscawen, en 1758 et 1759. Une note dudit amiral, envoyée à Londres-
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aprtVs roccupatioii de File, évalue le chiffre de sa population française à quatre mille cent personnes; il en donne la répartition dans les divers quartiers de l'île et assure qu'elle est presque toute entre ses mains. Il est possil)le qu'il ait pu capturer 4,000 Acadiens ou environ, mais il se trompe lorsqu'il affirme ([ue l'ile ne contenait <[ue 4, 1 00 habitants ; ce nombre dépassait certainement 6,000, d'après tous les documents que nous connaissons.
D'autre part, nous avons mie lettre de M. Raymond de Villejoint, le commandant français de l'ile, qui, en date du 8 septeml)re 1758, annonce la capitulation de File et le refus des officiers anglais de laisser les hal^itants sur leurs terres; sept cents de ces habitants ont déjà été eml)arqués avec lui pour la France, mais il doute que le reste puisse être expédié cette année même, à cause de la saison avancée; il pense qu'il y a encore plus de quatre mille Acadiens dans File.
Que s'est-il passé ensuite? >^o us sommes jusqu'à présent assez mal édifié sur ce sujet. La lettre de M. de Villejoint seml)le indiquer que tous les habitants auraient du suivre la même voie que les premiers embarqués; cependant, bien des traditions et i>ien des présomptions donnent à penser qu'une partie de la population aurait été emmenc^e en An(jleterre.
Ce que nous savons de certain ou à peu près , le voici :
Sept cents habitants ont dû être dt^.barqués à la Rochelle avec M. de Villejoint et les employés qui résidaient dans File, 'Un navire entra dans le port de Roulo(;ne poussé par la tempête le 26 décembre 1758; il est à peu près avéré qu'un ou deux autres auraient sombré en mer; un assez bon nombre de familles échappèrent à la transport ation, soit en se réfugiant sur les côtes du continent, soft en se cachant dans l'intérieur de File, et l'on peut penser
qu'un tiers de ces habitants, soit deux mille environ, ont pu se soustraire ainsi à la poursuite des Anglais.
Voilà donc 700 Acadiens partis de Tîle Saint-Jean pour la Rochelle avec Raymond de Villejoint; 2,000 environ réfugiés sur le continent; 179 débarqués à Boulogne-sur- Mer, et enfin un nombre de cinq à six cents engloutis dans les flots avec les vaisseaux qui les portaient; total, 3,500 sur 6,000; il en reste donc un peu plus de 2,500 dont le sort ne nous est guère connu que par des inductions plus ou moins concluantes. Ont-ils été menés en Angleterre ou en France? Ont-ils été conduits partie dans un pays et partie dans l'autre?
On ne peut jusqu'à présent répondre convenablement à ces questions. Tout ce que l'on peut affirmer, c'est que la population totale a été enlevée de l'ile Saint- Jean, ou l'a quittée, et (^u'en 17G5, au moment où M. Tabbé Le Loutre préparait à Belle-Ile l'établissement des soixantedix-sept familles acadiennes dont nous avons ci -dessus raconté l'histoire, il existait trois mille cinq cents Acadiens répartis en divers ports de France. (Baineau, France aux colonies f p. 141 )
Mais cette mention, tirée des Archives de la marine, ajoute que déjà avant 1765 on avait transporté cinq cents Acadiens aux Antilles, à Saint-Domingue et à Miquelon; nous savons d'autre part qu'en 1763 un bon nombre d'entre eux furent englobés dans la déplorable colonie de Kouroii, en Guyane ; si Ton additionne ces deux groupes avec l'état de trois mille cinq cents personnes que nous venons de relater, il se trouve que c'est quatre mille cinq cents proscrits qui à divers titres et à diverses époques ont été débarqués dans les ports de France, de 1755 à 1765 ; que sont-ils devenus?
Quatorze cents d'entre eux furent envoyés successivement : à Kourou en 1763; aux Antilles et à Saint-Domin-
gue en 1 764-1 765 ; à Miquelon ii plusieurs reprises ; eiiQii à Celle-Ile en 1765-1766, avec M. Le Loutre. D'autre part, les deux cents Aca (liens de Glierl)ourg se fondirent et se dispersèrent peu à peu comme nous l'avons vu.
Pour achever de re^pondre à cette (question, nous devons faire compte d'abord de ceux qui, déjà avant 1770, avaient été envoyés en divers lieux, comme nous venons de le si^jnaler, savoir : cinq cents à la Guyane en 1763; à peu près autant à Belle-Ile en 1765, sous la direction de l'abbé Le Loutre; plusieurs centaines aux Antilles et à Miquelon en 1764-1765, et enfm les deux cents Acadiens qui étaient cantonnés à Cherbourg} et qui s'y fondirent peu à peu.
Cette déduction opérée, on aurait du retrouver environ trois mille Acadiens dans les divers ports de mer relatés dans l'état de 1772-1773; cette présomption est d'autant mieux fondée que nous savons, par les relations du temps, qu'un assez bon nombre d'Acadiens revinrent de la Guyane en 1765-1766 après le désastre de Kourou; or, cet état de 1772-1773 ne mentionne (jue 2,370 réfugiés. {France aux colonies, p. lil.) 11 se présenterait donc à ce moment un déQcit, au moins apparent, de plus de six cents personnes. Ce déficit ne peut s'expli<|uer que par l'impuissance où nous sommes de suivre les évolutions, les séparations et les rassemblements des habitants proscrits et déportés de l'ilc Saint-Jean, et par les chances d'erreur qui en résultent. On ne peut s'ima^jincr en effet les déplacements auxquels ils furent assujettis, tant par les Français que par les Anglais.
Nous pourrions rétablir l'histoire de plusieurs familles qui furent emmenées de File Saint-Jean à Louisbourg, transportées de Louisbourg en Angleterre, d'Angleterre en France, et de France en Guyane, en 1764; puis ramenées en France en 1765, après le désastre de Kourou, elles
furent mises en dépôt à l'île d'Aix, d'où elles furent conduites à Rocliefort; après un séjour de quelques années à Rocliefort, quelques-uns de ces Acadiens furent envoyésdans le Limousin, chez M. de Saint-Victour ; mais ils y restèrent peu et furent dirigés, en 1772, sur Saint-Malo, où vint les trouver M. de Peyrusse, (gentilhomme poitevin,, qui emmena avec lui sur ses terres plus de cent familles, acadiennes, lesquelles y demeurèrent quelques années, jus(|u'au moment où l'Espagne offrit des conditions trèsavantageuses pour les transporter et étahlir dans la Louisiane, que Louis XV avait cédée à l'Espagne, et où leurs familles sont restées définitivement fixées.
Toutes ces pérégrinations furent accomplies avec femmes et enfants, et après quelles traverses! Nous pouvons citer ici une famille Le Prince^ originaire de l'île Saint-Jean : le père, la mère et tous leurs enfants arrivèrent à Boulogne le 26 décembre 1758; en 1764, ils partirent pour la Guyane, et lorsqu'ils en revinrent au bout de dix-huit mois, il ne restait (|ue trois enfants, dont l'aîné était une jeune femme de vingt et un ans, qui venait de perdre son mari, Joseph Trahan, dont il lui restait un petit garçon âgé d'un an; elle ramenait en même temps une sœur âgée de dix ans et un petit frère de huit ans. Voilà tout ce qui demeurait d'une nombreuse famille. Nous les retrouvons en 1770 à Rocliefort dans une misère absolue, vivant avec la famille de Joseph Trahan; en 1773, ils étaient encore à Rocliefort gagnant leur vie en tricotant.
On conçoit comment il est difficile, à travers de telles odyssées, de se rendre compte d'une manière à peu près satisfaisante de l'état de la population, des groupes qui se forment, se désagrègent et se reforment, de la croissance ou de la décroissance de l'ensemble. Nous prendrons donc pour ce qu'il vaut l'état des Acadiens dressé
en 1772-1773, dans les divers ports où ils étaient en subsistance.
D'après cette pièce, comme nous l'avons dit plus haut, le reliquat des réfu(;iés acadiens était évalué à deux mille trois cent soixante-dix. C'est à ce moment que le marquis de Peyrusse d'Escars offrit au Roi d'établir un grand noiubre de familles acadienncs sur de vastes propriétés (fu'il possédait entre Ghatellerault et Montmorillon (Poitou) . Il proposait de conclure avec l'État un arran(iement, qui permettrait de mettre les Acadiens en état de s'établir sur les terres qu'il leur concéderait, à raison d'une rente annuelle de 1 fr. 75 par arpent. [France aux colonies, 1" partie, p. 142.) Les conditions en furent débattues et acceptées de part et d'autre; on commença tout de suite une route qui traversait les terres incultes de part en part, et simultanément la construction des maisons qui devaient s'élever sur chaque rive, de sorte que, dès l'année 1774, on vit arriver un premier convoi de familles venant de Saint-Malo.
Nous avons voulu étudier par nous-mème ce ({ui avait été fait alors, et (|uels en furent les résultats; nous nous rendîmes donc en 1862 au village de La Puye (Vienne), tout proche duquel sont les Landes (fArchîgny, territoire que l'on destinait à l'établissement des Acadiens.
C'est un vaste plateau, qui était encore, en 1862, couvert de bruyères pour une bonne partie; devant moi se déroulait une manière d'avenue interminable et parfaitement droite qui traversait tout le plateau; il y avait juste quatre-vingt-dix ans qu'elle avait été créée pour desservir les familles acadiennes qui devaient y demeurer, et on l'appelle encore la ligne acadienne , Ce n'était pas une route, mais ce n'était pas non plus un simple chemin de traverse; large de trente pieds, fort bien alignée et bordée à perte de vue de fossés et de haies, elle portait une em-
HISTOIKE DES AGADIENS DISPERSÉS EN ELROPE. 229
preinte générale de régularité qui n'était pas sans grandeur, mais triste et morne.
On n'y voyait personne, peu de culture, pas de bestiaux et beaucoup de brandes ; les maisons qui se succédaient par intervalles sur ses rives étaient moussues, bossuées et crevassées dans leurs murailles de terre; elles semblaient abandonnées, et l'on se serait cru transporté en un conte de fées si, à travers des portes mal closes, on n'avait entrevu çà et là la figure maladive d'une vieille femme décharnée ou d'un habitant déguenillé. C'étaient là pourtant les maisons bâties quatre-vingt-dix ans auparavant pour les malheureux Acadiens; c'est là qu'ils avaient vécu pendant plusieurs années, sans pouvoir se consoler de leur Acadie perdue. Maintenant, ces demeures désolées sont occupées par les plus pauvres gens du pays.
Je revins de ma promenade, tout saisi d'une mélancolie chagrine; ce pays nu et désert, peuplé de maisons branlantes, traversé par cette longue avenue solitaire, bordée de quelques arbres rabougris et demi- morts, est en parfaite harmonie avec la mémoire de ces émigrés transplantés des solitudes de l'Amérique aux solitudes du Poitou. Au milieu de cet isolement muet et sauvage, je me recueillais dans mes souvenirs, comme l'homme qui reste à méditer après les funérailles dans une vaste, sombre et silencieuse cathédrale; il me semblait en effet qu'aucun être vivant n'eût existé là depuis leur départ.
Ces landes dépendaient autrefois de quatre paroisses différentes : Cenan, aujourd'huy rattaché à la commune de la Puye; Archiijnjy Bonneuii-ma-Tour et Maillé; je m'attachai à examiner les registres d'église de ces paroisses afin d'y rechercher les traces du séjour des Acadiens dans cette contrée. Il me fut aisé de les retrouver et de les suivre, car presque tous les actes où ils figurent portent
la iTieiîLioii suivante : Acadlen ou Américain ; d'autre part, je connaissais assez généralement tous les noms de famille des Acadiens pour pouvoir contrôler aussitôt l'exactitude ou r insuffisance de cette mention.
Cependant, en nous plaçant à un autre point de vue, il est très-regrettable que l'on ait remplacé par cette sim[)le note l'indication exacte de leurs paroisses d'origine et celle des pays dans lesquels ils avaient passé et séjourné, comme il fut fait à Belle-Ile en mer, d'après les judicieuses instigations de l'abbé Le Loutre. On eût rcuiui de la sorte des éclaircissements fort utiles sur l'histoire de File Saint- Jean, de laquelle sortaient presque tous ceux qui vinrent en Poitou.
Le peu de jours dont je pouvais disposer et les investigations de diverse nature (|ue je devais poursuivre me permirent d'étudier seulement deux de ces registres : celui de Ceaan et celui d'Arcliigny, les({uels sont, du reste, les plus importants. Les premiers actes datent de 1774: puis de 1780 à 1784, ils diminuent graduellement de nombre à mesure que les Acadiens quittent cette région. J'ai relevé, dans les deux paroisses, 113 actes où figurent les familles acadiennes, dont 82 naissances, 31 décès et 20 mariages.
J'ai relevé dans ces actes les noms de 35 familles (pii y figurent; mais il s'en faut de beaucoup (|ue toutes les familles ({ui demeuraient dans ces paroisses aient eu l'occasion de paraître dans les actes de l'Eglise, pendant le séjour de liuit à dix ans ({ue les Acadiens firent dans cette contrée. Sans faire aucune reclierclie je pourrais tout de suite en indi(|uer une demi-douzaine (jui n'y sont point mentionnés. Je pense donc que l'on pourrait, pour ce seul article des non comparants, doubler le cliiffre de 35; de plus, il y a deux paroisses dont je n'ai point examiné les registres - Ces deux paroisses contenaient, il est vrai, beaucoup moins
d'Acadiens ; néanmoins il paraît raisonnable d'évaluer le nombre total des familles à 100 ou 110.
On voit très-peu de mariajjes, parmi ces actes, entre les Acadiens et les fdlcs du pays, mais les filles acadiennes paraissent avoir été recliercliées par les jeunes gens des environs: il y a pour cela une raison matérielle, savoir : que toute Acadienne apportait avec elle un droit dans les concessions laites ou à faire sur lali^jne acadienne.
Mais il y avait en outre une considération d'une tout autre nature : tous ces Acadiens passaient dans la contrée pour des ^eas distinjjués, d'une condition au-dessus de la comuume; on faisait cas de leur caractère et de leur habileté : a Ils étaient resous (résolus) et troussaient promptement ce qu'ils voulaient faire. ?) Aujourd'hui encore, on ne parle d'eux qu'avec respect et considération.
Chose singulière! J'ai recueilli des impressions et des traditions absolument semblables, à leur sujet, dans les paroisses canadiennes où ils se réfugièrent, notamment à Saint- Jacques-l'Achigan, où on leur attribue communément certaines améliorations et certains progrès ([ui furent réalisés à la fin du dernier siècle.
Ces observations méritent d'être notées, en ce qu'elles démentent singulièrement l'opinion que les auteurs angloaméricains ont souvent propagée autour d'eux, savoir : que les Acadiens étaient des gens grossiers, ignorants, routiniers et malhabiles. Même ceux qui sont sympathiques à leurs malheurs disent volontiers que c'étaient de trèsbraves gens, mais fort simples et peu intelligents. Pour beaucoup d'Anglais même, ce ne sont que des espèces de métis, à peine des hommes civilisés; je ne sais pourquoi les Anglais se sont créé à plaisir cette espèce de tradition que tout contredit, à moins qu'ils n'aient imaginé qu'en accusant les Acadiens d'être les plus grossiers des hommes,
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ils feraient accepter plus aisément les grossièretés et les injustices odieuses que leurs aïeux ont fait subir à ces malheureux pendant tout le dix-huitième siècle.
Lorsqu'on a Uié son cliien, on le dit enragé,
11 en est de même de cette extrême i^jnorance qui leur fut attribuée par les Américains, qui pourtant n'étaient pas de [grands savants. On va juscju'à dire que personne parmi eux ne savait ni lire ni écrire; je me suis aperçu, en parcourant ces re(^istres, (|ue beaucoup d'entre eux signaient leurs actes, que plusieurs avaient une jolie écriture et pouvaient même entretenir une correspondance ordinaire. Quel([ues-uns même avaient reçu une certaine éducation ({ui les faisait pres({ue passer pour des gcntUshommes. On m'a parlé d'une dame An^^élicjue Braud (Acadienne) , dont on faisait un (jrand état dans le pays ; on prisait fort sa société, et une vieille dame d'Arc]ii{;ny me disait, dans ce voya{j;e de 18G2, ([ue c'était aux bons offices de madame Braud qu'elle devait le commencement de la bonne éduc^ation dont elle avait été dotée.
Dans ce coin du Poitou, les habitants se croyaient donc honorés par leurs alliances avec les familles acadiennes ; j'ai eu connaissance, dans la seule paroisse de Genan, de dix Acadiennes qui s'étaient ainsi mariées dans la contrée, tandis que deux Acadiens seulement épousèrent des Poitevines; il n'y eut que trois mariages dans le même temps entre Acadiennes et Acadiens.
Ces derniers ne se plaisaient point dans ce pays aux pâturages maigres et aux horizons tristes; ils s'y considéraient comme campés plutôt qu'établis, et ils cherchaient peu à se marier; néanmoins, ils y ont laissé beaucoup de parenté et de descendants par les femmes, par suite des mariages dont nous venons de parler, et ces alliances même
déterminèrent quelques chefs de famille acadiens à y rester avec tous leurs enfants.
En conversant avec les habitants d'Archigny et de la Puye, j'appris, en effet, que parmi le très-petit nombre de familles acadiennes qui étaient demeurées dans la contrée, il y en avait une dont le chef, nommé Benjamin Boudrot, âgé de quatre-vingt-huit ans, était le propre fils de l'un de ceux qui étaient venus directement d'Acadie en France, et qu'il avait conservé le souvenir fort clair des récits et traditions que lui avait transmis son père.
Il vivait non loin de là, dans une petite ferme appelée Courtépée, dont il était propriétaire : j'allai lui faire une visite; je me trouvai là en présence d'un vieillard encore vigoureux, malgré son grand âge, et qui tout en me promenant à travers ses champs, répondit avec une grande lucidité d'esprit et de mémoire à toutes mes questions. Je résumerai ici en quelques lignes la substance de ses récits :
u Mon père, Pierre Boudrot, était né dans le quartier a des Mines?) (aous supposons, mais sans en être sur, qu'il venait de Gobeguid) . u II quitta la maison paternelle vers « l'année 1754, à l'âge de dix-huit ans, avec quelques « jeunes gens de son âge, parce que les Anglais voulaient u forcer la jeunesse du pays à entrer dans leur armée ; ils a gagnèrent le rivage de la mer, vis-à-vis de l'ile Saintu Jean, et ils atteignirent cette île non sans difficulté, parce u que les Anglais surveillaient les côtes. Ils trouvèrent faciu lement à s'occuper parmi les Français de l'ile, dont les u cultures étaient très -prospères. Malheureusement les a Anglais l'envahirent en 1758 et firent prisonniers tous u ceux qui ne purent pas se sauver du pays. Il fut donc u embarqué avec beaucoup d'autres, jj
Ici, sur ma question, il me dit qu'il ignorait si son père
avait été conduit d'abord en An^;leteiTe ou en France, mais qu'il pensait qu'il avait été amené à Saint-Malo, où nous le trouvons dans l'état de 1772. J'oubliai de lui demander où son père s'était marié, mais d'après l'âge de ses enfants, il paraît évident qu'il a du se marier après son arrivée en France avec une Acadienne, car son Pds aine, Isaac Boudrot, a du naître en 1763 ou 1764.
u Mon père, reprit Benjamin Boudrot, a élevé sept « enfants : mon frère Isaac, qui était l'aîné, quatre fdles « et deux autres fils, moi et mon frère Paul, qui sommes « nés après son arrivée dans le Poitou. Il regrettait beaua coup son pays, dont il nous parlait très-souvent, v Ici suivirent différents détails sur la manière de vivre des Acadiens. u Mon frère Isaac a voulu absolument nous a ( quitter, quand tous les autres sont partis, mais comme « une de mes sœurs avait épousé le cocher de M. de Peyu russe, nommé Gervais, et que M. de Peyrusse nous aimait u beaucoup, il parla si bien à mon père et à ma mère, u (ju'il nous détermina à rester, et c'est, en effet, par « l'appui de ce Gervais, mon beau-frère, ([ue j'ai pu ac({uéii rir la petite aisance que je possède aujourd'hui. J'ai u épousé une Acadienne, nommée Marie Daigle, et j'ai u deux garçons, mariés tous les deux, dont l'un demeure a avec moi dans cette ferme ({ue nous cultivons. Génère ralement les Acadiens ne se plaisaient pas dans ce paysa ci; ils se plaignaient de la mauvaise qualité des terres, a des privations au milieu desquelles ils vivaient, et pasa saient leur temps à parler de l'Acadie et à regretter les a beaux biens qu'ils y avaient possédés, j?
Telles étaient les dispositions de la colonie acadienne d'Archigny, lorsque l'ambassadeur d'Espagne leur fit parvenir, vers 1782, la proposition de les ramener en Amérique pour les établir en Louisiane. Cette ouverture fut très-bien accueillie, et dès le commencement de 178i plu-
sieurs d'entre eux étaient déjà à Nantes prêts à s'embarquer {France aux colonies, page 141); puis ce mouvement d'émigration se continua d'année en année, jusqu'en 1787 ; quelques jeunes gens du pays se joignirent même à eux et partirent avec eux. Quant aux Acadiens , ils laissèrent en Poitou celles de leurs filles qui s'y étaient mariées et six familles seulement : les Boudrot, Marin D aigle, Gnilloi, Bunel, Albert et Berbudeau, En 1860, cliacune de ces familles comptait plusieurs branches, et j'ai pu voir trois Boudrot et deux Daigle.
Les mêmes conditions qui avaient été proposées aux Acadiens d'Archigny par les Espagnols, furent offertes dans tous les groupes Acadiens qui restaient encore en France, savoir : dans les différents ports de l'Ouest et dans les paroisses de Belle-Ile, dont nous avons raconté l'installation. Il en était resté, en effet, un assez bon nombre dans les ports; car, si nous nous en référons à l'état de 1772, qui nous a servi de point de départ, on voit que, sur 2,370 réfugiés mentionnés à cette époque, 500 ou 600 seulement avaient été en Poitou.
Nous savons, par la correspondance de Fabbé Le Tallec, qu'un très-petit nombre d'Acadiens agréèrent ces offres à Belle-Ile. Peut-être leur situation y était-elle meilleure qu'en Poitou , et d'ailleurs elle était consolidée par un séjour qui datait déjà d'une vingtaine d'années. Néanmoins, il paraît que, parmi ceux qui répondirent à cet appel, plusieurs restèrent longtemps en correspondance avec leurs parents de Belle-Ile ; ils se montraient satisfaits de leur nouvel établissement. Leurs dernières lettres, datées de Bàton-Rouge, étaient de 1833.
Il en arriva de même en Poitou ; pendant longtemps un échange de lettres se maintint entre ceux qui étaient partis pour la Louisiane et ceux qui étaient restés. Plusieurs Acadiens envoyèrent d'Amérique des offres d'argent et
mciïic de l'ar^jent comptant, mais iautilemeat, pour faire venir près d'eux leurs amis demeurés dans le pays d'Arcliigny. Quel({ues-uns possédaient des navires sur le Mississipi, entre autres, un nommé Dai^le, qui, vers 1840, a encore écrit aux Guillot d'Arcliigny.
4* Acadiens ii la liOiiiiiiane. — On peut calculer que de 1780 à 1788, il partit de France pour la Louisiane plus de deux mille Acadiens, savoir : — ceux qui quittèrent le plateau d'Arcliigny, c'est-à-dire au moins cin(| cents âmes. — Ceux qui vinrent de Belle-Ile, dont le nombre atteignit à peine une cinquantaine de personnes; — enfin, et c'est là le plus gros chiffre, tous ceux ou à peu près tous ceux qui existaient encore disséminés dans les ports de mer sur l'Atlantique. Car à partir de cette époque on ne trouve plus nulle part, en France, aucun groupe Acadien ayant la moindre importance, except(^ à Belle-Ile.
Ceux dont on fait mention partout ailleurs sont isolés et à l'état dispersé; or nous avous établi ci-dessus qu'après l'installation de la colonie d'Archigny en 177 4, il restait environ 1 ,600 à 1 ,800 Acadiens disponibles dans les dépôts de Rocliefort, de Saint-Malo, de Morlaix, etc. Nous pouvons donc, sans être taxé d'exagération, calculer qu'ils partirent presque tous de ces dépôts pour la Louisiane. Ce fut donc un total de plus de 2,000 émigrants, peutêtre 2,200, issus de cette oiigine, qui déjjarquèrent à la Nouvelle-Orléans, en l'espace de huit ans, de 1780 à
Lorsqu'ils arrivèrent en Louisiane, ils y trouvèrent d'autres Acadiens, en assez grand nombre, qui déjà y étaient installés depuis quinze à vingt ans : les uns venus directement par mer de New- York ou d'Halifax; les autres, partis de France après la paix, avaient passé par les Antilles
OU par Saint-Domingue avant de se diriger sur le Mississipi, comme nous avons eu l'occasion de le signaler plusieurs fois. On trouvera la liste aussi exacte que possible à VAppendix. Leur ensemble dépasse quatorze cents personnes en huit arrivages.
Ils furent généralement installés dans deux cantons : l'un sur le littoral même du fleuve, en amont de la Nouvelle-Orléans ; l'autre dans l'intérieur des terres, à soixante lieues au sud de cette ville, aux Attakapas ; c'est sur ce dernier lieu que le plus grand nombre d'entre eux se dirigea, et leur descendance y est plus compacte, plus homogène et dix fois plus considérable que sur la côte du Mississipi. Là ils se sont particulièrement adonnés à l'élevage du bétail par troupeaux immenses ; leurs enfants se sont étendus des Attakapas dans les Opelousas, et de là jusques dans les cantons voisins de la Fourche et d'Iber ville.
On peut apprécier le résultat de l'immigration acadienne de 1784 par les comparaisons suivantes : On trouve, dans une note de Martin (Hlstoû^e de ta Louisiane)^ que de 1785 à 1788, la population blanche de la basse Louisiane, dans son ensemble, s'accrut de 31.50 pour 100; c'est déjà beaucoup, mais si nous prenons à part les Attakapas, les Opelousas et la Fourche, cantons où étaient les Acadiens, nous trouvons que l'accroissement s'élève à 120 pour 100 dans cette même période, ce qui réduit la progression dans le reste du pays au-dessous de 25 pour 100. Ceci nous montre quelle a été l'importance de l'immigration des Acadiens amenés de France à cette époque; c'est elle seule, en effet, qui a pu ainsi doubler la population antérieure dans les lieux où les Acadiens étaient établis.
Voici une autre note que j'ai trouvée dans les Archives, et qui vient corroborer cette évaluation : « En 1787, la u population du district d'Opelousas et d'Attakapas avait
li été supposée assez peu forte pour qu'un seul cominanu dant suffît aux deux; mais do?i JSicolas Forsiall, régiii dor, fut alors nommé commandant du premier, et le a chevalier de Clouet, qui commandait les deux, fut laissé a à la te te du second. »
Les Acadiens de toute provenance, en Louisiane, formaient donc environ, en 1790, un total de 4,000 âmes, savoir, 600 sur les bords du Mississipi et 3,400 au sud du Bayou [la Fourche), Bien que leur multiplication soit moins rapide dans cette région que sur la baie Française (baie de l'undy) , la période du doublement de la population doit encore être calculée à raison de trente à trentecin([ ans. Il est donc probable que l'élément acadien compte aujourd'hui pour 32,000 au moins parmi les habitants français de la Louisiane. Non-seulement ces Acadiens ont apporté en cette contrc^e un élément consi déraille par leur nombre et par la puissance de leur accroissement, mais ou peut dire que cette immigration a été une des meilleures qui s'y soient établies, et qu'ils ont exercé autour d'eux une influence des plus salutaires par leur moralité, leurs habitudes laborieuses et leur énergie.
Durant le séjour que je fis en Louisiane chez mon excellent ami Eugène Dumez, éditeur du Mecliascébée, dont la mort a laissé tant de regrets non-seulement dans son pays d'adoption, mais aussi pai-mi ses vieux amis de France, j'ai vu de près plusieurs de leurs descendants qui peuplent les rives du Mississipi, et j'ai pu me convaincre, par la considération et la juste estime dont ils étaient entourés, qu'ils n'ont point démérité de leurs aïeux.
Je ne pus, malheureusement alors, descendre jusqu'à la belle et pittoresque contrée des Attakapas, si bien décrite par M. Gasgrain, dans son charmant voyage au pays d'Évangeline, où il a consacré un chapitre tout entier aux
Aeadiens de la Louisiane; dans la gracieuse description des paysages, se trouve encadrée la peinture fidèle et riante des familles acadiennes du Sud, de leurs mœurs et de leurs travaux. J'ai vu aussi, dans les Archives de la Louisiane, que non-seulement ils avaient gardé les traditions des ancêtres, mais qu'ils avaient conservé celles du foyer domestique et les industries ménagères, telles qu'on les pratiquait autre fois à la Grand'Prée. J'ignore s'ils sont toujours restés fidèles à ces pieux souvenirs et si le luxe ne les a pas défigurés comme bien d'autres ; mais d'après tout ce que j'ai ouï dire, je puis affirmer que c'est un des districts de l'État où la langue française, la tradition française et l'intelligence française se sont le mieux conservées.
Une seule cliose, à mon sens, fait ombre dans ce ta]:>leau : c'est la nécessité où toute la Louisiane a toujours été de recourir à l'extérieur pour le recrutement de son clergé. Toute nation catholique qui veut recueillir dans sa plénitude les fruits de la religion doit trouver ses prêtres dans son sein, par cela même, en effet, que le catholicisme est une religion universelle, égale et semblable pour tous les hommes sans acception de nationalité; il est très-nécessaire que la religion et la patrie soient fortement reliées dans la conscience humaine par l'indigénat du clergé, de peur que certains peuples ne paraissent l'emporter sur les autres et que l'idée de la patrie ne devienne trop facilement séparée et même antagoniste d'une religion qui n'a d'attache spéciale avec aucune nationalité. Il y a encore une autre raison, du reste : c'est qu'il ne faut pas que l'esprit des fidèles et celui du curé lui-même soient trop aisément envahis de part et d'autre par ce soupçon fâcheux qu'il y a entre eux une différence originelle inévitable : le prêtre serait peut-être trop porté à préférer les us et coutumes qui ont présidé à la formation de ses liabitudes matérielles et intellectuelles. Les paroissiens pourraient, de
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leur côté, se montrer fort disposés à présumer (ju'il apporte avec lui des idées préconçues contre leurs manières de penser et d'a(;ir, et seraient alors trop enclins à prendre comme critiques malveillantes toutes les observations et même les moindres remar([ues que le prêtre pourrait présenter. La confiance vis-à-vis d'un cler{;é étran^jer est donc, dès l'abord, lente à faire naître et diflicile à consolider.
Or le ministère pastoral n'est fructueux que si les paroissiens sont unis avec leur curé par la foi dans la doctrine et par la confiance dans la personne. Par conséquent, lors- (jue le clerjïé, dans un pays, se trouve pres(|ue exclusivement recruté en dehors du peuple et de ses halntudes, il s'y installe et il y vit dans de fàclieuses conditions, et la religion n'y apporte qu'une partie de ses fruits.
Aussi l'esprit est-il tout de suite fort étoimé lorsqu'il compare les destinées si diverses du Canada et de la Louisiane : deux brandies sorties du même tronc et vivant en apparence dans des conditions identi({ues; et pourtant (quelle diff(^rence dans le développement de leur population, dans la rapidité de son expansion, dans l'activité de sa distribution et dans la puissance de sa marche! On peut alléguer certes plusieurs raisons pour expliquer cette différence, mais une des principales ne se rattache-t-elle pas au sujet même dont nous nous entretenons ici?
Tout le monde sait le rôle considérable et fécond que le clergé a rempli dans la formation du peuple canadien, de ses mœurs, de son caractère et de son énergie : mais comment s'est exercée cette action puissante? C'est (jue le prêtre est né parmi les habitants, qu'il a été élevé comme eux, qu'il partage leurs mœurs, leurs traditions, leurs goûts, leurs plaisirs et leurs peines; il connaît le fort et le faible de leurs habitudes et de leur caractère, il sait comment on doit les prendre, il se fait comprendre à demi-
mot; avant qu'il soit installé dans sa cure, on connaît déjà le train habituel que Ton va suivre. Le préjugé commun est pour lui, tandis que le prêtre étranger, avant d'être arrivé, a déjà contre lui la curiosité et le soupçon.
Aussi l'influence de la religion catholique au Canada a-t-elle été infiniment plus active et plus fortifiante (£u'en Louisiane, sur les âmes et sur le peuple tout entier. Encore les Louisianais ont-ils presque partout des prêtres venant de France, qui parlent leur langue, qui se rapprochent d'eux par leur origine et par des traditions communes, ce qui amoindrit le fâcheux effet de leur importation. Mais il n'en serait pas moins beaucoup mieux, sous tous les rapports, que le clergé de cette contrée se rattachât plus étroitement à la population au milieu de laquelle il exerce son ministère. Il est utile, très-utile en effet, pour le prêtre catholique, qu'entre lui et ses paroissiens régnent la confiance la plus entière, l'union la plus intime.
Or, comment s'opère le recrutement ecclésiastique dans une nation? Gomment se fait-il qu'il se présente si peu de vocations en Louisiane? Cela tient, il est vrai, pour une grande part aux malheurs des temps, aux influences fâcheuses qui ont présidé à la création de la colonie, à la formation de son clergé primitif, aux crises politiques et spécialement aux désordres ecclésiastiques qui ont régné dans la contrée depuis la cession du pays à l'Espagne (1763), jusqu'à l'avènement de Mgr Dubourg, au commencement de ce siècle; un demi-siècle de désorganisation et de désordre , dont la tradition pèse encore sur le pays. Mais la population n'a-t-elle pas aussi de légitimes reproches à se faire si elle est privée d'un clergé national?
D'où viennent les vocations? comment se forment-elles? Il y a l'action de Dieu qui crée les vocations et qui donne sa grâce; la sollicitude des familles chrétiennes, qui cher- II. 14
client parmi leurs enfants les aptitudes variées que Dieu distribue, et qui découvrent çà et là ce don précieux et providentiel de la vocation sacerdotale; il y a enfin l'intervention bienfaisante et féconde des prêtres paroissiaux qui, animés d'un zèle vraiment ecclésiastique, viennent compléter l'œuvre ébauchée par les chefs de famille; ils recueillent les indications, les observations que ceux-ci leur apportent, ils les contrôlent et les surveillent; car trèssouvent l'essor de ces vocations bénies dépend de la direction éclairée et sage que reçoit l'âme chétienne dans les premières hésitations de sa marche.
Ce sont ces trois conditions qui déterminent le nombre, les qualités, la solidité des éducations ecclésiastiques : Dieu fournit sa grâce et les aptitudes de l'âme; les chefs de famille les découvrent, un bon curé les développe par d'affectueux conseils et la sage direction qu'il imprime à l'esprit. Dieu ne manque guère à l'homme, mais souvent l'homme manque à Dieu, en ne travaillant pas dans les voies ({ui sont préparées devant lui. Or, si la population française de la Louisiane comprend l'importance d'un clergé national dans la vie d'un peuple, c'est à elle d'y réfléchir et déjuger la part de reproches qu'elle peut légitimement s'adresser à elle-même dans cette occurrence. Il n'est point douteux que, s'il naissait dans les esprits une vérital)le sollicitude, si chacun s'appliquait à chercher dans sa propre famille s'il s'y trouve quelqu'une de ces âmes d'élite que Dieu a préparées pour le sacerdoce, on rencontrerait parmi les générations nouvelles, ({ui chaque année sont jetées dans les luttes de la vie, un certain nombre de jeunes hommes qui consacreraient leur existence au service du Seigneur et au service de leur patiie.
Alors ces citoyens généreux et zélés, qui depuis tant d'années prodiguent leurs efforts en ce pays pour y susciter, raviver, fortifier les traditions, l'esprit public et le
caractère propre des Louisianais, trouveraient là des auxiliaires éminemment propres à seconder leur dévouement. On verrait alors se produire en Louisiane, comme au Canada, un foyer d'action française procédant avec ordre, méthode et continuité, en appuyant ses exhortations sur ce qu'il y a de plus saint et de plus fort dans l'âme humaine : la conscience de chacun et le patriotisme de tous.
Si, dans la Louisiane, il y a quelques paroisses plus particulièrement désignées par l'histoire pour comprendre et accepter une telle mission, ce sont hien certainement celles des Acadiens-Louisianais. Il leur suffirait de s'inspirer des traditions anciennes de leur race et d'étudier les annales présentes de l'Acadie nouvelle, pour apprécier tout ce qu'il y aurait de grand et de fécond dans la promotion au sacerdoce de quelques-uns de leurs enfants.
Je me permettrai même, puisque nous sommes sur ce chapitre des souvenirs, de leur suggérer l'idée d'aller visiter quelquefois leur ancienne patrie et leurs parents du Nord. Durant les ardeurs de l'été, on va chercher bien loin des villégiatures moins pittoresques, moins vivifiantes que le parcours de la baie des Chaleurs, moins émouvantes et moins salutaires que la Grand'Prée et la baie de Fundy.
En se réunissant ainsi quelquefois, ces deux branches séparées d'une noble race pourraient s'encourager et se prêter un mutuel appui dans les difficultés diverses qui nuisent à leur développement. Je pense que les Acadiens du Midi seraient fortement impressionnés en étudiant sur place la lutte calme, silencieuse, et pourtant patiente et inflexible, que leurs frères du Nord soutiennent pour conserver leur langue et leur nationalité; mais avec leur tempérament plus ardent, leur imagination plus vive et les chaudes inspirations de leur cœur, les premiers susciteraient chez les seconds une énergie toute nouvelle et une confiance en eux-mêmes qui ne leur sera point inutile.
Quant à nos Lonisianais, ils reviendraient sur les bords du Mississipi, rafraîchis par la brise des mers du Nord et l'âme tout embaumée par ce pèlerinage poétique poursuivi pendant de longs jours dans un pays ravissant, où tout leur parlera des traditions charmantes de leur histoire et des malheurs de leurs aïeux. C'est ainsi ([ue l'enseignement du passé fortifie les âmes; c'est ainsi (|ue gernfient les sentiments généreux (|ui doivent préparer, chez les hommes de cœur, l'énergie de la volonté, les nobles projets et l'esprit de suite qui préside à leur exécution.
Nous ne saurions terminer ces récits sans nous excuser auprès des lecteurs sur l'apparence de désordre et l'insuffisante clarté qui ont dû les frapper au début de ce chapitre. Nous avons fait tous nos efforts pour recueillir d'abord, puis pour ordonner, et enfin pour concilier les débris de renseignements dispersés et parfois contradictoires (|ue l'on rencontre à ce sujet. Si l'histoire de la proscription de 1755 était déjà difficile à établir, il est bien plus malaisé encore de percer le mystère de 1758, qui enveloppe la proscription de l'ile Saint-Jean.
En 1755, on connaît le fait principal, nous possédons (|uel({ues détails authentiques sur les procédés d'exécution ; tandis que dans cet odieux forfait perpétré à l'île Saint- Jean, en pleine guerre, sur des plages isolées, il n'est resté personne, tout a été détruit, il n'est resté aucune trace; c'était comme un fait incertain qui planait dans l'ombre, aucun écrivain n'en paraissait soupçonner la gravité il y a trente ans. u L'ile Saint-Jean fiit remise aux Anglais ) par suite de la capitulation de Louisbourg. >) Voilà tout ce que l'on en savait et tout ce que l'on en disait. La confiscation, la proscription, l'embarquement furent cependant opérés à différentes époques, mais sans aucune constatation, sans aucun ordre, sans
aucun document écrit; le trouble général qui régnait alors, le bruit des batailles, le désordre et l'anxiété de tous détournaient l'attention des incidents latéraux et brisaient les souvenirs.
L'bistoire des malheureux Acadiens de File Saint-Jean échappe donc à toute investigation régulière. Les historiens du Canada ne paraissent point avoir soupçonné ces violences odieuses, et Beamish-Murdoch, si bien informé par ailleurs, ne les a pas connues ; il cite seulement une dépêche de l'amiral Boscawen, lequel annonce qu'il se trouve dans File Saint- Jean environ 4,000 Acadiens, 10,000 betes à cornes et beaucoup de blé. Bcamish relate, il est vrai, un peu plus loin, qu'en 1763 il n'y avait plus que 150 Acadiens dans l'Ile. Mais que sont devenus les autres Acadiens ? Que sont devenus les bestiaux, le blé? Y a-t-il eu encore en cet endroit quelque coup de commerce analogue à celui de Lawrence, exécuté par Boscawen et par les siens? Personne n'en sait rien.
H n'y a pas plus de trente ans que l'on a commencé à recueillir çà et là, sur cette vilaine affaire, quelques données éparses et flottantes, comme les débris d'un naufrage. C'est ainsi que nous avons connu leur premier embarquement par une mention incidente d'une lettre de M. de Villejoint, le débarquement de Boulogne par le récit accidentel d'un de nos amis qui avait parcouru les Archives de cette ville; et c'est encore par un cas fortuit que nous avons une notion succincte de leurs naufrages en mer! Quant à savoir le chiffre même approximatif de ceux qui ont été transportés, où ils ont été embarqués, où on les a conduits, ce qu'ils sont devenus, il est impossible de s^en rendre un compte tant soit peu déterminé.
Il en était de même des malheureux proscrits, qui furent enfouis en 1756 dans quatre ports d'Angleterre; sans le rapport de M. de La Roche tte au duc de Nivernais, que
nous avons déterré par hasard en 1858, on n'aurait jamais connu les misères qu'ils eurent à supporter; aurait-on même jamais soupçonné leur existence? Tels sont les lacunes et les obstacles que nous avons eu à surmonter dans nos reclierclies, et qui ont causé la confusion et le peu d'or die dont notre exposition porte le reflet.
C'est un de ces accidents, du reste, avec les([uels il laut se familiariser quand on étudie les histoires d'Angleterre; car lorsque les Anglais font un mauvais coup, ils sont passés maîtres dans l'art de le cacher. Ainsi en est-il des confiscations et des spoliations en masse accomplies en Irlande; ainsi en est-il dans l'histoire des Indes, où éclate à chaque page le mépris de la personne et de la vie humaine; on retrouve enfin le même mystère dans les persécutions que subirent les catholiques Anglais, et dans l'odieuse traite des blancs prati(|uée en Virginie!
Les i^crivains anglais ont fait tant de bruit autour des bûchers de Tincjuisition espagnole et au sujet de l'édit de Nantes, que Ton n'a jamais pu entendre les gémissements d'outre-tombe poussés par les victimes de leur propre fanatisme. Ce n'est que tard, longtemps après, [)ar des incidents fortuits comme dans l'histoire qui nous occupe, que l'on arrive à soupçonner ce qui s'est réellement passé ; on sait alors vaguement (pi' lui certain événement est arrivé! Mais n'allez point chercher de preuves ni de détails dans les publications anglaises : pendant que ces honnêtes insulaires jettent feu et flammes (N)ntre les catholiques du continent, leurs clercs et leurs co:uniis font disparaître les papiers compromettants ; et ces archives philanthropiques et expurgées protègent aujourd'hui la respectalnUtj de leurs concitoyens.
'Bien plus, nous aimons à faire leur jeu, et pendant qu'ils suppriment les documents, c'est nous qui jouons de l'orgue comme dans la complainte de Fualdcs, de
manière à étouffer le cri des victimes ; nous crions contre l'inquisition pendant qu'ils déportent en masse, mais sans clameurs, leurs prisonniers politiques et religieux. La France, en effet, a ce privilège de produire une certaine espèce de serins, pliilosoplies et déclama teurs, dont la spécialité est de critiquer tout ce qui se fait chez nous, et de justifier toutes les sottises que commettent nos voisins.
Voilà, par exemple, l'abbé Ray nal, fabricant de pathos, lequel, après avoir construit une églogue imaginaire et ridicule sur des vertus de comédie que les Acadiens n'avaient pas, termine sa pastorale en essuyant une larme ! « Pauvres « gens, s'écrie-t-il, ils étaient vertueux, mais il faut qu'ils u aient eu bien des torts vis-à-vis des Anglais pour avoir a forcé ces derniers à user de telles rigueurs. » C'est ainsi qu'il devient très-malaisé d'écrire l'histoire entre la réticence calculée des uns et l'étourderie expansive des autres; nous espérons que le lecteur saura apprécier les difficultés latentes contre lesquelles nous avons eu à lutter, en essayant de ranger en bon ordre tant de proscriptions et de déportations successives.
C'est à travers cette confusion que les groupes extrêmes des Acadiens proscrits ont dû poursuivre leur odyssée étrange, dans laquelle nous avons tâché de les suivre, pendant quinze et vingt ans, jusqu'au moment où ils trouvèrent une retraite sûre et une demeure définitive. Il est temps maintenant de rejoindre le corps principal des proscrits, que nous avons laissé, en 1770, épars dans le nord de l'Amérique, revenant de tous côtés vers la terre d'Acadie, cette patrie si plaisante et si aimée, où ils avaient passé de si charmantes années et dont rien n'avait pu détacher leurs affections et leurs espérances.