DES PROSCRITS
Sic voSj non vobis nidijicatis, avcs.
Les Acadiens proscrits se trotivcrent dispersés de tous côtés. La plupart de ceux qui sortaient de Port-Royal et du quartier des Mines furent débarqués tout le lon^ du littoral anglo-américain. Parmi ceux qui s'emparèrent de leurs navires, ou qui s'éc^iappèrent dans le cours de la transportation, les uns se dirigèrent sur les Antilles, les autres revinrent dans la baie Française, à F embouchure du fleuve Saint-Jean. D'autres, en fort grand nombre, presque tous du district de Reaubassin, passèrent l'isthme de Shédiak et se cantonnèrent çà et là, dans les vastes forêts qui couvraient alors le nord du Nouveau-Brunsvvick.
Là résidait, sur les bords du golfe Saint-Laurent, un officier français, M. de Roishébert, avec quelques soldats; leur résidence ordinaire était à Miramichy. Reaucoup de familles acadicnnes vinrent se réfugier dans ce lieu, et de là se répandirent au nord sur le rivage, où les attirait la facilité de la pêche, et ils atteignirent ainsi peu à peu jusqu'à la baie des Chaleurs.
La présence de quelques goélettes canadiennes, qui venaient chaque année parcourir ces côtes, engagea un certain nombre de ces familles à s'embarquer pour le Canada. De 1755 à 1758, les correspondances officielles du Canada mentionnent plus de mille Acadiens arrivés
ainsi par bateaux. Mais de nombreux témoi(; nages nous montrent que, malgré la difficulté du voyage, beaucoup de migrations vers le Canada s'opérèrent aussi par petits groupes, à travers les forets désertes du bassin du Ristigoucbe et du haut Saint -Jean. D'autre pari, enfin, une grande partie de la population française de l'ile Saint- Jean fut transportée en Europe, soit en Angleterre, soit en France, et c'est de là que sont partis plus tard, vers 1775, les Acadiens qui s'établirent à Saint-Domingue et en Louisiane.
Cependant, après sept ans, la guerre vint à son terme, et un traité fut conclu entre la France et l'Angleterre, en 1763. L'effroyable série de désastres qui depuis huit ans se précipitaient sur le peuple acadien commença à se ralentir. Après avoir été proscrits, transportés, re transportés, poussés et repoussés de misères en misères, ceux qui étaient restés en Acadie purent respirer enfin un instant, au milieu des ruines et des morts amoncelés autour d'eux.
Quelle était alors leur situation? Quel était le nombre de ceux qui avaient pu échapper à leurs persécuteurs, soit en fuyant dans les bois, soit en vivant à la dérobée par une tolérance précaire, soit enfin sous un régime de demi-captivité, dans les cantonnements suburbains d'iïahfax?
Après avoir étudié soigneusement les documents français et anglais sur ce sujet, après avoir recueilli sur place tout ce que nous avons pu trouver dans les traditions des familles acadiennes, nous croyons pouvoir affirmer avec^ autorité que le nombre des Acadiens résidant dans les provinces maritimes en 1763 ne dépassait pas deux mille huit cents âmes, ainsi réparties :
Sur les côtes du ?souveau-Bruns\vick, depuis la rivière Ris tigouche jusqu'à l'isthme de Shédiak inclusivement, 1,000. — Dans l'ile de Saint-Jean, 400. — Dans l'ile du €ap-Breton et sur le détroit de Canseau, 400. — A Ilali-
fax et aux environs, 700. — Dans le reste de la Nouvelle- Ecosse, 300 ou 400. — Total : 2,800 *.
Cette évaluation diffère sensiblement, nous le savons, des chiffres fournis par la préface du recensement canadien de 1871; travail considérable et que nous regardons,, quant à nous, comme une des œuvres les plus remarquables de la statistique moderne, autant par le talent des éminents publicistes qui ont dirigé ce travail que par la méthode et la science dont ils ont donné tant de preuves ; mais tout en rendant hommage au grand mérite de cette publication, nous ne croyons pas lui faire injure en nous séparant d'elle à cet égard. Il faut même qu'il y ait eu sur ce point quelque erreur matérielle; car, en 1755, tous les Acadiens ensemble ne comptaient pas plus de dix-sept à dix-huit mille âmes : sur ce chiffre, il en a été emmené aux Etat-Unis et en Europe au moins dix mille, tant de la presqu'île que de l'ile Saint- Jean ; il en est parti pour le Canada au moins deux mille ; il n'en est donc pas resté plus de cinq mille dans tous les territoires acadiens ; mais sur ce nombre supposé de cinq mille la mortalité a été énorme, et les naissances sont loin d'avoir égalé les décès.
Or ces études, publiées en 1871, estiment à neuf mille neuf cent quatre-vingts âmes le nombre des Acadiens qui existaient en 1763 dans les provinces maritimes; il est donc impossible qu'il n'y ait pas là quelque erreur dont la source nous échappe. Quant à notre évaluation, ce n'est qu'après de sérieuses recherches que nous produisons le chifFre de deux mille huit cents personnes. Mais pour ne pas interrompre la suite du récit, nous avons reporté les détails un peu arides de cette discussion dans VAppendixy
^ Une note insérée dans le recueil des Archives de la N.-E.^ p. 346, n'évalue les Acadiens dans la province, au 2 mars 4764, qu'à 1,762 âmes; mais elle omet presque entièrement ceux qui résidaient sur les côtes du Nouveau -Brunswick actuel.
série V, qui renferme tout ce qui conceiuie les recensements.
Les malheureux qui e'taient restés dans leur pays, au nombre de deux mille huit cents, ainsi que nous l'avons estimé plus haut, étaient disséminés par petits groupes ave(^ leurs familles, tantôt sur le bord de la mer, péchant furtivement dans les baies éloi(;nées de la surveillance an(jlaise, tantôt dans les bois, vivant avec les sauvages, et comme eux, du produit de la chasse et de (juelques aliments grossiers que pouvaient fournir les forêts. Le groupe le plus considérable parait s'être formé d'abord non loin de Miramichy, dans un endroit qu'on appelle aujourd'iiui la pointe Beaubaîr, nom qui provient de celui de M. de 13oishébert, défiguré par la prononciation anglaise.
Quelques-uns, d'autre part, jetés à l'état isolé dans les montagnes abruptes de l'intérieur, formèrent de petites bandes d'aventuriers qui vivaient de maïaude; les documents anglais en font souvent mention, et le souvenir de quel([ues-uns d'entre eux est resté dans la mémoire de leurs compatriotes, sous la forme de curieuses légendes.
Ainsi en est-il d'un nommé Brossard dit Beaiisoleil, tour à tour corsaire et chef de bande, dont les exploits se passaient autour du fort de Gumberland ; un autre, le capitaine Jeati le Blanc dit Bonnanc/, opérait tantôt dans r lie Saint-Jean, tantôt dans le nord de la Nouvelle-Ecosse ; il naviguait entre les deux côtes, sur le golfe, avec de petites bar(j[ues qu'il enlevait aux Anglais; il fit à ceux-ci une guerre sans merci dont les vieux Acadiens m'ont raconté les ])éripéties, probablement embelHes parrimagination populaire; enfin Joseph le Blanc dit Lemesyre, celui ([ui avait fourni de bétail la flotte du duc d'Aiiville, dont les rapports anglais parlent fréquemment et qui non-seulement exécutait des coups de main^ mais qui entretenait des correspondances avec le Canada et même avec la France.
Tous, les uns travaillant, les autres combattant, lut-
talent de leur mieux pour la vie et pour la patrie : et c'est de là qu'est sortie la renaissance de ce petit peuple dont nous allons raconter le second développement, moins pittoresque peut-être, mais plus curieux et plus surprenant encore que le premier.
Lorsque la conquête du Canada fut complète et qu'il devint facile de prévoir une paix prochaine entre la France et l'Angleterre, les Acadiens songèrent à sortir de l'intolérable situation dans laquelle ils étaient plongés. Le dernier des officiers français, M. de Boishébert, après avoir longtemps guerroyé entre Shediak et Miramichy, s'était définitivement retiré vers 1759\ Les missionnaires qui étaient restés sur ces côtes, MM. Manacli et Maillard, engagèrent alors leurs malheureux paroissiens à s'aboucher avec leurs conquérants^ et l'on chercha à établir ce que les diplomates appellent un modus vivendi. C'est ainsi que fut conclu, le 30 janvier 1760, un arrangement entre le colonel Frye, commandant du fort Cumberland, et les délégués des Acadiens, conduits par leur missionnaire, M. Manach. Cet accord permit à ceux-ci de demeurer désormais dans leurs résidences respectives, sinon à l'état reconnu, au moins dans une situation tolérée^.
* Voir dans la Collection of Nova Scotia Historical Society ^ la relation de Witherspoon *f , Ce mémoire d'un Anglais prisonnier des Français, comparé avec les relations des vieux Acadiens, jette un grand jour sur la manière de vivre des proscrits relégués dans les forêts du Nouveau-Bruns wick et de ceux qui étaient échelonnés sur les côtes; c'est une misère noire soutenue à force d'industrie et d'énergie.
^ Le procès-verbal de l'arrangement fut envoyé en France, oi^i il estdéposé aux archives. (Voir Fra?zce aux colonies, p. 144, Rameau.) — Le rapport du colonel Frye est déposé aux Archives d'Halifax et estime à trois ou quatre cents le nombre des Acadiens représentés à cette convention, — on pense qu'il y en a encore sept cents, plus au nord, vers la baie des Chaleurs. (Beamish, p. 390.)