‹ Une colonie féodale en Amérique (volume 2)Chapitre 12 sur 45 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Nous avons exposé, dans le chapitre xv, de quelle façon et dans quelles circonstances les débris de la population acadienne parvinrent à se rassembler et à former des établissements nouveaux. Malheureusement, ces groupes se trouvaient dispersés et assez éloignés les uns des autres ; ceux qui n'étaient séparés que par des distances médiocres, arrivèrent peu à peu à se rapprocher et à se réunir par leur développement mutuel; cependant, malgré ces fusions partielles, les Acadiens présentent encore aujourd'hui huit groupes, séparés par des intervalles de quatre-vingts à quatre cents kilomètres :

V Les paroisses de la baie Sainte-Marie^ et de la baie de Tousqiiet. — 2° Celles de l'isthme de Shediak.

— 3** Le groupe de la baie des Chaleurs et du golfe Saint-Laurent. — 4^ Le détroit de Cause au et le sud du cap Breton. — 5° La paroisse isolée mais importante de Chélicamp et (juelques dépendances au nord du cap Breton. — 6** Le petit groupe de Chezetcook^ près d'Halifax.

— 7® L'Ile du Prince-Edouard^ ci-devant île Saint-Jean.

— 8" Enfin le pays de Madaivaska, au nord-ouest du Nouveau-Brunswick .

Ce travail de reconstitution fut d'autant plus laborieux.

qu'il dut s'opérer dans des conditions de dénûment matériel et de délaissement moral qui auraient pu déterminer chez ces pauvres gens un état de prostration désespérée. Revenus de l'exil sans ressources, ils ne trouvaient autour d'eux que des ennemis; du reste, aucun soutien, aucune direction, aucune sympathie! Toute leur force résidait dans leurs sentiments patriotiques et religieux: mais les missionnaires, qui leur servaient autrefois de centre de ralliement, avaient tous disparu. Les derniers restés sur la brèche, MM. Desenclaves, Manach et Maillard, étaient morts ou repartis pour la France. Pendant six ans l'abl^é Le Loutre languit en prison au château de Jersey. Revenu en France après la paix, il rassembla parmi les réfugiés acadiens soixante- dix-sept familles, et parvint à s'établir avec eux sur les côtes de Bretagne, à Belle -Ile, où leurs descendants vivent encore aujourd'hui.

De 1759 à 17G5, pendant la tourmente, les Acadiens demeurés dans le pays et ceux des États-Unis ne reçurent d'autres secours spirituels ({ue par quelques vieux missionnaires qui parcouraient encore les tribus indiennes, comme le P. Bonaventure sur la baie des Chaleurs. Le premier missionnaire qui fut affecté à leur service fut M. Bailly de Messin, envoyé dans la Nouvellc-Écosse en 1 768 par l'évêque de Québec, sur la demande du gouverneur anglais d'Halifax, qui espérait y trouver un point d'appui pour l'apaisement des sauvages.

Il vint aussi dans ce pays un ancien Dominicain nommé l'abbé Ledru ; nous ignorons comment il arriva sur ces rives désertes, mais les traces de son passage sont consignées dans les archives de la baie Sainte-Marie; il y parvint peu de temps après le départ de M. Bailly de Messin, dont le séjour parmi les Acadiens se prolongea jusqu'en 1772. Dans l'état de délaissement où se trouvaient les

Acadiens, la présence de M. Ledru eut certainement son utilité, mais son caractère difficile paraît avoir déterminé plus d'un embarras. Il n'y resta que quelques années et quitta la mission de Sainte-Marie vers 1782, pour aller à Memerancook, où M. l'abbé Leroux résidait comme missionnaire depuis 1774. Or, dès le 21 août 1788, M. Leroux se plaignait déjà beaucoup de l'abbé Ledru, qui probablement quitta l'Acadie vers cette époque.

Cependant, Mgr l'évêque de Québec avait dans l'intervalle désigné, en 1777, M. l'abbé Bourg comme missionnaire spécial des Acadiens; il sortait, parait-il, d'une famille acadienne, et l'on prétend même, cliosc assez surprenante, qu'il aurait reçu son éducation en France. Quoi qu'il en soit, ce saint prêtre exerça pendant plus de seize ans un apostolat bien extraordinaire et qui semble dépasser les forces de l'homme : il n'avait point de résidence déterminée; le centre de son action paraît avoir été fixé au nord de la baie des Chaleurs, vers Tracadigascb : il en partait au commencement de son année ecclésiastique, et visitait les unes après les autres les paroisses échelonnées le long du golfe, s'arrêtant en chaque endroit de dix à quinze jours, tantôt chez les sauvages, tantôt chez les Acadiens, jusqu'à l'isthme de Shediak^ où il faisait un séjour plus prolongé, parce que c'était le plus compacte des groupes acadiens.

Il descendait alors la baie de Fundy , sur des bateaux d'écorce, pour aller atterrir à la côte Sainte-Marie, où il avait à évangéliser trois paroisses assez éloignées l'une de l'autre : Sainte-Marie^ la baie de Tousquet et Pobomcoiip ; de là il gagnait les petits groupes acadiens épars auprès d'Halifax. Après avoir pris un peu de repos dans la ville elle-même , où résidaient trois ecclésiastiques irlandais , il se rendait dans le détroit de Canseau, où il faisait une assez longue station, pour desservir les Acadiens de la côte

nord de la presqu'ile, ceux des îles et ceux du cap Breton. Enfin il passait par l'île Saint-Jean, où se trouvaient un certain nombre d'Acadiens. Un missionnaire écossais, M. Macdonell, résidait à la vérité dans cette île depuis 1780, mais il ne pouvait desservir qu'imparfaitement les pauvres Français !

C'est après cette dernière mission que M. Bourg retournait dans la baie des Chaleurs, où il fermait le cycle de l'année, pour reprendre son laborieux pèlerinage après un court repos. Pendant seize ans, seul ou presque seul, il poursuivit sans se lasser cette série fatigante d'excursions monotones. A pied, à cheval, en canot et en barque, presque toujours à travers des pays déserts, il vivait au hasard, campant ici parmi les sauvages, là parmi les Français. Nous avons recueilli quelques traditions, sur ces missions aventureuses; nous avons parcouru (juelques notes laissées soit par M. Bourg, soit par d'autres missionnaires de TAmérique : on ne peut rien concevoir de plus surprenant et de plus touchant à la fois.

Il fallait, à c]ia(|ue station, célébrer les offices, consacrer les mariages et les baptêmes, catéchiser les enfants, donner la première communion ; puis sur le tout prêcher une retraite générale et confesser tout le monde, car tout le monde s'approchait des sacrements. Pour faciUter l'œuvre du missionnaire, les familles venaient de clu([ et six lieues à la ronde camper autour du lieu où il avait débarqué, et Ton y restait tout le temps de son séjour, dans un recueillement et une piété générale. Spectacle singulièremient émouvant que celui de cette affluence agreste et enthousiaste, autour de ce visiteur étrange, isolé, presque misérable! Quand il survenait à travers les bois, accompagné d'un ou deux sauvages, sa simplicité, son dénûment môme n'étaient pas sans grandeur. Mais on comprend difficilement comment un homme pouvait suffire à une

telle besogne. Les stations étaient plus fatigantes encore que les parcours ; il faut réellement que dans ces réunions, où se reflétait tant de puissance morale, les missionnaires aient puisé des joies intérieures et des consolations religieuses qui, seules, pouvaient compenser les fatigues et l'épuisement du corps.

L'épreuve fut particulièrement rude pour l'abbé Bourg. On m'a raconté qu'en un certain temps^ il resta plusieurs années sans pouvoir rencontrer aucun autre prêtre catholique que les ecclésiastiques anglais d'Halifax et de l'ile Saint-Jean ; il ne pouvait même communiquer avec eux qu'imparfaitement, à cause de la différence des langues. Cette situation pénible avait agité si fortement son esprit dans son corps affaibli, que l'évêque de Québec lui assigna pour retraite, vers 1794, la paroisse de Saint-Laurent, près de Montréal, et l'on assure que sa santé et môme sa tête restèrent très-ébranlées, dans les derniers temps de sa vie.

Heureusement que^ dès l'année 1780, on avait vu de nouveaux missionnaires paraître dans les régions acadiennes; l'évêque de Québec, s'apercevant de l'accroissement du nombre des catholiques anglais et irlandais dans son diocèse, parvint à faire venir d'Angleterre au Canada plusieurs ecclésiastiques de langue anglaise, parmi lesquels il choisit M. Phelan, M. Macdoncll, M, Mac Eachern et M. Power, qu'il envoya dans la Nouvelle-Ecosse et dans les îles du golfe. La présence de ces prêtres soulagea un peu le service de M. Bourg, en lui enlevant certaines missions très- éloignées ; mais ils ne furent que d'une médiocre utilité pour les groupes acadiens qui demeuraient dans ces cantons, car ces ecclésiastiques ne parlaient pas la langue française, ou tout au moins la connaissaient médiocrement.

Mais la Providence, dont les vues impénétrables se manifestent à nous par les voies les plus imprévues^ fit alors

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