‹ Une colonie féodale en Amérique (volume 2)Chapitre 13 sur 45 · II · texte numérisé non relu

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25i LNE COLONIE FEODALE.

sortir de France un essaim de prêtres qui se consacrèrent au service de ces populations délaissées, pour les sauver d'une ruine imminente. Le clergé était en effet le seul lien qui put donnei' une cohésion féconde aux sentiments patriotiques qui survivaient, après tant de désastres, dans leurs groupes épars.

Ce fut la Révolution française qui, involontairement, leur procura ce secours. La persécution violente qui éclata à cette triste époque força un {^rand nombre de membres du cler{jé à quitter leur pays. Plusieurs furent jetés fortuitement sur les rivages du nouveau monde; d'autres y furent appelés par révè(|ue de Québec. Le premier qui parut dans le golfe Saint-Laurent fut M. Le Jamtel, qui passa des îles Saint-Pierre et Miquelon aux îles du détroit de Ganseau, en 1792; puis vinrent M. Ci(|uard, M. Tabbé de Galonné, le frère du ministre de Louis XYI, M. Desjardins, M. Sigogne, etc.

Gette émigration des prêtres français et leur installation dans cette contrée furent le complément du rétablissement des Acadiens et devinrent le lien qui réunit entre eux les divers groupes, de manière à assurer non pas seulement le service religieux, mais la conservation de leur nationalité.

L'éveque de Québec , Mgr Hubert , était toujours aussi préoccupé de la situation des catlioli(|ues anglais, qui, depuis la confjuète, s'accroissaient peu à peu dans son immense diocèse. Déjà nous avons signait^ quatre prêtres de langue anglaise que l'on avait fait venir dans la Nouvelle-Ecosse et dans l'île Saint-Jean. En 1791, nous trouvons à Québec l'abbé Burke, qui était attaché au séminaire; il paraissait alors désireux de se rendre dans les missions de l'Ouest, mais il fut seulement dirigé vers le haut Ganada, (Foù il revint définitivemenl; plus tard se fixer dans la Nouvelle-Ecosse.

RENAISSANCE ET HISTOIllE DES ACADIENS- 255

Enfin, en 1803, Mgr Denaut, successeur de Mgr Hubert à rëvêclié de Québec, entreprit une visite générale de toutes les paroisses acadiennes, qui commençaient à se développer d'une manière notable. C'est la première fois depuis 1685, époque de la mission de Mgr de Saint-Valier, qu'un évoque paraissait sur les côtes de l'Acadie. Voici le résumé de cette visite pastorale, dont la relation est déposée aux Archives du diocèse de Quél^ec :

Le groupe acadien de la baie Sainte-Marie et de Tousquet, au sud de la Nouvelle-Ecosse, avait pour curé l'abbé Sigogne et comptait 1,080 Acadiens à Sainte-Marie et 400 à Tousquet.

Le groupe de l'île Saint-Jean comptait 742 âmes, et celui du détroit de Ganseau 1,584 : — total, 2,320 Acadiens. Ces deux groupes réunis possédaient quatre prêtres : l'abbé Le Jamtel aux îles Madame; l'abbé Mac Eacliern dans le sud du cap Breton, qui s'occupait aussi de l'île Saint-Jean; enfin l'abbé de Galonné et l'abbé Picliard, dans l'île Saint-Jean et sur la côte de la Nouvelle- Ecosse.

Aux îles Madeleine se trouvaient 351 habitants; la paroisse de Memerancook, y compris Petitcodiak et Menoudy, possédait 1,162 paroissiens, dont le curé était M. l'abbé Giquard.

Sur Tistlime de Shediak, en remontant par Bouctouche jusqu'à Richibouctou, on comptait 894 Acadiens; de Richibouctou à Tracadie, 327 ; de Tracadie au Ristigouche, 900; total : 2,121 Acadiens, ayant pour missionnaires : MM. Bedard, Desjardins, Joïer et M. Iluot, que Mgr Denaut laissa à la baie des Ghaleurs. — Le village de Gheticamp, au nord du cap Breton, dont le missionnaire était M. Ghampion, avait pour habitants 353 Acadiens. — Enfin, à Ghezetcook et à Prospect, au sud d'Halifax, il se trouvait 520 Acadiens, qui étaient desservis parles prêtres

anglais d'Halifax, MM. Burke et Plielan. Total : 8 prêtres français et 3 prêtres anglais. Tous ces groupes formaient donc un total de 8,313 , auquel il convient d'ajouter encore 446 Acadiens établis dans le canton de Madawaska, au nord du fleuve Saint- Jean, dans l'intérieur des terres.

Neuf ans après cette visite de 1803, dont M. l'abbé Lartigues nous a laissé un récit manuscrit ([ui est déposé à l'archevéclié de Québec, Mgr Plessis, successeur de Mgr Denaut au siège de Québec, fit, en 1811 et en 1812, deux tournées épiscopales qui comprirent toutes les provinces maritimes. Le récit en a été public en mai 1865 à Québec, p3.rle Foyer canaclie?i. Comme exposition de l'état moral de ces paroisses et des faits bis toriques et sociaux qui les concernent, ce récit est extrêmement intéressant ; mais il est très-pauvre en cliiffres et en statistique. Dans beaucoup de cantons, non-seulement la population n'est pas évaluée, mais on ne détermine pas le nombre des familles, pas même celui des communiants.

Mais s'il est impossible d'établir une comparaison d'ensemble entre 1803 et 1812; on peut du moins comparer les termes communs qui existent entre les deux rapports; or, le récit de Mgr Plessis nous fournit l'état de la population dans quatre cantons différents : Memerancook, Petitcodiak et Menoudy, 1,116 habitants; — l'île Saint- Jean, 1,250; — File du Cap-Breton, Tile Madame, Tracadie, Pomket, etc., 2,080, — les lies Madeleine, iiO. Enfin nous y joignons le recensement de la baie Sainte- Marie, en 1812, pour 1,550, et celui de Tousquet pour 550 ^ ; nous obtenons ainsi un total de 6,986 âmes.

^ Nous établissons ce recensement : 1^ au moyen d'une lettre de l'abhé Sigo^ne, qui m;'n tienne, en 1806, les Acadiens de la baie Sainte-Marie comme formant 216 familles, et en combinant cette lettre avec le témoignage d' Halliburton , (jui cert-fie qu'en 1828

Si nous comparons maintenant ce total avec le rappoi^t (le M^T Lartig^ues en 1803, nous trouvons que ces mômes cantons présentent 5,264 paroissiens; Taccroissement a donc été de 33 pour 100 en neuf ans. Il ne reste qu'à prendre ce chiffre comme type général de l'accroissement dans tout le pays ; on peut conclure qu'en ajoutant 33 pour 100 à 8,759, chiffre total de la population en 1803, on a l'état probable des Acadiens en 1812, c'està-dire 11,630.

Ce progrès de la population est réparti de la manière la plus inégale : tandis qu'il est très- élevé à l'Ile Saint- Jean, il est insensible à Memerancook, qui était le centre principal des Acadiens, d'où ils rayonnaient par d'incessantes émigrations vers les cotes du golfe Saint-Laurent, vers la baie des Chaleurs et peut-être, dans les derniers temps, jusque dans l'ile Saint-Jean, où se montre une a ugmentation très-ex traor d inai re .

Les émigrations persistantes que présente Memerancook, et plus encore Menoudy, n'avaient pas seulement pour cause le désir d'aller chercher des terres nouvelles ou des stations de pêche plus favorables ; plusieurs de ces départs furent déterminés par les exigences désordonnées et les agissements détestables de plusieurs spéculateurs intrigants; ceux-ci étaient parvenus à se faire concéder, et souvent par des moyens peu avouables, de très-grandes étendues qui servirent de base à des prétentions, lesquelles ne tendaient à rien moins qu'à réduire les Acadiens en une sorte de servitude.

Ainsi , un nommé Desbarres réclamait la propriété de toutes les terres qui se trouvent entre la rivière Memeran-

les Français de Glare (baie Sainte-Marie) étaient au nombre de 2,038 ; celui do Tousquet résulte d'une combinaison analogue entre l'état de 1803, par M.Lartigues, et le cens des catholiques en 1827. N. Scotiœ census.

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cook et le Petitcodiak, territoire que l'on appelle aujourd'hui Fox-Creek . Desbarres était un de ces aventuriers qui vinrent se fixer en Acadie et dans le Canada apiès la conquête ; il réclamait les terres de Menieraneook, d'après une autorisation assez légèrement accordée au moment où le Nouveau-Brunswick fut séparé de la Nouvelle-Ecosse. Voyant en effet les malheureux exilés établis sur ces riches prairies, où avaient vécu leurs ancêtres pendant plus de cent ans, il prévit avec raison que ce seul fait allait promptement donner en ce canton une certaine valeur à la terre; il s'empressa donc d'en demander la (concession, et il l'obtint; il prétendit alors les tenir sur leurs terres comme tenanciers at will, au même litre par conséquent (|ue les malheureux tenanciers irlandais.

La spéculation n'était point maladroite, car il eut ainsi conservé sans frais, sans embarras et même avec un certain profit, de vastes terrains toujours disponibles et prêts à être livrés, d'une année à l'autre, si la valeur s'en accroissait.

Mais les Acadiens résistèrent, et après de lon[;s débats mêlés de quelques instances judiciaires, il s'opéra à la longue des arrangements à ccmditions variables (|ui assurèrent aux Acadiens des titres réguliers et définitifs de propriété. On comprend maintenant quelle fut une des causes principales de ce courant permanent qui entraînait vers le Nord, vers le golfe Saint- Laurent, une partie de la population acadienne.

Ils cherchaient la terre déserte et libre, forestière ou maritime, pour s'éloigner du voisinage ele cette race envahissante, arbitraire et despotique, dont le contact avait toujours (té poLir eux une cause de souffrance et trop souvent un pronostic de désastre. Ils se méfiaient désormais de la civilisation et des établissements fixes trop faciles à saisir ou à ravager; leur existence se j approchait

peu à peu par certains points de celle des Micmacs, qui ne cherchaient leur subsistance que dans les produits spontanés de la nature et dans des campements qui n'avaient rien à craindre, parce qu'il était aussi aisé de les établir sans frais que de les abandonner sans regret.

Deux choses seules les rattachaient toujours aux sociétés civilisées : la prévoyance dans le gouvernement de leur vie, qu'ils retenaient comme le caractère essentiel de tout groupe progressif, et la religion , dont ils conservaient soigneusement non-seulement la routine, mais l'intelligence claire et entière, grâce aux missionnaires qui vivaient avec eux. Ils se retrouvaient ainsi, en 1780, à peu près au même point qu'en 1672, époque où ils ne .cultivaient le sol qu'en se tenant toujours prêts à s'enfuir dans les forêts à la moindre alerte.

Tout ce qu'ils avaient amassé de capital agricole et d'habileté dans le travail, leur capital social tout entier, avaient été détruits; ils étaient revenus de l'exil misérables et dénués de tout, et maintenant ils se sentaient traqués ou menacés presque partout, dès qu'ils voulaient faire renaître leurs établissements. Ceux d'entre eux qui s'étaient installés sur le fleuve Saint-Jean avaient été attaqués et chassés violemment par les Loyalistes américains, et ceux qui étaient à Memerancook se voyaient judiciairement poursuivis par des spoliateurs qui voulaient leur imposer la servitude ou l'expulsion. Ils s'étaient donc dégoûtés d'un labeur higrat et sans sécurité.

Dès lors leurs installations étaient devenues peu stables; le plus ou moins d'abondance de la venaison, et surtout de poisson, était une cause déterminante pour se fixer dans un lieu ou pour le quitter. La pêche était leur occupation la plus fructueuse ; non-seulement ils en vivaient, mais ils en tiraient d'utiles ressources au moyen des marchands jerseyais, qui déjà, depuis plusieurs années, fré-

queutaient ces côtes. Le récit de M(]t Plessis nous indique à chaque page le rôle important que les produits de la pêche jouaient dans leur existence. C'est une tradition qui s'est perpétuée longtemps parmi les Acadiens.

Lorsque nous avons raconté plus haut l'iiistoire de la famille Girouardà Tracadie, nous avons pu constater quel était encore le dédain de la terre et des occupations agricoles au commencement de ce siècle; et soixante ans après, entre 1850 et 1860, nous avons pu observer les dernières traces de ces habitudes à Tousquet, à Arichat, sur la côte de Richibouctou et surtout à Garaquette, où l'on avait beaucoup de peine à déterminer les habitants à prendre des terres dans l'intérieur et même à défricher leurs pi'opres terres, quand elles se trouvaient un peu loin de la mer.

On peut cependant considérer que, dès avant 1800, ils étaient généralement sortis de l'état de dénûment absolu qu'ils avaient dû subir après leur rétablissement en 1766. En certains endroits même, comme à la baie Sainte-Marie et à Memerancook, ils commençaient à s'adonner sérieusement à la culture, sous l'impulsion de leurs missionnaires et notamment de l'aljbé Sigogne, homme soigneux et méthodique, qui se mettait de sa personne à la tête de toutes les besognes utiles.

On voyait enfin surgir parmi eux (juelques gens industrieux, patients, observateurs et entreprenants, comme les Girouard de Tracadie, les Poirier de Shediak, les Robichaud de la baie Sainte-Marie, qui s'efforçaient nonseulement d'agrandir leurs cultures, mais encore de les conduire avec soin et de s'assurer de grandes étendues de terrain, afin d'y préparer l'établissement de leurs enfants.

Telle fut l'aurore de la renaissance générale des mœurs agricoles et stables parini les Acadiens. A cette même époque, de 1800 à 1815, les Acadiens reçurent un cer-

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tain renfort d'immigrants français, qui arrivèrent parmi eux dans de singulières circonstances. Les Anglais ayant eu occasion à diverses reprises de capturer des prisonniers de guerre soit aux Antilles, soit sur des prises navales, ces prisonniers français furent en grande partie internés à Halifax; un certain nombre d'entre eux s'écliappèrent à diverses reprises, et ces fugitifs parvinrent à gagner quelqu'un des villages habités par les Acadiens.

Il est difficile d'en fixer le nombre. J'ai recueilli, en 1860, dans les diverses paroisses acadiennes que j'ai parcourues, les noms d'une quinzaine environ de ces prisonniers qui ont fait souche dans le pays; mais j'ai ac([uis la conviction qu'il s'en était établi davantage, bien qu'on ne puisse le constater aujourd'hui. Cette immigration se fit remarquer surtout à Tousquet, à la baie Sainte-Marie, dans le quartier de Ganseau et à l'ile Madame. Il est arrivé aussi à diverses reprises, et par différentes voies, des Français venus isolément; la plupart étaient des hommes sortant des pêcheries de Terre-?îeuve ou des déserteurs de navires. C'est sur les côtes de la baie des Chaleurs, dans le quartier de Ganseau et à File Madame, que ce fait s'est présenté le plus fréquemment.

Sans exagérer l'importance de ces contingents d'immigration, il est convenable d'en tenir compte, vu le petit nombre auquel avaient été réduits les Acadiens à cette époque. Il est d'ailleurs d'autant plus important d'en noter l'existence, que ces immigrants ont créé au milieu du peuple acadien une grande quantité de souches nouvelles et de noms nouveaux.

Le clergé lui-même, qui était le conseiller de ces proscrits, le centre de ralliement de ces tribus dispersées, avait affecté pendant longtemps une forme irrégulière; c'étaient des missionnaires errants; ils venaient, à des intervalles inégaux, visiter ces groupes, qui trop souvent étaient eux-

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mêmes iiisLai)les. Aucun ëve(|ue n'était venu dans Je pays depuis le retour des exilés, et c'était en 1G85, c'est-àdire soixante-dix ans déjà avant la proscription, que la dernière confirmation avait eu lieu. A partir de cette même époque de 1800, les choses prirent une forme plus normale.

L'évoque de Québec, M[;r Denaut, que nous avons vu venir de sa personne en 1803 dans cette partie si reculée de son diocèse, r(^(;ularisa la situation et détermina les ^jrandcs li(;nes, les circonscriptions desservies par les missionnaires t|ui parcouraient ces immenses étendues ; il leur adjoignit même quelques auxiliaires. Mais une autre considération, qui avait déjà préoccupé son prédi^cesseur, IM(;r Hubert, vint aussi frapper son attention : c'était la situation des catlioli(|ues anglais qui depuis quarante ans s'étaient {graduellement établis et multipliés, d'abord à Halifax, puis à Montréal et à Québec. Dans ces derniers temps enfin, il était survenu une immi^; ration trcs-considérable de monta(jnards écossais catlioIi(|ues, ([ui s't'tait déversée dans l'ile Saint-Jean, que l'on appelait maintenant Vile du Pi^lnce- Edouard, et dans Tile du cap Breton. En 1803, on comptait déjà cinq mille six cents catlioli([ues de langue anglaise dans ces lies et dans la ?souvelle-Ecosse. Des établissements anglais commençaient aussi à se former sur les côtes du golfe Saint-Laurent, et l'on y rencontrait plusieurs familles catliolicpies.

Il était d'autant plus nécessaire de s'occuper d'eux, qu'ils étaient disséminés au sein d'un majorité considérable de protestants (jui pouvaient les attirer dans leurs temples et les entraîner dans l'hérésie. Les évoques de Québec, animés par un saint esprit catholique, malgré les inimitiés nationales qui sévissaient alors entre les Français et les Anglais, avaient à diverses repiises fait ^'enir plusieurs ecclésiastiques d'Angleterre pour subvenir aux besoins de

cette catholicité naissante : les Révérends Jones, Fhelan et Powel avaient été installés dans la Nouvelle-Ecosse, M. Biirke était installé à Québec dès 1767, et Tabbé Macdonald desservait depuis plusieurs années les premiers établissements du haut Canada. Enfin un prêtre écossais avait accompagné les montagnards qui s'étaient fixés dans rHe du Prince-Edouard.

En cherchant à organiser un clergé anglais, ces esprits apostoliques songeaient non- seulement à pourvoir aux besoins du présent, mais ils espéraient ainsi attirer sur ces côtes les catholiques anglais, dont la position était alors si précaire dans la Grande-Bretagne. Mgr Plessis y joignit même des préoccupations d'un ordre encore plus élevé : déjà il prévoyait dans l'avenir la possibilité de créer un et peut-être plusieurs sièges épiscopaux anglais. Dans cette perspective, il considérait les avantages que FÉglise catholique pourrait tirer ultérieurement de l'organisation régulière, légale, d'une hiérarchie catholique anglaise!

Dès l'année 1809, il y eut une ouverture faite à Rome, pour aviser à établir pour la Nouvelle-Ecosse une sorte de diocèse séparé, mais la Propagande eût préféré un vicariat apostolique. {Lettre du 16 avril 1816 à Mgr Plessis.) Celui-ci indiqua à cet effet M. Burke, qui se rendit à Rome en 1816. La cour de Rome, sur la recommandation de l'évêque de Québec, accueillit favorablement son envoyé, mais en s'entourant encore toutefois de beaucoup de réserve : le Saint-Siège connaissait depuis longues années la prudence et le caractère élevé de Mgr Plessis; on eut désiré qu'il restât le maître de tout le diocèse; même pour la nomination d'un vicaire apostolique, on hésitait encore.

Le cardinal Litta avait une pleine confiance dans l'évêque , tandis que pour lui le vicaire apostolique , c'était l'inconnu ; il écrivit donc à Québec une lettre dans laquelle il invitait Sa Grandeur à réfléchir de nouveau, a La cour

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a (le Rome était prête à accéder à ses désirs, mais elle ne a voulait rien faire que ce qu'il aurait bien et mûrement « décidé, et quelles que fassent les réserves qu'il pourrait u ju(jer utile d'apporter à la nomination proposée, on les « ajouterait au décret de la congrégation, v

Tel est du reste le texte littéral de cette lettre curieuse :

Et qiiamquam ex ils fjiiœ AmpUludo lua, de

necessiiale dlvldendl Dlocœsim islam, exposiiil. Sacra Congreyalio voluntateni tuain, in hoc siaiuendoy satis interpretari potuissel; ad h a ne t amen Ecclesiœ tuœ dismemhrationem , absque expressâ tua consentioîie , devenire notait. Quoties i(jitiir, liisce acceptls lllteris, i?i liac desitjnatione conveneris, neqne ad contrarium, ut spero, liaheas quidquam, Sacra Conyregatlo D.

Edmnndum Burke eTujit, ac viilt ut, liabito consensu

ttJO, illico illhis prœfcclurœ possessiofiem capiat;

Tuum autem erlt de prœsfito tuo consensu cerliorem facere.

Voilà ce que la congrégation de la Propagande écrivait encore, après sept ans de négociations, au moment même où l'on rédigeait le décret qui instituait le vicaire apostolique. Dans cet état de choses, Mgr Plessis aurait pu évidemment stipuler toutes les conditions qu-'il aurait jugées convenables; il aurait pu établir toutes réserves propres à sauvegarder la conservation des paroisses acadiennes qu'il avait visitées précisément en 1811 et en 1813, et dont il avait apprécié la foi vive et les simples vertus; il aurait pu établir un vicariat apostoli([ue spécial pour elles; il aurait pu créer pour le siège de Québec une situation privili^giée, patriarcale, qui eût subordonné à son autorité tous les vicaires apostoli(j[ues et tous les évê(fues. On voit même que cette dernière idée était au fond celle de la cour de Rome; ce n'est ({u'iï force d'instances que Mgr Plessis obtint ultérieurement la création d'évéques

dotés de la plénitude de leur pouvoir. Mais il aj^it ainsi avec la rnéme grandeur d'âme, le même désintéressement de toute vue personnelle et particulière qu'il a montrés toute sa vie, notamment lorsqu'il refusa sans jamais fléchir la dignité archiépiscopale, allég^uant toujours que la création de cette dignité à son profit pourrait, à cette époque, être nuisihle aux intérêts généraux de l'Eglise. C'était là un grand évêque, un véritable évêque catholique, qui pourra toujours être proposé pour modèle !

En laissant ses chères paroisses acadiennes sous l'autorité d'un clergé d'origine étrangère, il ne lui vint pas un seul instant dans l'esprit que l'on put jamais les traiter autrement qu'il n'avait traité lui-même les paroisses anglaises, c'est-à-dire en respectant scrupuleusement leurs traditions, leurs usages et leur langue nationale. Combien eut-il été tristement surpris, s'il eût pu voir tant de choses ({ui se sont passées plus tard en divers lieux, autant dans les provinces maritimes qu'en certaines parties des États- Unis !

Mais nous aurons occasion, malheureusement, de revenir plus loin sur ce sujet; il nous reste à exposer en ce moment comment s'opéra l'installation progressive du nouveau régime ecclésiastique. L'abbé Burke, que Mgr Piessis proposait comme vicaire apostolique de la Nouvelle- Ecosse, se rendit à Rome en 1816, et fut nommé vicaire apostolique en 1817; il embrassait dans sa juridiction toute la presqu'île de la Nouvelle-Ecosse; quant à l'île Saint-Jean ou du Prince-Edouard, Mgr Plcssis, persistant toujours dans la même hgnc de conduite, proposa, en 1819, M. Mac Eachern comme vicaire apostolique pour l'île Saint-Jean, et M. Macdonald pour le haut Canada; mais ce ne fut qu'en 1829 que la ville de Chalottetown fut érigée en évêché, et la ville de Saint-Jean (Nouveau-Brunswick) ne reçut un évêque qu'en 1842. En môme temps

ti6G UNE COLONIE FÉODALE.

<|ue 3ï^r Plcssis or(;anisail ainsi l'épiscopat des provinces maritimes, il procédait à une opération analogue à l'oLiest du Canada, où il posait les premières assises de la province ecclésiasti([ue du liaut Canada.

D'autre part se produisit, vers 1820, un événement fort heureux pour les Acadiens : un iiomnif^, aussi distin(;ué par l'élévation de son esprit que par sa science, Halliburton, ju(;e en chef de la province, ayant eu occasion de parcourir plusieurs fois les villa(;es de la baie Sainte-Marie, fut frappé de riionneteté de leurs mœurs, de la simplicité de leur vie, des progrès lents et patients (jue ces pauvres (jens accomplissaient, malgré leur dt'.nùment et leur misère, à force d'ordre, (Féconomie et de patience; il observa leur existence, (^tudia leur histoire, et cette ànie honnête se révolta contre les injustices dont ils avaient été victimes, contre le dédain et les ino(j[ueries dont on les accablait, contre Tépouvantablc oppression ([ui avait pesé sm^ eux et qui subsistait encore en partie. Il prit hautement fait et cause pour eux, dans les journaux et au Parlement; il représenta comment (*es malheureux, après avoir été indignement spolic's, avaient été ensuite exploités par ceux-là mêmes (|ui jouissaient de leurs dépouilles : u Ils sont exclus, disait-il, de toutes les fonctions, de tous les emplois, de tous les bénéfices d'une socit^té ([u'ils supportent cependant en connnun avec nous; ils ne peuvent même pas espi'rer pouvoir réclamer, car aucun d'entre eux ne saurait aspirer à une fonction élective, il en est exclu par la loi du test : cependant tous ces hommes supportent toutes les charges que nous sup[)ortons ils apportent le même contingent de travail et d'efforts pour le maintien et le progrès de la chose publi([ue; (|ue dis-je! ils y contrilnient avec un labeur plus assidu et plus pénible, car ayant été dépouillés de tout ce ({u'ils avaient, étant dépourvus de tout capital,

RENAISSANCE ET HISTOIRE DES AGADIENS. -2o7

il n'est pas un progrès qu'ils accomplissent qui ne leur coûte dix fois plus d'efforts qu'à aucun d'entre nous. Ce n'est qu'à force de patience, de privations et d'économie qu'ils soutiennent le combat de la vie; et alors que nous leur devrions plus qu'à tous autres, nous ne leur accordons même pas la stricte justice, pas même une égalité de droits que l'on n'oserait pas refuser aux étrangers qui viennent se fixer parmi nous. )j

Les paroles de M. llalliburton et son intervention ne furent pas inutiles. Par un acte solennel du Parlement d'Halifax, le serment du test fut aboli, et l'on montra aux Acadiens plus d'impartialité et d'égards qu'ils n'étaient habitués à en rencontrer jusque-là. Leur situation se trouva donc très-améliorée, et cependant elle resta encore longtemps inférieure et souffreteuse, comme celle des Giaours, sous les Turcs. Les immigrants que l'Angleterre et l'Irlande envoyaient alors sur les côtes du Nouveau- Brunswick n'appartenaient point en effet à l'élite de la population, tant s'en faut; quelle que soit la fortune que plusieurs aient acquise plus tard, il est bien certain que la plupart d'entre eux étaient des hommes grossiers, turbulents, ivrognes et sans éducation. Fort au-dessous des Acadiens comme condition sociale, malgré leur fortune et leur apparence d'instruction, ils profitaient sans vergogne de la position précaire des Acadiens pour leur prodiguer l'insulte et souvent même la violence. Cette triste position se prolongea assez pour que nous ayons pu constater encore en 1860, à Bouctouche et à Richibouetou , bien des avanies , bien des injures graves , dont nos malheureux compatriotes avaient été victimes quatre ou cinq ans auparavant !

Quoi qu^il en soit, les magistrats avaieut commencé à leur accorder une protection plus efficace à partir de 1830, et ces méfaits devinrent dès lors moins fréquents.

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Aussi leur développement se montra-t-il plus assuré et plus rapide : l'un d'entre eux, un des membres de l'aneienne famille seigneuriale des d'Entremont, fut peu après nommé député à la législature; avee la séeurité des personnes et des propriétés, l'esprit de stahiliti', d'ordre et d'économie se développa de plus en plus parmi eux; le ^oût et le perfectionnement de la culture se propagèrent, et les défrichements se multiplièrent à mesure (jue s'accroissait le nombre des familles. Dans plusieurs paroisses, les travaux des champs devinrent l'affaire principale ; dans (juel(|ues-unes même, commeàMemerancook, c'était désormais Toccupation exclusive des habitants. Néanmoins, la majorité des Acadiens, de 18:20 à 1840, tiraient encore leurs plus grandes ressources de la mer. Pubnico, Tousquet, Elbrook, Météghan, Cocagne, Bouctouclie, Richibouctou, Poquemouche, Garaquette, Arichat et le détroit de Canseau, Gliéticamp, les iles de la Madeleine, etc., vivaient siu'tout de la pèche et des industries maritimes.

La population avait reconquis depuis longtemps la plénitude de sa croissance; il serait difficile d'i^valuer d'une manière exacte le nombre des Acadiens entre 1820 et 18 40; mais en comparant 1812 avec 1800 et en s' éclairant de quelques données que fournissent les registres des paroisses, on peut estimer qu'ils étaient, en 1840, trentedeux mdle, dont quinze mille pour le Nouveau-Brunsvvick, y compris le pays de Madawaska. La population croissait de 3.50 pour 100 par an, et doublait tous les vingt ans, jus(|u'en 1860.

Le défaut d'instruction était presque universel parmi eux, cependant il se trouva toujours, dans chaque ^én 'ration, quelques personnes qui savaient lire et écrire et transmettaient à d'autres leur savoir; les curés, d'autie part, se plaisaient à faire travailler quelques-uns des jeunes gens qui montraient les meilleures dispositions. Il se trou-

vait encore, en ISiO, quelques curés français en Acadie, entre autres : l'abbé Gauvreau, à Memerancook , et à Aricliat, l'abbé Gaulin ou l'abbé Iluon qui lui succéda ; il y avait aussi deux ou trois prêtres canadiens dans le nord du Nouveau-Brunswick et un jeune Acadien de l'ile Saint-Jean, M, Poirier, qui avait embrassé la carrière ecclésiastique. Enfin, l'abbé Sigogne, le dernier survivant des prêtres émigrés lors de la Révolution française, dirigeait toujours les paroisses du sud de la Nouvelle-Ecosse; c'était lui qui s'élait adonné avec le plus de zèle à l'instruction delà jeunesse; nous avons connu plusieurs hommes qu'il avait formés, qui n'étaient pas sans doute des savants, mais qui possédaient une instruction moyenne très-convenable.

Dans sa vieillesse, plusieurs d'entre eux lui furent fort utiles; il administrait, en effet, quatre et même cinq paroisses assez éloignées les unes des autres ; dans l'impossibilité où il était, lorsqu'il devint très-âgé, de multiplier ses visites, d avait établi dans cliacune de ces paroisses un ou deux marguilliers chargés de le suppléer dans une certaine mesure ; ils présidaient et dirigeaient les réunions du dimanche, dites messes blanches; ils enregistraient les naissances, les décès, recevaient les promesses de mariage, veillaient à l'instruction religieuse des enfants, ecc. Ce fut seulement à l'aide de ces bons services que M. Sigogne put continuer l'exercice de ses fonctions jusqu'en 1844, époque où il mourut, âgé de plus de quatre-vingts ans.

Le nombre des prêtres français diminuait ainsi de jour en jour, tandis que la population acadienne s'était quadrupléc depuis cinquante ans ; la gestion de ces paroisses devenait donc doublement difficile, et les évêques d'Halifax et d'Arichat cherchèrent dès lors à remplacer le clergé français par quelques-uns des prêtres qu'ils tiraient d'Irlande pour le service de leurs paroisses anglaises.

Dans le Nouveau-Brunsvvick, l'évoque de Québec parvint

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il entretenir les missions acadiennes (F une manière à peu près suffisante jusqu'en 1812, époque de la création de révèché de Saint-Jean : Memerancook fut toujours pourvu de curés canadiens, et le Révérend La France y résida jus- <^[u'après 18G0. Les paroisses de l'isthme de Shediak, Rouetouche, Tracadie, Cara(|uctte et Bathurst, conservèrent presque constamment des prêtres canadiens ; néanmoins on dut à diverses reprises recourir, comme dans la presqu'île, au ministère de plusieurs prêtres irlandais.

Ce service auxiliaire laissait heaucoup à désirer, tant à cause de la différenre des idiomes que par suite de la différence des habitudes et des mœurs ecclésiasticpies. Quelles qu'aient été les vertus et même l'obligeance de plusieurs de ces prêtres irlandais, c'est à peine si l'on pourrait citer quel({u'un d'entre eux qui ait laissé dans les paroisses acadiennes un souvenir mêlé de regrets. C'est alors (jue Mgr Walsh, évc(jue d'Halifax, dans le diocèse duquel l'absence des prêtres français se faisait le plus sentir, eut l'heureuse idée de ramener de France, en 1855, (|uatre missionnaires : M. Blanc liet fut attaché à la paroisse de Pubnico; Ai. Gaj à Saint-Michel deTousquet; M. Bertlie à Sainte-Marie et M. VHyver à Ghezetcook, près d'IIalitax. Deux de ces prêtres sont morts, mais l'un d'entre eux, M. Gay, quoi([ue fort âgé, est encore curé' sur la baie Sainte- Marie.

Avant l'arrivée de ces nouveaux pasteurs et prohablement depuis la mort de l'abbé Sigogne, en 1844, il n'y avait plus un seul prêtre français dans le diocèse d'Halifax, bien que Ton y (^omptât huit paroisses acadiennes : Chezetcooky Pubnico, Sainte-Anne de la rivière aux Angnilles, Sainl-Michel de Tousquet, Saint-Bernard, Mété- (jlian, Sainte-Marie et Menoudy. Ces paroisses comptent en moyenne deux mille âmes ; sauf Ghezetcook et Menoudy, il n'y avait dans aucune d'elles dix familles catholiques

anglaises, et cependant il ne s'y trouvait pas un prêtre français; quelle différence avec la sollicitude des éveques de Québec pour les catholiques anglais !

Dans celui d'Arichat, qui renfermait neuf paroisses acadiennes : Torbay , le Havre au Boucher^ Arichat, Descousse, V Ardoise et la Rivière Bourgeois, Tracadie, Pomquet, Chedcamp et Sainte-Anne de Sydney^ il ne se trouvait que trois prêtres français, dont Fun était un jeune Acadien récemment promu au sacerdoce, au séminaire de Québec : M. l'abbé Girouard, qui devait rendre de grands services à son pays.

Enfin, dans le diocèse de Saint-Jean N. B., on comptait six prêtres français dans neuf paroisses acadiennes : cette pluralité de prêtres français dans le No uv eau-Bruns vvick provenait de l'action tutélaire de l'évêclié de Québec, qui s'était perpétuée beaucoup plus longtemps sur cette province que sur les autres. Quoi qu'il en soit, il est visible que, même après l'arrivée des nouvelles recrues amenées de France par Mgr Walsh, le service des paroisses françaises de l'Acadie était notoirement insuffisant.

Mais la Providence a ses voies, et elle inspira dans ce temps même à un saint prêtre de cette contrée une salutaire pensée, qui devait porter les plus heureux fruits. M. l'abbé La France, curé de Memerancook et un des derniers prêtres canadiens envoyés par l'évêque de Québec, voyait avec peine, depuis une quinzaine d'années, toutes les lacunes que présentait le service religieux des paroisses acadiennes administrées par des prêtres étrangers; il en sentait les inconvénients actuels, et il en prévoyait les dangers. Il conçut le projet d'y porter remède, et y consacra sa vie tout entière et le peu qu'il possédait.

Il pensait, non sans raison, que la source principale du mal était l'absence absolue d'un recrutement du clergé dans le pays lui-même; or il pensait aussi, avec la double

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