‹ Une colonie féodale en Amérique (volume 2)Chapitre 4 sur 45 · Î> UNE COLONIE FÉODALE · texte numérisé non relu

Î> UNE COLONIE FÉODALE

grands amateurs de docLiments, et qui clierclient aujourd'hui à justifier la proscription des Acadiens, ne l'aient point reproduite. Elle complète et elle éclaire les phrases entortillées dans lesquelles Philipps enveloppait son petit machiavélisme. Lors({u'on lit cette missive ministérielle, on pressent déjà le complot odieux de la proscription, on est saisi d'un frisson; on croit entendre les premiers sons de la sinistre trompette qui devait ordonner rembarquement.

Dans ces phrases roides et glacées en apparence, on sent la colère qui couve en secret dans le cœur. Sous les dehors patelins qu'elle est obligée de revêtir^ cette colère contenue s'envenime, s'enrage avec le temps pour éclater furieuse, aveugle et bestiale, en 1755, après avoh* fermenté pendant trente-cinq ans. Là est le vérirable secret des excès auxquels se portèrent les Anglais à cette époque, et les bonnes âmes qui en sont surprises n'ont pas besoin, pour les expliquer, de prêter aux Acadiens des crimes imaginaires. Maintenant on peut dire avec assurance c{ue la proscription n'a pas été une œuvre improvisée ab iraio, mais préparée et méditée de longue date : on y pensait déjà en 1720!

Ces documents suffiraient, à défaut de tous autres, pour montrer quelle appréhension extrême éprouvaient le Board of plantations en Europe, et en Amérique le gouverneur d'Annapolis, dans la crainte de voir les Acadiens leur échapper. Elle éclate à chaque ligne; on veut à tout prix éviter ce malheur ; aussi faut-il voir, malgré l'àpre colère qui les dévore au dedans, comme ils prodiguent les bonnes paroles : c'est avec une douceur insinuante que ta gracieuseté dasiexir Philipps, en louant latendresse du roi George, leur glisse ces assurances perfides de liberté, de quiétude, de franchise religieuse ; afin de tirer en longueur en louant la tendresse du roi George, et de leur faire

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accepter une tolérance provisoire qui n'engageait à rien, en attendant l'heure des circonstances favorables où l'on pourrait les égorger sans inconvénient.

Pliilipps comprit parfaitement cette consigne : lui qui avait fait sa fortune dans les intrigues de la cour, se trouvait tout à fait sur son terrain; il rentra son grand sabre et les phrases superbes de sa mise en scène, et il continua la politique qu'il venait d'inaugurer : amadouer les Acadiens pour les faire demeurer sur leurs terres, réclamer l'allégeance si l'occasion se présente, sinon prodiguer de belles paroles sans toutefois s'engager jamais à fond, se réserver toujours quelque retraite honnête, de manière à prouver que l'on n'avait jamais fait de promesse, mais seulement des ébauches de contrats; telle fut désormais sa règle de conduite. On obtint ainsi des Acadiens la somme d'utilité que l'on en désirait, en leur prodiguant la tolérance, sans jamais leur donner aucune certitude.

Pliilipps fit durer encore cette situation pendant deux ans : sans nier la duplicité de Nicholson, mais sans accepter non plus le serment sous réserve que réclamaient les Acadiens; sans se prononcer sur leur droit absolu de rester, mais sans exiger non plus leur départ, les maintenant au contraire sur leurs terres, en prolongeant le délai de leur séjour. Il leur fit considérer qu'il était bien préférable pour eux de conserver leurs héritages, et qu'après tout, en acceptant le régime anglais, on finirait toujours par s'arranger. Il gagna ainsi 1722, année où il retourna en Europe.

Cependant il ne partit pas sans avoir bien prémuni ses compères du Board of Plantations des dangers de cette situation; il envoya aux lords le rapport si parfaitement établi de Mascarène, en leur exposant nettement : que les esprits étaient certainement pacifiés; qu'il avait eu à la vérité le bonheur de terminer avec succès le règlement II. 3

de toutes les difficulles pendantes sur le serment d'allégeance, mais il avertissait que si l'on maintenait indéfiniment l'état de choses actuel, on pouvait laisser se développer un grand pt'i'il pour l'avenir; tandis ({ue, d'autre part, il fallait éviter de pousser à bout les Aeadiens, de peur qu'ils ne vinssent à quitter précipitamment la contrée en compromettant Texistence de la garnison et l'établissement môme d'Annapolis; il concluait alors, ainsi que Mascarène, en réclamant Tinstallation d'une forte colonie anglaise , comme étant le seul remède propre à conjurer ces divers dangers.

u Si vous n'appréciez point la sagesse de ces avis >? , éciivait-il à Londres au secrétaire Craggs, u mieux vaudrait a alors, pour l'honneur et le profit de la couronne, rendre u aux Français cette colonie, que de vous contenter d'urne « possession nominale dont vous supportez toutes les « charges, et dont ils ont tous les profits pour subveiiir à a leur établissement stérile du cap Breton. )? C'est en ces termes que le gouverneur quitta Annapolis en 1722, y laissant comme lieutenant-gouverneur le capitaine Jolni Doucett, lequel fut remplacé peu après par le lieutenantcolonel Armstrong, homme violent, d'un esprit grossier et désordonné, qui ne parlait de rien moins que de traverser à main armée la Nouvelle-Ecosse et de tout pourfendre, si l'on voulait bien lui envoyer des troupes.

Mais il éclata tout à coup, de 1722 à 1726, au nord des colonies anglaises, une guerre terrible contre les sauvages, durant laquelle la question du serment d'allégeance se trouva reléguée au dernier plan.

Ce ne fut que le 27 juillet 172G que commença à reparaître, dans une lettre d'Armstrong, la question du serment, u Les habitants français, dit-il, ont toujours refusé a de prêter le serment; on m'informe qu'ils sont encore « résolus à quitter la province plutôt que de s'y soumet-

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a tre; quelques-uns ont transporté leurs bestiaux au cap a Breton, et le gouverneur français s'est transporte dans u l'île Saint-Jean, afin d'y préparer des terres pour leur a usage ^ . })

Devant ces circonstances qui paraissaient urgentes, la peur prit ce matamore, qui tout à coup transforma son A^sage; lui qui les années précédentes voulait briser violenunent toutes les volontés, lui qui ne parlait de rien moins que d'imposer par la terreur la soumission dans les esprits, se fit doux et insinuant : il attira les Acadiens dans des réunions bien préparées, où il leur prêchait, avec componction , les avantages considérables qu'ils s'assureraient en acceptant le serment et en devenant cordialement les loyaux sujets du roi George.

Ils auraient le libre exercice de leur religion, la libre jouissance de leurs terres, la libre disposition de leurs héritages; et lui, Armstrong, le gouverneur, promettait personnellement de toujours interpréter favorablement leurs engagements. Est-ce que ce n'est pas lui qui devait appliquer les clauses de ce compromis qu'il les engageait à accepter, lui, leur gouverneur, qui s'obligeait à les traiter avec douceur, à les administrer comme un père? Le Roi, d'ailleurs, était si bon, si gracieux, c'était un bonheur, en même temps qu'un honneur, que d'être sous sa tutelle ! Enfin, il parla si bien qu'il leur persuada de lui envoyer des délégués, avec lesquels il conféra à diverses reprises, et il parvint à organiser une sorte de réunion générale de tous les chefs de famille (de la rivière d'Annapolis) .

Ici se joua une fourberie de haute volée (25 septembre 1726), dont voici le récit rédigé par Armstrong lui-même dans son rapport officiel. Etant venu dans cette réunion

ï Lettre d'Armstrong, du 27 juillet 1726.

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avec tous les membres du conseil, il en prit la présidence et leur lut une traduction française du serment qu'il leur présentait, a Quelques-uns d'entre eux demandèrent alors « qu'il y fût inséré une clause formelle, suivant laquelle ils a ne pourraient jamais être obli{];és de prendre les armes. « Le gouverneur, prenant alors la parole, leur fit observer u qu'une pareille (clause était bien inutile, puisque les lois u an^jlaises interdisaient le service militaire aux catlio- « liques romains. Sa Majesté, d'ailleurs, avait tant de « sujets protestants à placer avant tous autres dans ses

« armées

« Tout ce que Sa Majesté leur demandait, c'était d'être a de fidèles sujets et de ne se joindre à aucun de ses « ennemis; au contraire, ils devront, dans leur propre u intérêt, dévoiler tous les desseins, conspirations, comii plots perfides et dan(]^ereux, (|ui pourraient se tramer u contre les sujets de Sa Majesté ou contre le {jouverli nement; et dans ces conditions ils jouiront, eux, Acau diens, de leurs héritages et les cultiveront paisiblement « sans inquiétude.

a Cependant ils maintinrent leur refus d'accueillir la « motion susmentionnée , à moins qu'on y insérât la a clause qu'ils réclamaient. Le gouverneur, ayant alors u pris l'avis de son conseil, consentit à ce que ladite u clause fût inscrite en marge sur la traduction franc^aise H du serment, afin de surmonter ainsi par degrés leur a répulsion. Dans ces termes, ils acceptèrent et adlié- « rèrent à la formule par écrit, sur les deux exemplaires n français et anglais. » (Malheureusement il n'est resté qu'un exemplaire : celui où la note marginale n'existait pas; c'est celui que l'on a envoyé à Londres.)

u Son Honneur le lieutenant-gouverneur de la province u pria ensuite les députés d'engager ceux qui étaient u absents à venir le dimanche suivant au plus tôt , afin

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u d'être eux aussi dûment qualifiés pour la jouissance de t< leur patrimoine et des privilèges de tout sujet anglais ; u il leur recommanda enfin, dans leur propre intérêt, u leurs devoirs de soumission et de loyauté, et de se conu duire comme de bons et loyaux sujets. Ceux-ci renou- « vêlèrent les promesses susénoncées , et après avoir bu u à la santé de Sa Majesté, de la famille royale et plu- « sieurs autres toasts loyaux du gouverneur, le gouver- « neur leur souhaita une bonne nuit. »

Quoique le texte en soit un peu long, nous avons voulu citer in extenso cette pièce curieuse, qui fait bien ressortir le genre de diplomatie qui régnait en ces parages : la mise en scène, le simulacre de bonhomie qui broche sur le tout, la régalade qui entraîne le consentement, et ce bonsoir qui clôt la séance, en envoyant les gens au lit, après avoir bien bu , tout y accuse l'habileté consommée d'un maquignon matois.

Gomme elle est bien jouée, cette insertion marginale, qu'il feint d'accepter powr les amener à lui par degrés, insertion négligemment placée sur un seul des procès-verbaux, que personne ne lui et qiion na pas revue! Quoi de plus admirable aussi que ce faux-fuyant équivoque sur l'enrôlement militaire?

Gomment, dit Armstrong, vous avez peur d'être enrôlés de force? Mais songez donc qu'étant catholiques, vous n'auriez pas seulement le droit de vous enrôler de bonne volonté! Voilà, certes, une des plus jolies mystifications qui aient été inventées dans le royaume de la fourberie ! Ceci relève de la comédie et non pas de l'histoire, et c'est un grand malheur que Molière n'ait pas connu cette aventure ! « Quoi donc, eût dit Scapin, craignez-vous que je prenne votre bourse? Mais sachez que je n'en voudrais pas, lors même que vous me prieriez de la prendre. »

De plus habiles que ces pauvres cultivateurs pouvaient

bien d'ailleurs être (lup;vs par c^e faux Jjonlioinnic crArinstrong^, car le Père Gaulin lui-meiue, le curé des 31incs si redouté et si détesté par les Anglais, s'y laissa prendre, et le 1 1 oc^tobre, (piinze jours après la niéuiorable sravïce (pie nous venons de raconter, il offrait au [youvernein^ d'accepter, lui aussi, le serinent d'allé()eance. Armstron^j s'empressa de profiter de cette ouverture pour renouveler , dans les paroisses des Mines et de Cln^jnitou (Beaubassin), les plus pressantes instances pour les en(jager à suivre l'exemple des Acadiens d'Annapolis; mais là ses né^jocialions furent moins lieureuses, et, après avoir expédié en <'es (quartiers deux de ses officiers, il écrit le 30 avril 1727 :

« J'ai la mortification d'annoncer à Votre Grâce cpie « nous n'avons rien pu obtenir des habitants aux Mines et a à lieaubassin ; cela est dû en (grande partie aux intri^jues u et aux excitations d'un ceilain Gamhell, ci-devant lieua tenant dans notre annexe, lequel est maintenant l'associé (( de quelques né(;ociants r(îpublicains [Antunon(ircliicals) a de Boston, (|ui trafi(|uent en ce moment dans ces quar- « tiers et qui y répandent les plus détestables principes, jj

Il éprouva bientôt après un nouvel échec; ayant voulu faire renouveler leur serment d'allé{)eance aux Acadiens de Port-Royal, au moment de l'avènement de Geoiije II, ceux-ci s'y refusèrent formellement, en articulant hauleinent que leur si(;nature avait été surprise par fourJ^erie, ce qui était la vérité, de sorte (ju'il ne resta rien de cette dextérité de mauvais aloi dont il s'était si fort enoq;ueilli.

Ce fut alors qu'il eut l'idée d'expédier parmi les Acadiens un jeune officier de la {garnison, nommé Robert Wrotli; celui-ci, plus heureux que ses devanciers, obtint l'acquiescement des habitants et leur si(;nature, mais en acceptant de telles conditions et de telles réserves que^, le 13 novembre 1727, le conseil d'Annapolis, considérant ces

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actes comme déslionorants pour la majesté royale, les déclaia nuls et sans valeur.

Quant aux actes eux-mêmes, ils disparurent, et quelles que soient les recherches que Ton ait faites, on ne put trouver d'autre trace de ces négociations que la délibération du conseil d'Annapolis qui en annulait les résultats. Halliburton, Beamish-Murdoch, tous ceux qui se sont occupés de l'histoire de la Nouvelle-Ecosse, ont été fort surpris de cette disparition et ont fait de vains efforts pour combler cette lacune; il était réservé à M. Gasgrain d'éclaircir ce mystère en retrouvant à Londres, aux Colonial Records : 1° les instructions données au sieur Wroth par le gouverneur Armstrong ; 2" le compte rendu rédigé par Wroth lui-même sur sa mission dans les paroisses acadiennes ; 3" le texte même des conventions qu'il avait conclues avec les habitants.

Lorsqu'on lit ces pièces, on comprend qu'on les ait supprimées à Halifax; on comprend aussi avec quelle légèreté et quelle duplicité se conduisaient, s'extorquaient ces prestations de serment que l'on voulait imposer aux Acadiens. Voici d'abord la copie des conventions arrêtées d'un commun accord entre Wroth et les Acadiens, c'est-à-dire le serment et son annexe :

a Je promets et jure sincèrement, en foi de chrétien, « que je serai entièrement fidèle et obéirai vraiment à Sa « Majesté le roy Georges le second, que je reconnois pour a le souverain seigneur de l'Acadie ou Nouvelle-Ecosse. « Ainsi Dieu me soit en aide.

a Je, Robert Wroth, enseigne et adjudant des troupes de « Sa Majesté, promets et accorde aux habitants des Mines u qui auront fait et signé le serment de fidélité au roy a Georges second, les articles ci-dessous qu'ils m'ont de- « mandés, savoir :

« P Qu'ils auront le libre exercice de leur religion, et u pourront avoir des missionnaires dans les lieux nécesu saires pour les instruire catholiques, apostoliques et a romains ;

« S*' Qu'ils ne seront nullement obligés à prendre les a armes contre qui que ce soit, et de nulle obligation de a ce qui regarde la guerre ;

« 3" Qu'ils demeureront en une véritable possession de a leurs biens, qui leur seront accordés à eux et à leurs « hoirs dans la même étendue qu'ils en ont jouys cy dcu vant et en payant les mêmes droits accoutumés du pays;

u 4" Qu'ils seront libres de se retirer quand il leur sem- « blera bon et de pouvoir vendre leurs biens et de transit porter avec eux le provenu sans aucun trouble, moyenii nant toutes fois que la vente sera faite à des sujets « naturels de la Grande-Bretagne, et lorsqu'ils seront hors « du terrain de Sa Majesté ils seront déchargés entière- « ment de leur signature du serment.

« Sigiié : Robert Wroth. w

Ce serment n'est guère, au fond, que la reproduction et la confirmation du décret de la reine Anne ; Wroth ne le signa cependant qu'avec répugnance, mais cela n'a pas lieu de nous surprendre, car jamais les Anglais n'acceptèreîU franchement cette disposition royale ; lors même qu'ils la proclamaient, comme il arriva à Philipps en 1720, ils conservaient encore au fond du cœur î'arricre-pensée de l'abolir ou de l'éluder. Toutes les revendications des Acadiens tendent au contraire à la remettre en lumière et à en conserver pour eux le bénéPice. La réapparition de ces conditions n'a donc rien de bien extraordinaire en ellemême; mais ce qui est étrange, ce qui passe toute mesure, ce sont les circonstances qui ont précédé et accompagné cette négociation.

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Partout où se présenta Wroth, à Beaubassin comme aux Mines, il débuta par des banquets : P*" jour, on mange, on boit beaucoup, mais on ne parle de rien; — 2* jour, nouveau banquet, où Wrotli annonce la mort du Roi, Tavénement de son successeur, qui porte le plus grand intérêt aux Acadiens. « On boit à la mort du pre- « mier Roi, on boit à la santé du second, on boit à sa gra- (c cieuseté, on boit à la santé de la Reine, de l'autre Reine, (c on boit à toutes les autres royales et loyales santés, et u cet impudent vaurien de Wroth finit pas boire avec « componction à la divine Providence quiy par des voies « invisibles, offre aux Acadiens un moyen imprévu de w sortir du mauvais pas dans lequel ils sont tombés ! u Dernier toast qui fut le couronnement de cet assaut de « gobelets.

u Après quoi, reprend Wroth, je jugeai le moment a opportun de placer mon petit discours de la manière u suivante : Je ne doute pas, mes amis, que vous ne sachiez « ce qui m'amène ici, à savoir que par la mort du Roi u mon maitre, de glorieuse mémoire, la divine Providence u vous a miraculeusement donné l'occasion de sortir de la u mauvaise voie dans laquelle vous étiez tombés. »

Ici, en avant la musique : éloge du Roi et de ses bontés, mais aucune mention encore du serment qui était le but de son voyage; seulement il les convoque à un autre banquet, durant lequel on procéderait à la proclamation du nouveau Roi, et Wroth profite de l'occasion pour les engager à amener le plus de monde possible, car il faudra acclamer et signer la proclamation du Roi.

« Les habitants arrivèrent deux jours après, ayant à « leur tête Pierre Hébert et les quatre députés; ils célé- {{ brèrent la solennité aussi décemment que possible : feux « de joie, fusées, etc. ; on but de nouveau loyalement toutes « les santés royales. La proclamation étant lue, je dis aux

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a habitants qu'il fallait la si(;ncr, car autrcmeiiL ils ne a pourraient pas être regardés comme s'étant joints avec il moi pour reconnaître mon maître comme leur roi K'(;iu time. Mais alors mi des députés se leva, et me pria de " permettre que l'un d'entre eux, nommé Vecco, en qui « ils avaient (jrande confiance )> (et qui probablement savait l'anglais) , u lut de nouveau la proclamation aux habitants ; u car^ ajouta-t-il, 720?/^ ne sommes que des pauvres (jens a très-iynorants , Après avoir lu la proclamation, ce Vecco a demanda d'une voix basse et chicanière à insérer quelu ({ues observations à la suite de la proclamation avant a de la signer.

A ce moment Wrotli, qui voyait sa supercherie prête à être dévoilée, entra ou feignit d'entrer dans une grande colère; il répondit à Yecco qu'il n'était qu'un bandit qui ne possédait par un pouce de terre dans la contrée (c'était en effet mi habitant nouveau) et que lui, délégué par le g^ouverneur, ne pouvait tolérer (j[ue des misérables comme lui eussent riiomieur de signer un tel acte.

u Je repris alors la proclamation, dit Wroth, et je priai a les chefs et les députés de dîner avec moi, en répartisu sant le reste (.{a^ habitants dans des maisons préparées a à cet effet; aussitôt que nous eûmes dîné et bu les u santés nécessaires dans de telles occasions, les députés u me demandèrent à se retirer, afin de se consulter les u uns les autres, me donnant quelque assurance de donner a une réponse à ma satisfaction.

« Vers le coucher du soleil ils revinrent en effet, mais u au lieu de se soumettre, comme ils le devaient, en prcu tant le serment de fidélité susmentionné, ce fut Vecco « qui vint, au nom de tous, me présenter une copie du « serment que je leur avais donnée auparavant, faisant « au-dessous de l'acte la demande de certaines réserves, u Immédiatement je montrai tout le ressentiment dont

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« j'étais capable, et leur tournai les talons, leur disant « que ce que je pouvais imaginer de mieux, en leur faveur, « c'était de croire que les liqueurs avaient excité leur u impudence, en leur donnant l'audace de proposer des il conditions à un serment aussi bénévole, et que j'espéu rais que le sommeil les rendrait sensibles à leur mau- « vaise conduite; j'attendrais donc au lendemain pour a avoir leur réponse. ?>

Le mallieureux se trouvait pris dans son propre piège; il parlait des liqueurs! c'était lui qui les avait fait servir; il espérait troubler l'esprit des gens et leur faire signer aveuglément, sous prétexte de proclamation, le serment d'allégeance qu'il voulait extorquer; mais les spiritueux avaient tourné contre lui, et tandis qu'il s'applaudissait de ses ruses, ces campagnards, qui le laissaient faire, avaient éventé la fourberie; loin de se troubler l'esprit, ils puisèrent une assurance toute nouvelle dans les libations mêmes que ce singulier ambassadeur leur avait prodiguées ; ils venaient donc à l'instant final l'avertir sans se fàclier, avec un air narquois, qu'il avait oublié de compléter le serment qu'il leur proposait; ils venaient lui demander d'y iiiscrire les réserves qu'ils avaient toujours réclamées en pareille occurrence.

C'était comme un renard qu'une j)oule aurait pris.

Furieux, mais non encore dépourvu de tout espoir, l'officier anglais revint à la charge le lendemain; mais sous l'apparence de leur modeste bonhomie, il les retrouva inexorables : « Ils continuèrent à insister, dit-il, sur les a mêmes demandes, et après les avoir sérieusement pesées, il et les jugeant compatibles avec les traités, les actes du <( parlement et du commerce, je les leur accordai comme il une concession. Mais en raison de leur défiance en mon

« autorité personnelle, je fus obligée de certifier la chose li dans le corps du serment .?>

Quelle audace ! quelle fourberie ! quelle humiliation et, après toute honte bue, quelle retraite ! Le charlatan surpris à tricher pendant la foire ne se console pas de sa mésaventure avec plus de liberté d'esprit. Ce délégué avait bien étudié, certes, le jeu de son maître Arnistron^j, mais comme il le dépasse ! Il possède peut-être un peu moins d'habileté dans la main, mais combien a-t-il plus d'aplomb et plus de cynisme dans ses tripotages !

La scène se passait à Ghignitou [Beaubassin)^ le 15 ou le IG octobre 1727. Le lecteur s'imagine peut-être qu'après une telle déconvenue Wroth n'eut autre chose à faire que de retourner à Annapolis? Pas du tout : il se rembarqua aussitôt pour aller dans les seigneuries des Mines , afin d'y arriver, s'il était possible, avant que cette triste négociation de Cliignitou fut ébruitée. 11 arriva aux Mines le 17 octobre : là il recommença les mêmes parades, les mêmes dîners, les mêmes libations ; il reprit tour à tour les mêmes rôles de maquignon bon enfant et de soldat en colère; il refît les mêmes discours et les mêmes marchandages, pour aboutir aux mêmes insuccès et aux mêmes déboires; mais aussi il nous raconte tout cela avec la même et imperturbable sérénité d'esprit :

u Après plusieurs journées de discussions, les habitants u revinrent le 26 octo])re, en requérant des conditions à « peu près semblables à celles qu'avoient stipulées les habia tants de Cliignitou; mais la majeure partie des habitants a fit en outre de grandes objections sur le mot -.j'obéirai, i( ce qui ne me troubla point, Wtmjlais » (lisez le texte anglais) « étant ce par (|uoi je devais me gouverner, et u trouvant, après avoir consulté, que la chose pouvait être a traduite d'une manière plus agréable pour eux, et aussi u conforme à l'anglais, je jugeai à propos d'altérer la

u copie, comme il est vu dans le serment qu'ils prirent. » Ainsi voilà un Iiomme qui ne craint pas, dans un traité à double exemplaire, d'altérer l'exemplaire français de manière à rendre la convention plus facile à accepter; sachant bien que la partie française entendra le texte d'une façon, tandis que lui, l'Anglais, le comprendra d'une tout autre manière. Il raconte tout ceci avec un grand calme, sans même soupçonner qu'il y ait là une friponnerie. Après toutj dit-il, je signerai en français tout ce que l'on voudra. Pour moi, il n'y a que le texte anglais qui compte. A ses yeux mêmes, il montre là une certaine habileté (smartness) qui le réjouit et le console un peu des déconvenues et des humiliations qu'il a été forcé d'avaler auparavant.

C'est après cette dernière transaction que Wroth revint à Annapolis, où il fut assez mal reçu, comme nous l'avons raconté, par le conseil et par Armstrong lui-même. On ne s'explique pas très-bien cette grande irritation qui se manifesta contre lui; car, après tout, il ne s'était guère écarté des instructions délivrées par le gouverneur, et d'autre part il avait exactement suivi son exemple; les conventions qu'il avait conclues sont en effet, à peu de chose près, modelées sur celles qu'Armstrong avait arrêtées lui-même l'année précédente avec les habitants d'Annapolis. On est donc tenté de se demander si ses collègues avaient bien qualité pour se montrer si sévères à son égard.

Cependant, comme dans cette affaire on marche toujours de surprise en surprise, on trouve à côté de ce blâme, dans cette même délil)ération du conseil d'Annapolis, du 13 novembre 1727, une décision bien plus extraordinaire encore : après avoir décidé que les actes souscrits par Wroth étaient nuls et sans effet, « il est résolu que néan- « moins, comme lesdits habitants ont signé ces actes, « qu'ils ont proclamé Sa Majesté et reconnu son titre et

u son autorité sur toute la province, ils sont bien devenus il ses sujets, et (ju'ils jouiront de tous les privilèges » (ce i[yii impli(j[ue aussi sans doute toutes les ol)li(]ations) u des (c autres sujets Anglais î) .

De telle sorte que voilà une assemblée publique qui refuse de reconnaître une convention synallagmati(jue dans laquelle elle est partie prenante, et qui s'arroge ensuite le droit de diviser l'obligation en deux parts : déclarant nuls et récusant tous les engagements qui pouvaient la cbarger vis-à-vis de la partie adverse, mais retenant connne bonnes et valables toutes les promesses de cette partie adverse ({ui pouvaient lui profiter. On ne peut même pas comprendre comment une réunion d'iiommes a pu concevoir une idée aussi abusive, et il faudrait parvenir jusqu'à nos jours, jusqu'au conseil municipal de Paris, pour retrouver une pareille répudiation de toute notion de justice.

Tout pour moi, rieu pour les autres.

Le bureau des colonies, à Londres, fut lui-même révolté, à la fin, par tant d'abus et par l'inconvenance dangereuse des bouffonneries administratives d'Armstrong et de ses acolytes. Résolus d'y mettre un terme, les lords du Board s'adressèrent à Pliilipps, qui était toujours gouverneur titulaire de la Nouvelle-Ecosse, en le priant de retourner en cette contrée, afin d'y résoudre cette question acadienne d'une manière définitive et à peu près raisonnable. C'est ainsi (|uese termina la deuxième période, ou, si l'on veut, le deuxième acte de cette tragi-comédie que l'on pourrait appeler les transactions burlesques.

Troisième Période. — Pliilipps quitta donc à son grand regret la cour de White-IIall et Londres, où il menait, avec

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son gros traitement, une si douce vie. Ce vieil intrigant politique ne fut pas Ijeaucoup plus lieureux qu'Annstrong dans Torganisation de l'Acadie; mais comme il avait plus de formes, pins d'intelligence et plus de savoirfaire, il sauva mieux les apparences, et parvint même à établir dans la contrée une pacification au moins provisoire.

Aussitôt arrivé, il déploya une telle activité (|ue, trois semaines après, le 3 janvier 1730, il put étalei' aux yeux des commissaires, sinon des résultats solides, au moins des apparences d'arrangement et d'apaisement général qui pouvaient éblouir leurs esprits.

u Je viens de recevoir, (îcrit-il à Londres, la soumission « de tous les lial>itants de cette rivière (Annapolis), et u l'on m'assure que ceux des Mines et autres établisseli ments à la tête de la baie de Fundy ont résolu de

«suivre cet exemple Vous verrez par le parchemin

u ci-inclus que tous les habitants de cette rivière, âgés de u plus de seize ans, ont accepté et signé leur allégeance au u Roi, etc., etc. V

Le 26 novembre 1730, il assurait que la prestation du serment était terminée dans toutes les paroisses, il annonçait que tous les Acadiens avaient accepté l'allégeance, puis il repartait pour l'Angleterre au commencement de 1731 . Comment avait-il fait? Gomment s'y était-il pris pour obtenir si promptement et si aisément cette transformation inattendue? C'est ce qu'il a été pendant longtemps très-malaisé d'éclaircir! Si Ton en croyait sa correspondance, sa mission se serait accomplie, non sans fatigue, mais avec une grande facilité : " Tous les hommes li de cette rivière se plaisent à dire que c'est le bon souu venir qu'ils ont conservé de mon administration, com- « parée avec celles qui l'ont suivie, qui a décidé leur adhéa sion : cet honneur m'était réservé ; je n'ai eu besoin

a cremployer ni menace, ni contrainte, et je n'ai pas non u plus prostitué la majesté royale dans de honteuses capiu tulations, comnv? Fa fait l'ensei^jne Wrotli.

« Personne jusqu'ici n'avait pu réussir dans cette entreu prise ; mais ayant éprouvé à leurs dépens combien mon u gouvernement citait difierent de ceux qui l'ont suivi, ils a m'ont fait savoir qu'ils étaient prêts à adhérer à mes a demandes. j>

Cependant cette grande facilité dont il se vante, cette bonne opinion excessive qu'il montre de sa personne, de son mérite, de son influence, ont précisément suscité la méfiance; et Halliburton n'hésite pas à manifester ses doutes : Il n'a pas convaincu ces hommes obsllnés, dit-il, il a dû les tromper! Il rappelle alors les manœuvres et les fourberies d'Armstrong, et il suppose ([u'il a du se passer en 1730 quelque tour d'adresse du même genre. Mascarône, dans une lettre du G avril 17i8, parait confirmer cette prévision d'Ilalliburton. u Bien que cette réserve de u ne point prendre les armes n'ait point été insérée par a Philipps en 1730, les Acadiens ont toujours soutenu que u cette promesse leur avait été faite; et je tiens de ceux qui u ont assisté aux Mines h la prestation du serment, qu'en u effet une semblable promesse leur a (;té consentie. ??

Halliburton prévoyait la vérité, seulement il ne la prévoyait pas tout entière; Mascarène connaissait, devait connaître toute la vérité, mais il n'osait pas l'affirmer expressément. En réalité, Philipps avait trompé tout le monde : il avait accordé aux Acadiens une promesse de neutralité qu'il savait bien pouvoir être contestée; et il trompait le gouvernement anglais en lui annonçant un serment sans réserve, alors qu'il avait promis l'exemption du service militaire. Seulement, ce maître fourbe voulait en finir au plus vite, afm de retourner à Londres, et, pour ce faire, il lui suffisait de bâcler un acte plus ou moins

LA NEUTRALITE. — FllENCH NELTRALS. 53

retentissant, qui pût éblouir la vue et lui assurer dès le premier abord un favorable accueil en débarquant en Angfleterre.

Mais si jusqu'à présent aucun document positif n'avait permis d'éclaircir suffisamment les ambiguïtés de cette négociation, aujourd'hui nous possédons l'acte même du serment accepté par Philipps : des recherches, faites en 1887 au ministère des affaires étrangères à Paris, avec mon ami l'abbé Gasgrain, mirent entre nos mains un certain nombre de documents contemporains et connexes à la proscription des Acadiens. Parmi eux se trouvaient plusieurs certificats relatifs au serment juré par les Acadiens en 1730; voici le procès-verbal de ce qui s'est passé aux Mines :

« Nous, Charles delaGaudalie, prêtre, curé missionnaire « delà paroisse des Mines, et Noel-Alexandre Noiville, prêu tre, bachelier de la sacrée Faculté des théologiens de « Sorbonne, missionnaire apostolique et curé de l'Assompu tion et de la Sainte Famille de Pigiguit, certifions à qui « il appartiendra, que Son Excellence le seigneur Richard (( Philipps, écuyer, capitaine en chef et gouverneur général « de la province de Sa Majesté la Nouvelle-Ecosse ou Acat< die, a promis aux habitants des Mines et autres rivières « qui en dépendent, qu'il les exempte du fait des armes et a de la guerre contre les Français et les sauvages, et que « les dits habitants se sont engagés uniquement et ont « promis de ne jamais prendre les armes dans le fait de « la guerre, contre le royaume d'Angleterre et son gouu vernement.

u Le présent certificat, fait et donné et signé par nous u cy nommés, le 25 avril 1730, pour être mis dans les « mains des habitants et leur valoir et servir partout où « besoin sera ou que de raison en est.

a Siijné : de la Gaudalie, curé; Noël Noivti.le, prêtre et a missionnaire.

« Gollatioiiné par Bourj^ Bel le -Humeur, le 25 avril 1730. »

Quel (îtaitce Bourg Belle-Humeur? C'était Tliomme de confiance de Philipps, qui l'employait aux 31ines (M)nnne receveur, pour le compte du gouvernement anglais.

Ce procès-verbal fut, sans doute, envoyé directement au gouvernement français, lequel était garant des conditions stipulées dans le traité d'Utreclit en faveiu' des Acadiens. C'est ce qui explique sa présence dans les Arcliives du ministère des affaires étrangères à Paris, et non pas dans celles de la marine. Enfin, nous nous permettrons d'annexer à ces documents importants une pièce noyée et inaperçue dans les archives de la Nouvelle-Ecosse : c'est une pétition envoyée au conseil supérieur par les habitants de Misagouesh, en 1753^

Voilà une pièce qui donne beaucoup à réflécliir, et (|ui dérange singulièrement les assertions et les combinaisons de Philipps : c'est un serment sous toutes réserves qu'il a accordé et accepté; Halliburton, avec le Haïr d'un vieux magistrat "% avait-il donc deviné juste, lorsqu'il le jugeait si sévèrement?

Mais il convient d'abord d'examiner l'autorité de ce procès-verbal, (pii donne à Philipps un si cruel démenti. Les noms des missionnaires qui l'ont signé sont des noms notoires, authentiques, et qui étaient parfaitement connus dans toute la Nouvelle-Ecosse; après avoir rédigé et certifié ce récit, ils l'ont remis entre les mains de Bourg, dit Belle-Humeur, (jui Ta collationné et authentiqué. Ouel était ce Bourg? C'c'tait ce qu'on appelait alors un procu-

^ Voir cette pétition à V Appendix, série 4,

^ Halliburton était juge en chef de la Nouvelle-Ecosse en 1830.

LA MEUTIIALITÉ. — EUENGll NEUJ HALS. 55

reur fiscal, qui drossait des actes, arrangeait les affaires de famille, établissait les comptes de cliacun; il était tout particulièrement chargé par les (^gouverneurs d'Annapolis de recevoir le peu cpi'ils pouvaient avoir à touclier dans ce district et de tenir correspondance avec eux; c'était mie espèce de fonctionnaire, Fliomme de confiance de Pliilipps, lequel, six mois après, le commissionna définitivement notaire public et royal pour le quartier des Mines, le 10 décembre 1730. Il connaissait par lui-même les faits dont il était question; c'est par conséquent un homme dont on peut croire le témoi^jnage en cette circonstance ; c'était même le seul homme qui eut à peu près qualité officielle pour recevoir et légaliser des actes en ce pays.

Lorsque ce procès-verbal fut revêtu de sa signature, il fut envoyé avec plusieurs autres papiers à Louisl)ourg, d'où il fut expédié plus tard en France par M. des Herbiers, gouverneur de cette ville, (jui le dirigea sur le ministère des affaires étrangères, et non pas au ministère de la marine, parce que ce papier était une espèce de pièce diplomatique. Il s'y trouve aujourd'hui aux Archives, avec d'autres papiers de la Nouvelle-France : fonds d'Angleterre, tome 448, folio 218 (année 1702, novembre et décembre); plus, tome 449, folio 340 (année 1763, janvier et février) .

On peut donc considérer comme un fait constant que Pliilipps a consenti à annexer les réserves ordinaires au serment juré dans le district des Mines, en 1731 . La publication des Archives d'Halifax est donc visiblement incomplète ; néanmoins, lorsqu'on parcourt ce volume après avoir lu le procès-verbal de 1730, on est étonné d'y rencontrer beaucoup de pièces inaperçues d'abord, et qui viennent le corroborer. Voici, par exemple, la lettre de Pliilipps, du 26 novembre 1730 : u Vos Seigneuries, dit-il, remarqueu ront que, dans le haut de la baie de Fundy j'ai modifié

5G UNE COLOINIE FEODALE.

u le serment que j'avais reçu à Amiapolis, parce que les «habitants le trouvaient trop fort; la modification, du « reste, est peu importante. »

Cette phrase, noyée dans d'autres détails, était un jalon; il avait toujours dit que le serment avait été prêté partout ; voilà maintenant qu'il prépare sa retraite en indiquant d'une manière va(;ue les changements (ju'il n'avoue pas encore, mais dont il prépare l'aveu. Remarquons aussi, en passant, qu'il n'indique pas ici que cette altération du serment ait eu lieu aux Mines en particulier ; il dit : clans les établissements du haut de la haie.

Il faut en conclure (pi'il en avait été de même à Cobeguit et à Beaul)assin. On a d'autant plus de raisons pour en a{jir ainsi, que dans ces mêmes Archives d'Halifax nous trouvons une pétition adressée au gouverneur, en 1753, par les hal)itants de Misagouesli, près de Beaubassin, dans la({uelle est contenu un procès-verbal fort détaillé du serment (ju'ils avaient prêté en 1730 à Richard Philipps et (£ui est transcrit dans VAppe?idix, 4* série; serment qui renferme toutes les r(*serves portées dans celui des Mines. On peut donc affiriner que partout, sauf à Annapolis (dont le cas demande à être examiné), Philipps a accordé les plus larges restrictions dans les sennents ({u'il a obtenus en 1730.

Cette tradition était d'ailleurs parfaitement constante dans toute la ?souvelle-Écosse, aussi inen parmi les Anglais que parmi les Français : Mascarène, qui était à Annapolis au moment de ces transactions, la constate dans deux lettres d'avril 1748 {Archives N.-E,, p. 158). Gornwallis, dans une lettre de septembre 17 49, citée par Beamish, certifie que Philipps avait ac'cordi^ aux Acadiens les réserves qu'ils réclamaient, et Lawrence convient du même fait. (Lettre du 11 août 1755.)

De ce faisceau de preuves il se dégage évidemment que

LA. INEUTRALITE. ~ FRENCH NEUTIIALS. 57

Pliilipps a peut-être été fort habile pour dissimuler ou effacer les traces de sa responsabilité personnelle, en abusant d'une certaine confiance qu'il avait su soutirer aux Acadiens. ^lais, en réalité, les faits se sont passés partout à peu près comme au temps de Nicliolson, d'Armstrong et de Wrotli. Partout on a proposé le serment pur et simple, partout les habitants ont réclamé leurs réserves habituelles ; puis on a négocié, on a marchandé plus ou moins l'acceptation de ces réserves, et partout encore le gouverneur anglais a fini par reconnaître la justice des réclamations acadiennes, toujours conformes au décret de la reine Anne, et il leur a accordé des satisfactions, diverses peutêtre dans la forme, mais toutes identiques au fond, sur les conditions demandées.

Philipps est le seul qui soit parvenu, et dans une seule paroisse, à surprendre au inoins en apparence un serinent sans réserve; mais encore ce serment a-t-il été immédiatement infirmé par une protestation des Acadiens, lesquels, six mois après, refusèrent de le renouveler, alléguant qu'ils avaient été trompés. Halliburton et Mascarène ont considéré cet acte comme frauduleux, et les gouverneurs subséquents ne paraissent pas en avoir tenu un compte bien sérieux.

On peut donc affirmer que, depuis iXicholson jusqu'à Philipps, il a existé une chaîne ininterrompue d'actes officiels émanant des gouverneurs mêmes de la Nouvelle- Ecosse, actes qui sont la déduction du décret de la reine Anne et qui consacrent d'une manière authentique : premièrement, le droit qu'avaient les Acadiens de rester dans la Nouvelle-Ecosse sans prêter de serment d'allégeance, avec la faculté de se retirer quand ils le voudraient avec leur avoir ; secondement, ces actes constatent, en fait, que les Anglais ont conservé les Acadiens sur leur territoire, parce qu'ils avaient besoin de leurs services et qu'ils crai-

{;naienl de les voir s'établir dans les colonies françaises.

Mais si la plénitude du droit a toujours été conservée et consacrée par l'usa^^e aussi l)ien que par la tradition, il est non moins certain (|ue ces resserves ont toujours été consenties de mauvaise (];ràce, et cela, depuis la mort de la reine Anne (1713) juscju'àPliilipps, en 1730. 11 est même visible que les Aji(]lais ne les ont jamais acceptées francbement, mais toujours au contraire avec Tarrière-pensée d'éluder ces concessions ou de les abolir. Presque toujours ils se sont efforcés, par quel(|ues artifices, de se ména{;er un retour en arrière, pour renier les conventions en temps opportun.

Dans cette partie où ils étaient trichés, les Acadieiis entrèrent avec plus de sincérité, et à partir de 1730 ils considérèrent toutes les difficultés comme aplanies. Croyant à fond aux arran^^ements conclus avec Pbilipps, ils se re{;ardèrent comme étant désormais solidement implantés chez eux, et sans aucunement s'an^jlifier , sans cesser d'être très-dévoués à la France, ils exécutèrent loyalement leurs conditions. 11 est bien certain, en effet, que s'ils eussent consenti à prendre les armes durant la guerre de 1744, la garnison d'Annapolis et la domijiation anglaise n'auraient pu échapper à uue complète destruction.

Ils finirent même par avoir une telle confiance dans le gouvernement de la Grande-Bretagne, qu'ils laissèrent les garnisons anglaises s'installer paisiblement aux Mines, (pi' ils se laissèrent désarmer à la veille de la proscription déjà menaçante, et que, au moment même de cette proscription, un grand nombre d'entre eux laissèrent leur linge et juenus effets serrés dans leurs armoires ; les femmes se contentaient de les fermera clef, en recommandant qu'on n'y touchât pas, et qu'elles les retrouveraient à leur retour ' .

' Voyage au pays cVEvangeline, par M. Gasgrain.

LA NEUTRALITE. — FRENGH NEUTRALS. 59

Confiance trcs-naïve et très-bonne te, mais qui toucha fort peu les Anglais, comme ils le firent bien voir. Pendant seize ans, on a usé et abusé sans mesure de cette confiance aveugle, de manière à les empêcher d'aller s'établir dans les îles françaises, et à les conserver dans la presqu'île tant que leur présence pouvait y être utile, en se ménageant d'ailleurs toute facilité pour se débarrasser d'eux à loisir quand on le jugerait à propos.

C'est ainsi que se termina le dernier acte de ce long débat sur la neutralité. A partir de 1731, il ne fut plus question du serment d'allégeance : le gouvernement anglais parut se contenter des négociations bâclées par Philipps ; il feignit de ne pas s'apercevoir des réserves qu'il avait stipulées. Ces conventions de 1731 , appliquées depuis lors sans protestation, sans objections, devinrent mieux qu'un acte diplomatique : elles constituèrent un fait, une situation de notoriété publique, consacrée dans toute l'Amérique du Nord sous le nom de Neutralité.

Il sembla dès lors que toute discussion fût pacifiée, et les Acadiens vécurent désormais dans la conviction qu'il existait entre eux et la couronne d'Angleterre une convention réciproque et indissoluble qui abritait leur avenir contre les risques de la guerre.

Position fausse , illusions dangereuses que les gouverneurs d'Annapolis entretinrent par des voies détournées, dans la crainte où ils étaient de voir les Acadiens abandonner la contrée, laissant la colonie anglaise affaiblie et sans ressources, tandis qu'ils auraient été fortifier les îles françaises du golfe Saint-Laurent ! Erreur déplorable qui conduisit nos malheureux compatriotes à leur ruine et à la cruelle catastrophe de 1755 !

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