HARPAGON
Tu m'as fait plaisir, maître Jacques, et cela mérite une récompense. (Jacques tend la main, Harpagon tire son mouchoir .j Va, je m'en souviendrai.
Maître Jacques, c'est à proprement parler Pliilipps, ce gouverneur intrigant de la Nouvelle-Ecosse , Pliilipps retournant en Europe en 1731 et se félicitant d'avoir mis tout le monde d'accord. Cependant il mentait au Roi en lui affirmant que les Acadiens avaient accepté son allégeance sans réserve, tandis qu'il trompait les Acadiens, II. 4
6'2 llISE COLONIE FEODALE.
rassurés désormais par des contrats illusoires dont l'un était falsifié, celui de Port-Royal, et les autres si parfaitement contraires à ce (pi'il avait demandé d'abord, que Pliilipps semble avoir jnéna(;é un prétexte pt)ur atta(fuer la validité de la (^onverdiou.
Toutes les parties cependant parurent satisfaites. Les Acadiens, après avoir protesté contre l'acte frauduleux d'Annapolis, considéraient cependant les autres procès-verbaux comme une garantie suffisante. La couronne d'An- };leterre fit semblant de ne pas s'apercevoir des réserves stipulées par les Acadiens; ne conservait-elle pas toujours d'ailleurs la faculti^ d'invoquer, au moment convenable uue nullité prétendue? A Londres, on consentit donc à paraître dupe, et, sous bénéfice d'inventaire, avec un muet sourire, on a('ce,:)ta les arran(jements conclus et l'apaisement <|ui paraissait les suivre.
îMais au revers de la comédie, le plus content des trois, c'était encore le vieux Plidipps, qui, tout en demeurant (jouverneur, quittait enfin les froids brouillards de son {;ouvernement enfuinii; il allait reprendre dans le confortable de la (^apitale la jouissance de son traitement de vin^t-cinq mille livres, et, comme le Roi n'était pas un llarpa^f]on, il pouvait encore espérer une rt^compense lionnéte de ses services, et même (dans le premier moment) des compliments sur son habileté. Ce n'était pourtant qu'une pacification plâtrée; mais tout le monde se prêta complaisamment aux illusions (|ui l'avaient fait iiaître, et il en sortit un état de confiance provisoire et du quiétude relative qui dura près de vingt ans.
Le développement des Acadiens reprit son cours : nonseulement leur développement numérique, non-seulement l'extension territoriale qui s'opérait par conti{juïté de voisinage, mais nous voyons reparaître ces expéditions à longue portée qu'avaient inaugurées : Jacob Bounjeois à
ViE lNTEI\lf:unK DES ACADIENS. 63
Beaubassin; Terriau aux Mines; Matlilen Martin à Gobe- ^Liit; Thibaudeaii et Blanchard à Gbipody; le génie de l'entreprise revSsaisit leurs petits-enfants, qui renouvelèrent en diverses circonstances le projet de transporter des colonies en diverses parties désertes de la province. G' est dans les arcbives d'Halifax que nous trouvons la trace de ce$ entreprises acadiennes, car c'est aux gouverneurs d'Annapolis que les cbefs de famille, avec un bon vouloir plein de naïveté, allaient raconter leurs desseins, pour obtenir la permission de s'y établir.
A la fm de 1731, peu de temps après le départ de Philipps, plusieurs liabitants de Port-Royal déposèrent leurs requêtes, afin de pouvoir aller s'établir dans le district de Gbipody. — Le 28 mars 1732, Joseph et Pierre Surette, Joseph Gadet (ce doit être Godet), Martin Aucoin et Joseph Babin , demandèrent l'autorisation d'explorer le territoire nommé la crique de Musqiiasli, sur la côte nord de la baie Française (Fundy). — Dans le même temps, Paul Le Blanc, Jean Le Blanc dit des Sapins, Jacques Thibaut et Benjamin Le Blanc, font la même demande pour la vallée de la Rivière aux pommes; en août 1740, Landry et huit autres habitants de la rivière de Port-Royal demandent l'autorisation d'aller s'établir avec leurs familles à Tebogue ou Gliebogue, vers le cap Sable, qu'ils avaient été explorer l'hiver précédent et où déjà ils avaient bâti des maisons. Enfin, en 1745, le 20 mars, Pierre Alain demanda à bâtir un moulin sur la rivière Ghiconecto ; et combien d'autres suppliques semblables dont la trace a disparu !
Toutes ces demandes, du reste, étaient vaines et inutiles ; si les Anglais paraissaient momentanément désirer le maintien des Acadiens sur leurs fermes, ce désir n'allait pas jusqu'à les voir avec satisfaction s'étendre et se fortifier par toute la contrée; la réponse était invariablement la
meine : on autorisait en ^(hiéral l'exploration, mais on interdisait d'y former aucune espèce d'établissement.
Il en était de même en toute matière ; ainsi il était impossible d'être autorisé à bâtir une église! Les Anglais, s'ils en eussent eu le pouvoir, auraient volontiers pratiqué le régime des Turcs, alors que les chrétiens ne pouvaient réparer leurs églises ni même leurs maisons, sans acheter un firman du Grand Seigneur. Il est vrai que le pouvoir (les Anglais était plus restreint que celui du Sultan et que l'on se passait souvent de leur autorisation, surtout dans les districts éloignés ; on construisit ainsi une église à Beaubassin eu 1723, comme il résulte d'une inscription que j'ai relevée à Amherst, en 1800, sur une pierre récemment arrachée dans une fouille, et qui sans doute était la pierre d'angle de l'église :
In monumkntum, in be.vtk Anne
P p. I :yi TJ M L A P I D E M P O S U I T ET R fi N E D 1 X IT
Do>nNus DE Breslay, vicARius Episcopi
QuEnECENSi *;
Anno MDGGXXIII Salujis, in vk o
B E A u D A s s I N s I , DIE 9 M E N S I S J n N I • .
Sur l'isthme de Slicdiak, il s'établit un très-grand nombre de fermes et môme de hameaux, entre Beaubassin et le golfe Saint-Laurent. Un plus grand nombre encore se créèrent au delà de l'isthme, dans le district de Ghipody, pays que l'on considérait comme étant situé hors de la frontière et faisant partie du territoire français. Nous avons constaté que, l'année 1705, il s'y trouvait cinquante-cinq personnes en quatorze familles (chapitre x). Depuis lors,
^ Je pense qu'on doit lire à la première lifjne : Id monumeiitum, in beatœ Annœ honorem. On lit in, parce que le d aura été mal écrit; dans beatœ Annœ, œ a été remplacé par un e, comme il arrive souvent dans les inscriptions, et le mot honorem avait été omis ou effacé.
^aE IISTERIEURE DES AGADIENS. 65
cette colonie avait été ralentie dans sa croissance, d'abord par la guerre entre la France et l'Angleterre , ensuite par la conquête anglaise; mais peu à peu on vit renaître, surtout à Port-Royal, un mouvement d'émigration vers Ghipody. Divers documents des Archives de la Nouvelle-Ecosse signalent ce mouvement, entre autres une lettre de Philipps , de 1731, qui nous apprend qu'un assez grand nombre de familles françaises étaient établies à Ghipody, parmi lesquelles dix-neuf familles consentaient, dit-il, à prêter le serment d'allégeance. En 1734, le recensement ecclésiastique attribue à Ghipody soixante-cinq familles, ce qui doit s'entendre des rivières Ghipody, Memerancook, Petit Goudiak, etc., etc.
Le progrès devint alors de plus en plus rapide, car en 1750 on comptait de cent soixante à cent soixante-quinze familles dans cette contrée, qui acquit un grand renom de fertilité et d'aisance (Appendix , série 4). G'est du reste à partir de 1730 que l'essaimage des familles acadiennes commença à reprendre un grand essor vers des colonies nouvelles.
Ges colons de Ghipody montrèrent du reste à diverses reprises un caractère énergique; après la prise de Port- Royal, deux d'entre eux, tout en laissant leur famille sur les rivières de Ghipody, revinrent à Port-Royal, où ils avaient sans doute encore quelques propriétés à sauvegarder; c'était Jean-François Brossard, un des campagnons du meunier Thibaudeau, et Germain Bourgeois. Leur opposition aux Anglais était sans doute un peu accentuée, car ils figurent parmi les cinq hommes alors arrêtés à Port- Royal, lors de l'embuscade d'Abraham Godet, près de cette ville. Alexandre Brossard, fils de Jean-François, représenta Ghipody à l'assemblée des Acadiens, en 1749; enfin, un des plus fameux chefs de bande qui se levèrent après la proscription en 1755, à l'ouest de l'isthme de Shediak,
Noél Brossarcl, était le petit-fils ou le cousin de ceux-ci. (Gasgrain, Pays d'EvangeUne.) Nous avons exposé dans le chapitre x comment, après la concpicle, les Acadiens, malgré Faccroissement de leur nombre, avaient formé peu d'établissements nouveaux; ils se resserraient au contraire sur le territoire de leurs anciennes fermes ; dans cet espace limité, les habitudes laborieuses et régulières de leur vie les conduisirent forcément à perfectionner leurs cultures et leurs industries domestiques; les profits considérables que leur fournissait le marché de Louisbourg leur donnaient toutes facilités pour entreprendre des travaux utiles et féconds; comme ils occupaient pou de terres nouvelles, ils s'étendirent non plus seulement sur les plaines basses et dans les marais endiguc's, mais encore sur les terres hautes, qu'ils avaient longtemps laissées à l'état de terres à bois, en arrière de leurs habitations, pour subvenir à leurs constructions et à leur chauffage.
Les i^elations anglaises les accusent souvent, et bien à tort, sur ce sujet, de négligence et d'apathie; on leur reproche de ne cultiver que les terres basses et de négliger entièrement les terres hautes, qui étaient plus médiocres; or, les Acadiens montraient au contraire beaucoup de bon sens; ils se conformaient à une loi économique démontrée par A. Smith, savoir : que riiomme sage ne cultive le sol qu'au fur et à mesure qu'il y a intérêt à le faire, et que c'est folie de dépenser un grand travail à cultiver des terres maigres et pauvres, tant que l'on a autour de soi des terres plantureuses restant incultes. C'était donc avec un grand sens qu'ils appliquaient toute l'activité de leur travail à cultiver les bonnes terres en délaissant les médiocres.
Les pionniers d'Amérique et de tous autres pays en font encore tout autant aujourd'hui; il n'y a de critiquable en cette affaire que la malveillance et rignorance que les gouverneurs de la xS^ouvelle-Écosse étalaient en cette circon-
VIE liSTERlEURE DES ACADÏK.NS. 67
stanccavec une fataité ridicule. Toutefois, des que le besoin s'en fit sentir, les Àcadiens n'hésitèrent point à défricher les collines boisées, notamment dans le quartier de Beaubassin, où ils occupèrent dans toute sa largeur l'isthme de Shediac, et au delà de l'isthme, vers Memcrancook.
Au milieu de tant d'émigrants qui se répandaient de toutes parts, on eût pu croire qu'une partie de cette jeunesse surabondante se porterait dans les îles françaises du golfe, surtout dans cette première période d'hésitation et de méfiance qui suivit la conquête anglaise, en 1713.
S'il fallait en croire les plaintes répétées des gouverneurs d'Annapolis , les agents français de Louisbourg auraient constamment prodigué les démarches, les sollicitations et les offres pour entraîner les Acadiens sur les terres françaises. Plût à Dieu qu'il en eût été ainsi! Ces plaintes étaient absolument injustes; les traités consacraient expressément le droit de se retirer dans ces îles, et lorsque les gouverneurs de Louis])ourg ont revendiqué ce droit comme appartenant aux Acadiens, les gouverneurs anglais n'ont point osé le nier, ou se sont retirés, comme nous l'indique la correspondance de Philipps, en balbutiant des faux-fuyants; mais ces protestations françaises ne furent jamais que de vaines paroles.
De 1714 à 1730, nous ne connaissons que deux tentatives sérieuses destinées à attirer les Acadiens dans l'ile Saint-Jean : l'une en 1714, alors que MM. Denys de la Ronde et de Pensens furent chargés par la France de présider à l'exécution des derniers détails du traité d'Utrecht. Ces messieurs exhortèrent vivement les Acadiens à venir s'établir sur le territoire français, conformément aux conditions de ce traité. A cette occasion, on mit en avant, de la part de la mère patrie quelques belles promesses de sympathie et de concours en faveur des Acadiens, puis ce fut tout.
Une seule famille de Beaubassin suivit le conseil des officiers français : Michel llaclié-Galand vint s'installer peu de temps après, avec les siens, dans Tile Saint-Jean ou Port-Lajoie. Il paraîtrait qu'on lui accorda quel(j[ues avantages, afin d'attirer d'autres familles acadiennes; mais les affaires se traitaient alors si peu sérieusement, avec si peu d'esprit de suite, qu'il ne fut plus (|uestion de cet établissement ; on ne cberclia même pas à profiter des tiraillements, des débats qui s'élevaient journellement entre les Anglais et les Acadiens, pour faciliter le transport de ceuxci sur les iles du golfe 5 il n'y avait pas dans toute l'Ile Saint- Jean un seul agent du gouvernement français, et les pécheurs qui étaient venus de France s'y établir en petit nombre y vivaient au hasard.
II faut arriver jusqu'en 172G pour trouver une nouvelle démarche faite près des Acadiens dans le but d'encourager leur émigration : on envoya alors sur Tile Saint- Jean ce même M. dePensens qui, après le traité d'Utrecht, avait déjà figuré en ces parages: il s^agissait en ce moment
d'y établir un poste permanent^ on donna quinze
hommes à ce commandant. Sancho en avait davantage dans son Ile. Par exetnple, le gouverneur de Louisbourg publia ensuite une belle déclaration sur les avantages que Ton trouverait à peupler cette colonie.
Il hivita les Acadiens à s'y transporter, mais s'il n'y avait point eu quelques travaux à exécuter pour la création du poste, il n'y serait probablement venu personne. Ce fut à Beaubassin que l'on s'adressa, afin de pourvoir au logement et à l'approvisionnement des soldats; il vint donc quelques Acadiens, dont plusieurs se fixèrent au Port- Lajoie, près des Haché-Galand , lesquels, à eux seuls, formaient déjà sept foyers distincts. Les nouveaux venus attirèrent d'année en année quelques familles de leur parenté ; bref, toute cette immigration se résumait, pour
VIE INTElUEL'llE DES AGADIENS. 69
1735, en un total de trente-cinq familles acadiennes installées dans File Saint- Jean, en outre des pécheurs et autres émigrants venus de France.
Voilà les deux seules démarclies sérieuses qui furent tentées durant cette période, parmi les populations de la presqu'île acadienne, laquelle, en 1735, comptait de six à sept mille âmes. On peut juger par là combien le gouvernement français apportait peu de zèle et d'empressement à cette affaire. Tel était l'aveuglement de la cour de Versailles, que l'on y trouvait bien plus avantageux de dépenser 30 millions dans les fortifications de Louis])ourg, qui ne servirent jamais à rien. Ce fut seulement vers 1 748, après la paix d'Aix-la-Gliapelle, que commença à se prononcer une émigration sérieuse des Acadiens vers l'ile Saint-Jean, et en 1749 la population totale de cette île ne s'élevait encore qu'à un millier d'âmes, dont la moitié environ sortait de TAcadie.
Ce qui achève de prouver combien le gouvernement français fit peu d'efforts pour attirer les Acadiens dans les îles, c'est la médiocrité des résultats obtenus : il n'y avait guère d'Acadiens dans l'île du Cap-Breton qu'à Louisbourg, lesquels étaient à peu près tous sortis de Port- Royal de 1710 à 1713, après la conquête et par suite de la conquête; en dehors de l'enceinte fortifiée, aucune culture, mais sur les côtes de l'île on voyait circuler quelques bateaux caboteurs ou pêcheurs, dont les patrons venus de l'Acadie campaient dans les criques du littoral ; ils étaient peu nombreux, et plusieurs documents nous prouvent que la plupart étaient des métis venant des côtes de l'Est.
C'est dans l'île Saint-Jean seule que s'étaient établies des familles acadiennes; or, nous savons d'une manière précise qu'en 1735, sur toute la population de l'île (quatre-vingt-une familles), il n'y avait que trente-cinq
lO l'MC iKn.OME FF.ODALK.
familles acadienncs, environ deux cent quarante personnes; et comme il y avait sur ce nombre des enfants nés dans l'ile, il ne se trouva pas plus de cent cinquante à cent soixante émi{;rants dans le laps de vingt ans.
Doit-on regretter cette inaction du gouvernement fiançais? C'est une question à laquelle il est assez difficile de répondre, aujourd'hui que nous connaissons toute la suite des événements.
La domination française eût certainement été consolidée par le peuplement de File Saint-Jean, si on l'eût entrepris plus tôt et qu'on y eût entretenu, même sans fortifications, une garnison convenable ; mais en supposant que l'on eût pu transporter deux mille Acadiens en 1720, on serait à peine parvenu en 1750 à y grouper dix mille habitants, en supposant le concours de quel({iie immigration française, ce qui eût été insuffisant pour repousser une aggression anglaise dans une île très-longue, (|ui est toute en littoral. Si, d'ailleurs, il était venu du {;ouverneur de Louisbourg un ordre formel de rendre les armes, comme dans la capitulation de 1758, qu'aurait pu faire une aussi petite population avec une garnison très-faible, qui dès l'abord eût livré le port de débarquement, en délaissant le poste avec tous les officiers?
Quant aux Acadiens, qu'eussent-ils gagné? Ceux qui se transportèrent dans l'ile furent plus maltraités et plus malmenés encore que les proscrits de 1755; les deux tiers périrent par la misère et les naufrages. 11 était donc* déjà trop tard pour transporter utilement sur ce territoire français les Acadiens de la Nouvelle-l'^^osse, à moins de soutenir cet établissement par une série de dépenses et d'efforts persistants dont le gouvernement de Louis XV était absolument incapable. Quoi qu'il en soit, les in({uiétudes des officiers anglais étaient visii)lement très-exagérées, leurs récriminations contre le gouvernement fran-
VIE liNTP.RlEUlU: DES ACADJENS. 71
çais tout à fait illusoires, et rëmigration vers les îles du golfe n'exerça pendant quai ante ans qu'une influence imperceptible sur la population acadienne.
Pourquoi les gouverneurs d'Annapolis affectaient-ils donc de signaler partout des intrigues imaginaires par lesquelles les Français cliercliaient, disaient-ils, à attirer les Acadiens dans les iles du golfe? Était-ce un prétexte pour tracasseries Acadiens? ou simplement une faiblesse d'esprit qui les aveuglait? Il est certain que plusieurs de ces gouverneurs avaient une intelligence assez médiocre, entre autres cet Armstrong qui, après avoir commande en Acadie pendant la guerre indienne, reprit cette fonction de lieutenant-gouverneur très-peu de temps après le départ de Pliilipps, en 1731.
Sa mauvaise éducation et le désordre de sa conduite avaient mécontenté tous les gouverneurs, et son nouvel avènement à la direction des affaires ne fut pas propre à le réhabiliter aux yeux du public.
Ce fut lui qui provoqua tous ces projets, les uns ridicules, les autres peu honnêtes, au moyen desquels on prétendait parvenir soit à coloniser l'Acadie à l'anglaise, soit à protestantiser les Acadiens ; ce fut encore lui qui inaugura les interdictions systématiques de toute découverte, de tout défrichement nouveau dans les forêts et dans les régions inoccupées.
Heureusement que les conventions arrêtées avec Pliilipps, en 1731, qui avait pacifié les esprits et fait naître une grande confiance, étaient encore très-récentes, de sorte que les habitants supportèrent ces bourrasques sans qu'il en résultât aucun trouble notable dans leurs progrès ni dans leur existence. Mais son extravagance le jeta dans des dissentiments continuels avec son conseil et avec presque tous ceux qui l'entouraient, si bien qu'il finit par se suicider en 1739.
Son successeur comme lieutenant-gouverneur fut le capitaine Mascarène, attaché depuis longtemps à la garnison d'Annapolis et dont nous avons parlé; il avait va déjà l'occasion de participer activement à l'administration delà province, qu'il connaissait parfaitement; Armstrong l'avait chargé notamment, en 1735, décommander une petite colonne ([ui avait parcouru très-paisiblement le quartier des Mines et même celui de Beaubassin, où jusqu'alors aucun soldat anglais n'avait pénétré; il s'était fait assez bien accueillir par les habitants, et, sans froisser personne, il sut mener à bonne fin cette expédition et recueillir d'utiles et sérieuses observations.
Il avait d'autant plus de mérite à se maintenir dans cette sage réserve, que son chef était un homme emporté et peu intelligent, et que lui, par son origine et son éducation, aurait pu être dominé plus que tout autre par des préjugés hostiles aux catholiques et aux Français. Son père, on effet, était un huguenot français réfugié en Angleterre ; lui-même était né en France, à Castres, avant cette émi- {jration, et il parlait très-bien le français, ce qui lui fut fort utile en Amérique.
Mais comme il était infiniment supérieur à Armstrong (*omme instruction, comme caractère et comme élévation d'esprit, il sut s'élever au-dessus des difficultés de sa situation. Les relations des Acadiens avec lui furent beaucoup plus faciles qu'avec les autres gouverneurs: même lors- ({u'il écrit aux missionnaires de l'intérieur, ses lettres sont non- seulement très-mesurées dans leurs termes , mais (juelquefois pleines de courtoisie et d'enjouement.
Il n'y avait guère autour de lui que ces prêtres et quel- ({ues otTiciers anglais qui eussent avec l'Europe d'autres relations que celles du commerce ; car les Acadiens s'occupaient peu de littérature, et les Yankees qui habitaient à Annapolis n'étaient pas beaucoup plus familiers avec
VIE INTRIUECRE DES AGAnlE^S. 13
les travaux intellectuels ; or, nous voyons Mascarène, qui savait fort bien le français, pratiquer des échanges de livres avec les missionnaires.
Il leur envoyait ceux qui lui venaient de Londres, et eux lui communiquaient les nouveautés qui leur parvenaient par l'intermédiaire de Louisbourg ; on voit parfois surgir dans ces lettres quelques ébauches de controverses, mais sans aigreur et sans fanatisme ; Mascarène avait de Tesprit, mais il ne cherchait point à être piquant, et c'est merveille de voir comment des deux parts, en une situation si délicate, les situations se terminent en souriant et se reprennent avec bonne humeur.
Mascarène recueillit du reste le fruit de cette conduite adroite autant que bienveillante, car s'il avait répandu autour de lui l'irritation et la haine, il est probable que lors de la guerre de 1744, au moment des envahissements successifs que les Canadiens effectuèrent dans la presqu'île, ils eussent profité de l'occasion pour soulever les Acadiens et les exciter à venger leurs griefs.
Il convient lui-même, dans sa correspondance officielle^ que si les Acadiens se fussent joints alors aux troupes du Canada, c'en était fait de la domination anglaise en Acadie; les fortifications d'Annapolis étaient comme démantelées en 1744, et la garnison hors d'état de résister en 1746 aux attaques de Ramsay, si les Acadiens lui avaient fourni un simple contingent de cinq ou six cents hommes. Mais depuis 1730, les Acadiens jouissaient avec confiance de cet état de neutralité qui leur avait été assuré, ils le croyaient du moins, par les accords conclus en 1731; leurs cultures, leurs travaux, leurs progrès de toutes sortes, avaient répandu parmi eux, sinon une grande richesse, au moins une grande aisance et beaucoup de bonheur, de ce bonheur, simple et solide, qu'il est mal aisé de détruire et même de troubler ; il faut en effet lorsque les hommes
74 tlNE COLONIE FEODALE.
peuvent se contenter de peu pour être lieureux, des circonstances extraordinaires pour altérer leur (fuiétude, car ils subviennent aisément à leurs besoins, et il est assez difficile, à moins qu'ils ne soient des sots, de surexciter leurs désirs assez pour les rendre inallieureux.
Les Acadiens, tout en restant trc.s-bons Français, trèsattachés à leurs traditions et à leur nationalité, voulaient don(î respecter honnêtement les engagements (ju'ils avaient pris. Aussi refusèrent-ils de se soulever, lorsque les troupes françaises entrèrent dans FAcadie; il est vrai qu'ils en furent bien mal récompensés, mais ils conservèrent intact jusqu'au bout le (h'oit d'adresser aux {gouverneurs d(î la iNouvelle-Ecossc toutes les représentations, toutes les réclamations qu'ils leur présentèrent. — Ce ([u'ils demandaient alors, ce n'était pas une fiiveur, c'était un droit; cela leur a coûté fort cher, mais encore aujourd'hui ils peuvent marclier le front haut et (hrc aux Anglais : u iNous avons fait notre devoir jusqu'au l^out, mais vous, vous ji'avez pas fait le votre. »
iMascarène obthit ce résultat uniquement par sa conduite prudente et réservée; il ne tourmenta pas les Acadiens, ne cherclia pohit à les traverser par des tracasseries pu(;riles et odieuses tout à la fois; il se contenta d'être à peu près é(piitable, et, sans leur réclamer aucun serment, il obtint d'eux plus d'exactitude et de déférence qu'aucun autre gouverneur de la Nouvelle-Ecosse. Il se préoccupait d'ailleurs avec soin et intelligence de l'administration générale du pays ; c'est lui (jui eut l'idée d'amener les Acadiens à envoyer régulièrement des délégués à Annapolis, à installer dans leurs paroisses, de concert avec lui, des magistrats, notaires, constables, etc., choisis parmi eux.
En signalant ces faits, je le juge avec une grande impartialité, car en agissant ainsi il travaillait avec bien plus
VIE liNÏKflIEUIîE DES ACADIENS. 75
d'efficacité contre la France que ne le firent jamais les Armstrong, les Philipps et les Lawrence; mais je désire montrer quelle différence je sais faire, même parmi des adversaires, entre d'honnêtes (j^ens et un amas de vauriens dont quelques-uns, comme Lawrence, avaient été ramassés dans la boue. Mascarène n'était ni un soudard ivrog^ne, ni un fanatique insolent et pillard; c'était un homme qui s'occupait sérieusement de sa fonction : il s'inquiétait de l'état des routes, des digues, de tout ce qui touchait aux intérêts publics du pays et des habitants; à tous ceux qui le rencontraient, il aurait pu répondre : u Je suis un homme qui travaille pour le bien g^énéral de cette province. »
Après avoir parlé des {gouverneurs de la Nouvelle-Ecosse et de leur administration, il est à propos que nous disions au moins quelques mots du cler(>é, qui remplissait un rôle si important dans cette petite société. En 1710, au moment où les Anglais prirent possession de l'Acadie, nous ne pensons pas qu'il s'y trouvât plus de quatre prêtres, savoir : le Père Justinien Durand et le Père Bonaventure Masson, à Port-Royal ; le Père Félix Pain aux Mines, et un missionnaire à Beaubassin, qui desservait à la fois les Français et les sauvages. Nous ne saurions exposer avec détail toute l'histoire de leurs successeurs; qu'il nous suffise de dire que la série des missionnaires n'y fut jamais interrompue ; leur nombre se trouva quelquefois fort réduit, quelquefois aussi il se trouva plus considérable.
La prospérité et les progrès de toute nature que nous avons constatés parmi les Acadiens, depuis 1731, contribuèrent fortement à soutenir et à développer l'accroissement de la population.
Mais on peut dire qu'en moyenne, de 1710 à 1755, on comptait en Acadie de quatre à six missionnaires. Les plus notables d'entre eux furent l'abbé de Breslay, l'abbé de la Gaudalie et l'abbé de Miniac, qui furent vicaires gêné-
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raux de Mgr révoque de Québec; M. Gauliii, M. de la Gaudalie, le Père Félix Pain, M. Désenclaves, M. Manacli, M. Maillard, etc., etc. En 1740, voici ({uel était à peu près le personnel du clergé acadien : à Port-Royal, M. Vauqueliîi et M, Désenclaves ; — aux Mines, M. Chevreux et M. de Minlac; — à Gobeguit, M, Girard; à 13eaubassin. M» l'abbé Desclaches et le Père Germain,
Une partie de ces missionnaires étaient des Récollets qui venaient d'un couvent de Récollets qui étaient à Louisbourg ; les autres, (jui appartenaient aux Missions étrangères, ('taient envoyés directement par Tévéque de Québec. 31. de Miniac était le grand vicaire del'éveque; il avait succédé dans cette charge à l'abbé de la Gaudalie, qui lui-même avait remplacé Tabbé de Breslay, le(juel dirigea cette province depuis la conquête jusque vers 1 735. M. Désenclaves, que nous venons de citer connue cîtant curé de Port-Royal, était venu de Québec en Acadie peu d'années avant I7i0; il lut un des missionnaires de l'Acadie ({ui se distinguèrent le plus par leurs travaux et leur dévouement; au moment de la proscription, il suivit les Acadiens réFugi(;s dans les bois; ils turent découverts et saisis avec lui, en 1756, dans les forets du cap Sable, à moitié morts de misère. Quel<pie temps après, il put retourner d'iiaiii'ax en France, où il alla mourir obscurément dans le Limousin, dont il sortait. (Voir Appendix , série 4.)
Si nous revenons maintenant à la population acadienne, nous verrons qu'entre 1714 et 1730 elle s'est élevée de 2,528 à 4,345 âmes, s'étant accrue de 72 pour 100. Gette progression continua à s'accentuer de plus en plus; car, de 1730 à 1739, un recensement opéré pour le compte du gouvernement français nous fournit uii* total de 7,114 habitants en Aeadie, ce qui représente un accroissement de 60 pour 100 en neuf ans; et en 1748, bien que nous
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n'ayons pas de recensement direct, nous possédons assez d'éléments pour calculer que la population de la presqu'île acadienne seule s'élevait à 11,925 habitants, ce qui constitue en neuf ans un progrès de 65 pour 100.
Il convient de décomposer ici ces accroissements , comme nous l'avons fait pour les périodes précédentes : en 1739, le district de Port-Royal présente un progrès annuel de 1,50 pour 100, le district des Mines 7,30 pour 100, le district de Beaubassin 8 pour 100, et les petits cantons du fleuve Saint-Jean, de Pobomcoup et des côtes de l'Est, 9 pour 100. — En 1748, l'accroissement annuel de Port- Royal est de 5 pour 100; celui du district des Mines, 6,50 pour 100; celui de Beaubassin et de Gliipody, 1 1 pour 100 ; Pobomcoup et les côtes de TEst, 3 pour 100, et le fleuve Saint-Jean, 5 pour 100.
Quant aux sources de ces recensements et à la discussion des évaluations qu'ils contiennent, nous renvoyons le lecteur à V Appendix , au tableau général des recensements acadiens depuis 1700 et aux observations qui l'accompagnent. {Appendix, série 5.)
Cette progression si rapide et si uniformément soutenue dans ses divers échelons est un des symptômes de progrès général dans une société; ce progrès géuéral se trouve ici confirmé par l'extension des établissements et des cultures sur une étendue de plus en plus large, et par le développement considérable de l'aisance et môme de la richesse dans tout le pays. L'extension des cultures et des établissements se révèle par la diversité que l'on remarque dans le progrès de la population selon les diverses localités. 11 est facile de remarquer que l'accroissement de Port- Royal est constamment moindre que celui de toutes les autres paroisses ; celui des Mines, quoique très-élevé, est plus ou moins inférieur à celui de Beaubassin, et à peu près égal à celui des petits cantons.
-s UNE COLOMK FÉDDALF.
Il 011 résLilt(^ '|ue Port-lloyal envoie des énii(;rants nombreux à J]eau1)assiii et sur les cotes de TJilst, bien qu'il soit le eentre de la région, et (|u'il soit situé dans un excellent pays. iSous avons déjà consijjné cette observation, et nous en avons indi(|ué quelques causes incidentes; mais le maintien de cette prof^ression dans le mouvement nous montre ([u'aux extrémités les Acadiens formaient constamment des étal)lissements nouveaux aux dépens de la foret et tout spécialement, selon leur tradition, aux dépens des valli'^es submersibles. Tous ces établissements ac([uéraient promptement ime remarquable aisanc^e, et nous avons déjà si[;^nal(', la rapide diffusion de la richesse et les sommes considérables d'espèces inétalli(jues (pie la place de Louisbour^]^ jetait chaque année dans les campa^^nes acadiennes; beaucoup d'entre eux ne se contentaient pas de serrer ces écus dans leurs coffres et savaient en faire un usage fécond, les uns en facilitant Ti^tablissement de leurs enfants sur des terres nouvelles, d'autres en construisant des {goélettes sur îes- (juelles ils transportaient à Louisbourjj les denr(>es de leur pays; ils s'embarquaient même sur la baie Verte, à l'isthme de Shediak, pour aller (pg^ner l'embouchure du Saint-Laurent et le Canada. Plusieurs se livraient en grand au commerce du bétail, comme ce Joseph Le Blanc, dit le ^laigre, qui, sur un simple avis de l'amiral français, en 174i, amena d'un seul coup à Ghibouctou quatre-vingts l)œufs [)our le service de la flotte; on lui fit pronaener ces ({uatre-vingts l>œufs à travers toute la péjiinsule, on ne les lui paya pas, et il supporta cette perte considérable sans broncher dans ses opérations de négoce. Le Maigre (Joseph) fut mêlé à toutes les affaires commerciales et politi(jues de 17iO à 1755; ruiné par les événements, poursuivi et emprisonné par les Anglais, il alla s'échouer au Port-Toulouse, en 1750.
Quelques-uns de leurs petits armateurs sortaient de la baie Française et, transformant leur cabotage en une navigation au long cours, allaient gagner les Antilles, où ils portaient du bois et du poisson salé qu'ils échangeaient contre du rhum, de la mélasse et autres denrées coloniales. Un des plus notables parmi ces navigateurs fut' Joseph-Nicolas Gauthier, dont les Archives font souvent mention, et qui avait ses principaux magasins dans le haut de la rivière de Port-Royal, à Belair, ancienne demeure des parents de sa femme, Marie Alain.
Son père, Nicolas Gauthier, natif d'Aix en Provence, était dans les derniers temps de la domination française capitaine d'armes à Port-Royal ; il était mort quand son fils se maria en 1715. (Voir les registres de Port-Royal.)
Peut-être ce jeune liomme avait-il assisté aux deux sièges héroïques que soutint Port-Royal sous le commandement de Subercasse? Peut-être ce Gauthier, qui passa sa vie dans des entreprises maritimes, fit-il partie de ces équipages de corsaires qui coopérèrent avec tant d'énergie à la défense de la place?
Nous n'en savons rien de positif; mais l'acte de mariage de 1715 susénoncé nous apprend que Joseph-Nicolas épousa alors Marie Alain, dont le père, Louis, avait pratiqué le cabotage avec les colonies anglaises du temps de M. de Brouillan; celui-ci en parle dans sa correspondance. Louis Alain avait été mêlé à cette époque à diverses entreprises coloniales et maritimes; il était alors associé avec un nommé Naquin, lequel demeurait dans le haut de la rivière de Port-Royal, à Belair. (Voir son acte de décès en 1706, registres de Port-Royal.) C'est de ce Naquin, célibataire et sans enfants, que les Alain tenaient cette habitation.
En héritant de son beau-père, Joseph-Nicolas Gauthier poursuivit ses opérations commerciales; de 1715 à 17 4 4,
80 INE COLONIK FEODALE.
il accrut coosidérablemcnt sa petite fortune et devint un des plus riches habitants de TAcadie. Nous savons par un document déposé aux Archives qu'il possédait : deux habitations sur la rivière de Port-Royal ; deux moulins à blé, un à scie, et deux vaisseaux; il entretenait enfin un commerce étendu dans lequel il avait engagé un capital de 25,000 à 30,000 livres. L'ensemble de sa fortune paraît avoir dépassé 80,000 livres, somme considérable pour le temps et pour le lieu.
Sa principale résidence était en ce lieu de Belair, dont nous venons de parler, et dans le do(^ument précité on évalue au prix de 22,000 livres la ferme, les bâtiments d'habitation et les magasins; ses approvisionnements de blé, de farine et de diverses autres marchandises nécessitaient en effet de vastes locaux, car il parait avoir donné à ses affaires un grand développement ; il transportait avec ses navires de la farine, des madriers, du bétail, de la morue, à Boston, à Louisbourg et jusqu'aux Antilles. Il en rapportait des marchandises de toute espèce, qu'il entreposait non pas à Port-lloyal, mais dans ses habitations, d'où il rayonnait non-seulement dans la paroisse, mais aux Mines, où ses navires pouvaient aborder directement, sur les côtes de l'Est et jus(|u'à Beaubassin. Les détails de son existence et de ses travaux nous sont parfaitement connus par une pétition très-longue adressée par Gauthier à M. de Maurepas, ministre de la marine en France, lui demandant une indemnité pour les pertes que les Anglais et les Français lui avaient fait éprouver pendant la guerre de 1744 à 1748.
11 était secondé dans ses opérations par sa femme, Marie Alain, mie forte et vaillante Acadienne, et par sa nombreuse famille. Ses deux fds aînés, Joseph et Pierre, avaient, en 1744, dépassé vingt-cinq ans; c'étaient de forts et déterminés gaillards, qui naviguaient avec leur père, con-
voyaient les marchandises, et qui déjà pouvaient le suppléer au besoin, soit à la maison, soit à la mer.
Les Gauthier vécurent paisiblement à Belair, de 1715 à 1744, au milieu des occupations variées du commerce; actif, entreprenant, âpre à la beso^jne, le père était sans cesse en route par terre et par mer, ramenant les marchandises, les expédiant dans toutes les directions, sous la conduite de ses fils et de ses eng^a^jés; puis il repartait pour Boston ou pour la Martinique , tandis que Marie Alain, l'ange gardien du foyer domestique, demeurait à la maison, entourée de ses plus jeunes enfants, au milieu de ses ménagères qui filaient le lin et qui tissaient la toile sous ses ordres. Gomme une matrone vigilante, elle maintenait partout l'ordre et la paix, conservant toutes choses, surveillant les moulins et les fermes, tenant les comptes et dirigeant elle-même le service des magasins.
Heureuses les familles ayant à leur tôte de si nobles femmes, qui, sans se laisser éblouir par la richesse, pensent qu'il n'est pas nécessaire de cultiver les colifichets et les vanités du luxe pour se placer à la hauteur de leur fortune ! Malheureusement, il n'est pas donné à tout le monde de posséder cette élévation d'âme qui, tout en conservant les habitudes de la simplicité et du travail, sait tenir son rang avec une dignité que rehausse leur intelligence et leurs vertus.
Gauthier était alors au plus haut point de sa fortune ; il fut désigné par les Acadiens du district de Port-Royal pour être député au conseil d'Annapolis, mais il est probable qu'il s'était déjà signalé par son zèle pour la cause française, car cette nomination ne fut pas agréée par le gouverneur Armstrong.
En 1735, nous le voyons se rendre à Louisbourg pour voir M. Duvivier, officier français qui avait épousé une Acadienne; il venait l'avertir qu'un des parents de sa
S-2 CNK COLONIE FEODALE.
femme (^tait iriDrl , et que le {joiiverneur avait fait saisir l'héritage au nom de la com'omie ^ Cette visite et les relations qui vn r(v^ altèrent avee Duvivier furent peutêtre une des causes premières de la part active que Gauthier prit aux événements de 17ii, alors qu'éclata la guerre entre la France et l'An^^leterre. Lors([ue Duvivier entra en Acadie et vint hloquer Annapolis, en août 1744, ce fut à Belair, cJiez Gauthier, qu'il éta])lit son quartier général, à c|uel(|ues lieues du fort; il parait même qu'il y avait installé une sorte de camp retranché. Le propriétaire de Belair devint un des principaux fournisseurs de la petite armée française.
Les Acadiens ne s'étant point soulevés pour seconder l'entreprise de Duvivier, celui-ci dut se retirer^. L'année suivante (17i5), le capitaine Marin renouvela la tentative de Duvivier; en mai, il reprit ses relations avec Gauthier et se disposait à presser vivement l'attaque de la place, lorsque la nouvelle de l'investissement de Louisbourg par les An^jlais l'obligea à partir précipitamment à la fin de mai pour regagner l'île du Cap-Breton.
Ces deux expéditions inutUes, aux(pielles Gautliier avait donné son concours, le laissaient dans une situation difficile; son fils Pierre avait été déjà arrête^ par les Anglais, avec un nommé Paul Suret, sous l'accusation d'avoir (îomiu l'arrivée du capitaine Marin sans en avoir averti le gouverneur; lui-même fut averti que l'on ne tarderait pas à envahir sa maison. Il se tint donc sur ses gardes, de telle façon qu'il put se mettre en sûreté, dès que l'arrivée des soldats fut signalée ; de là il gagna le bassin des Mines à travers les bois, avec son fils Joseph.
Marie Alain, sa digne et courageuse fenmie, fit te te à
^ Beamisli, p. 510.
2 Lettre de Mascarène, décembre 1744. Archives N.-K., p. 146-
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l'orage avec la dignité et l'énergie qui lui étaient propres; mais les Anglais, irrités de ne point trouver son mari, l'arrêtèrent elle-même et l'emmenèrent à Annapolis avec ses enfants, après avoir pillé l'habitation et les magasins. Le courage ne lui fit point défaut; elle supporta cette arrestation sans faiblir, et, quand elle eut retrouvé dans le fort son fils Pierre , Jean Le Blanc dit le Maigre, dont nous avons déjà parlé, et plusieurs autres Acadiens, ce fut elle qui remonta leur énergie; après plus de deux mois d'emprisonnement et de misères, par le plus grand froid, elle se concerta avec eux, et ils réussirent tous à s'échapper le 31 janvier 1746.
En plein hiver, le 31 janvier, ils gagnèrent la campagne et parvinrent, sains et saufs, à rejoindre Gautliier aux Mines. Ce dernier se rendit alors avec toute sa famille à Beaubassin, pour tâcher de ramasser les débris de sa fortune ; il y était encore lorsque l'amiral d'An ville arriva à Ghibouctou avec sa flotte, en septembre 1746.
Il se mit en rapport avec l'escadre et fut requis, lui et plusieurs autres Acadiens, pour conduire et piloter les navires sur Port-Royal. Cette entreprise ne fut même pas tentée, mais dans l'hiver qui suivit, ses deux Fds s'adjoignirent à l'expédition extraordinaire que Goulon de Villiers et ses Canadiens dirigèrent sur les Mines.
L'esprit ranimé par ce brillant succès, Gauthier et ses fils reprirent la mer sur un de leurs navires qu'ils avaient retrouvé à Beaubassin ; ils pratiquaient le cabotage en 1747 sur les côtes de la baie Française, lorsqu'ils furent pourchassés par une goélette de Boston commandée par Gobb et armée en course. Ils venaient en effet d'être tous proscrits et mis hors la loi, ainsi que Joseph le Maigre, Brossard dit Beausoleil de Ghipoudy, Bugeaud des Mines et plusieurs autres.
Ils se décidèrent alors à quitter l'Acadie et parvinrent,
Si UNE COLONIE FEODALE.
dans le cours de 1747, à {gagner File Saint-Jean sur leur navire; c'est de là qu'il envoya une pétition à M. de Maurepas pour réclamer le montant des avances qu'il avait faites à diverses reprises aux troupes françaises, et quelques indemnités pour les pertes énormes qu'il avait subies. En 17 49, il fi[]^ure dans une répartition de secours faite à plusieurs habitants de l'ile Saint-Jean \ et il fut employé, ainsi que son navire, en 1750 et années suivantes, pour faciliter l' intercourse des familles acadiennes qui venaient se réfugier avec leurs bestiaux à l'ile par la baie Verte.
A partir de cette époque, nous ne trouvons plus aucune trace de lui dans les documents. A-t-il succombé en 1759 dans cette proscription, plus affreuse encore que la première, qui frappa les Acadiens de l'ile Saint-Jean? Gela n'est pas probable : lui et ses fils étaient des gens trop avisés, trop énergiques et trop alertes pour s'être laissé prendre dans l'île comme dans une souricière, au moment où le gouverneur la remit aux Anglais, après la capitulation de Louisbourg. Ont-ils été s'engouffrer comme tant d'autres infortunés dans ces retraites sauvages de la baie des Chaleurs, où fut le dernier refuge des proscrits? Ont-ils péri comme les autres dans la misère et les angoisses d'un abandon sans espoir? Nul ne le sait.
Cette existence laborieuse, où l'esprit d'aventure se mêle aux soucis de l'économie domestique, a arrêté notre attention, non-seulement parce que nous y trouvions de curieux détails sur la vie intérieure des Acadiens, mais parce que nous y rencontrions de précieuses indications sur la marche économique et sociale de cette société qui, d'abord ramenée en quelque sorte à l'état primitif, gravitait peu à peu vers la richesse, à force de travail, d'économie et de modestes vertus.
* Voir à VAppendiXf série 4.
Si nous jetons un coup d'œil en arrière sur l'histoire, que nous venons de parcourir, nous y trouvons les premiers d'entre eux vivant d'une vie sauvage et, pendant plus de vingt ans, abandonnés comuic des naufragés dans une île déserte, jusqu'à l'arrivée de M. de Razzilly. Ce fat pour ce petit peuple isolé l'époque embryonnaire de la formation.
Latour fut le chef barbare qui conduisit sa troupe à travers les bois, vivant de chasse, de poche et d'aventures; quelques imions fortuites se formèrent avec les squaws des Micmacs ; encore un pas de plus, et ces Européens déclassés tombaient dans la sauvagerie; mais les missionnaires qui rôdaient avec eux dans ces dciserts venaient de temps en temps consacrer ces unions, tempérer leur existence violente et créer la stabilité de la famille ; ces robes de bure, en s 'aventurant ainsi dans la forêt, pour parler de l'àme humaine avec les trappeurs et les sauvages, c'était le premier ferment de la vie morale et intellectuelle, au milieu de cette vie matérielle et brutale; c'était le germe de la grandeur de l'arbre enfermé dans la petitesse d'un noyau.
Razzilly, d'Aulnay et Denys amenèrent en 1G30, avec les nécessités du vivre, les provisions premières, leurs compagnons et l'outillage ; donnant en outre l'exemple du travail régulier et de l'économie domestique, ils firent peu à peu renaître parmi ces demi-sauvages les habitudes sédentaires de la vie civilisée.
Tout était simple alors, et la vie bien modeste, les ressources médiocres, les instruments de travail rares et trèsmal emmanchés; tout était précaire, mais on ne vivait plus au jour le jour; d'année en année les habitudes de l'homme civilisé se consolidaient, l'horizon d'une vie nouvelle s'éclaircissait comme par une aurore de printemps et raffermissait les courages en faisant poindre respërance dans les cœurs.
« La inorL de (rAulnay fut un {jrand iroul:)le ; le retour de Latour un temps d'arrêt; riiivasioii an{>laise un recul. En IGGO, les ressources de ciiacun, si précieusement amassex\s, étaient certainement diminuées; les pro^^^rès mat('i'iels se trouvaient réduits et compromis, mais le pro- {jrès moral, les habitudes prises, l'espérance de r(^,parer les pertes restaient intacts; on se reprit au travail, et quand ^I. de Graudfontaine vint, en 1G71, ramener avec une paix définitive la réor(;anisation de toutes ^,'lioses, chaque famille avait déjà reconstitué sa demeure, ou tout au moins son al)ri, son rusti({ue mobilier et ses petits approvisionnements.
De 1G71 à 1700, tout fut (M)nsolid(*, de grands prog^rès se réalisèrent : nous voyons, sous des formes diverses que chacun reconquiert peu à peu mie certaine aisance; les logements, certes, sont toujours très-{;Tossiers, ce ne sont souvent (pie des huttes couvertes d'écorces, le mobilier est encore réduit à sa plus simple expression, les liai)itudes de la vie dépourvues du confort le plus élémentaire; mais les i)estiaux sont nombreux, tout le monde a ses vaclies, et chacun vit de sa récolte; les approvisionnements sont (constants, le travail suivi et pro[}ressant, les moyens de travail se perfectioiment incessamment, et, comme tous ont perdu depuis lonfjteinps les habitudes européennes, tous sont relativement satisfaits de cette abondance, que la marche assurée de leur progrès apporte à leur foyer.
En dehors de cette heureuse médiocrité qui renaitpour tout le monde, nous voyons surgir quelques hommes plus habiles, plus hardis, tels que : Bourgeois, Terriau, Melancon, Thibeaudeau, Blanchard, qui ont aggloméré, je n'ose pas dire des capitaux, mais des amas considérables de grains et de fortes bandes de bestiaux , au moyen desquels ils peuvent créer de nouveaux établissements et s'aventurer dans d'importantes entreprises.
Ï3e 1700 à 1710, le progrès économique s'accentue sur toute la li{>fne, les travaux se développent, les cultures s'étendent malgré la {juerre, il se crée un rudiment de commerce, une immigration naturelle se montre et se multiplie de France en Acadie, on voit naitre des capitaux. Ce mouvement s'arrêta quelque temps après la conquête anglaise; mais le progrès de la production se concentra sur place en se perfectionnant, et détermina des exportations toujours croissantes, qui répandirent dans toutes les familles une véritable aisance.
A partir de 1720, cette aisance, communément répartie, présente dans son ensemble tous les caractères d'une richesse générale, mais très-uniformément distribuée; la monnaie métallique arrive à surabonder, et dans chaque maison il y a des réserves.
Au point où était parvenue la situation économique de l'Acadie, où chacun trouvait l'abondance autour de sa demeure, la société n'était déjà plus pauvre, mais elle n'était pas encore riche; cette transition est toujours critique. Cependant la distribution de la richesse commençait déjà à se modifier, comme nous l'avons vu dans le récit qui précède, mais c'est par l'essor naturel de la formation du capital que l'on voit naitre les inégalités de la fortune. Rien n'est encore changé dans la parité des conditions delà vie, et l'on n'aperçoit ni fatuité vaniteuse chez les uns, ni basse jalousie chez les autres.
C'est le culte de la tradition qui sauvegarda l'uniformité des existences ; les désirs et les imaginations n'ayant jamais été fortement secoués, l'esprit était empreint d'une grande modération. Sous cette influence, les mœurs restant simples, quoique la production s'accrut d'année en année, les besoins des habitants trouvaient largement une satisfaction raisonnable dans le travail qui produit, et dans la récolte qui réjouit l'àme autour de la maison ; la femme et les
88 LNE COLONIE FEODALE.
enfants, heureux et {jais, se berçaient sans souci dans les usages traditionnels, et le foyer domestique à lui seul suffisait à fournir au corps sou entretien, et au cœur des joies douces que ne troublait aucuu fiévreux désir.
Quelques-uns diront : a C'est un sommeil, une société qui s'ankylose dans l'immobilité jj ; et les progrès considérables que les documents nous racontent répondent à cette allégation ; il n'est pas besoin d'avoir la fièvre pour marcher.
Cette société marchait, son progrès s'accomplissait sans secousse, mais rapide et soutenu; l'homme conquérait à la fois, et les forces matérielles qu'il transformait à son usage, et les forces morales qui assouplissent l'àme par une juste discipline. Cette âme qui s'observe, se règle alors peu à peu et double sa puissance en dirigeant ses impulsions, au lieu de se laisser entraîner par elles. Telle est la loi du double progrès, celui qui fait marcher en équilibre toutes les fecultés de l'homme, au lieu de courir en boitant, se portant tout d'un seul côté pour le plus grand malheur de l'humanité. N'est-ce pas la vraie civilisation et aussi la véritable richesse? Bonheur et richesse que chacun parmi les Acadiens pouvait facilement atteindre, sans donner accès à la jalousie et sans que nul eut le droit de les reprocher à personne.
Ils aimaient le travail, la vie de famille et la tradition des anciens. Or, selon la tradition, on devait, dès le début de son existence, établir la trame de l'étoffe qu'il faudrait tisser pendant toute sa vie et pour soi et pour ses enfants; dans cette préparation de l'avenir ils apportaient beaucoup d'entrain et de riante animation; c'était ime des joies de la jeunesse que de préparer ainsi le nid de la famille, maison, mobilier, défrichements, plantations et jardins ; ils pourvoyaient tout de suite à tout avec le concours de leurs parents et de leurs amis.
Quand tous ces arrangements étaient terminés et mis en
VIE ïNTEIUEUnE DES AGADIENS. 89
ordre , quand ils étaient mariés et que leur existence était convenablement enrayée, les jours poussaient les jours, avec une besogne régulièrement ménagée, et lorsque venait le soir, ils se réunissaient volontiers les uns chez les autres pour deviser à Taise, car ils aimaient la conversation, les chansons joyeuses et les vieilles histoires. Il ne manque point d'écrivains qui ont rendu hommage à leurs qualités; des esprits de premier ordre et d'une grande délicatesse ont été profondément émus autant par leurs vertus que par leurs malheurs, et ils ont célébré la simplicité de leurs mœurs et la poésie de leur vie dans des pages ravissantes qui ne périront jamais.
Cependant il ne faut rien outrer et ne pas les revêtir, par l'imagination, d'une auréole romanesque ; les Acadiens n'étaient ni poétiques, ni enthousiastes, ni rêveurs ; c'étaient tout simplement de braves gens, très-obligeants les uns pour les autres, très-religieux, très-dévoués à leur famille, et vivant gaiement au milieu de leurs enfants, sans beaucoup de soucis ; on pourrait peindre leur physionomie en deux mots : c'était un peuple honnête et heureux.
Pour nous, qui n'inventons rien et qui vivons dans la prosaïque réalité de l'histoire, nous traduirons seulement ici les souvenirs de quelques hommes qui n'ont d'autre mérite que d'avoir été leurs contemporains ; ces hommes, que nous avons choisis tout exprès, sont des Anglais qui ont vécu parmi eux ; tous ont été plus ou moins les ennemis des Acadiens et ne peuvent, par conséquent, être suspectés de partialité à leur égard. Le premier est un capitaine, Brook Watson *, qui a pris une part active à la proscription de 1755. Peut-être accomplit-il sa lugubre besogne avec moins de violence, moins de grossièreté que Winslow le puritain et Murray le boucher ; mais enfin ce
* Gas{»rain, le Pays d'Évangeline, p. 84.
90 UNE GOLOME FÉODALE.
fut un de ceux ([ui saisirent et embarquèrent de force les hommes, les femmes et les enfants; c'était lui qui avait commandé le détachement envoyé à la baie Verte, avec ordre d'enlever les habitants et de tout brûler ; il n'avait donc point d'intérêt à se noircir davanta^je lui-même, en exa(;érant le charme de leurs vertus et l'heureust^ simplicité de leurs mœurs; ce qu'il a écrit, c'est évidemment le récit tout naturel des impressions que son esprit a conservcies en séjournant au milieu d'eux.
a C'était un peuple honnête, industrieux, sobre et vertueux ; rarement des querelles s'élevaient parmi eux. En été, les hommes étaient constamment occupés à leurs fermes ; en hiver, ils coupaient du bois pour leur chauffage et leurs clôtures^ et faisaient la chasse; les femmes s'occupaient à carder, à filer et à tisser la laine, le lin et le chanvre que ce pays fournissait en abondance.
u Ces objets, avec les fourrures d'ours, de castor, de renard, de loutre et de martre, leur donnaient non-seulement le confort, mais bien souvent de jolis vêtements. Ils leur procuraient aussi les autres choses nécessaires ou utiles, au moyen du commerce d'échange qu'ils entretenaient avec les Anglais et les Français. Il y avait peu de maisons où Ton ne trouvât pas une barrique de vin de France. Ils n'avaient d'autres teintures que le noir et le vert; mais afin d'obtenir du rouge, dont ils étaient remarquablement épris, ils se procuraient des étoffes rouges anglaises, qu'ils découpaient, écliiffaient, <*ardaient, filaient et tissaient en l)andes, dont étaient ornés les vêtements des femmes.
« Leur pays était tellement abondant en provisions, que j'ai entendu dire (pi'on achetait un bœuf pour cinquante chelins, un mouton pour cinq et un minot de blé pour dix-huit deniers. On n'encourageait pas les jeunes gens à se marier, à moins que la jeune fille ne pût tisser une
VIE INTÉRIEURE DES AGADIENS. Oï
paire de draps et que le jeune lionime ne put faire une paire de roues. Ces qualités étaient jugées essentielles pour leur établissement, et ils n'avaient {juère besoin de plus, ear chaque fois qu'il se faisait un maria^je, tout le village s'employait à étaljlir les nouveaux mariés.
(( On leur bâtissait une maison; on défrichait un morceau de terre suffisant pour leur entretien immédiat; on leur fournissait des animaux et des volailles; et la nature, soutenue par leur propre industrie, les mettait bientôt en moyen d'aider les autres.
« Je n'ai jamais entendu parler d'infidélité dans le mariage parmi eux. Leurs longs et froids hivers se passaient dans les plaisirs d'une joyeuse hospitalité. Gomme il avaient du bois en abondance, leurs maisons étaient toujours confortables. Les chansons rustiques et la danse étaient leur principal amusement. )>
Le second, c'est le colonel Gornvvalis, gouverneur général de la Nouvelle-Ecosse de 1749 à 1752, celui-là qui préluda de la manière la plus brutale à la proscription de 1755. Voici ce qu'il disait dans un discours adressé aux Acadiens eux-mêmes, le 25 mai 1750 :
« Mes amis, du moment que vous déclarez votre désir « de partir et de vous soumettre à un autre gouverneii ment, notre détermination a été de n'empêcher perte sonne de suivre ce qu'il imagine être son intérêt
« mais nous vous avouons franchement que votre déteru mination nous fait de la peine.
« Nous connaissons bien votre industrie et votre tema pérance, et nous savons que vous n'êtes adonnés à aucun « vice ni à aucune débauche. Cette province est votre « pays ; vous et vos pères l'avez cultivée ; naturellement « vous devez jouir des fruits de votre travail.
u Tel était le dessein du Roi notre maître ; vous savez « que nous avons suivi ses instructions, vous savez que
« nous avons tout fait pour vous assurer non-seulement i( la jouissance de vos terres, mais aussi leur possession <( dans l'avenir. Nous vous avons aussi donné toutes les « assurances possibles quant au libre et public exercice (( de la religion catliolique romaine. Quand nous arri- « vàmes ici, nous espérions que rien ne pourrait vous faire u autant de plaisir que la détermination de Sa Majestc^, de « peupler cette province. Certainement il ne pouvait rien u arriver de plus avanta{jeux pour vous. Vous possédez les « seules terres cultivées de cette province, elles produisent a du grain et nourrissent des bestiaux suffisants ])()ur « toute la colonie. C'est vous qui en auriez eu tous les u avantages pendant longtemps.
« Enfin nous nous flattions que nous vous eussions fait « le peuple le plus heureux du monde, et nous sommes H très-chagrins de trouver, dans notre gouvernement, des « personnes qu'il est Impossible de contenter et sur les- « quelles notre déclaration n'a produit que mécontente- « ment, jalousie et murmures.
« Nous n'avons pas à nous plaindre de tous les liabi- « tants ; nous savons très-bien ((u'il y a des gens mal a disposés, intéressés et pervers, parmi vous, (jui cor- « rompent les autres. Votre inexpérience des affaires vous (( rend faciles à séduire et à tromper.
« Dans votre pétition^ vous demandez une permission « générale de départ; comme il est impossible que vous i( puissiez tous vous rencontrer au môme rendez-vous a avec vos familles afin de partir tous ensemble, on doit u entendre par u congé général » une permission générale (( de quitter le pays quand vous le jugerez à propos, par il terre, par mer et par tous les moyens de transport qu'il
u vous plaira » Il explique alors les difficultés d'une
telle opération et les désordres que ce départ en masse occasionnerait.
VIE INTÉRlEUllE DES ACADIENS. 93
u La seule manière par laquelle vous puissiez quitter « cette province est de suivre la rég^lementation établie; a la règle veut que chaque personne désirant quitter le « pays doive se munir de notre passe-port, qui devra être « présenté aux troupes ou aux vaisseaux qu'elle renconu trera, et nous déclarons que rien ne nous empêchera de « donner des passe-ports à tous ceux qui en demanderont, et du moment que la paix et la tranquillité sont rétablies « dans le pays. »
La troisième personne dont nous avons consulté les mémoires est un homme encore bien plus compromis dans les méfaits de cette triste campagne : il s'agit d'un grossier maquignon nommé Moyse de les Derniers, qui était le factotum du proscripteur en chef Lawrence, et qui a été l'agent principal des rapines qui ont précédé et suivi les scènes affreuses de la proscription. Nous verrons en effet en son lieu et place ce que l'on a ignoré jusqu'à présent, savoir : que ces proscripteurs mêlaient volontiers le pillage à la violence, et qu'ils ont su réaliser de honteux profits en égorgeant leurs victimes.
Moyse de les Derniers, que nous présumons avoir été un Jerseyais, d'après son nom et son langage, était sans doute un de ces connnerçants interlopes qui circulent dans les campagnes ; protestant, il était bien vu des Anglais ; Français d'origine et de langage, il lui était plus facile qu'à d'autres de négocier avec les Acadicns.
Venait-il de Boston? l'avait-on amené pour aider les Anglais dans leur besogne, comme l'on fit de certains Suisses français, tels que Des Barres, Deschamps, etc.? Nous l'ignorons. Quoi qu'il en soit, Lawrence apprécia tout de suite le parti qu'il pourrait en tirer, et il le nolisa pour opérer la piraterie à son profit parmi les malheureux que l'on allait sacrifier. Or ce Moyse de les Derniers s'établit ensuite à Halifax; il y vécut vieux, et fut invité par le
94 UNE COLONIE FKODALE.
docteur Andrew Brovvn, d'Halifax, à transcrire sur le papier quelques-uns de ses souvenirs.
Brown, qui se proposait de rédi(]er une histoire de la Nouvelle-Ecosse, comptait utiliser ces mejnoircs; mais le manuscrit, resté inédit, fut déposé à la J3il)liotlièque d'Halifax, et c'est de ce cahier, conimuni(|ué à M. Gasg^rain, que nous avons tiré les pagres qui suivent :
u Les Acadiens étaient le peuple le plus innocent et le plus vertueux que j'aie jamais connu ou dont j'aie lu le récit dans aucune histoire. Ils vivaient dans un état de parfaite é(;alité, sans distinction de ranj; dans la socii^tc'.. Les titres de u messieurs " n'étaient pas connus parmi eux ; i(;norant le luxe et même les commodités de la vie, ils se contentaient d'une; manière de vivre sim])le, ([ii'ils se procuraient facilement par la culture de leurs terres.
a On ne voyait parmi eux que bien peu d'aml^ition ou d'avarice ; ils allaient au-devant des besoins les uns des autres avec une bienveillante libéralité ; ils n'exi^jeaient pas d'i]itérét pour les prêts d'argent ou d'autres propriétés; ils étaient humains et hospitaliers à ré(;ard des étranj^ers et d'une grande lib(;ralité pour ceux qui emjjrassaient leur religion.
a Ils étaient très-remarquables pour leur inviolable pLuetéde mœurs. Je ne me rappelle pas un seul exemple de naissance illégitime parmi eux, même aujourd'hui; leurs connaissances en agriculture étaient très-limitées, quoiqu'ils cultivassent assez bien leurs terres endiguées
Ils ignoraient complètement les progrès des arts et des sciences; je n'ai connu c^u'une seule personne parmi eux qui sût lire et (icrire ; quelques-uns pouvaient le faire, mais très-imparfaitement^, et aucun parmi eux n'avait appris
* Il y a là une erreur : il suffit, pour la rectifier, de parcourir leurs actes; sur un des actes de serment, en 1730, on trouve quaranteneuf signatures sur deux cent vin^jt-sept inscrits; de même pour les
les arts mécaniques; chaque cultivateur était son architecte, et chaque propriétaire était un cultivateur; ils vivaient presque entièrement indépendants des autres peuples, excepté pour se procurer du sel et des outils, vu qu'ils ne se servaient que de très-peu de fer pour les autres objets d'agriculture; ils cultivaient et confectionnaient eux-mêmes leurs vêtements, qui étaient uniformes ; ils aimaient les couleurs noires et rouges avec des lisières aux jambes, des boucles de rubans et des nœuds flottants. Malgré leur négligence, leur défaut de moyens et de connaissances en agriculture, ils amassaient d'abondantes provisions débouche et de vêtements, et avaient des habitations confortables : c'était un peuple fort sain, capable d'endurer de grandes fatigues, et vivant généralement jusqu'à un grand âge, quoique personne n'employât de médecins ; ces hommes travaillaient fort dans le temps des semences et des récoltes, et dans la saison convenable pour faire ou réparer leurs digues, et dans les occasions où l'ouvrage pressait. Ils se procuraient ainsi, pour la moitié de l'année au moins, des loisirs qu'ils employaient en réunions et en réjouissances dont ils étaient très-avides; mais les femmes étaient plus constantes à l'ouvrage que les hommes, cependant elles prenaient une grande part à leurs divertissements; quoiqu'ils fussent tous entièrement illettrés, il arrivait rarement toutefois qu'aucun d'eux restât longtemps silencieux en compagnie, ne semblant jamais en peine de trouver un sujet de conversation; bref, ils paraissaient toujours joyeux et gais de cœur, et unanimes en presque toute occasion; si quelques disputes
médecins, on enconnaîtplasieurs : Saint-Seine, — Bii{i[eau,etc.,etc., étaient chirurgiens, médecins, sans compter un médecin irlandais qui, espérait-on, aurait pu anglifier les habitants; cette suppression absolue des écoles est du reste imputable non pas à eux, mais aux Anglais. Le peu qu'ils savaient était du à leurs curés.
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s'élevaient dans leurs » transactions, ils se soumettaient toujours à un ar])itra{}e, et leur dernier appel était aux prêtres : quoique j aie eu (juelques exemples de récriminations les uns contre les autres au retour de ces décisions, cependant on découvrait rarement ou jamais parmi eux des idiies de malice ou de vengeance ; enfin ils étaient parfaitement accoutumés à agir candidement en toutes circonstances, et réellement, s'il y a un peuple qui ait rappelé l'âge d'or tel qu'il est décrit dans l'histoire, (!' étaient les anciens Acadiens. »
Je me permettrai d'ajouter qu'il me semble lire une page de quel([ue trcs-vieille chronique; c'est bien là le Français pur sang abandonné à sa propre nature, car chacun y reconnaîtra ce que nous appelons vulgairement le caractère ou le tempérament gaulois. Je ne regrette donc pas d'avoir négligé Raynal , pour faire parler ces personnages incomius dont le témoignage est saisissant; j'y trouve en outre une occasion trop rare de réhabiliter un peu la mémoire et Fcsprit de ce vieil abbé dont on s'est beau(^oup mo(|ué; il était certes plus gourmé que judicieux, plus prétentieux que savant; je croirais volontiers même qu'il connaissait fort mal Thistoire des Acadiens; sa phraséologie philosophique les a rendus presque ridicules au lieu de les servir, et plus d'un lecteur a fait rimer en souriant les bergers de FAcadie avec les bergers comiques de l'Arcadie.
îl faut bien croire cependant que la Philosophie des deux Indes recueillit un jour par hasard des informations très-sérieuses sur les habitudes patriarcales des Acadiens, sur l'iionnéteté de leur existence, les joies naïves de leurs foyers domestiques et la simplicité de leurs mœurs, puisque nous retrouvons aujourd'hui, enfouis depuis un siècle en Amérique, dans des dépôts inconnus, des manuscrits qui confirment exactement le récit et les
appréciations de Raynal ; les renseignements que les voyageurs rapportaient en Europe étaient donc bien conformes à ceux que d'autres témoins oculaires consignaient par écrit en Amérique ; Raynal a peut-être eu tort de les affubler dans le langage ampoulé du dix-huitième siècle y mais le ton seul en est faux et la chose est bien vraie.