CHAPITRE XIIÏ
GUERRE DE 1744. LOUISBOURG. LA GRAND VrÉE.
Si cette expédition des Canadiens-Français n*étaît pas aussi authentique, on aurait de la peine à la croire possible. C'est ainsi cependant que ce peuple intrépide et zélé accomplit cette marche extraordinaire en vingt-trois jours,
Halliburton.
Il y avait trente ans que les Acadiens vivaient dans une quiétude heureuse et laborieuse, sans emportement dans le progrès, mais aussi sans somnolence, lorsque la paix fut rompue entre la France et l'Angleterre. Cette déclaration de guerre fut connue dans l'ile du Cap-Breton deux mois plus tôt qu'à Boston, et le gouverneur français de Louisbourg résolut de profiter de cette circonstance : il organisa une expédition sur l'Acadie et mit à sa tête M. Duvivier, officier français qui, dans sa jeunesse, avait servi sous Subercase à Port-Royal ; il avait alors épousé une Acadienne, Marie Mius de Pobomcoup, dont la mère était une Saint- Étiennedela Tour. Ce furent ses relations dans la contrée qui le désignèrent au choix du gouverneur pour ce commandement.
Neuf cents hommes, tant soldats que miliciens, furent mis sous ses ordres ; il partit dans le mois de mai, il surprit le poste de Canseau, où les Anglais entretenaient quatre-
vingts soldats pour la protection de leurs pêcheries, et s'en empara sans résistance. De là il se dirigea sur la baie Verte ; mais en cet endroit, il perdit un temps précieux, car étant passé de la baie Verte à Beaubassin, il n'y trouva aucun navire propre à transporter ses troupes par can ; il se rendit par terre aux Mines, où il ne campa que le 24 août.
Cependant les Anglais avaient appris à Port-Royal la prise de Ganseau, et s'aperçurent ])ientôt de l'agitation que ces événements avaient jetée parmi les Indiens et même parmi les Acadiens; ils conçurent de grandes inquiétudes. Une terreur panique se répandit dans la place ; on prétendait ({ue le vieux corsaire Morpain, qui du temps de Subercase avait jeté si souvent l'effroi parmi les Anglais (il aurait eu alors soixante ou soixante-dix ans), avait reparu dans le haut de la rivière; on ajoutait qu'il était à la tête de cinq cents hommes, tant Français qu'Indiens, prêt à attaquer Port-Royal. Cette fausse rumeur jeta un tel trouble dans les esprits, que chacun se précipita vers le fort pour y porter ses objets les plus précieux, et l'on disposa toutes les embarcations pour recevoir les femmes et les enfants, que l'on expédia à Roston ^
Ces craintes, du reste, n'étaient pas sans un certain fondement; le fort était dans un état déplorable, et il s'y trouvait à peine cent hommes en état de porter les armes; si Duvivier eût fait assez de diligence pour se présenter au milieu de juin à Port-Royal, avec un petit nombre d'hommes choisis, ce qui lui était possible, il eût probablement, dans la première confusion de ce trouble, enlevé de vive force la place d'Annapolis. Ce qui confirme cette opinion, c'est que l'abbé Leloutre, le missionnaire des Indiens, connaissant le désordre et l'inquiétude qui régnaient
Ml resta cependant soixante-dix femmes et enfants ii Port-Royal (Beamisli),
parmi les Angolais et ne voyant point arriver les troupes françaises, prit sur lui de réunir Jes Micmacs, qui se portèrent immédiatement sur Annapolis le 1" juillet 1744.
Ils n'étaient pas plus de trois cents, mal armés, mal commandés et abandonnés à eux-mêmes; à peine pouvait-il y avoir avec eux quelques aventuriers français ou acadiens. Néanmoins, dès qu'ils apparurent, les Anglais s'enfermèrent dans le fort, abandonnant tous les dehors, sans prendre même le temps de détruire les habitations et les clôtures, qui venaient jusqu'au chemin couvert. Dans le premier moment, les assaillants parvinrent à garnir de feux de mousqueterie tous les abords de la place; ils ne furent arrêtés dans leur élan (pie par le canon, et s'ils eussent été accompagnés d'un p:^tit détachement de soldats biens commandés et habitués à affronter l'artillerie, il est probable que l'on eût de prime-saut emporté les retranchements.
Quoi qu'il en soit, les réparations commencées dans le fort furent entièrement arrêtées ; tout ce que put faire Mascarène, ce fut de maintenir les Indiens à distance, àl'aide de son artillerie, pendant cinq jours ; enfin arriva dans le bassin le Provincial Gallej, du Massachusetts, avec une petite troupe de soixante-dix hommes ; à la vue de ce renfort, les Indiens abandonnèrent l'attaque et remontèrent vers les Mines pour y attendre l'expédition française. Celle-ci, nous l'avons vu, ne les rejoignit que le 24 août 1744; or, dans l'intervalle, la garnison d'Annapolis avait reçu de nombreux renforts, et Ton y comptait plus de trois cents hommes, bien pourvus de munitions et d'artillerie. Les Français, au contraire, étaient toujours sans canons: ils -comptaient à la vérité sept à huit cents hommes, mais dans <:ette troupe il ne se trouvait en réalité que soixante soldats réguliers, le reste se composant de miliciens et d'Indiens.
Cependant Duvivier, voulant racheter le temps perdu,
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se porta aussitôt en avant, et il campa en vue de Port- Royal le 25 août; il espérait y trouver une petite escadre de trois vaisseaux de (guerre qui devaient lui apporter de LouislM)ur^j quelques canons absolument nécessaires pour réduire le fort; malheureusement, ces bâtiments n'arrivaient pas. Sentant bien qu'il était hors d'état d'entreprendre tout de suite aucune attaque sérieuse, il essaya de harasser les Anglais en les harcelant perpétuellement, par des tirailleurs le jour, et par des attaijues simulées pendant la nuit ; puis il ht sommer Mascarène de lui rendre la place sous condition, à savoir : (|ue l'on suspendrait le feu de part et d'autre, mais (jue les portes lui seraient ouvertes, à l'entrée des navires français dans le port; si, au contraire, ses propositions n'étaient pas acceptées, il allait aussitôt prendre ses mesures pour tenter un assaut aux risques et périls de la {;arnison.
Le connnandant an[;lais ne fut point dupe de ce mané{.je; il comprenait très-bien cpie ces propositions n'étaient faites que pour masquer l'impuissance des assaillants. Mais telle était l'émotion (|ui régnait encore parmi les Anglais, ([ue la plupart des officiers de la garnisoi) lui conseillèreut de les accepter, tant ils appréhendaient d'être faits prisonniers de guerre! Ils commençaient d'ailleurs à se rebuter du service des remparts , car les attaques multipliées des Français fatiguaient et épuisaient les honnnes de garde!
Le gouverneur sut néanmoins résister à ces appréliensions, et, sans rompre ouvertement les pourparlers, il parvint à les traîner en longueur. Pendant trois semaines, il resta dans cette situation fausse et laborieuse; enfni un brigantin et un sloop entrèrent dans la rade, pavoises des couleurs anglaises; il était sauvé! Ces bâtiments lui amenaient de Boston, outre les munitions, un détachement des Indiens-Rangers de Goreham ; il les fit débarquer hors du
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fort, de façon qu'ils pussent escarmoucher en arrière contre les Français.
Les sauvages, qui formaient les deux tiers de la petite armée française, sont très-impressionnables et impropres à soutenir une agression prolongée; Duvivier luttait cependant contre le découragement qui les envahissait, lorsque le 3 octobre arriva le capitaine de Gannes, envoyé par le gouverneur de Louisbourg, avec ordre de ramener le détachement de réguliers qui était à Port-Royal. Ce fut en vain que Duvivier insista pour qu'on attendît les navires qui venaient de Louisbourg.
De Gannes voulut absolument partir le dimanche 4 octobre; il resta dix jours aux Mines, et était encore le 62 octobre à Beaubassin, où il reçut de Louisbourg un avis du départ des vaisseaux pour Port-Royal, où ils arrivèrent ce jour même, 26 octobre; mais de Gannes ne s'était ménagé aucune communication avec ce pays , de sorte que les vaisseaux, bien qu'ils fussent restés quatre jours dans le bassin, ne recevant aucune nouvelle du détachement français, reprirent la mer.
Pour se justifier, de Gannes prétendit qu'il lui fut impossible de rester plus longtemps en Acadie ; mais ces explications sont fort peu claires ; il paraît au contraire visible que, malgré les conseils de Duvivier, de Gannes, qui resta aux Mines jusqu'au 13 octobre, commit deux erreurs graves : l'une, de partir trop tôt; l'autre, de ne pas organiser du côté de Port-Royal une surveillance ou une communication possible avec lui, qui reste à Beaubassin jusqu'à la fin d'octobre. On commettait ainsi la faute absolument inverse de celle que l'on avait commise au début de la campagne; après avoir perdu trois mois pour venir de Ganseau à Port-Royal, on précipitait maintenant une retraite que rien ne rendait nécessaire : ces renforts anglais étaient insignifiants ; les cinquante Indiens recrutés
par le capitaine Goreham étaient presque sans armes et peu propres au service ; de Gannes, au contraire, aurait dû considérer qu'il attendait une escadre à laquelle ne pouvaient tenir tête les petits navires anglais qui étaient dans la rade. Pour lui, que pouvait-il craindre? Ne restait-il pas toujours libre de se retirer quand il le voudrait? Il ne ga^jnait donc rien par sa retraite, et il perdait toutes les chances qui pouvaient lui être favorables.
En effet, il y avait à peine quelques jours qu'il avait levé le siège, lorsque deux vaisseaux français entrèrent dans le port, le 26 octobre ; les deux bâtiments américains furent pris dans le bassin même, presque sans résistance ; le lendemain, un sloop de guerre vint encore renforcer les François ; ils portaient tous ensemble soixante-quinze canons; si de Gannes fût resté quelques jours de plus devant Annapolis, la position devenait extrêmement critique pour les Anglais, lesquels, attaqués par terre et par mer avec de l'artillerie, eussent eu beaucoup de peine à se défench^e dans leur fort à demi ruiné.
D'autre part, le chef de la petite escadre, s'apercevant à son arrivée que les troupes françaises étaient parties, et voyant qu'il lui était impossible d'attaquer cette garnison nombreuse avec ses seuls équipages, craignit de se laisser cerner dans le bassin par des forces supérieures. Après avoir attendu trois jours sans recevoir aucune nouvelle du détachement, il regagna la mer avec ses deux prises ; ses appréhensions, qui étaient très-sages, et l'approche delà mauvaise saison, justifient certainement sa conduite; mais en fait, cette précipitation fut aussi fâcheuse que celle de de Gannes, car il arriva de Boston, quatre jours après ce départ, tout un convoi chargé de vivres et de munitions qui fût inévitablement tombé entre ses mains ^ .
^ Voir Beamish et Halliburton.
La possession de Port-Royal se trouva ainsi de nouveau consolidée entre les mains des Anglais, et l'officier français, ayant peu après quitté la presqu' île, laissa les Acadiens dans un grand embarras : il est vrai qu'ils n'avaient pas pris les armes et qu'ils s'étaient maintenus dans les termes stricts de la neutralité qu'ils avaient toujours revendiquée; mais, dominés par leurs secrètes sympathies autant que par la force majeure, ils avaient fourni à l'expédition française des vivres et une assistance qui pouvaient, avec le mioindre mauvais vouloir, être interprétés contre eux.
Peut-être eussent-ils mieux fait de risquer ouvertement une levée de boucliers, en se joignant aux assaillants, car Annapolis eût alors probablement sa( f ombé, comme le fait observer Mascarène dans sa correspondance * ; or, cet événement eût tellement changé la face des choses, que les Acadiens se fussent trouvés à l'abri de toute appréhension! Malheureusement, ils restaient en ce moment exposés sans défense au ressentiment des Anglais. Gomme ils sentaient très-bien la fausse position où les avait placivs cette triste et stérile expédition, toutes les paroisses envoyèrent aussitôt à Annapolis des députés pour protester de leurs intentions pacifiques et pour démontrer avec quelle exactitude ils avaient observé la neutralité qui avait été stipulée. Ils prouvèrent qu'ils n'avaient point pris les armes, et montrèrent les proclamations et les sommations par lesquelles Duvivier et ses officiers les avaient contraints, sous les menaces les plus graves, de leur livrer toutes les fournitures qu'ils avaient remises à ses troupes.
Il parait que leurs missionnaires , hommes sages et expérimentés, montrèrent en cette occasion une réserve, une prudence et un dévouement pour leurs paroissiens
* Lettres de Mascarène du 13 octobre 1774, du 15 mars 1745 et de décembre 1744. Archives N.-E., p. 146.
qui facilitcvent sinoidicreiiieiil l'heiireLise issue de ces né[)ociati(ms ' ; mais M. Beainish, ërudil distiiî{]ué et le meilleur des hommes dans le commerce usuel de la vie, se laisse étranglement aveu{)ler par l'amour-propre national, cjuand il assure en outre (jue c'est en reconnaissance du doux et excellent régime de l'administration anglaise que les Acadiens refusèrent de prendre les armes.
Quant à Mascarène considéré personnellement, on ne peut que souscrire à l'éloge qu'en fait M. Beamisli; en cette circonstance, comme en beaucoup d'autres, il montra une élévation de caractère et uiie générosité de sentiments (|ue l'on n'a jamais retrouvées en aucun autre fonctionnaire anglais de la Nouvelle-l^cosse. 11 reçut fort bien les députés des Acadiens, écouta et accueillit leurs protestations avec condescendance. Dans sa correspondance avec le Boarcl of Trade y il témoigne hautement que, sans la réserve de leur conduite et celle des missionnaires, la partie eût été fort compromise; mais il ne se hasarde point à dire (pie cette inanière de faire fût le résultat d'aucune reconnaissance ou sympathie quelconque pour les Anglais; il laisse même entrevoir avec une certaine finesse que les Acadiens n'ont au fond et ne sauraient avoir ni amitié ni bienveillance pour leurs conquérants!
L'in(juiétude que jeta (^ctte expédition dans la Nouvelle- Ecosse eut un écho considérable dans la Nouvelle- Angleterre, et précipita, sans doute, la résolution que l'on prit alors d'é([uiper une flotte importante afin d'attaquer et de réduire Louisbourg. Cette expédition de Duvivier, qui devint ainsi plus funeste qu'utile, avait éttî très-mal conduite; tandis qu'il eût fallu pousser une pointe viv^e, prompte et directe sur Port-lloyal, on s'amusa à prendre
* Beamisli, p. 37.
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sur la côte de Ganseaux quelques navires qui coûtèrent plus cher qu'ils ne valaient, et comme d'autre part on était dépourvu de tout moyen ré{;ulicr d'attaque, la démonstration que l'on fit sous les murs de Port-Royal se trouva trop longue ou trop courte : trop long^ue, car elle excita sans compensation dans l'esprit des Anglo-Américains une inquiétude qui les attira aussitôt sur Louisbourg * ; trop courte, car la partie (îtant engagée, il eût fallu attendre jusqu'au bout la petite escadre qui apportait avec l'artillerie la certitude de s'emparer de Port-Royal.
Louisbourg avait été construit par les Français, dans l'île du Cap-Breton, après la perte de l'Acadie, pour garder les abords du golfe Saint-Laurent; on y dépensa des sommes énormes, dans une position si mal choisie qu'elle était à la fois insalubre, impropre à être fortifiée, et dans une région absolument incultivable. Cette prétendue citadelle fut prise en quelques jours, le 15 juin 1745, non pas même par les Anglais, ni par les marins anglais, mais par les Yankees de Boston, presque sans résistance. Tout ^ était mauvais, les fortifications mal situées, mal calculées, mal bâties; les murailles, toutes neuves, en maçonnerie, s'écroulaient avant que le canon les eût frappées , et l'assaillant pouvait, avant d'être maître de la place, établir des batteries qui atteignaient les vaisseaux dans le port et les coulaient à fond. La garnison était si mal composée, qu'elle se trouvait déjà avant le siège en état d'insurrection latente, et cette désorganisation fut une des causes de la capitulation prématurée de la place. Il faut considérer en outre que Louisbourg , placée très-loin des populations acadiennes, ne pouvait exercer aucune action utile ni pour les attirer, ni pour les protéger; aussi trente ans après la construction de cette place, qui coûta 30 millions,
^Beamish, p. 47.
il ne se trouvait encore, en 1750, dans toute l'île du Cap- Breton, que quatre mille âmes, dont la moitié dans la ville même. Sur tous ces habitants, c'est à peine si cent ou deux cents étaient d'origine acadicnne, tandis que dans l'ile Saint-Jean, où le gouvernement français ne fit aucune construction, aucuns frais, il s'était établi dans le môme laps de temps, par la force des choses, deux mille habitants, dont les neuf dixièmes étaient des cultivateurs acadiens. Tous étaient venus à leurs frais, sans être sollicités, poussés en partie par les ennuis qu'ils avaient à subir de la part des Anglais, et attirés, d'autre part, par la qualité des terres de l'ile; cinq ans après, leur nomi)re avait doublé. Le gouvernement français ne cherchait donc pas, comme le prétendent les Anglais, à embaucher les Acadiens; car, si la France eut dépensé au port Lajoye de l'ile Saint-Jean un seul des 30 millions gaspillés à Louisbourg, on eût trouvé dans cette île dix mille âmes en 1750, et plus de quinze mille âmes en 1758, tant par l'immigration des Acadiens que par celle des Français d'Europe, et cette population aurait pu concourir du dehors à la défense de la place.
Après la prise dcLouisbourg, Mascarène, rassuré, se prit à réparer son fort de Port-Royal, et opéra simultanément quelques enquêtes sur les relations des Acadiens avec les Français pendant le séjour de Duvivier aux Mines. Tout en faisant bon accueil à leurs déclarations et en reconnaissant que la modération de leur attitude l'avait tiré d'un grand péril, il pensait bien que plus d'une connivence avait dû se produire entre quelques-uns des habitants et les envahisseurs. On arrêta donc aux Mines : Amand Bugeaud, fils de l'ancien chirurgien de ce district, — Joseph Le Blanc, dit le Maigre, — et quelques autres ; ils furent acquittés et relâchés, mais on surveilla les Acadiens avec méfiance, et, selon la tradition des gouver-
neurs, on cherchait autant que possible à entraver leur développement.
En 1742, plusieurs habitants de Beaubassin ayant député un nommé Quessy, pour obtenir de Mascarène des concessions de terre en un lieu appelé le Lac, au quartier de Ghignitou, le gouverneur repoussa leur demande en une lettre que l'on trouve encore aux Archives d'Halifax, lettre qui, contrairement aux habitudes de Mascarène, est un chef-d'œuvre de sous-entendus et de réticences, si bien qu'on la croirait calquée sur la correspondance de ses prédécesseurs. Trois ans après, en 1745, Pierre Alain demanda à établir un moulin sur la rivière de Ghignitou, et on lui répondit que les instructions reçues par le gouverneur interdisaient toute nouvelle concession aux habitants.
Mascarène agissait d'autant plus en maître que l'escadre sortie de Boston pour aller assiéger Louisbourg arrivait sur les côtes du cap Breton. Il se croyait donc à l'abri de tout danger, lorsque le sieur Marin, officier français qui avait passé l'hiver à Beaubassin, survint aux Mines (1745) dans les premiers jours de mai, avec trois cents Français et trois cents Indiens. Ils se dirigèrent rapidement sur Annapolis , surprirent deux schooners marchands qui arrivaient de Boston et s'emparèrent de leur chargement; mais après avoir passé inutilement trois semaines près d' Annapolis, ils furent rappelés par le gouverneur de Louisbourg, où ils ne purent arriver du reste qu'après la capitulation de la place.
Toutes ces agitations , ces mouvements de troupes allant, partant, revenant chez les habitants, avec leurs exigences violentes et quelquefois brutales, jetaient de grandes inquiétudes dans l'existence des pauvres Acadiens ; les intrigues de la politique française, le séjour des officiers français parmi eux, et d'autre part la méfiance et
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les enquêtes multipliées des Anglais, achevaient de troubler leur esprit et leur sécurité.
Aussitôt après le départ du capitaine Marin, on vit donc affluer de nouveau à Annapolis les députations des diverses paroisses apportant les actes de réquisitions et autres ordonnances qu'ils avaient dû subir, les menaces consignées par écrit, dans les ordres et les affiches qui avaient été publiées dans tout le pays, afin de pourvoir à la subsistance des troupes françaises; quelques habitants isolés avaient pu se joindre à celles-ci, mais ils protestaient en masse n'être jamais sortis des limites de la neutralité, qu'ils avaient scrupuleusement respectée.
C'est au moment même où le capitaine Marin dirigeait inutilement cette expédition stérile contre Annapolis , qu'une flotte anglo-américaine sortie de Boston débarquait près de Louisbourg, le 30 avril 1745, une armée de quatre mille Américains qui s'emparèrent en un mois et demi de l'Ile du Cap-Breton et de la ville de Louisbourg, où l'on travaillait depuis vingt-cinq ans à établir une forteresse formidable. Les milices américaines déployèrent incontestablement un courage, une activité et une dextérité très-supérieurs à tout ce qu'elles avaient montré dans les guerres précédentes. — Ces troupes, officiers et soldats qui pour la plupart étaient étrangers au métier et aux habitudes militaires, se conduisirent comme des vétérans et se couvrirent de gloire.
Que dire au contraire de la défense de Louisbourg, de sa garnison qui déserte le poste principal, la clef de la ville, avant même d'avoir subi le premier coup de feu? L'incurie et l'incapacité des officiers, l'insubordination et la lâcheté des soldats, le désordre de tout le monde, atteignirent des proportions inimaginables; pour expliquer une telle sottise et une telle panique, il faut croire que tous avaient perdu la tête dès le commencement de l'ac-
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tion ; malheureusement, ce fait ne fut point isolé, et nous allons retrouver l'année suivante un exemple encore plus désastreux de cet esprit de désordre et de cette faiblesse de tête qui envahissaient peu à peu la société française pendant le dix-huitième siècle.
La prise de Louisbourg eut un tel retentissement en France, que le gouvernement résolut aussitôt de faire les plus grands efforts pour réparer jcet échec ; malgré la faiblesse de notre marine, on équipa, en 1745 et en 1746, une flotte de onze vaisseaux de ligne et de huit frégates ; cette flotte escortait un convoi portant trois mille hommes de débarquement; elle fut placée sous les ordres du duc d'Anville, qui devait la conduire en Amérique; son but était de reprendre Louisbourg, de chasser les Anglais de l'Acadie et d'assurer la prédominance de la France dans le nord de ce continent.
Pendant que cette flotte se préparait à mettre à la voile, le gouverneur du Canada, prévenu de ce puissant armement, préparait un petit corps de troupe qui pût seconder par terre l'action du duc d'Anville; au connncncemcnt de juin 1746, un détachement de trois cents Abenakis partit de Québec, sous les ordres du lieutenant de Saint- Pierre, pour gagner l'isthme de Shédiak par la voie de terre. Le capitaine Marin rassemblait de son côté les Micmacs autour de la baie Française, avec quelques aventuriers canadiens; ils atteignirent Beaubassin le 17 et le 21 juin; un détachement de six cents Français, commandé par M. de Ramsay, avait été d'autre part embarqué sur sept navires pour gagner le golfe Saint-Laurent ; les trois partis se trouvèrent au commencement de juillet 1 746 réunis à Baubassin, formant une petite armée d'environ quinze cents hommes.
Lorsque M. de Ramsay parvint à Beaubassin, il apprit que la frégate française l' Aurore était entrée à Ghibouc-
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tou le 12 juin. VÂurore formait, avec le Castor, l'avantgarde de la flotte du duc d'Anville, mais le Castor n'entra à Ghibouctou que le 9 juillet j cette petite escadre était commandée par M. du Vignan, qui fit aussitôt sonder M. de Ramsay sur l'état de Port-Royal et l'opportunité d'attaquer cette place. L'ablx^ Leloutre, que ces navires avaient amené de France, appuya fortement ce projet.
Ramsay rasseml)la ses officiers, qui accueillirent chaleureusement la proposition. Il écrivit donc en ce sens à M. du Vignan, et concentra tout de suite ses munitions de guerre et de bouche à Beaubassin, afin de les faire passer de là aux Mines; en même temps, il écrivit à Québec pour demander un mortier et quelques bombes pour soutenir l'attaque de Port-Royal. Tout se préparait donc pour le siège avec une patriotique ardeur, lorsque l'on reçut une lettre de M. du Vignan annonçant qu'il n'avait parlé de Port- Royal que légèrement et à titre de renseignement; ni ses ordres, disait-il, ni l'état de ses vaisseaux ne lui permettaient d'entreprendre un tel siège.
Cette froideur désespérante fut bientôt suivie d'un avis du gouverneur de Québec, lequel, saisi tout à coup de la crainte de voir les Anglais remonter le Saint-Laurent, ordonnait à M. de Ramsay de revenir tout de suite au Canada, en abandonnant le projet du siège d'Annapolis ; il eût été imprudent, disait-il, d'attaquer cette place sans autre soutien que celui des deux petites frégates. Seulement on lui enjoignait de laisser à Reaubassin deux ou trois cents Français avec les Indiens Micmacs, pour garder l'isthme.
Cet ordre était apporté par la Pelite-J\Iar guérite, qui transportait en même temps des armes, des munitions et des vivres; il parvint à Ramsay comme il était déjà arrivé aux Mines ; surpris et découragé, il expédia aussitôt au Canada, le 21 août, le major de la Naudière pour expliquer la situation, tout en préparant sa marche en
arrière; il se résigna d'autant plus à cette retraite que M. du Vignan, à court de vivres, avait quitté Ghibouctou avec ses deux frégates depuis huit jours, le 12 août; on résolut seulement de laisser aux Mines le capitaine Goulon, avec trois cents Canadiens ; il devait y passer l'hiver.
Dans ce mélange d'ordres, de contre-ordres, dans ce désordre de la direction générale de l'entreprise, tout fut extrêmement funeste aux Acadiens; plusieurs des habitants d'Annapolis, qui se prépai^aient à accueillir les Français, furent tellement compromis, qu'ils durent se réfugier aux Mines et que leurs propriétés furent saisies ; nous trouvons parmi eux Nicolas Gautier, qui avait offert de piloter la flotte française vers Annapolis. Sa femme avait été arrêtée et menée à Annapolis avec un de ses fils.
Que devenait cependant la puissante flotte annoncée par M. du Vignan? Elle eût dû partir de la Rochelle à la fin d'avril; mais par suite de fautes et de retards administratifs, elle ne prit la mer que le 22 juin 1746; ayant été surprise en route par une forte tempête, elle fut dispersée, et ce ne fut que le 10 septembre que deux vaisseaux de ligne atteignirent les côtes de l'Acadie avec quelques navires de transport. Ils relâchèrent au port de Ghibouctou (Halifax), où ils furent rejoints, le 16, par trois autres vaisseaux de ligne, puis vinrent successivement quelques frégates et navires de transport ; le surplus de la flotte, dont six vaisseaux de ligne, fut dispersé dans toutes les directions, et deux de ces vaisseaux, VArdetit et le Mars, ayant voulu regagner les côtes de France, furent pris par les Anglais.
G'était donc la moitié à peine de la flotte qui était parvenue dans le port de Ghibouctou ; ces navires se trouvaient dans un triste état, et les équipages, malades, étaient déjà démoralisés ; on avait perdu en mer près de treize cents hommes. Bigot, de si triste mémoire, était l'inten-
daiîL (le cette expédition ; il envoya tout de suite un exprès pour prévenir l'abbé Leloutre et M. de Ramsay de son arrivée. Ce dernier, qui était déjà en route pour re(3^a{^ner le Canada, revint sur ses pas.
Ce changement incessant de direction avait déjà porté de fâcheuses conséquences; les hommes se fatiguaient de cette incertitude, surtout les Indiens, dont une forte partie se dispersait de tous cotés; cependant rien n'était encore perdu; Ramsay, changeant rapidement sa marche, s'arrêta à peine au quartier général de l'isthme de Shédiak, rallia les trois cents hommes du capitaine Goulon en passant aux Mines, et vint camper sous les murs d'Annapolis avec sept cents hommes, avant la fm de septembre. Grande fut sa déception! Il pensait y trouver soit la flotte, soit au moins quelque petit corps de troupes auquel il pût se rattacher; pouvait-il soupçonner la désorganisation désastreuse qui s'était abattue sur cette armée, à laquelle le fortin anglais n'aurait pas pu résister vingt-quatre heures?
L'amiral d'Anville, découragé par les pertes énormes que lui avait infligées la tempête, atteint peut-être par l'épidémie qui décimait sa flotte (treize cents hommes morts en mer), mourut lui-même six jours après son arrivée à Ghibouctou (le 16 septembre) ; il fut remplacé par le vice-amiral d'Estournclle, qui venait d'entrer le jour même en rade avec trois vaisseaux de ligne. Effrayé de Tétat de la flotte, du nombre des morts, de la situation des malades, ce viceamiral paraît être tom]:)é dès son arrivée dans une agitation d'esprit extrêmement grave.
Le 18 septembre, il rassembla un conseil de guerre, et proposa tout de suite de lever l'ancre et de retourner en France; il fallut l'énergique opposition de presque tous ses officiers pour surmonter l'effroi fiévreux qui l'avait saisi ; la discussion fut affreuse et dura sept heures. Obligé de céder, d'Estournelle se retira dans sa cabine, surexcité
presque jusqu'au délire. Durant la nuit, il se jeta sur son épée, et on le trouva au matin mourant, l'épée au travers du corps.
Le contre-amiral delà Jonquière prit le commandement. C'était un homme de ressource et doué d'énergie, mais le courage des équipages et des soldats était fort abattu par cette série ininterrompue de malheurs ; la mort tragique de d'Estournelle revêtait une telle empreinte de désespoir, que la panique était devenue extrême et presque générale; il était certes assez naturel de penser, après la délibération si grave de la veille, que l'on allait s'empresser d'envoyer toutes les forces disponibles pour soutenir le mouvement de Ramsay sur Port-Royal. Pas du tout! Tout le monde inaintenant voulait partir. Les officiers paraissent n'avoir eu aucune notion du pays dans lequel ils devaient opérer ; de même que leur collègue du Vignan, qui les avait précédés, ils ne connaissaient aucune des ressources que pouvait fournir le pays ; ils ne soupçonnaient même pas les eml)arras au milieu desquels se débattait Mascarène, avec sa garnison de deux cents hommes, dans le fort d'Annapolis, forteresse de sable garnie de madriers, hors d'état de résister.
Sauf M. delà Jonquière, qui conserva toujours son sangfroid, les principaux chefs de la flotte étaient harassés et découragés par la fatalité qui semblait les poursuivre; ils dédaignaient, comme il arrive trop souvent dans les armes spéciales, les avis et même les renseignements des officiers expérimentés, mais inférieurs. Le Canada leur avait envoyé avec M. de Ramsay une troupe de partisans extrêmement habiles, comme la suite l'a bien prouvé ; au lieu de prendre leur principal point d'appui sur ce détachement très-résolu et fort alerte, ils méprisèrent ouvertement leur concours. Il semblait que toute réflexion et toute présence d'esprit eussent disparu en cette affaire.
M. de la Jonquière fut absolument impuissant à maîtriser cette frénésie de désespoir; à peine put-il obtenir que l'on essayât de faire une tentative sur Annapolis. Du 18 septembre au 10 octobre, l'état-major assista, éperdu et comme affolé, à la désorganisation toujours croissante des équipages et des soldats, sans pouvoir prendre un parti; on commença le 10 à rembarquer les troupes, eL le 13 on quitta Gliibouctou, sans trop savoir où l'on se dirigerait. La flotte comptait encore quarante-deux voiles, presque toutes de haut bord; il n'y avait que douze petits navires. Le 14, quelques-uns des bâtiments légers furent expédiés sur la France; le surplus, dont sept vaisseaux de ligne, se dirigea sur le cap Sable, comme pour aller à Annapolis, mais ayant rencontré près du cap des vents contraires, ils mirent à terre les pilotes acadiens qu'ils avaient pris à bord et prirent la route de l'Europe.
En quittant Gliibouctou, on n'eut même pas la pensée de laisser à M. de Ramsay les navires pris sur les Anglais avec leurs canons, leurs munitions et quelques canonniers; on brûla dans le port tout ce que l'on n'emportait pas. Quelques jours avant de partir, on avait envoyé à Québec la frégate la Renommée avec quatre vaisseaux chargés d'approvisionnements de toute espèce, et pendant que ces navires étaient en route^ on faisait partir de Québec sept navires chargés de farine, de morue, de fer, d'avoine, pour ravitailler la flotte, laquelle n'en aurait eu nul besoin, tous ces articles étant plus abondants aux Mines qu'à Québec.
C'est ainsi que se termina un armement de trente et un vaisseaux de guerre et de trente-cinq transports chargés de trois mille hommes de débarquement. Après avoir perdu la moitié des navires et le tiers des soldats, la flotte en débris rentrait en France sans avoir rencontré l'en-
nemi et sans avoir rendu Fombre même d'un service. Certes les éléments furent contraires et les officiers montrèrent une bien grande faiblesse d'esprit, mais ici comme dans les deux sièges de Louisbourg se montre surtout, avec une rare évidence, cette désorganisation générale de la société française, qui grandit incessamment à mesure que l'on s'avance dans l'époque désastreuse du dix-liuitième siècle. Jamais on n'avait vu autant d'incapacité unie à tant de fatuité depuis l'expédition des Athéniens en Sicile. Les officiers de cette flotte n'étaient-ils pas d'ailleurs le reflet de la cour de Versailles ? Et qui donc mériterait mieux d'être comparé aux Athéniens d'Alcibiade que ces courtisans dissolus, raisonneurs et présomptueux, qui entouraient Louis XV?
Cependant le Canadien Ramsay demeurait seul, à la veille de l'hiver, abandonné au milieu du désert avec une poignée de soldats, tandis que les malheureux Acadiens restaient exposés à la vengeance de leurs ennemis. Mais ces braves gens ne s'abandonnèrent point eux-mêmes, et ils vont nous montrer ce que peuvent des hommes de cœur et de bon sens aux prises avec les difficultés de la vie.
Dès que Ramsay eut connu clairement l'état désastreux et désordonné de la flotte française, il quitta Annapolis et se replia sur le quartier des Mines; là il se trouvait encore à portée d'opérer de concert avec la flotte, si les circonstances devenaient favorables. Mais lorsqu'il apprit le départ définitif des Français, il se retira jusqu'à Beaubassin, pour y passer l'hiver. En ce lieu, il maintenait plus sûrement ses communications avec la mer, et surtout avec le Canada, car il espérait toujours recevoir, au printemps, des renforts soit de ce pays, soit de la France.
D'autre part, Mascarène, après avoir réparé et ravitaillé le fort d' Annapolis, avait obtenu de la Nouvelle- Angleterre un supplément de troupes qui lui permit de faire occu-
per 5 en décembre 1 7 46 , le quartier des Mines par un détachement de quatre cent soixante-dix hommes commandés par le colonel Noble, du Massachusetts. Celui-ci s'installa à Grand'Prée, le 15 décembre 1746; Ramsay en fut avisé le 8 janvier. Les Canadiens conçurent aussitôt le hardi dessein d'enlever par surprise les Anglais qui étaient cantonnés aux Mines.
Ainsi voilà des hommes qui, partis depuis huit mois de Québec, ont été conduits deux fois jusqu'à Anna poli s et deux fois repliés sur les Mines, réexpédiés une autre fois sur Québec, ressaisis à moitié chemin et ramenés à Beaubassin. Toujours placés sous le coup d'ordres et de contre-ordres incessants, ils n'ont fait que des courses inutiles, ils ont vu les renforts européens tombés en débandade, la flotte désemparée, désorganisée, impuissante. Sont-ils démoralisés, découragés par tous ces mécomptes, ou par l'exemple? Aucunement! Dès le premier avis, ils sont dispos et gaillards pour aller, au cœur de l'hiver, attaquer à cinquante lieues de là un corps anglais deux fois plus nombreux qu'eux.
Leur plan fut arrêté avec une promptitude d'esprit égale à leur courage : on envoya aussitôt avertir les Abenakis, qui expédièrent à la hâte soixante hommes commandés par un Saint-Gastin, un des petits-fils du célèbre Béarnais, le capitaine des sauvages de 1672. Ramsay choisit dans son petit détachement deux cent quarante Canadiens, et comme il était grièvement blessé au genou, il en remit le commandement au capitaine Goulon de Villiers ; les préparatifs furent menés avec entrain comme pour une partie de plaisir, et, le 23 janvier 1747, Coulon quitta Beaubassin avec ses deux cent quarante hommes, soixante Abénakis et une vingtaine d'Acadiens proscrits qui se joignirent à eux.
L'hiver sévissait alors dans toute sa rigueur, et la terre
s'étendait, couverte de neige, à perte de vue dans l'horizon; ces neiges du Nord étincellent sous un soleil magnifique qui brille sans échauffer leur immobile blancheur. Toute végétation a disparu ; seuls les grands arbres et les maisons s'élèvent au-dessus de cette solitude uniforme; les maisons rappellent l'existence de l'homme qui les a bâties, et les forets révèlent la vie universelle de la nature, dont Dieu suscite et détermine la distribution dans l'univers.
Ceux qui ne sont pas habitués à de tels spectacles sont saisis tout d'abord d'un vague sentiment d'appréhension et d'effroi; il semble que la vie universelle tienne à un fil; une légère modification dans la chaleur ou dans la lumière détruirait la vie dans le monde tout entier. Mais les hommes que nous allons voir entrer en scène dans ces immenses déserts étaient familiers avec cette rigidité des paysages du Nord : rapides dans leurs mouvements, trèsrésolus dans leur attitude, fort gais dans leurs allures, quand ils marchaient avec leurs longues raquettes qui semblaient glisser sur la neige, nul d'entre eux n'éprouvait aucun souci. L'entreprise commença, il est vrai, dans d'excellentes conditions. Ce fut à midi, le 23 janvier 1747, qu'ils quittèrent joyeusement Beaubassin, par un soleil resplendissant. Ils commençaient cependant un rude voyage. On ne pouvait, en effet, songer à traverser aucun bras de mer en cette saison difficile; il fallait donc s'éloigner du littoral très-découpé de cette côte, et contourner la baie Française à une grande profondeur dans les terres, puis traverser pendant huit jours des forêts sauvages oùl'on ne rencontrait ni vivres ni abri ; pas une maison, pas un homme î Ils devaient pourvoir par eux-mêmes à la nourriture du jour et au repos de la nuit, portant leurs approvisionnements avec eux et sur une demi-douzaine de traînes de clisses qui souvent ralentissaient leur marche. Nous
verrons tout à l'heure comment ils s'abritaient la nuit sur une terre gelée, sous un ciel brillant et glace.
Ils étaient trois cents, biens munis de fourrures, de mitasses et de capotes ; la hache était placée en ])andoulière, le fusil sur l'épaule, et un grand couteau bien affilé à leur côté; sans tambour ni trompette, mais en bon ordre: les officiers marchaient dans les rangs, à pied comme tout le monde, chacun à tour de rôle tirant les traînes de clisses, comme dans un portage. On fumait, on causait, on cliantait, on plaisantait et l'on faisait halte quelquefois, pour essayer de tirer le gibier s'il en passait. Personne ne paraissait redouter les froides épreuves de cette dure traversée, ni les dangers qui devaient en couronner le terme.
Le soir on cabanait : cabaner, c'est quérir le bois qu'il faut pour le grand feu de toute la nuit, chercher de l'eau si cela est possible, faire cuire les marmites et creuser pour chacun, dans la neige, un de ces trous où l'homme trouve un abri si sûr et si chaud quand il sait s'en servir. On dressait enfin le poste de nuit et l'on s'enfouissait dans les cabanes de neige, afin de se préparer par un bon repos à la marche du lendemain. Telles furent leurs journées, sans autres distractions que celle de la poursuite accidentelle de quelque gibier qui venait améliorer leur ordinaire, ou des poudreries, quand il en survenait; poudrerie, c'est une bourrasque de neige qui tourbillonne autour de vous en vous aveuglant. Ce mode de voyager implique forcément une certaine lenteur dans la marche; on ne franchit pas en moyenne plus de trois ou quatre lieues par jour. Encore faut-il une longue habitude de cette existence à demi sauvage pour pouvoir en supporter l'âpreté et les fatigues.
Enfin ils parvinrent sans encombre, le 1*' février, à Cobeguit, paroisse acadienne complètement isolée; tout
le monde y arriva fatigué, mais Lien portant; nos lecteurs n'ont point oublié ce nom, c'était l'ancienne seigneurie bizarre et abrupte de Mathieu Martin, située tout à l'extrémité de la dernière branche de la baie Française, la plus éloignée, la plus isolée, la plus sauvage de toutes les seigneuries de l'Acadie. Mais pour nos coureurs de bois, les loges de Gobeguit étaient des palais; on s'y reposa un brin, on renouvela les approvisionnements, on recueillit quelques renseignements, et le surlendemain, 3 février, on se remit en marche sur Pigiguit, où l'on arriva de bonne heure le 9. C'était le premier village du canton des Mines ; il y avait dix-sept jours qu'ils étaient partis de Beaubassin, bivouaquant chaque soir dans la neige et vivant sur les rations emportées. En cet endroit, ils étaient encore à cinq lieues de la Grand 'Prée, où se trouvait le campement de l'ennemi. Aussitôt arrivés, ils dispersèrent de petits postes dans toute la campagne, de manière à empêcher aucune nouvelle de parvenir aux Anglais.
Ceux-ci, se croyant protégés par d'infranchissables obstacles, étaient à la vérité sans aucune méfiance; mais à Pigiguit, les Canadiens avaient appris que, par suite de quelques renforts récemment survenus, l'effectif anglais dépassait maintenant six cents soldats ; de cette information il résultait qu'il leur faudrait combattre un contre deux. Cette nouvelle ne troubla pas leurs résolutions, mais elle leur imposait la nécessité de multiplier leurs précautions et de perfectionner leurs préparatifs d'attaque. Après s'être amplement reposés pendant le reste du jour et la nuit suivante, ils laissèrent en ce lieu leurs traînes et tout ce qui pouvait les embarrasser et se mirent en marche le 10 février, avec un petit nombre de guides acadiens qui se joignirent à eux. Vers la chute du jour, à trois lieues de Pigiguit, ils firent une halte pour prendre leurs dernières dispositions.
122 UiNE COLONIE FEODALE.
On leur avait très-bien expliqué à Pigiguit comment les Anglais avaient réparti leurs hommes dans vingt-quatre maisons, dont ils s'étaient fait donner la description détaillée. Goulon forma dans sa troupe, forte en ce moment de trois cent quarante-six hommes, dix détachements de vingt-six hommes chacun, qui devaient attaquer simultanément les dix plus fortes maisons où se trouvaient les officiers et la majeure partie des Anglais. Lui-même conserva à sa disposition 78 hommes, 4 cadets et 4 officiers : MM. de Beaujeu, de Ligneris, de Lery et Le Mercier, afin d^attaquer la principale habitation où était le colonel Noljle avec son état-major. Cette réseive formait en même temps un corps de soutien pour les détachements qui allaient rayonner autour d'elle.
L'opération tout entière reposait donc sur cette troupe centrale : si elle parvenait de prime saut à emporter la grande maison et à saisir l'état-major, elle assurait aussitôt le succès général, en consolidant sur son parcours l'action de tous les petits détachements, au milieu des Anglais surpris et dispersés; et c'est ainsi en effet qu'il en arriva. Dans chaque troupe furent placés quelques-uns des Acadiens qui accompagnaient la colonne, afin qu'ils pussent guider directement les hommes sur la maison désignée. Deux de ces groupes étaient dirigés par les frères Gauthier.
Ces préparatifs étant achevés, ils se remirent en marche avec les plus grandes précautions, et ils atteignirent, à neuf heures du soir, la rivière Gaspareau; à une demilieue de la Grand' Prée, ils s'arrêtèrent dans un fond isolé pour attendre que la nuit fut plus avancée. C'étaient des hommes énergiques et rudes qui ne craignirent pas de rester dans cette embuscade, sans feu, sur la terre gelée, jusqu'à une heure du matin; alors s'éleva une tempête de neige épouvantable qui, loin de les effrayer, leur parut,
au contraire, une circonstance favorable dont il fallait profiter.
Le 11 février, à trois heures du matin, ils arrivaient à la Grand'Prée sans avoir été aperçus. Les maisons étaient bien gardées par des sentinelles, mais celles-ci furent presque partout surprises et égorgées ; aussitôt les maisons sont défoncées à coups de hache, et les Canadiens, se précipitant à l'intérieur, attaquèrent les Anglais encore engourdis par le sommeil. Quelques-uns furent tués dans leur lit; d'autres n'eurent que le temps de sauter sur leurs armes sans s'habiller; le brave colonel Noble, étant encore en chemise, le sabre à la main, fut traversé d'un coup d'épée ; son frère et trois autres officiers tombèrent à ses côtés.
Un officier yankee nommé Ilubbard, dont la famille, dit-on, se fixa plus tard en France, était avec une trentaine d'hommes dans une autre maison, dont l'entrée fut défoncée à coups de hache ; les Anglais, réveillés en sursaut, se précipitèrent vers la porte; les quatre premiers, dont était le capitaine, furent abattus par les assaillants; Hubbard se trouva tomber entre les mains d'un Abenakis, qui le saisit par la chevelure pour le scalper, pendant que les Français se ruaient sur les Anglais dans l'intérieur; mais Hubbard, qui n'était pas mort, plongea son couteau dans le ventre de l'Indien, se précipita dehors et se blottit dans un coin. Au même instant, quelques Anglais sortant de leur gîte passèrent devant lui en fuyant, et l'un d'eux tomba tout proche, atteint d'un coup de fusil; les Canadiens, de leur côté, coururent à la poursuite de ceux qui se sauvaient; Hubbard rentra alors dans la maison; il s'y trouvait par terre huit Anglais, tués ou blessés; il pansa sa blessure et resta là jusqu'au lever du soleil; à ce moment, des Acadiens entrèrent dans la maison, et comme le capitaine savait le français, il s'entendit avec eux et se remit prisonnier entre leurs mains.
124 TJ^E COLOME FEODALE.
De toutes parts, c'étaient de pareilles scènes d'assauts, de combats et de massacre. Le commandant Coulon et ses officiers se distinguaient au premier rang; il reçut une balle dans le bras, Lusignan eut la cuisse cassée et un coup de feu dans l'épaule ; tous les deux furent transportés à Gaspareau. Le commandement passa au capitaine de La Corne. Cent cinquante Anglais furent tués ou blessés dans cette première fureur de l'attaque ; beaucoup d'autres furent faits prisonniers; les hommes qui purent s'échapper allèrent rejoindre ceux qui étaient restés dans les maisons non attaquées et, au nombre de trois cent cinquante, ils se réfugièrent dans un grand bâtiment où ils s'enfermèrent. L'attaque des Canadiens, aussi habilement conçue que bien conduite, avait donc entièrement réussi !
A six heures du matin, ils étaient mai très du terrain et tenaient les Anglais bloqués dans leur retraite. Cette maison, construite tout en pierres, était une de celles que l'on devait occuper tout d'abord; elle était restée entre leurs mains par l'erreur d'un des guides qui s'égara dans l'obscurité. Cette erreur aurait pu devenir fatale, en laissant à l'ennemi une construction solide pour s'abriter et se reconnaître; mais la bravoure des Canadiens coupa court à cet inconvénient.
Les Anglais, bloqués, entassés les uns sur les autres, presque sans vivres et sans eau, essayèrent sur les huit heures de faire une sortie; ils se ruèrent au nombre de deux cents sur le quartier général des Français : les Canadiens tinrent bon, repoussèrent l'attaque et commencèrent à leur tour à refouler leurs assaillants dans le grand logis où ils s'étaient retranchés ; la fusillade fut assez vive jusque vers midi; à ce moment, les Anglais, se voyant cernés, sans provisions et sans aucun secours possible, demandèrent à capituler; une suspension d'armes fut accordée jusqu'à neuf heures du matin pour le lendemain 12 février.
La Corne envoya aussitôt consulter le commandant Goulon, qui avait été transporté avec les autres blessés sur la rivière Gaspareau, où les Français avaient laissé leur chirurgien et leurs bagages : les Anglais demandaient quarante-huit heures de délai pour évacuer les Mines, et les honneurs de la guerre à leur départ; ceux qui avaient été faits prisonniers devaient rester aux mains des Français.
Ces termes étaient très-avantageux, dans la situation où se trouvaient les assiégés, mais les Français étaient si peu nombreux qu'ils craignaient de se surcharger d'une telle masse de prisonniers; on accepta donc les termes de la capitulation, en tenant du reste l'ennemi en respect avec cinq petites pièces de canon qui lui avaient été enlevées durant le combat.
Pendant que leurs soldats s'employaient à enterrer les morts et à faire les préparatifs du départ, leurs officiers passèrent quelques heures au milieu de la troupe française; or, tels étaient leur ignorance et leurs préjugés à l'égard des Canadiens, qu'ils furent très-surpris d'y trouver des hommes bienveillants, animés de sentiments généreux, et des officiers instruits et bien élevés, alors qu'ils s'imaginaient rencontrer des hommes brutaux et à moitié sauvages ^ .
Ils partirent enfin le 14 février pour Annapolis par la route de terre, au nombre de 330 soldats et 18 officiers ou employés; après avoir perdu plus de 100 morts et laissé 125 hommes prisonniers ou blessés, ils étaient encore plus nombreux que leurs agresseurs ! Ces derniers, les Canadiens, avaient eu 7 hommes tués dont deux Indiens, et 14 blessés, parmi lesquels le commandant Coulon de Villiers et un autre officier nommé Lusignan*.
^ lîeamisK.
* Rapport du capitaine de La Corne. (Appendix, série 4.)
126 T'NE COLONIE FIÎODALE.
Si nous nous sommes ëlendus avec quelque détail sur cette action, c'est à dessein, afin que le lecteur se rendît compte de la valeur de ces partisans canadiens. Voilà ce que fit, abandonnée à elle-même, cette poignée d'hommes dont la plupart étaient des miliciens plutôt que des soldats ; on ne saurait ce qu'il convient de louer le plus, de l'énergie virile que nécessita leur marche, ou de la bravoure qu'ils déployèrent dans l'action, si l'une et l'autre n'étaient encore dépassées par leur habileté dans la poursuite de l'entreprise. Ces hommes étaient bien ceux-là qui devaient, dix ans plus tard, soutenir contre les armées anglaises cette lutte de géants qui dura six ans, et dans laquelle ils succombèrent, accablés non pas par l'ennemi, mais sous le poids de leurs propres victoires.
Il est facile maintejiant d'apprécier ce que Ton aurait pu obtenir l'année précédente, en adjoignant à cette troupe les débris reconstitués de l'armement du duc d'An ville; ce renfort n'eût-il été que de mille ou douze cents hommes, avec quelques canons, il est permis de supposer que les Anglais eussent été rapidement délogés d'Annapohs. Succès considérable, car la France en reprenant possession de la Nouvelle-Ecosse avec une population de quinze mille âmes, on eût vu l'état des choses singulièrement changer dans TAmérique du Nord.
Mais déjà régnait parmi nous, surtout dans les hautes classes j cet esprit de présomption hautaine et de vertige licencieux qui devait porter de si tristes résultats dans la guerre de Sept ans. Les officiers de la flotte méprisaient cette poignée d'aventuriers canadiens qui, pour eux, étaient à peine des soldats; on riait de ces petites expéditions hasardeuses, mais un peu mesquines, qu'il eût fallu faire en leur compagnie ; depuis Louis XIV, nous étions atteints de cette manie de faire grand qui annule nos plus précieuses qualités depuis plus de cent ans.
Coulon de Villiers ne pouvait pas prolonger longtemps son séjour aux Mines : ce quartier avait beaucoup souffert du passage successif des troupes anglaises et françaises ; les approvisionnements s'épuisaient, on fut même embarrassé pour y faire les semailles du printemps. Les Canadiens repartirent donc le 23 février, après dix jours de repos, par le même chemin de neige et de glace qu'ils avaient parcouru un mois auparavant. Avant leur départ, ils détruisirent tout ce qui ne pouvait pas s'emporter, mais ils emmenèrent les prisonniers et quatre drapeaux. Les cinq petits canons pris aux Anglais furent abandonnes. Peutêtre eussent-ils mieux fait de les transporter avec eux; c'était toujours en effet le défaut d'artillerie qui avait empêché de reprendre Port-Royal ! Gomme ce retour nécessitait moins de précautions, on n'y employa que quatorze jours, et ils arrivèrent à Beaubassin le 8 mars 1747.
A peine étaient-ils arrivés, qu'il fallut se remettre en route; un vaisseau et trois barques canadiennes avaient apporté des ravitaillements et les attendaient avec des instructions du gouverneur, qui ordonnait le retour immédiat d'une partie des troupes pour Québec; M. de Ramsay les suivit au P' juin, ne laissant dans l'isthme que M. Legardeur de Repentigny, avec trente soldats, qui revinrent eux-mêmes à Québec en juillet. Ce retrait successif de tous les détachements de l'Acadie était motivé par la crainte qu'inspiraient au Canada les projets d'invasion annoncés par les Anglais : la dernière flotte française qui portait au Canada le nouveau gouverneur, M. de la Jonquière, venait en effet d'être capturée le 3 mai par les Aiiglais.
Dans de telles circonstances, le brilla nt fait d'armes de la Grand'Prée se trouvait aggraver la situation des Acadiens, au lieu de l'alléger. Bien que l'ensemble de la population eût subi passivement les invasions anglaises et françaises sans prendre les armes, plusieurs entre d'eux
128 UNL: COLOINIE FEODALE.
avaient trop montré leur sympathie aux Canadiens pour ne pas être plus ou moins suspects. Le dernier des soldats français avait à peine quitté l'Acadie que les Anglais envoyèrent réoccuper les Mines, d'abord très-sommairement en avril, et plus sérieurement en août; à cette dernière date, le navire anglais apporta pour dix mille livres de marchandises qui furent réparties entre les Acadiens en payement des denrées de toutes sortes fournies au bataillon du colonel Noble.
Mais en même temps qu'ils effectuaient ce payement d'assez bonne grâce, les officiers anglais annoncèrent l'intention de poursuivre un certain nombre d'habitants qui étaient réputés avoir pris les armes. Douze furent mis hors la loi, parmi lesquels la famille Gauthier, dont nous avons déjà parlé plus haut, et, le 5 novembre, onze autres furent sommés de se présenter à Annapolis devant la cour. Par cette générosité qui ne manquait pas d'habileté, le gouverneur Mascarène montrait qu'il était homme à reconnaître la sincérité des neutres qui maintenaient scrupuleusement leur parole, et à punir ceux qui avaient recours à la violence. Sur ces entrefaites, la paix fut conclue à Aixla-Chapelle, le 19 août 1747; ce traité rendait l'île Royale aux Français, qui s'empressèrent de remettre en état les fortifications de Louisbourg, au grand déplaisir des officiers anglais de la Nouvelle-Ecosse et du Massachusetts. Ceux-ci en effet avaient été vivement frappés des dangers que les provinces anglaises avaient couru pendant la dernière guerre ; ils se préoccupaient activement de chercher les moyens d'y remédier pour l'avenir, et la restauration de Louisbourg n'était pas faite pour diminuer leurs appréhensions.
Mascarène mandait bien au duc de Bedfort que les Acadiens étaient restés paisibles durant toute la guerre, malgré les efforts multipliés des Français pour les pousser à une
GUERRE DE 1744. — LOUISBOURG, — LA GRAÎSD'PREE. 129
révolte ouverte; mais trois mois après, le 8 septembre, il écrit au même : a II y a là, aux Mines, une faction composée « de ceux des habitants qui, s 'étant prononcés trop ouver- « tement pour l'ennemi, ont été mis hors la loi par le « gouverneur Shirley (de Boston) ; ils se sont dispersés a parmi les habitants français de cette province; ils re- « coi vent des encouragements du Canada, accueillent les « déserteurs et, soutenus par les Indiens, ils poussent les « autres à l'insubordination. Il faudra beaucoup de temps « et une attention soutenue pour amener ces Français à u être de loyaux sujets et pour les guérir de cette inclinait tion qu'ils ont naturellement pour ceux qui leur tiennent « de si près par le sang et par la religion, n
Ceux de Beaubassin ne lui inspiraient pas beaucoup plus de confiance, et il n'y a point de lettre où Mascarène n'insiste sur la nécessité de renforcer l'occupation militaire de la contrée et de consolider l'établissement de la colonie anglaise. L'indécision où le dernier traité avait laissé la question des limites, qui n'étaient fixées nulle part entre le Canada et les possessions anglaises , ajoutait une nouvelle gravité à la situation. Les Canadiens continuaient à occuper la rivière Saint-Jean, Chipody, Mémerancook, toute la contrée en dehors de l'isthme de Shédiak et une partie de l'isthme lui-même ; tous ces détachements étaient sous la direction du capitaine Marin, un des officiers de l'expédition de la Grand'Prée, homme adroit, aventureux, très-familier avec les Indiens, sur lesquels il exerçait une grande influence. Journellement surgissaient de petits conflits qui pouvaient amener des scènes de violence.
Cet état de choses réveilla dans l'esprit des officiers anglais l'idée déjà plusieurs fois émise d'installer à tout prix des colonies anglaises dans la Nouvelle-Ecosse. Les uns proposaient de renforcer et de multiplier les garnisons anglaises: les autres, d'intercaler parmi les établissements
130 u>;e colonie fkodale.
acadiens des groupes de colons pris dans la Nouvelle-Angleterre, afin de faciliter la fusion des deux peuples; on proposait de favoriser, même à prix d'argent, les conversions au protestantisme.
Ces projets plaisaient médiocrement au gouvernement anglais, car ils impliquaient de grands sacrifices d'argent, et d'autre part, ces colons du Massachusetts et autres inspiraient déjà une certaine méfiance en Angleterre par leur esprit remuant et séditieux. Cependant, ces réclamations, ces projets, ces rapports, qui reviennent à clia<|ue page dans la correspondance des gouverneurs, agissaient sur les commissaires et sur les membres du Board; les événements leur donnaient une autorité toujours croissante, tandis que le nombre des Acadiens s'augmentait avec une effrayante rapidité. Ce nombre, que nous avons établi à sept mille cent quatorze âmes en 1 739, s'élevait à plus de douze mille en 17 49'.
La population acadienne continuait donc à se développer dans les anciennes seigneuries et parvenait même à former de tous côtés de nouvelles habitations, malgré l'inquiète jalousie des Anglais, qui leur interdisaient de fonder aucune colonie dans les régions désertes. Aussi toutes ces colonies se trouvaient-elles aux extrémités de l'Acadie, loin de l'œil des Anglais d'Annapolis, notamment dans le district de Beaubassin. Les gouverneurs de Québec réclamaient une forte partie de ce territoire comme dépendante du Canada français ; ils entretenaient même constamment en cette région un poste commandé par un officier ; il s'était donc établi, sous la protection du drapeau français, à l'ouest de Beaubassin, entre ce lieu et Clnpody, tout le long de la côte, des villages florissants. Ce développement n'était pas moins remarquable du côté du golfe Saint-
1 Voir le tableau des recensements. (Appendix, 5^ série.)
Laurent, sur la baie Verte, par où s'opéraient les communications des Acadiens avec le Canada et les îles du golfe; établissements prospères, que les documents anglais signalent souvent, non sans une certaine irritation.
Toutes ces considérations, jointes aux discussions interminables qui paralysaient la commission chargée de la fixation des limites, déterminèrent enfin le cabinet de Londres à prendre une décision, tardive peut-être, mais tout à fait conforme aux intérêts de l'Angleterre : dès le commencement de 1 749, on prit des mesures pour établir dans la Nouvelle-Ecosse une forte colonie qui pût à la fois servir de centre civil et de point d'appui militaire pour l'organisation de la province.
On ne chercha pas à y appliquer spécialement aucun des systèmes que nous avons précédemment cités, mais on s'arrêta à une combinaison assez heureuse des divers plans qui avaient été proposés. Le lieu choisi fut cette même rade de Ghibouctou, où avait échoué si misérablement le duc d'Anville, et si l'on avait apporté un trop long retard à prendre ce parti, il faut rendre cette justice au gouvernement anglais, que le plan et son exécution furent conduits avec une sûreté de main et une rapidité vraiment extraordinaires.
La résolution fut prise au commencement de mars 1749 ; le 14 mai, quatorze navires parfaitement munis et équipés recevaient deux mille cinq cent soixante-seize personnes, avec tous les approvisionnements nécessaires- Ce n'était pas précisément une colonie, c'était une cité tout entière que l'on emmenait, quelque chose comme la Salente du Tëlémaque : il y avait le conseil d'administration, le commandant en chef, les magistrats, les commis, les artisans, les négociants, les médecins, le commissaire, le maître d'école, le ministre.
Tous avec leurs familles, tous prêts à entrer en fonction en mettant pied à terre. La ville était organisée avant d'être débarquée; et ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que tout se passa à peu près selon les prévisions calculées, chacun prenant sa place et se mettant paisiblement à son travail, dès que les navires furent arrivés. Le 27 juin, la flotte entra dans le port de Ghibouctou, et le P' juillet, quarante-six jours après l'embarquement, chacun était à son poste, travaillante l'ouvrage désigné, pour fonder de pied en cap la nouvelle ville qui fut appelée Halifax.