CHAPITRE XIV
Par la fondation d'Halifax, le gouvernement anglais répondait enfin aux demandes et aux conseils si longtemps répétés des gouverneurs d'Annapolis, qui depuis plus de trente ans ne cessaient d'exposer que le seul moyen d'assurer l'indépendance de la garnison et la solidité de la domination anglaise était d'établir dans le pays même des colonies anglo-saxonnes et protestantes.
Mais si l'on avait tardé très-longtemps à prendre ce parti, il faut au moins rendre cette justice à la cour de Londres, qu'une fois la résolution prise, l'exécution fut conduite avec tout le soin, la rapidité et l'intelligence nécessaires. Cependant les deux hommes qui ont dirigé cette affaire : Cornwallis et Lawrence, ont commis tant de méfaits, se sont souillés de tant d'injustices et de cruautés, que, malgré cette habileté, leur souvenir est resté odieux parmi les hommes. Ce sont leurs compatriotes eux-mêmes qui, par la véhémence de leur indignation, ont le plus contribué à flétrir leur mémoire.
Le 21 juin 1749, on débarqua à Ghibouctou deux mille cinq cent soixante-seize personnes, les troupes et équipages étant mis à part ; dans ce convoi, on comptait un grand nombre de familles, car parmi les immigrants on trouve mille cent trente femmes et enfants. Le gouvernement anglais, pendant une grande partie de la première année, n. 8
fournit à tout le monde les vivres, les matériaux et les outils nécessaires. En octobre 1749, il y avait déjà trois cents maisons couvertes, deux forts terminés et des barricades en bois tout autour de la ville; au bout de six mois, la colonie était installée, organisée avec tous ses services réguliers, de manière à passer l'hiver sans trop d'encombre.
Lorsque l'on considère la conduite des deux nations rivales de 1720 à 1750, on s'aperçoit facilement aujourd'hui qu'elles ont commis l'une et l'autre une ftiute identique, en négligeant d'occuper en temps utile l'importante situation de Ghibouctou : en effectuant cette occupation dès l'année 1700, les Français auraient à jamais consolidé la possession de l'Acadie, avec le quart des sommes qu'ils dépensèrent à Louisbourg. Louisbourg ! forteresse mal placée, mal conçue, mal construite, sans approvisionnements, sans avenir, impossible à secourir, impossible à défendre, qui coûta 30 millions, et qui ne servit jamais à rien !
Quant aux Anglais, si, au lieu d'attendre jusqu'en 1749, ils eussent fondé Halifax en 1720, avec une colonie anglaise suburbaine, ils eussent tout de suite assuré la subsistance et l'indépendance de leur garnison et créé en même temps une population similaire à eux-mêmes. Combien ainsi eussent-ils écarté de difficultés et de fausses dépenses ! Pourquoi ont-ils prodigué tant d'efforts pour retenir sous main et malgré elle une population qui voulait émigrer? Nous le savons aujourd'hui, c'est qu'ils avaient besoin d'elle. Mais ce besoin disparaissant par l'occupation d'Halifax, il n'était plus nécessaire d'employer tant de supercheries ridicules ou honteuses pour empêcher de partir des gens qui les détestaient.
Les Acadiens fussent restés libres alors, et comme ils étaient fort peu nombreux, leur départ eût été facile et
sans inconvénients pour personne. Les Anglais se fussent épargné de la sorte ces odieuses violences auxquelles ils se trouvèrent acculés peu à peu en 1755, par les tergiversations et la duplicité de leurs gouverneurs. Ce simple avantage, à lui seul, valait bien la peine d'occuper Ghibouctou, car ces grands crimes historiques se payent tôt ou tard :
Delicta majorum immeritus lues, popule Romane.
Aucun peuple ne le sait mieux que l'Angleterre, elle qui paye aujourd'hui en Irlande les infamies d'Éhsabeth et de Cromwell ; voilà cent ans que cette expiation a commencé, et elle n'est pas finie !
Mais dans cette parité de négligence et d'aveuglement, les Anglais ont-ils encore gardé cet avantage d'avoir su réparer leurs fautes avec activité et habileté, tandis que la France n'a jamais su qu'aggraver les maladresses primitivement commises. Lorsqu'on étudie de près le traité d'Utrecht, l'établissement de la Louisiane, la construction de Louisbourg, les deux sièges de Louisbourg, les petites expéditions de Duvivier et de Marin, la grande expédition du duc d'Anville , la fortification de Québec , le traité d'Aix-la-Chapelle, la direction générale des affaires politiques et militaires en Europe et en Amérique avant et pendant la guerre de Sept ans, on s'étonne qu'un même peuple ait pu fournir sur le même terrain la même somme d'ignorance, d'étourderie et de sottise pour commettre les mêmes fautes, dans les mêmes circonstances.
Il est vrai que toutes ces fautes étaient bien plutôt la faute de la cour et de l'esprit public que celle de la nation ; car, malgré son impéritie, ce gouvernement eut la bonne fortune de rencontrer, notamment aux Indes et en Amérique, des généraux, des troupes, des circonstances for-
tuites qui auraient pu le sauver malgré lui, s'il avait pu être sauvé. Mais tout était empoisonné parmi ces charmants viveurs, héritiers de la Régence; ils avaient cependant beaucoup d'esprit, mais leur esprit était de travers, comme celui des bossus ; leurs meilleures intentions tournaient à mal; dès qu'ils touchaient à un abus pour y remédier, il s'empirait dans leurs mains gangrenées ! Piron, qui pourtant était de la coterie, a défini la situation dans cette épigramme qu'il décochait à Voltaire :
Voltaire fut un jour par un serpent mordu. Croyez-vous qu'il en mourut?
Ce fut le serpent qui creva,
La fondation d'Halifax nous a coûté assez cher pour motiver ces réflexions, et nos Acadiens pressentirent tout de suite quelles importantes conséquences pouvaient en sortir : il n'y avait guère plus d'un mois que la flotte anglaise avait opéré son débarquement, que trois Acadiens furent envoyés à Halifax par les habitants des Mines : Jean M élans on, Claude Le Blanc et Philippe Mélanson; ils venaient pour présenter leurs civilités au nouveau gouverneur, et en même temps pour se rendre compte par eux-mêmes de ce qui se passait à Ghi])ouctou, car cette nouvelle ville d'Halifax, qui surgissait tout à coup, avait mis en grande rumeur toutes les paroisses acadiennes.
Leur visite survenait fort à propos; Gornwallis venait précisément de ressusciter, dans son épaisse cervelle, la question du serment d'allégeance, qui depuis bien des années était assoupie et comme tombée dans l'oubli ; déjà il avait rédigé une proclamation suivie d'une formule nouvelle de serment qui devait être imposée aux Acadiens. Saisissant l'occasion, il aborda aussitôt ce sujet avec les visiteurs et leur lut l'acte qu'il avait préparé, dont voici la substance :
« Sa Majesté envoie ici des émigrants anglais, qu'elle désire voir bien accueillis; elle rappelle aux habitants, qu'oubliant ses bontés et celles de ses prédécesseurs, la liberté religieuse et la conservation de leurs terres qu'on leur a accordées, les Acadiens se sont souvent mal conduits envers elle ; malgré cela, elle leur conservera leurs propriétés et la liberté religieuse autant que le permettent les lois anglaises, si dans un délai de trois mois ils prêtent un serment d'allégeance tel que la loi l'exige, et en conséquence ils promettront de se soumettre aux ordres de Sa Majesté, en s'engageant à donner assistance à toute personne qu'elle voudra établir ici.
« Les habitants sont informés en outre qu'ils ne peuvent envoyer à l'étranger aucune denrée, et que leurs titres de propriété devront être revêtus du sceau de la province. » A la lecture de cet acte tout à fait inattendu, les délégués furent plus surpris qu'intimidés; ils firent remarquer que ce nouveau serment était très-différent de ceux qu'ils avaient acceptés jusque-là ; Philipps, notamment, leur avait assuré en 1 730 des conditions tout autres ; et comme Gornwallis insistait, ils se retranchèrent avec dignité dans la spécialité de leur mission, qui n'avait d'autre objet que de présenter au nouveau gouverneur les hommages de leurs compatriotes; ils n'avaient donc, ajoutèrent-ils, aucune qualité pour répondre à cette communication.
Ici Gornwallis commit une faute grossière : il leur répondit « qu'il avait pris connaissance des serments précé- « dents, qu'il ne s'y trouvait aucune des réserves qu'ils « alléguaient, qu'ils constituaient de véritables serments « d'allégeance, aussi complets qu'ils pussent être. Il avait u donc le droit de compter sur l'adhésion pure et simple des « habitants à la formule de serment qu'il leur présentait » . En cette circonstance, nous ne pouvons que répéter ce que nous avons dit de Philipps en 1720 : il faisait preuve
d'une ignorance impardonnable, ou d'une insigne mauvaise foi. Il est d'autant plus difficile d'écarter ce dilemme que deux mois après, en septembre, il reconnaissait formellement que Pliilipps avait accepté le serment des Acadiens, sous la réserve qu'ils ne porteraient pas les armes. Or, s'il n'a connu qu'en septembre le véritable état des clioses, comment pouvait-il se faire qu'en juillet, lui le gouverneur, dans une circonstance aussi grave, s'opiniàtrât à la légère en exigeant un serment dont il n'avait étudié ni les précédents ni la valeur? Si au contraire il en connaissait l'histoire, que se proposait-il donc? Voulait-il profiter de la surprise de pauvres gens qu'il présumait troublés, pour leur extorquer un serment inattendu? C'était une fourberie qu'Armstrong et son lieutenant avaient déjà essayée avant lui. Peut-être à ce moment même les originaux compromettants avaient-ils déjà disparu des archives d'Halifax, et cet honnête gouverneur comptait-il sur leur absence pour intimider des hommes qu'il s'imaginait être plus sots que lui, et leur imposer une signature fraudée? On s'explique difficilement son intention.
Mais, quoiqu'il en puisse être, Gornwallis est d'autant plus inexcusable, qu'à l'instant où il allait répondre aux délégués, le colonel Mascarène lui fit remarquer qu'il était à sa connaissance que les Acadiens avaient toujours compris que ce serment était accepté sous condition. Cette observation de Mascarène est consignée dans le procèsverbal de la séance du conseil, 14 juillet 1749, et son certificat personnel sur les actes de serment est inscrit dans les deux rapports qu'il avait déposés en avril
Le gouverneur anglais ne peut donc échapper d'aucune façon au reproche de mauvaise foi ; lors mêine, en effet, qu'il n'eût connu aucune des transactions successives qui accompagnèrent les diverses prestations de serment (ce
que Ton ne peut guère supposer) , quel eût été son devoir devant les remarques de Mascarène, un colonel qui résidait dans la Nouvelle-Ecosse depuis plus de trente ans? Ne devait-il pas au moins suspendre sa décision jusqu'à plus ample examen?
Quoi qu'il en soit cependant, en présence de la résistance respectueuse mais ferme des délégués , il arrêta le cours de ses observations, et, en leur donnant congé, il leur remit une copie de sa proclamation, avec ordre de la faire connaître dans toutes les paroisses. Cette proclamation, rédigée en forme solennelle, jeta, comme on peut le penser, un grand émoi parmi les Acadiens; chacun vivait paisiblement depuis tant d'années sur le traité conclu en 1730 avec Philipps, que tout le monde fut surpris; les réclamations se multiplièrent, et à partir de ce moment nous trouvons dans les archives une succession incessante de députations, de déclarations, de réponses et de discussions sans fin qui s'échangent entre les habitants et le gouverne iir. Les Acadiens, qui s'étaient montrés scrupuleux observateurs de la neutralité jurée et qui, par leur abstention, avaient à deux reprises différentes sauvé les établissements anglais d'une ruine inévitable, étaient fortement convaincus que leur situation était consolidée, définitive, que toute discussion sur le serment d'allégeance était close, et que l'on respecterait à jamais les conventions arrêtées. Ils répondirent, en conséquence, à Gornvvallis, qu'aucune circonstance ne paraissait donner lieu à revenir sur les actes qui avaient été acceptés par ses prédécesseurs. Mais celui-ci continua en s'obstinant à réclamer un serment absolu et sans réserve.
De 1749 à 1755, ces négociations tirèrent en longueur, les Anglais tâchant de gagner du temps pour achever l'établissement d'Halifax et se fortifier partout de manière à parler en maîtres, tandis que les Acadiens, confiants dans
140 LNE COLONIE FEODALE.
leurs droits, espéraient toujours qu'on en reconnaîtrait la justice.
Voici du reste le compte rendu de l'une de ces discussions, qui fournira une idée assez nette de la façon dont se poursuivaient ces singulières négociations :
«Le 17 septembre 1749, les délégués des Mines se présentèrent à Halifax devant le conseil, et déposèrent sur le bureau une pétition signée de mille personnes, dans laquelle ceux-ci exposaient à quelle époque et dans quelles circonstances ils avaient accepté l'allégeance du roi d'Angleterre, en demandant, fort courtoisement d'ailleurs, pourquoi celui-ci voulait leur retirer maintenant les conditions qu'il avait agréées pendant de si longues années. Gornwallis leur répliqua qu'ils n'avaient pas le droit de discuter les conditions qu'accordait ou retirait la couronne; il cessa, il est vrai, de méconnaître les conventions conclues avec le colonel Philipps; il en reconnut l'existence, mais il ajouta que l'officier qui avait accepté de telles réserves avait manqué à son devoir. « Ce serment (( que vous avez prêté entre ses mains n'a pu amoindrir « en aucune façon vos obligations envers le Roi, parce que a ce n'est pas le serment qui crée les devoirs du sujet, (( mais le fait même de la sujétion qui les impose; on n'est u pas sujet sous condition. »
Il débitait cette subtilité d'un ton doctoral, et le malheureux ne savait même pas que la sujétion des Acadiens était précisément très-conditionnelle : elle était subordonnée aux clauses du traité d'Ctreclit et à un décret de la Reine. En étalant sa sottise de septembre pour couvrir ses méprises de juillet, il ne s'aperçoit pas qu'il met sa philosophie de travers, comme M. Jourdain, et lui qui n'était qu'ignorant, le voilà passé ridicule.
Ses contradicteurs rirent sous cape de cet homme d'État improvisé; ils ne faisaient point de théories, mais ils se
maintinrent sur le terrain solide des faits connus et constates par eux. Ils protestèrent par écrit : u Nous avons « prêté plusieurs serments , tous étaient basés sur cette « promesse de l'exemption des faits de guerre ; si nous « sommes restés en ce pays, c'est sous cette réserve « expresse, et les plus belles phrases du monde ne prou- « veront pas que Ton ne cherche à nous tromper, n Gornwallis refusa alors de reconnaître la légitimité de leurs serments : « Ils sont illégaux, disait-il, inacceptables, et (j si les précédents gouverneurs y ont adhéré par leurs u promesses, ils ont créé des titres nuls et sans valeur; « vous êtes ici sujets du roi d'Angleterre, sans avoir prêté « le serment d'allégeance ; vous avez donc perdu tous vos il droits, et c'est une grâce qu'il vous fait en consentant à « vous admettre encore à la faveur de son allégeance. » (Archives N.-E., p. 174.)
Et les Acadiens répondaient que leurs réclamations étaient fondées sur des actes authentiques, que l'on ne pouvait pas répudier ni dénaturer légèrement par de simples paroles. « Plusieur>s de vos prédécesseurs ont commencé « comme vous par nier nos prétentions, puis, après exa- « men, ils ont reconnu notre bon droit, et ils ont consenti « à nous accorder cette réserve de ne point porter les « armes; ils nous ont assuré qu'ils avaient toute autorité « pour cela. Si nous avons été trompés, le Roi ne saurait « retourner contre nous une telle supercherie. » Puis ces infortunés, qui croyaient très-naïvement à la justice, apportaient la copie des actes qu'ils avaient signés, des conventions qui avaient été dressées. « Voilà quarante ans que « nous vivons sur la foi jurée, sans que personne nous ait « jamais dit que ces conventions fussent nulles ! »
Mais Gornwallis et ses officiers les repoussaient en raillant; ils se moquaient de leur peine, n Tant pis pour vous « si vous ne connaissiez pas l'invalidité de ces conventions.
(( il fallait vous en informer; aujourd'hui, vous n'avez plus (( qu'à vous soumettre à merci, ou vous serez dépouillés de u tout ce que vous possédez. » Tel est à peu près le résumé de ces négociations interminables, de ces controverses agrémentées par les grossières plaisanteries de Gornwallis avec son rire insolent. (Appendix, série 4.)
Les Acadiens assuraient invariablement qu'ils se reconnaissaient volontiers sujets très-fidèles du roi d'Angleterre, mais qu'ils voulaient être exempts du fait des armes, ou qu'ils quitteraient le pays.
u Eh bien, quittez-le! ?? s'écria imprudemment Gornwallis. {Appeiidix, série 4.)
Il était dans un état de fureur fiévreuse, à tel point que, le 13 janvier 1750, il donna un ordre formel à un nommé Cobb, dont il voulait faire un croiseur dans la baie Française, d'enlever comme otages les femmes et les enfants. Etait-ce pour quelque crime, pour quelque méfait, pour un cas de révolte qu'il donnait un tel ordre? Le lecteur va en juger. {Archives N.-E,^ \%\.)
« Partout où les habitants s'enfuiront ou quitteront « leurs maisons à votre approche, vous saisirez toutes les « femmes et les enfants que vous pourrez, vous les dépo- « serez dans un fort, et ils y resteront comme otages jusu qu'à ce que la conduite des parents soit devenue meil- « leure. » Cobb fut plus délicat que ce lord, il refusa de faire la course dans de telles conditions.
De quoi s'agissait-il au fond? 11 s'agissait de forcer les gens à prêter un serment qui répugnait à leur conscience, pour satisfaire l'humeur rageuse d'un soudard en colère. Cet ordre est encore déposé dans les Archives d'Halifax, où les curieux peuvent aller le consulter. Pour ce grand crime, on chassait ces malheureux comme des bètes fauves; qu'aurait-on donc fait, si ces gens eussent été des malfaiteurs ou des assassins?
Voilà, de degré en degré, où en était arrivée la discussion sur un serment d'allégeance ! Cependant, dit Beamish, riiistorien de la Nouvelle-Ecosse, « les mémoires que ces « Acadiens envoyaient au conseil étaient tous empreints « d'une respectueuse modération et en même temps d'une u conviction profonde. Tous s'appuyaient sur ce point u fondamental, d'un serment d'allégeance prêté sous u toutes réserves, dont les Acadiens n'avaient jamais voulu « se départir depuis la conquête ; il est certain, en effet, que, « malgré les réclamations réitérées qui leur furent faites à « ce sujet, on les avait laissés paisibles dans leurs héritages « pendant quarante-cinq ans, sur ce pied de neutralité, (( qu'ils durent croire comme un droit consacré par un « long usage » . (Beamish, p. 286.)
Pendant que ces propos s'échangeaient et que la discussion s'échauffait jusqu'à l'exaspération, les Anglais avaient complété et fortifié Halifax. Ils se poussaient de tous côtés, établissant des postes, d'abord autour de la ville, puis à la Grand'Prée, à Pigiguit et sur toutes les rivières des Mines, de manière à isoler de plus en plus les Acadiens de tout contact avec l'extérieur.
Dès l'année 1750, Lawrence, qui campait à portée de l'isthme, se crut assez fort pour achever cet investissement et fit une première tentative pour occuper certaines parties du district de Beaubassin; il fut repoussé par M. de La Corne, en mai 1 750 ; mais vers la fin ie l'année, il parvint à faire construire, auprès de Misagouesh, un fort en bois qu'on appela le fort Lawrence ; ce fort était cerné, du reste, de tous les côtés par les Français, et l'on ne pouvait y aborder que par mer.
A cette époque, GornwalHs, qui jusque-là avait manifesté pour les Acadiens tant de dédain et de dureté, commença à se montrer plus traitable. Dans un accès d'impatience, il leur avait dit im jour qu'ils pouvaient bien quitter la con-
trée; les Acadiens retinrent cette parole eL lui envoyèrent une pétition, réclamant l'autorisation de partir; c'est à cette pétition qu'il répond, le 25 mai 1750; lettre d'uiu^ politesse relative, dans laquelle il reconnaît qu'ils ont à la vérité le droit de s'en aller; mais il est fort attristé, dit-il, de voir que tous les efforts qu'il a faits pour leur être utile (leur être utile ! qu'eût-il donc fait s'il eût voulu leur être désagréable?) ne peuvent arriver à les satisfaire ; mais puisqu'ils lui demandent des passe-ports pour quitter la province, il les leur accordera; seulement, il ne peut les leur remettre dans l'état actuel du pays.
u Mais je vous déclare, s'écrie-t-il, que rien ne pourra u in empêcher de donner des passe-ports à tous ceux qui u me les demanderont, dès que la paix et la tranquillité « seront rétablies dans la province. Je suis obligé dans « ce moment d'entretenir des officiers et des soldats à (( Annapolis et aux Mines ; je sais que c'est une cliarge « assez lourde pour les habitants, mais ce sera un fait pasa sager. En attendant, vous pouvez vous fier sur ma u parole, et aussitôt que la province sera tranquillisée, uje donnerai des passe-ports à tous ceux qui m'en « demanderont, n {Archives N,-E., 189.)
D'où pouvait venir ce changement subit dans le ton et dans les propositions de Gornwallis? Avait-il changé d'avis, comme l'avaient fait avant lui Nich oison, Armstrong et Philipps? Avait-il trouvé leurs réclamations mieux fondées qu'il ne le pensait d'abord? Gela me paraît douteux; Gornwallis, grossier et insolent, ne me paraît pas avoir été si accessible aux considérations de la pure justice. Pensait-il que la satisfaction de faire prêter le serment aux Acadiens ne compensait pas les risques de trouble, de dépenses, de dangers et d'inconvénients de toute sorte qu'entraînerait l'exécution de cette mesure? Peut-être! Peut-être cherchait-il aussi à gagner du temps par de
bonnes paroles, ainsi que l'avait pratiqué Pliilipps ? Gela est possible, surtout lorsque l'on considère l'écliec ridicule que Lawrence venait de subir à Beaubassin très-peu de temps auparavant. Quoi qu'il en soit, à partir de cette lettre, il devient un autre homme, son humeur s'humanise, et nous ne retrouvons plus ces (grossièretés dédaigneuses qui avaient signalé ses débuts.
Il semble qu'il se soit dégoûté de la besogne qu'on voulait lui faire faire; il en prévoyait sans doute les suites, si bien qu'en 1752 il se retira et partit pour l'Angleterre.
Cette présomption parait d'autant mieux fondée, qu'il choisit pour son successeur, non pas le fanatique Lawrence, mais le capitaine Hopson, homme conciliant et équitable, auquel il laissa même des recommandations bienA'eillantes à l'égard des Acadiens.
t< M. Cornvvallis pourra vous informer )? , écrit Hopson au Bureau des plantations, u combien ces gens-là nous sont (( utiles et même nécessaires, combien il serait impossible a de vivre ici sans leur concours, lors même qu'ils seraient (c remplacés par d'autres colons. » Ce nouveau gouverneur lui-même, dont le caractère était juste et modéré, montra aux Acadiens, à diverses reprises, une fort louable impartialité.
La fondation d'Halifax et les premières démonstrations de Gornwallis avaient jeté beaucoup d'inquiétude et d'agitation dans les esprits; tout s'en était ressenti; le nombre des établissements houveaux avait notablement diminué; il se faisait un temps d'arrêt dans le progrès général, et le développement de la population elle-même se ralentissait sensiblement. Quoiqu'il n'ait été fait aucun recensement régulier depuis 1737, nous trouvons dans les Archives de la marine quelques notes, dispersées parmi les documents, qui nous permettent d'évaluer assez complètement le chiffre de la population en 17 i8.
D'après cette évaluation, dont on trouvera tous les éléments, avec détails [France aux colonies, p. 133-134), le noml)re des habitants se serait élevé à cette époque à onze mille neuf cent vin(;t-cinq, offrant sur le dernier recensement de 1737 une augmentation de quatre mille cinq cent quatre-vingt-six habitants , c'est-à-dire un accroissement moyen de G. 20 pour 100 par an. Jusqu'ici rien n'est donc changé, le développement de la population se présente à peu près dans les mêmes termes que précédemment; or, nous verrons tout à l'heure qu'il n'en est plus ainsi à partir de 1748, et comment la progression diminue, mais il convient d'abord d'établir la répartition de la population que nous venons d'indiquer.
Pori-Royat possède 1,500 âmes: tout le quartier des Mines, y compris Cobeguity 6,000 âmes; Beaubassin et Chipody, 3,750 âmes; Rivière S aint- Je an, 150 âmes pour lesEuropi^ens seulement; Pobomcoup et lescôtes de l^Esl, 525 ; total : 1 1 ,925. La distribution ordinaire de Taccroissemeut s'est un peu modifiée. — Beaubassin tient toujours la tête, mais avec 1 1 pour 100 par an ; ensuite viennent les Mines, 6.50 pour 100 par an; Port-Royal, qui habituellement restait stationnaire, présente 5 pour 100 par an de profit; Pobomcoup et les côtes de l'Est, 3 pour 100 par an. Le progrès de Port-Royal est relativement notable et nous montre tout spécialement l'accroissement de la confiance des Acadiens depuis la pacification de 1730.
Les deux bases principales du recensement de 1748 sont, comme on le verra dans V Appendix où ils sont cités, un mémoire ecclésiastique déposé aux Archives de la marine et les évaluations de La Targue; il s'y joint quelques estimations locales que j'ai recueillies aux Archives delà marine et dont j'ai tenu compte, notamment pour Pobomcoup et le fleuve Saint-Jean. Enfin, sur le tout, j'ai exercé un contrôle, au moyen du mémoire publié par
l'abbé de l'Ile-Dieu, sur la population acadienne en 1754 et qui se trouve in extenso, France aux colonies ^ p. 1 43.
Or, nous avons établi ci-dessus que la population des paroisses acadiennes était, en 1748, de 11,925 âmes; en calculant ses progrès selon la progression normale de 6 pour 100 par an, elle aurait du s'élever en 1754 à 17,000 âmes environ. Or, M. Fabbé de l'Ile-Dieu ne mentionne que 9,215 liabitants, ce qui supposerait un déficit énorme. Ce déficit, plus apparent que réel, provient : P de l'émigration très-considérable qui a été déterminée par la fondation d'Halifax et par les mauvais procédés de Gornwallis ; 2° de plusieurs erreurs commises par l'abbé de l'Ile-Dieu, dans le calcul de la population des Mines et du quartier de Beaubassin.
1° L'émigration des Acadiens, rien que vers l'Ile Saint- Jean^ à partir de 1749, dépassa en effet 2 à 3,000 âmes, comme on peut le vérifier dans les recensements de cette île, jusqu'en 1754.
2" L'abbé de Tlle-Dieu n'estime qu'à 6,318 âmes les liabitants de Port-Royal et des Mines ; or, on évalue généralement à 5,500 personnes le nombre des Acadiens enlevés dans ces quartiers en 1755, et il est également bien constant que dans ces contrées il y eut environ 3,000 habitants qui purent se soustraire à la déportation, puisque rien qu'à Port-Royal la moitié de la population s'échappa. Port-Royal et les Mines comptaient donc 8,500 âmes en
3*^ Une autre erreur assez importante a été aussi commise dans le quartier de Beaubassin; l'abbé évalue à 2,897 habitants cette portion du district de Beaubassin, qui comprend : Chipody, — Felicoudiak, etc., etc., mais ce n'est là qu'une faible portion du pays de Beaubassin; il faut tenir compte du surplus de ce pays ; il faut tenir compte en outre des nombreux réfugiés groupés autour
148 c:ne colonie féodale.
de Tabbé Le Loutre dans le canton de Sliédiak, et de ceux qui s'étaient poussés le ](m{^ de la côte du {;olfe, jus(|u'à Miramicliy. On peut donc supposer raisonnablement qu'en 1755 la population attei(;nait au moins 5,000 âmes ; ce qui n'a rien d'excessif, surtout lorsque l'on pense que, en suivant le cours ordinaire des choses, parle simple croit de la population, il aurait pu se trouver ré(^ulicrement 6,000 habitants dans tout le pays de Beaubassin en 1755. Si maintenant à tous ces chiffres on réunit les familles ëparses dans les petits établissements de Pohomcoup, de l'Est, etc., on atteiat bien vite un total qui dépasserait 16,000 personnes en 1755, sans compter l'ile Saint-Jean. Tel devait être environ le chiffre des Acadiens en 1755 ; ils ont donc continué à s'accroître à peu près comme auparavant, mais il est déjà visible qu'il y a une tendance à voir diminuer la proportion de leur accroissement naturel ; ce qui s'explique par l'agitation des Acadiens et par l'instabilité à la<[uelle étaient déjà exposées un certain nom]>re de familles.
Xous avons parlé tout à Theure d'une émi(]ration nombreuse qui s'était portée, de 1750 à 175 4, surristhmedc Shédiak et au delà, jusque vers Coca(;ne, sur la côte du golfe Sahit-Laurcnt; ces émi(]rants étaient plutôt des réfugiés que des colons ordinaires; dès Tannée 17i9, bien des familles s'inquiétèrent, et non sans raison, de la création de la ville d'Halifax, et bien plus encore des postes plus ou moins fortifiés que les Anglais établirent par le travers de Tisthme. Quelques-unes, en petit nombre d'abord, vinrent à l'état isolé, de tous les quartiers de TAcadie, s'établir sur cette partie du territoire de Beaubassin, qui était réputée française.
31ais lorsque Von vit Gornwallis faire bâtir un véritable fort sur Tisthme, au (juartier de Misa(]ouesh, cVst-à-dire au beau mdieu du district de Beaubassin, toutes les popu-
FONDATION D'HALIFAX. — PKOSCRIPÏION DES AGADIENS. 1 i9
lations françaises des environs craignirent pour leur sécurité, abandonnèrent leurs terres et leurs maisons et se transportèrent, avec leurs bestiaux et leurs meubles, de l'autre côté de Sliédiak, pour se mettre sous la protection du commandant français, M. de Boisliébert.
Un des missionnaires qui étaient attachés aux missions indiennes, 31. l'abbé Le Loutre, se cliar(];ea alors de la direction et du rétablissement de ce flot de réfugiés, qui arrivait presque subitement dans une contrée encore très-peu peuplée. Avec le concours du gouvernement français, il leur fit exécuter de très-grandes quantités de fossés et de digues, afin d'y enclore, comme dans leurs anciennes demeures, des polders dans lesquels ils se seraient établis.
L'abbé Le Loutre se mit de sa personne, avec un zèle et un dévouement extraordinaires, à la tète du travail, avec les Acadiens; cette entreprise fut soutenue avec énergie et persistance pendant plusieurs années; les Anglais en étaient furieux, et le gouverneur d'Halifax mit à prix la tête de M. Le Loutre. Néanmoins, son établissement ne fut abandonné qu'après la proscription, en 1755. Il s'y trouvait déjà agglomérées, en 1 752, 20 4 familles d'émigrés formant 1,113 personnes; en 1754, ce nombre s'élevait peut-être à plus de 1,500. (Voir les états nominatifs dans la France aux colonies, p. 134, 135 et suiv., V partie.)
Le départ de Gornwallis, l'esprit d'équité et la douceur relative de son successeur, ïlopson, apaisèrent un peu les esprits dans la Nouvelle- Ecosse ; malheureusement, ïlopson, après quinze mois d'exercice, quitta cette contrée, en novembre 1753; il semble qu'il ait été, comme son prédécesseur, effrayé et dégoûté de la perspective que présentait l'avenir. Cette question du serment, que Gornwallis avait ressuscitée si indiscrètement, avait très-compliqué la situation : il avait fortement inquiété les anciens habitants, qui craignaient de se voir enlever les garanties que leur
accordaient les traités; et d'autre part il avait surexcité les passions des émigrants anglais que Ton venait d'installer à Halifax ; ceux-ci manifestaient contre les Acadiens une violente irritation, et l'on invitait ouvertement le gouverneur à prendre contre eux les mesures les plus violentes.
Nous signalons ic^i un fait qui se remarque très-souvent dans l'histoire des pays conquis, savoir : que l'immigration civile qui suit l'armée conquérante se montre plus injuste, plus oppressive à l'égard du peuple envahi, que les soldats eux-mêmes. Quelle que soit la hrutalité de la soldatesque, ce n'est en général qu'un orage à passer; il n'en est pas de même pour la population qui s'hnplante; elle apporte avec elle des passions, des antipathies et des convoitises durables. Joignons-y aussi ses vices, parce que les populations qui émigrcnt renferment ordinairement une forte proportion d'esprits inquiets dont la moralité trop souvent laisse à désirer.
Il est donc facile de prévoir, après toute conquête suivie d'immigration, qu'il arrivera un moment où il faudra choisir entre les exigences extravagantes d'une populace exaltée et les justes droits d'une population ancienne, honnête et paisible. Aucun homme, doué d'un esprit équitable ou de simple bon sens, ne peut trouver beaucoup d'attrait à régir une telle situation, et ce fut là probablement une des principales causes de la retraite successive et précipitée de Gornwallis et de Ilopson.
C'est ainsi que le commandement supérieur tomba dans les mains du colonel Lawrence, qui s'était fait le flatteur des passions populaires et le promoteur des mesures violentes; il fut définitivement nommé gouverneur, le 17 septembre 175i, malgré le peu de sympathie qu'il inspirait au Board of plantations; celui-ci manifesta à diverses reprises ses appréhensions relativement au caractère haineux et violent de Lawrence; j'ai tout lieu de
croire que les lords désiraient peu le voir gouverneur de la Nouvelle-Ecosse , et ils insistent constamment près de lui, dans leur correspondance, pour lui recommander de la réserve et de la modération. (Voir Archives N.-E.^ p. 207, 235, 278.)
Mais Lawrence faisait peu d'attention à ces avertissements; ses lettres et son langage sont toujours arrogants, menaçants et presque insultants, La situation, qui s'était un peu calmée dans les derniers temps de Gornwallis et sous Hopson, s'aggrava de nouveau en 1754 et en 1755; les Acadiens étaient de plus en plus inquiétés par ces apparences; malgré les difficultés que la garnison du fort Lawrence et les croiseurs anglais apportaient à la sortie des hommes et du bétail, l'émigration reprit son cours vers l'ile Saint-Jean et vers Beaubassin; sur la fin de l'année 1754, les Acadiens adressèrent au roi de France une supplique pour réclamer sa protection et son aide, au milieu des embarras qu'on leur suscitait et des menaces que l'on proférait contre eux; ils clierchcrent aussi à s'entendre ensemble pour se soutenir et se défendre, d'un commun accord, contre les exigences des Anglais. Malheureusement ces précautions arrivaient bien tard î (Append.)
Le fort de Beauséjour, sur l'isthme, favorisait singulièrement les communications des Acadiens avec les Français du Canada ; Lawrence résolut de se débarrasser de ce voisinage importun, et bien que la France fût encore en paix, au moins en apparence, avec la Grande-Bretagne, il négocia en secret, au commencement de 1 755, avec le gouverneur du Massachusetts, pour que celui-ci opérât une levée de deux mille miliciens, au moyen desquels il pût chasser les Français de ce fort et de l'isthme de Shédiak.
Les préparatifs furent cachés et conduits en grand secret, de manière que les hommes pussent arriver à Halifax dans le mois de mai. Pendant que se tramait cette intrigue,
i:)2 UNE COLOMi: FKODALE.
Lavvrenre parvint, dans le cours du printemps, moitié par d'artifiricuses supereheries, moitié par intimidation, à se faire remettre par les gens des Mines leurs fusils et leurs barques j ils s'exécutèrent sans résistance, sans répugnance et sans soupçons ; telles étaient leur confiance et leur droiture, qu'ils ne pensaient pas que l'on pût tenter contre eux aucune autre entrepiuse que de contester leurs droits, ou tout au plus les forcer de quitter le pays ; or, comme ils étaient résolus d'avance à s'en aller s'ils perdaient leurs droits, ils ne songeaient à aucune révolte et ne voyaient pas un grand inconvénient à livrer leurs armes.
Gela témoigne plus en faveur de leur bonne foi et de leur confiance qu'en faveur de leur perspicacité; leurs adversaires voyaient plus clair et n'avaient pas l'esprit si tranquille. ÎNous voyons apparaître, dans leurs lettres, les craintes et les in(j[uiétudes qui les agitaient pendant le retrait des armes, et l'étonnement singulier qui les frappa quand l'opération fut terminée sans trouble et sans accident. Les A(\adiens, à ce moment, ne se doutaient même pas qu'ils venaient de tomber dans un piège ({ui les livrait à la merci de leurs ennemis.
Nous tondions maintenant à l'exc'^cution du plan doublement criminel de LawrcncCj, plan que les Anglais appellent du nom fort doux de Removal of Acadlans, comme si Ton eût écarté les Acadiens du bout des doigts.
Nous n'avons pas l'intention de raconter avec détail les scènes cruelles et poignantes (jui ont caractérisé cet enlèvement de tout un peuple, sans poursuite, sans jugement, sans examen, sans distinction de sexe ni de personne.
De nombreux auteurs. Américains pour la plupart, ont décrit avec une juste indignation ces événements. Aucun ne l'a fait avec plus d'autorité, de science et de chaleur que M. Casgrain dans son dernier ouvrage : Un voyage au pays cl' Evangellne, dont les descriptions saisissantes
et pittoresques ont si vivement frappé les esprits. Ce livre doit paraître incessamment, je le sais, en une seconde édition enrichie d'une foule de documents nouveaux. Je désire donc ne point m' exposer à d'inutiles redites, et laisser au contraire aux lecteurs la fraîclieur tout entière de ses impressions, quand il parcourra ces récits émouvants. Aussi me contenterai-je d'exposer succinctement, et le plus clairement possible, les faits de la proscription racontés dans leur ordre.
A la fin de mai, les miliciens de Boston arrivèrent à Halifax ; on les transporta aussitôt sur l'istlime, et le siège de Beauséjour commença. Il ne fut ni long ni difficile; le commandant, M. de Vergor, était un sot, la défense trèsmal organisée, la garnison fort en désordre; l'attaque commença le 4 juin, et après une résistance très-légère la place capitula le 18 juin 1755, sans qu'aucun effort eût été tenté de l'extérieur soit pour dégager les assiégés, soit pour contrecarrer l'attaque.
A quoi pensaient alors M. de Boishébert et les autres officiers français qui occupaient ristlime? A quoi pensait le gouverneur du Canada, qui depuis plus d'un an était parfaitement fixé sur les intentions de Lawrence? Quand on jette un regard en arrière et que l'on compare ce siège avec ceux que soutenait Port-Royal cinquante ans auparavant, cette comparaison surprend péniblement l'esprit !
Après la prise de Beauséjour, Lawrence y conserva les miliciens du Massachusetts, sous prétexte d'occuper fortement l'isthme et de couper toute communication entre les Acadiens de la presqu'ile et l'extérieur.
Cependant, à peine Beauséjour venait-il de capituler quel'armée anglaise de l'Ouest, commandée par Braddock, fut complètement battue et détruite, le 9 juillet, près le fort Duquesne. On ne voit pas que cette victoire ait inspiré au gouverneur du Canada la moindre idée de venir
154 L■^E COLONIE FEODALE.
en aide aux Àcacliens, qui se trouvaient clans une position si critique; mais cet événement jeta toutes les colonies an(jlaises dans un état d'exaspération mêlée de crainte et de ra{]e qui troubla véritablement les esprits.
Voici ce qu'écrivit Pliips, g^ouverneur du Massacliusetts, à Lawrence, le 27 ou 28 juillet 1855 :
a Je vous prie de considérer à (|ucls dangers sont
u exposés aujourd'hui les intérêts de Sa Majesté, à l'égard a des Français neutres. Tout scrupule doit disparaître; a s'il en restait encore, il est juste et nécessaire qu'on les a chasse de la province, à moins (pie l'on ne prenne à u leur égard de fortes sûretés et des sécuriti's autres que a celles du serment, ce ([ui, pour des honmies de leur u religion, n'est point une garantie sérieuse. ??
Voyez-vous d'ici cette nation d'un million de citoyens qui, sur la défaite d'une armée de deux mille hommes, s'effraye en présence d'un petit peuple de soixante mille âmes! Cette nation qui s'effraye et qui perd la tête, au point d'oublier tout sentiment de justice et de pudeur, et qui déclare ([ue le salut public exige (|ue des milliers d'hommes désarmés, presc{ue prisonniers, soient expulsés immédia temejit de leurs demeures, et que leurs femmes et leurs enfants soient jetés péle-méle dans des navires pour être transportés n'importe où!
Car ce langage de Phips n'est (jue l'écho, et l'écho modér(î, de l'opinion publique de cette épo({ue. On pourrait citer par centaines des documents émanant de personnages de toutes conditions, et dont les paroles, souvent plus révoltantes encore, témoignent du désarroi intellectuel et moral qui régnait en ce moment non-seulement chez les Yankees, ce qui serait moins étonnant, mais chez les Virginiens eux-mêmes, qui se targuaient pourtant de plus de fermeté dans l'esprit. Quant aux Anglais de la Aouvelle- Écosse, ils furent tellement épouvantés, qu'ils en devinrent
féroces. C'est alors que Winslow, un des officiers supérieurs campé à Beauséjour, écrivait cette abominal)le lettre qui est restée célèbre :
« jXous formons maintenant le noble et grand projet de u chasser les Français neutres de cette province: ils ont a toujours été nos ennemis secrets, et ont encouragé nos a sauvages à nous couper le cou. Si nous pouvons accom- « plir cette expulsion, cela aura été une des plus grandes a actions qu'aient jamais accomplies les Anglais en Âméli rique; car, entre autres considérations, la partie du pays u qu'ils occupent est une des meilleures terres qui soient u au monde, et dans ce cas nous pourrions placer quelques « bons fermiers anglais dans leurs habitations. )>
Le plus grossier des forbans qui sortaient des rochers de la Norwége pour aller raser les rivages de l'Europe, en l'an 1000, n'eut pas pul)lié une proclamation plus sauvage et plus cynique pour rassembler autour de lui ses compagnons de brigandage. Le crime, le grand crime de l'Acadie, aux yeux de ces sauvages, c'était la destruction du général Braddock, qui les affolait de terreur; et la richesse de ce territoire, qui surexcitait leur cupidité.
Lawrence n'avait pas besoin d'être aiguillonné de la sorte pour se pousser tout de suite aux dernières extrémités. Plusieurs raisons du reste l'engageaient à se hâter : sa situation vis-à-vis du gouvernement de Londres n'était pas nette ; on cherchait évidemment à limiter son emportement; le Board of plantations répugnait à toute mesure violente, et le gouverneur était exposé à recevoir d'un moment à l'autre l'ordre péremptoire de s'abstenir de toute espèce de coercition vis-à-vis des Acadiens.
Cette appréhension était si parfaitement fondée, qu'au moment même où nous sommes parvenus, 13 août 1755, Thomas Robinson, président du Board, écrivait de Londres à Halifax une lettre dans laquelle il insistait tout
particulièrement sur raffairc des Acacliens; il y recommandait de la manière la plus formelle d'agir avec la plus grande circonspection et une extrême prudence à leur égard, afin de ne pas exposer le gouvernement anglais à des ennuis, et même à des difficultés qu'il était opportun d'éviter.
En parlant ainsi, Robinson visait les réclamations que le gouvernement français venait de soulever près de la cour de Londres, à propos des griefs articulés par les Acadiens l'année précédente; malgré son égoïsme et sa corruption, Louis XV s'était enfin ému des plaintes de ces malheureux, qui étaient livrés pieds et poings liés à d'implacables ennemis, et il avait proposé à Londres de régulariser la situation des Acadiens en leur accordant tout de suite le droit de se retirer sur le territoire français, avec leurs bestiaux et tout leur avoir, et un délai de trois ans pour l'exécution de cette convention.
Cette intervention, bien que tardive, avait sa raison d'être; on n'ignorait pas, à Londres, qu'il avait été commis de grandes injustices à l'égard des Ac^adiens, qu'ils avaient été victimes de plusieurs supercheries révoltantes, et que l'abandon de l'Acadie n'ayant été consenti que sous certaines conditions déterminées, la France était garante de ces clauses et avait le droit d'intervenir et de surveiller l'exécution des conditions convenues.
Ces observations ne furent donc point repoussées par le roi d'Angleterre ; seulement, il avait trouvé la rt^.clamation un peu forte, ainsi que le dit sir Robinson, et voilà où en étaient les négociations au moment où le président du Board écrivait à Lawrence. Il est à croire que cette communication ne lui arriva qu'en octobre, c'est-à-dire après les faits accomplis; mais si Lawrence eût tardé dans l'exécution de ses projets et qu'il eut reçu les instructions en temps utile, il est probable que, malg^ré sa suffisance et
FONDATION D'HALIFAX. — PROSCmPTION DES ACADIENS. 157
son audace, il eût été obligé de renoncer au coup de force qu'il méditait depuis longtemps.
Un autre motif, encore moins avouable, préoccupait son esprit. Sur l'expulsion des Acadiens, il avait base certaines spéculations intéressées; or, malgré les précautions prises, il s'entretenait toujours un certain courant d'émigration, et chaque jour de retard voyait diminuer le nombre des victimes et la masse du butin.
Il résolut donc de profiter de la panique qu'avait provoquée le désastre de Braddock, afin de tout préparer pour une exécution rapide qui, dans de telles circonstances, ne soulèverait aucune contestation; il complaisait d'ailleurs de cette façon aux instances continuelles des forcenés d'Halifax, qui demandaient al)solument la suppression des Acadiens, par tous les moyens possibles. Il s'assurait ainsi une popularité odieuse, mais facile, qui pouvait lui être utile pour mieux couvrir ce qu'il pourrait être à propos de cacher.
Il s'entendit dès le commencement d'août avec le gouverneur du Massachusetts, pour noliser à Boston les navires nécessaires à l'embarquement de six à sept mille personnes. Tel était le dessein depuis longtemps arrêté dans sa tête : saisir et embarquer en masse toute la population acadienne simultanément dans tous les districts, puis la débarquer çà et là sur toutes les côtes des provinces anglo-am 'ricaines ; s'emparer en même temps des troupeaux considérables qu'ils possédaient (on parle de deux cent mille têtes de bétail) ^ et faire de cette opération une spéculation profitable, même pour le gouvernement; voilà ce que le génie malfaisant mais pratique de Lawrence avait entrevu tout de suite. Voilà pourquoi, dans sa cor-
ï Voir ; Procès-verbal du conseil d'Halifax du 28 juillet 1755; Lettre à Monlvton du 31 juillet 1755, et celle du 8 août 1755, p. 263 à 267 et 269.
158 uni: colonie FEODALE.
respondance et dans ses combinaisons, il se préoccupe si assidûment de la question du bétail.
Du 28 juillet au 11 août, il concerta le plan de cette exécution avec le conseil d'Annapolis et le général Monkton, commandant de toutes les troupes dans la Nouvelle- Ecosse, qui résidait à Beaubassin. Puis il envoya en conséquence le 1 1 août : 1° des instructions détaillées à Handfield, qui commandait à Annapolis, à Winslow, qui commandait aux Mines ; %° une circulaire à tous les (gouverneurs des provinces royales. Le tout afin de pourvoir aux moyens d'embar(j[uement pour toutes les familles acadiennes des différentes paroisses qui ressortissaient de l'autorité de ces officiers.
On a prétendu, je ne sais sur quelle autorité, que Ton avait pris les plus grandes précautions et le plus grand soin pour placer ensemble tous les membres d'une même famille, et ne point séparer les parents de leurs enfants; miais je dois faire remar(|uer que l'on ne trouve rien de pareil dans les instructions de Lawrence, ni dans la correspondance de ses acolytes. Une seule plirase se rapporte à ce sujet; elle se trouve dans le discours de Winslow, du 5 septembre, où il déclara les Acadiens prisonniers du Roi; la voici : « Je ferai tout ce qui me sera possible pour « que vous puissiez emporter librement vos effets, et de « môme pour que toutes les familles soient embarquées « dans le même vaisseau, car je suis un homme sensible, et a je comprends que cette déportation va vous causer bien « du désagrément. »
Il promet de faire tout son possible! mais au moment de l'embarquement il avait bien autre cliose dans la tête : il était, d'une part, très occupé à faire fusiller tous ceux qui cliercliaient à s'échapper, et, d'autre part, fort préoccupé de surveiller le bétail; notamment, ce jour-là, il faisait chercher les plus jolis chevaux du pays, dont
FO>fDAÏIOIN D'HALIFAX. - PROSCRIPTION DES AGADIENS. 159
Lawrence avait désiré faire une collecLion. Il fat donc impossible à cet liomme sensible de songer aux pauvres Acadiens.
De sorte que tandis qu'il apportait tant de soin à trier les bestiaux, les Acadiens, eux, furent traités comme des bestiaux et embarqués pêle-mêle. Quant aux autres agents, non seulement rien n'indique qu'ils aient eu la moindre sollicitude à propos des Acadieus, mais voici au contraire les ordres formels qui sont inscrits dans les instructions de Lawrence :
« // faudra tâcher, par quelque stratagèmey de rasi( sembler à part les hommes jeunes et vieux {princiu paiement les chefs de famille) et les retenir en votre a pouvoir, de manière que tout soit prêt pour les emu barquer immédiatement dès que les vaisseaux seront u disposés ; cela empêchera les femmes et les enfants a de s'échapper avec le bétail, n Son intention est fort claire : c'est que les hommes, et surtout les pères de famille, soient embarqués séparément, et cela pour sauvegarder le bétail; les bestiaux jouent un grand rôle dans les préoccupations de Lawrence, un rôle dominant. S'il fallait le croire, il cliercliait à sauvegarder les intérêts de l'Etat; mais il y avait encore d'autres raisons sur lesquelles il est temps de s'expliquer.
Dé^k nous avons eu l'occasion de parler, dans le chapitre XII, d'un certain Moyse de Les Derniers, qui était marchand colporteur, parcourant les paroisses acadiennes dans le temps où l'on fondait Halifax ; cet homme fut chargé par Lawrence, dans les derniers jours qui précédèrent la proscription, d'aller choisir dans les fermes des Acadiens les meilleurs chevaux qu'il pourrait y trouver et de les lui envoyer, sans les payer, bien entendu, puisque ledit Lawrence venait de rendre une ordonnance qui plaçait tous les bestiaux et tous les grains des Acadiens sous le séquestre.
ICO INE GOLOMi: FEODALIi.
On donna à Moyse un permis de circulaLion à cet effet, car déjà en ce moment il était défendu d'allei' et devenir, dans le district des Mines, sans être porteur d'une passe. Voici le texte de deux passes délivrées à ce Moyse :
« Permit tlie bearer, Moses Les Derniers, to {^o to Grand-Prée, to « tlie Hiver Gannard, andliabitants to loolt for some liorses for the « use of die lieutenant (jovernor and brinfr tlio saine to tbe fort.
« Fort Edward, 3 septembre 1755. To ail concerned.
K Tlie number of horses mentloned above are six.