‹ Une colonie féodale en Amérique (volume 2)Chapitre 8 sur 45 · A . MURRAY · texte numérisé non relu

A . MURRAY

La seconde passe pour laisser prendre et passer aussi six chevaux est du i septembre, et elle émane de Winslow.

Comme il arrive presque toujours, les petits tyrans sont d'autant plus servîtes avec les grands qu'ils sont plus féroces avec ceux qu'ils persécutent. Murray se mit donc à pla't ventre devant Son Excellence d'Halifax et se tint à la disposition de son respectable courtier; il le suivait dans ses démarches, et comme naturellement Winslow s'intéressait aussi à cette affaire, Murray lui rendait compte des reclierches ; de sorte que, dans ce moment criti(jue, où l'existence de tout un peuple était en jeu, les chevaux d'un héros de carrefour devinrent la préoccupation de tout l'état-major. Le 3 septembi'c, Murray écrivait à Winslow :

u Je n'avais trouvé jusqu'à présent rien qui à mon u estime pût lui plaire, mais je suis informé aujourd'hui « ({u'il y a un cheval noir, appartenant à un nommé il Armand Gros, de la Grand'Prée, qui, me dit-on, sera un a clieval de selle qui conviendra à son goût. Je désire a donc que vous soyez assez bon que d'ordonner à René u Le Blanc fds , ou à quelque autre Français , de s'en u emparer et de me l'amener. »

Ce singulier recrutement de chevaux me donna beaucoup à réfléchir, et devant mes yeux se plaça un point de

vue tout nouveau auquel je n'avais jamais songé : je pensai aux nombreux troupeaux des Acadiens ; quel(jues-uns ont parlé de deux cent mille têtes de bétail; je crois, après étude faite, que ce nombre pouvait bien être, en 1755, de cent vingt mille à cent trente mille bêles à cornes, moutons, porcs, chevaux, et je me demandai ce qu'on avait pu faire de tant de troupeaux, lorsque toutes les familles furent embarquées ou en fuite et que le pays fut devenu complètement désert.

Lawrence, qui dans toutes ses lettres du mois d'août se préoccupe beaucoup de la question du bétail, dit bien qu'il faudra veiller soigneusement à sa conservation, et surtout empêcher que les Acadiens ne s'enfuient en emmenant leurs troupeaux; dans deux ou trois de ces lettres, il ajoute même que FÉtat devra se rembourser de ses frais sur le prix de ces animaux. Ce sont là certainement des paroles prévoyantes; mais quand on a affaire à un homme connne Lawrence, il faut y regarder de fort près, surtout en des circonstances où il était si facile de pêcher en eau trouble; de sorte que la question restait toujours sans réponse dans mon esprit.

Or, à quelque temps de là, il arriva que, parmi des papiers que me communiqua M. l'abbé Gasgrain, je rencontrai un mémoire, envoyé à lord Halifax par un certain nombre d'habitants de la ville d'Halifax, accusant Lawrence de diverses malversations, telles que : détournements de fonds sur une somme de 3,000 livres sterling destinée aux fortifications de la ville ; gaspillage et appropriations suspectes des marchandises trouvées en magasin à la prise du fort de Beauséjour, dont trente mille gallons de rhum et de mélasse; nombreux abus de pouvoir personnel dans la ville même; et enfin, au n" 7 dudit mémoire, les lignes suivantes :

Les bestiaux des habitants français firent convertis

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pour des usages privés, desijuels nous connaissons trois mille six cents cochons ^ et près de mille têtes de bestiaux [bêtes à cornes) furent tués elonballés à Pisyale (est-ce Pisgate ou Risgate?) sejilementy et envoyés par eau à d'autres places, et ce qui dans d'autres ports est encore un secret tout à fait inexplicable par rapport mi montant d'une très-large somme; et lui et ses commissaires sont maintenant dans une grande perplexité et invention pour couvrir cette inéquitable fraude.

Ce mémoire est extrait du Britisli Muséum, des Paper s relating to JSova Scotia, p. 174-175.11 doit être antérieur à Tamiée 1758, car on y réclame à diverses reprises la formation d'une assemblée représentative pour la Nouvelle- Ecosse. Ce doit être ce mémoire auquel il est fait allusion plusieurs fois dans la correspondance échangée, en 1756 et 1757, entre le bureau des colonies et Lawrence, correspondance dans laquelle le bureau réclame instamment la formation d'une assemblée, à laquelle s'oppose Lawrence. Le bureau insiste; Lawrence s'y oppose obstinément jusqu'au bout; mais il fut obligé de céder et l'installation de l'assemblée eut lieu en 1758. Durant cette discussion, il est vaguement question de plaintes qui auraient été formulées contre Lawrence, et l'obstination que l'on apporte des deux parts , Lawrence pour écarter ce contrôle , le bureau pour l'installer, semblerait indiquer que ce dernier aurait pris les plaintes en une certaine considération.

Quoi qu'il en soit, il s'agit jusqu'à présent d'une pièce isolée, sans tenants ni aboutissants, mais qui peut prendre une très-grande importance, si elle met sur la trace des transactions nombreuses et frauduleuses qu'elle indique. Cependant, telle qu'elle se présentait, elle me frappa vivement; c'était un commencement de réponse à la question qui était restée pendante dans mon esprit.

En effet, quelle que soit la valeur de l'accusation, cet

énoncé indique que de grandes ventes de bétail ont été faites ; il précise une de ces ventes avec des chiffres ; il détermine comment elle a été opérée et livrée, de quel endroit elle a été expédiée , et il en signale plusieurs autres ; on y constate enfin de nouveau la présence d'une troupe de courtiers commissionnés à cet effet. L'isolement même de cet acte lui donne une gravité toute parti- 'culicre; c'est la seule pièce, à ma connaissance, où se trouvent indiquées les ventes de cette nature.

Cependant, il y en a eu certainement beaucoup, tout le démontre, et ces transactions ont dû être nombreuses et importantes. Gomment se fait-il qu'on ne rencontre à leur sujet, ni exposé, ni affirmation, ni contradiction, pas même une mention dans les archives?

Ces transactions considérables de bétail ont dû cependant nécessiter des comptes, des correspondances, des actes de toute nature. Pour que tout cela ait disparu avec un tel ensemble, que le hasard seul ait fait retrouver une indication écrite, une seule ! enfouie dans des papiers étrangers, il faut qu'on ait fait disparaître les autres avec une sollicitude voulue, calculée, active, qui multipliait son action.

Il y a donc eu disparition, et l'isolement fortuit des pièces indicatrices prouve à lui seul que cette disparition a été le résultat d'une mesure d'ensemble, soit qu'elle provint d'une vaste fraude, soit qu'elle eût été ordonnée par action administrative. Mais une mesure administrative régulière ne se serait pas cachée, on la trouverait consignée quelque part. De quelque côté qu'elle soit venue, il y a eu certainement une fraude très-grave.

Ici surgit de nouveau^ avec une gravité exceptionnelle, cette terrible question qu'IIalliburton a soulevée le premier, la question des Mystères des Archives dP Halifax, C'est Halliburton, le grand juge delà province, qui en 1820 a poussé ce cri d'indignation : a Les Archives d'Halifax res-

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seml)leiit à un myslèrc que l'on clierclie à caclier, et par le peu que Ton en connaît, il y a lieu de croire que des papiers importants de diverses époques ont disparu en tout ou en partie ! v

Or, à la période où nous sommes arrivés, de la fm d'août à la fin d'octobre 1755, il se fait un vide presque absolu dans les xVrcliives de la Nouvelle-Ecosse; cette absence d'actes et de documents est d'autant plus surprenante alors, que jusqu'à la fm d'août il est constamment question du bétail dans les correspondances, tandis qu'à partir du 5 septembre il n'en est plus fait aucune mention. Mais si la disparition des troupeaux a amen;' la disparition des actes, la disparition des actes fait naître l'étonnement et le soupçon, et quand ou rapproclie dans sa pensée le mémoire trouvé au Muséum avec le singulier commerce que 3Ioyse Les Derniers prati(|uait le 3 septembre pour le compte de Lawrence, les soupçons se portent naturellement sur celui-ci;, et l'on se demande s'il n'a pas participé à cette suppression de titres, destinée à masquer de vastes spéculations dont il aurait profité.

Gela est d'autant plus à considérer (|u'aucun (gaspillage, aucune vente de ces animaux ne put se produire sans que Lawrence en eût connaissance ou n'y fût consentant (de même pour les actes disparus). Il ne faut pas croire en effet que les bestiaux fussent, après le départ des Acadiens, si complètement dépourvus de toute surveillance qu'il pourrait sembler au premier abord. 11 n'y eut dans cette affaire, ni désordre, ni négligence, ni étourderie, et c'est ce qui la rend très-grave : la correspondance de Lawrence avant l'^'vénement montre à clia(|ue page qu'il a prévu la question des bestiaux; il a pris beaucoup de soins et ordonné beaucoup de mesures pour qu'il ne s'en égarât point; il a prévu la vente, il a déterminé l'emploi du prix, au moins en apparence; par conséquent, il y a eu aussi

peu de déperdition que possible, et Ton a songé à utiliser tout de suite le stock vivant de la contrée.

Cependant l'entretien des troupeaux, par ordre militaire et sous la direction des officiers, ne pouvait se prolonger longtemps ; les ventes et les livraisons des animaux ont donc dû s'effectuer rapidement, en un très-petit nombre de jours. Ces ventes étaient du reste faciles à réaliser; le port de Boston était tout proche, c'était un gros marché, tout peuplé de riches spéculateurs habitués à tirer de l'Acadie de larges approvisionnements. Il dut donc se produire sur les côtes de la baie Française, pendant tout le mois de septembre, des transactions extrêmement actives, comme il arrive toutes les fois que la spéculation est conviée sur un marché forcé, où des ventes nombreuses et importantes doivent s'effectuer dans un temps limité. Il y avait là, nous l'avons dit, pour deux millions de bétail à vendre, au bas mot.

Gomment peut-on supposer qu'un tel mouvement d'argent, de spéculations, de transactions, ait pu se produire sans laisser de traces, sans être connu de Lawrence et de ses agents? Dans cet état de choses, y a-t-il eu connivence de la part de Lawrence? A-t-il participé aux fraudes, ou au moins à leur profit? La connivence paraît être indéniable, puisqu'il a nécessairement connu les faits et qu'on ne s'y est point opposé; la participation est plus que probable, car on ne ferme pas les yeux par une connivence platonique, sur des fraudes où des millions sont mis en jeu.

Voilà comment nous avons été conduits de point en point : des lettres de passe délivrées à un courtier, au soupçon d'un vol et à la découverte d'une plainte en détournement ; par ces pièces nous avons été amenés à constater les ventes de bestiaux, la disparition des actes de vente et des pièces comptables, et ces disparitions nous ont indiqué la complicité très- probable de l'autorité anglaise.

Chacun sur ce point en pensera ce qu'il voudra, jusqu^à ce que de nouveaux documents viennent s'ajouter à ce dossier. Mais ce qui est déjà ijien constant, c'est qu'il existait dans la presqu'île pour deux millions de bestiaux, et que personne ne pourrait rendre compte de ce qu'ils sont devenus ; ce qui est non moins avère, c'est que l'homme qui était à la tête de toute cette affaire, Lawrence, puisqu'il faut l'appeler par son nom, avait une grande sollicitude pour le bétail en général, et que, pour les chevaux en particulier, il éprouvait de véritables faiblesses, surtout quand ils étaient de son goût.

Lawrence, Winslow, Murray, Moyse Les Derniers et sa bande, avec le commissaire Saûl, voilà les hommes entre les mains de qui la fortune de tout le monde était remise, et voilà dans quelles dispositions d'esprit ils envahissaient les paroisses acadiennes en août 1755 !

Le 1 4 août 1755, Winslow partit de Beauséjour avec trois cent treize hommes pour se rendre aux Mines, en passant par Ghignitou j là il s'embarqua, toucha à Grand'Prée, y laissa ses soldats, et poussa jusqu'à Piziguid, où était construit le fort Edouard, que commandait Murray; ils se concertèrent ensemble, et Winslow retourna aussitôt à Grand'Prée. Le mardi 2 septembre, Murray vint le rejoindre, et ils rédigèrent ensemble la convocation des habitants pour le vendredi 5; en voici la substance :

u Tous les habitants mâles, jusqu'aux petits garçons de dix ans, étaient sommés de venir se rassembler à l'église de Grand'Prée, le vendredi 5 septembre, pour entendre une communication du gouverneur; quiconque n'obéira pas à cette sommation verra tous ses ]>iens confisqués, u Tous les biens confisqués! comme si cet honnête Winslow ne savait pas déjà que tous les biens étaient confisqués d'avance! Cette annonce put jeter quelque inquiétude

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parmi les esprits, mais ils furent plutôt surpris que troublés ; Winslow, qui était assez fourbe, avait annoncé partout que les soldats qu'il amenait devaient passer l'hiver à Grand'- Prée, et il avait affecté de faire de grands préparatifs à cet effet; il ne paraît donc pas que l'inquiétude ait été excessive; telle était la confiance, ou plutôt l'honnêteté native de ces pauvres Acadiens, qu'ils n'auraient jamais imaginé que les Anglais pussent leur tendre le piège ci^uel dans lequel ils allaient s'engloutir.

Le 5 septembre, à trois heures, il se trouva donc dans l'église de la Grand'Prée quatre cent dix-huit Acadiens, et là, Winslow leur déclara au nom de Sa Majesté qu'ils étaient tous prisonniers du Roy, que tous leurs biens étaient confisqués , mais qu'on leur laissait le droit d'emporter leur argent comptant et leurs effets ; que leurs femmes et leurs enfants devaient être embarqués avec eux, mais que l'on aurait soin, autant que possible, que chaque famille fut réunie sur le même navire, u Je comprends v , dit Winslow en terminant, a que cela doit vous occau sionner de grands ennuis^ mais j'espère que, dans quel- « que partie du monde où le sort va vous jeter, vous serez u des sujets fidèles et un peuple paisible et heureux. »

Cinq jours après, le 10 septembre, on commença à embarquer les hommes , qui avaient été parqués dans l'église; malheureusement, au bout de très-peu de temps, on fut obligé d'arrêter l'embarquement; les navires manquaient! Pourquoi? Parce que l'on n'avait amené d'abord qu'un très-petit nombre de bâtiments, de peur d'éveiller l'attention et de susciter des soupçons ; le deuxième convoi tardant à arriver, ce fut seulement le 8 octobre que l'on put faire monter à bord, dans les nouveaux bâtiments, les femmes, les enfants, les vieillards, tous ceux qui étaient restés à terre. On peut juger quelles furent la confusion et la situation de ces infortunés pendant tout un mois!

lOS T'NE COLONIE FEODALE.

A Pizig^Liid, où commandait Murray, dans le fort Edouard, rembarquement s'opéra à peu près dans les mêmes conditions; néaninoins, quoique la population fût plus forte en ce lieu qu'à Grand'Prée, on ne put saisir le 5 septeml)re que cent qiiatre-vin^jt-trois hommes. 11 est possible qu'ils aient montré plus de méfiance (pfaux Mines 5 cela semblerait résulter de la lettre suivante de Murray à Winslow, le 8 octobre 1755 :

u Je suis heureux d'apprendre que les choses aient été u si adroitement conduites à Grand'Prée et que les pauvres u diables soient si rési{)n('s ; ici, ils se montrent plus patients u que je n'aurais pu l'attendre de personnes placées en de a telles circonstances , et cela me surprend encore moite même, quoi<[ue ces choses me soient presque iodifféii rentes. Quand je pense à ce qui s'est passé à Annapolis, a j'appréhende le moment de l'exécution; je suis effrayé a des difficultés qui peuvent survenir quand il faudra les u embarquer tous. Vous savez que nos soldats les détestent, a et s'ils peuvent trouver un prétexte pour les massacrer, « ils le feront. Je suis très-content de savoir que votre a camp soit si J)icn assuré; j'ai hâte de voir arriver le u moment où ces pauvres diables seront embarqués, alors u je me donnerai le plalsh d'aller vous voh et de boire u à leur bon ooyarje, » Je cite ces lettres, pour faire comprendre aux lecteurs quelles étaient les i(;nobles drôles dont Lawrence était entouré; voilà les hommes indignes de porter l'épaulette, que l'on appelait pourtant des officiers!

A Port-Royal, où la population, depuis quarante ans, était dans un état de méfiance permanente contre les Anglais, nous savons par une lettre de plusieurs des ba])itants (voy. la France aux colonies, page 137, V^ partie) que la moitié de la population au moins écdiappa au capitaine llandfield; mais d'après la lettre de ^Murray et l'exclamation qui s'y trouve, il a du se passer autre chose de

plus grave, dont nous ne connaissons pas les détails; et dans un autre document on parle en effet de plusieurs soldats qui auraient été tués.

A Beaubassin, la résistance fut beaucoup plus sérieuse; le major Fry, chargé de l'opération parMonkton, exécuta, le 2 septembre, un débarquement dans les rivières de Chipody; les habitants quittèrent leurs maisons pour se placer sous la direction du capitaine de Boishébert, qui commandait dans l'isthme; mais pendant que les Anglais, après avoir arrêté quelques femmes, mettaient le feu aux maisons, il parait que les Français coupèrent leur ligne de retraite. Quelques-uns d'entre les assaillants se sauvèrent en emmenant vingt-cinq femmes; ce fut alors que les Acadiens, furieux, massacrèrent tout le reste des Yankees, y compris deux officiers qui les commandaient; châtiment qu'ils avaient bien mérité !

Ce fut ainsi, dans la seigneurie du vieux Thibaudeau, que se rencontra le dernier acte de résistance régulière et victorieuse dans l'Acadic française. Autour de Beaubassin même , presque toutes les familles acadiennes avaient quitté le pays depuis longtemps, de sorte que Monkton ne put effectuer que peu d'arrestations. Il en fut de même à Gobeguid, dont presque tous les habitants avaient émigré dans l'île Saint-Jean, d'année en année, depuis 1752.

On s'est demandé à diverses reprises à combien s'était monté le nombre des arrestations : les uns ont dit cinq mille, d'autres sept mille et même huit mille. A dire vrai, les autorités anglaises ont si bien fait disparaître d'Halifax les papiers, les correspondances, jusqu'aux comptes officiels de cette lugubre équipée, que l'on n'a jamais pu formuler à ce sujet autre chose que des présomptions et des aperçus. Non-seulement on ne connaît pas l'ensemble des arrestations, mais on ne connaît même aucun détail précis en un lieu déterminé, sauf le récit de Winslow.

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Plusieurs pei^sonnes , entre autres Beaniisli-Murdocb , ont pensé trouver dans le journal de Winslow le nombre exa(^t et détaillé des personnes arrêtées à la Grand'Prée; aujourd'hui encore on croit généralement, sur le bruit public, que l'on a arrêté mille neuf cent vin^jt-trois [)ersonnes à la Grand'Prée, et l'on en donne le détail; mais quand on étudie avec soin le document produit par Winslow, qui du reste est très-curieux, on s'aperçoit que l'on est en présence de la liste générale des habitants de cette paroisse des Mines. Cette liste, Winslow l'a fait dresser le jour même où l'on arrêta les chefs de famille, le 5 septembre.

A cette liste il a fait annexer ensuite, d'après les renseignements qu'il aura recueillis, tout ce qui pouvait dépendre de chacun de ces chefs de famille : femmes, enfants, bestiaux, et la liste a été close le 15 septembre, bien avant l'embarquement général; mais ceux dont il n'a pas eu de nouvelles, ou qu'il n'a connus qu'après le 15 septembre, sont omis ; et cela est si vrai qu'en deux endroits il suppose des personnes non mentionnées, qui feraient porter le total de la population à deux mille sept cent quarante-trois individus, arrêtés ou non arrêtés: et encore faudrait-il adjoindre bien d'autres personnes (jui furent saisies ultérieurement. Cet acte correspond si peu à la liste d'embarquement, que plusieurs familles inscrites se sont esquivées, tandis que d'autres ont été arrêtées plus tard, ainsi que le prouvent les deux navires expédiés par Winslow en décembre, chaînés de deux cent trente-deux proscrits.

Les seules désignations précises, ou au moins sérieuses, que je sache, sont : 1° les arrestations faites le 5 septembre 1755 à la Grand'Prée (quatre cent dix-huit), et àPiziguid (cent ([uatre-vingt-trois); 2" le compte de location des navires nolisés à Boston par ordre de Lawrence pour transporter les Acadiens neutres. Encore ce dernier article

n'est-il que d'une médiocre utilité : pour les uns, en effet, le tonnage est omis, ainsi que le chargement effectif; pour d'autres, la désignation manque, et enfin tous les navires ne s'y trouvent pas. M. Gasgrain lui-même, auquel nous renvoyons volontiers le lecteur sur ce sujet, fournit des détails nouveaux et intéressants sur l'envahissement de Beaubassin, mais il ne donne pas de chiffres précis sur les arrestations. (Voir, dans le Pays cT Evangeline) le journal de Winslowj et(\, etc.)

Peut-être arrivera- t-on un jour à découvrir des renseignements plus nets ; mais jusqu'à présent il faut se résoudre à accepter des évaluations assez arbitraires, dont l'ensemble peut flotter entre cinq mille et sept mille personnes, en laissant de côté, bien entendu, la proscription spéciale qui eut lieu trois ans plus tard dans l'île Saint-Jean.

Ici, nous sommes obligés d'ouvrir une parenthèse : cette île Saint-Jean, dont nous avons déjà parlé plusieurs fois, était devenue, depuis 1749, le refuge général des Acadiens au fur et à mesure que croissaient leurs inquiétudes et les violences des Anglais, de telle façon que cette île, où ne se trouvaient pas mille Acadiens en 1750, vit progressivement s'élever leur nombre à trois mille en 1755. Les préludes de la proscription et ses suites, joints aux naissances qui se produisirent dans le pays, doublèrent promptement ce chiffre, de telle façon qu'en 1758 on calcule que la population y dépassait six mille âmes.

Mais cette même année, 1758, les Anglais, pour la deuxième fois, ayant pris Louisbourg, firent comprendre File Saint-Jean dans la capitulation de la place. Ils vinrent occuper l'Ile le 8 septembre 1758 et procédèrent, en cette année 1758 et en 1759, à la déportation de la population entière, sous prétexte que c'étaient des Acadiens qui avaient déserté la presqu'île; mais à cette époque on procéda plus brutalement encore, s'il est possible, qu'en

1755. Une partie de ces habitants fut transportée en Angleterre, où la moitié périt de misère, une autre partie en France, à Saint-Malo, a Boulog^ne et autres ports de mer; on assure qu'un navire au moins sombra pendant la traversée. Cependant un tiers environ de la population ayant pu {jagner le continent vers Miramicliy, où se trouvaient déjà des réfu(;iés acadiens, les déportés de File Saint-Jean ne dépassèrent guère quatre mille âmes.

Si nous revenons maintenant à l'Acadie proprement dite, nous trouvons que les derniers navires qui chargèrent les derniers proscrits, en 1755, partirent du bassin des Mines le 20 décem])re 1755, avec deux cent trentedeux captifs sur deux navires, l'un destiné pour Boston, l'autre pour la Virginie'. Winslow était resté aux Mines jusque dans cette saison avancée, afin de ramasser ceux qui, lui ayant échappé d'abord, se trouveraient forcés de sortir des bois, par le froid ou par la misère. Tout le long des cotes de l'Amérique anglaise s'étaient répandus ces vaisseaux chargés d'hommes et de femmes; ce fut dans le Massachusetts, la Pennsylvanie et le Maryland qu'on conduisit, paraît-il, la plus forte part d'entre eux; mais il est certain que l'on en débarqua plus ou moins dans toutes les provinces.

Quant au nombre, il est absolument impossible d'en établir la répartition, même approximative; non-seulement nous ne sommes pas bien fixés sur la quotité des personnes saisies dans les paroises acadiennes, mais tous ces navires n'arrivèrent pas à destination. Parmi ces Acadiens, ceux qui demeuraient sur la côte étaient marins et même maîtres de goélettes; ils se soulevèrent pendant la traversée, s'emparèrent des équipages et prirent la conduite des vaisseaux; dans ces révoltes, ils se montrèrent encore

* Gasgrain, le Pays d'Evangeline, p. 121.

FONDATIOIN D'HALIFAX. — PROSCRIPTlOiN DES ACADIENS. 173

assez modérés ; combien d'autres auraient lancé les équipages anglais par-dessus bord! Ils se contentèrent de les jeter à fond de cale.

Deux de ces navires furent conduits aux Antilles, et rendus en ce lieu à leur personnel primitif; deux ou trois autres furent ramenés dans la baie Française et s'abritèrent dans le fleuve Saint-Jean; nous avons raconté fort en détail, dans une note de la France aux colonies, 1'^ partie, page 137, l'histoire de l'une de ces captures. La plus dramatique de ces aventures est celle que raconte Tabbé Gasgrain dans le Pays d' Evangellne. u Sur un des transports avait été embarqué un capitaine de goélette nommé Beaulieu, homme d'une force peu commune; dans le cours de la traversée, il demanda au capitaine du bâtiment où il pc^nsait les conduire ; celui-ci lui répondit avec arrogance qu'il les débarquerait dans la première Ile déserte; à peine avait-il tourné les talons, que Beaulieu l'abattit d'un coup de poing, sauta sur le matelot qui gardait l'écoutille et l'assomma. Une fois l'écoutille ouverte, tous les Acadiens sortirent sur le pont et s'emparèrent du navire. )>

Tous ceux qui furent débarqués dans les ports des États- Unis furent généralement très-malheureux. Accueillis de très-mauvaise grâce par un peuple inhospitalier et ennemi, accablés d'avanies, de privations et souvent de violences, ils épuisèrent vite les ressources qu'ils avaient pu emporter avec eux et furent bientôt accablés par les chagrins de la misère au milieu de leurs familles désolées. Quand ils trouvaient du travail, ils essayèrent souvent de ramasser un peu d'argent, afin de se former en groupes et retourner par terre en leur pays. De tous côtés ils trouvèrent les chemins fermés devant leurs pas , et pourchassés d'exil en exil, ils semaient partout leurs morts derrière eux.

Ceux qui en Acadie étaient parvenus à échapper aux

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soldats de Lawrence n'étaient pas moins misérables : poursuivis dans toutes les directions, ils ne trouvèrent pour appui dans leurs malheurs que l'amitié des sauva[]^es, qui ne leur fit point défaut; ils avaient toujours été bons pour les Indiens, ceux-ci leur demeurèrent fidèles et partagèrent avec eux leurs retraites escarpées, cachées au fond des bois. Ces laborieux cultivateurs, qui vivaient dans une joyeuse aisance, se trouvèrent donc réduits à former avec leurs familles des sortes de bandes errantes, vivant comme les sauvages dont ils suivaient les pas. De temps en temps, quel([ues-uns de ces malheureux fugitifs étaient surpris et emmenés comme des brigands à Halifax, où on les parquait dans des huttes, pour les employer dans les travaux publics ; quand il y en avait un trop grand nombre, on formait un chargement et on les expédiait de nouveau à Boston ou dans tout autre port américain.

Mais les plus hardis d'entre eux, les plus énergiques et 'ceux qui, ayant perdu toute leur famille, étaient enfiévrés par le désespoir, firent payer bien cher, pendant plusieurs années, aux Anglais du pays, les odieuses persécutions dont ils étaient victimes; exaspérés par le malheur, ils s'unirent de plus en plus intimement avec les Indiens ^ afin de porter le ravage dans les établissements nouveaux.

Les Archives de la ?S^ouvelle-Écosse sont remplies à ce sujet de lamentations et de cris de fureur; cependant, de quoi se plaignaient ces colons? N'étaient-ils pas victimes de leurs propres injustices? Ils récoltaient ce qu'ils avaient semé. Qui donc avait transformé ces populations paisibles, trop douces même, trop confiantes surtout, en hordes vagabondes et irritées qui ne pouvaient plus vivre que de pillage et de vengeance?

Quel avait donc été leur crime? Ils réclamaient opiniâtrement les droits qui leur avaient été accordés par une

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série d'actes publics et authentiques ; les Anglais répondaient que ces actes étaient irréguliers : cela est assez surprenant, pour des actes multiples, successifs, dont l'origine remontait à un traité international, interprété par une déclaration de la reine d'Angleterre elle-même. Cependant cette irrégularité eût-elle été réelle, encore fallait-il les entendre, les discuter, les faire juger par le Board of plantations et appeler à cette délibération les délégu(*s de la France, qui était garante de ce traité.

Mais encore, tout cela eût-il été fait, eussent-ils été condamnés, eussent-ils eu vingt fois tort, était-il juste, étaitil acceptable par un être humain de les mettre hors la loi comme des fauves, sans distinction de personnes, en bloc, hommes, femmes et enfants? On les a précipités pour toute leur vie dans la misère et dans la souffrance; on les a pourchassés à feu et à sang comme des bêtes enragées, jusque dans les bois; quel châtiment leur eût-on donc infligé, s'ils avaient été des pillards et des assassins?

Mais leur crime était bien autre : ce crime, c'était la justice même de leur cause et de leurs réclamations ; ne pouvant raisonnablement y répondre, on les déporta; ce crime, c'était la peur furieuse et bestiale que la défaite de Braddock avait jetée parmi les Anglo- Américains devenus affolés ; c'était enfin la richesse des cultures acadiennes, dont on voulait s'emparer. Voilà leur crime, et c'est en même temps l'infamante condamnation de Lawrence et <de ses satellites.

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