S UNE COLONIE FÉODALE
souvent il ne s'élevait pas même à cent hommes. Si peu importantes que fussent ces garnisons, elles eussent encore rendu de grands services pour le recrutement de ces colonies, où les immigrants français étaient très-rares ; mais la plupart du temps ces troupes étaient composées d'une façon si fâcheuse, qu'une grande partie des soldats étaient tout à fait impropres à la colonisation, les uns à cause de leur inconduite et de leur fainéantise, les autres à cause de leur âge ou de leur état de santé. Nous ignorons si les compagnies d'infanterie de marine, qui formaient les garnisons coloniales, étaient plus particulièrement mauvaises que l'infanterie ordinaire, mais on ne peut s'imaginer quels tristes éléments entraient dans leurs cadres, et quel déchet il en résultait dans l'effectif réellement serviable de ces garnisons, déjà si médiocres par le nombre : une certaine quantité de vauriens, ramassés sur les quais et dans les faubourgs de Paris, y figurent constamment, avec cet esprit de dérèglement et ce physique malingre qui dès lors caractérisaient la population parisienne ; les uns avaient été embauchés par les sergents recruteurs, les autres y étaient envoyés de force, sur la demande des parents poussés à bout par leur libertinage. On peut concevoir maintenant combien peu d'immigrants fournissait en Àcadie, malgré les encouragements de l'administration, une garnison si peu nombreuse et si médiocre en qualité; encore faut-il dire que, parmi ces colons militaires, il s'en trouvait nécessairement une partie dont l'établissement eût été plus regrettable qu'utile! Quelques-uns cependant, plus fougueux que méchants, revenaient naturellement au bien et au travail ; quelques autres, plus libertins, étaient heureusement influencés par le milieu et les circonstances, et la plupart de ces colons improvisés se modifiaient, dans leurs nouvelles familles, à l'unisson d'une population honnête et laborieuse.
D'après les actes de Port-Royal, nous savons que, de 1705 à 1710, il y eut douze mariages de soldats contractés dans cette paroisse avec des Acadiennes ; mais il en survint peut-être quelques autres, dans les paroisses de l'intérieur, dont nous n'avons pas les actes, et quelques soldats ont pu se fixer dans le pays sans que nous ayons saisi leurs traces ; ainsi il est certains noms nouveaux dans cette période, lesquels, nous avons tout lieu de le présumer, appartenaient à des soldats congédiés. Nous ne pensons pas néanmoins que, durant ces cinq années, il ait pu s'en établir plus de vingt ou vingt-cinq. Or dans ce même temps les immigrants de toute origine ne dépassèrent guère à Port-Royal le chiffre de cent. On voit par là (et c'est l'époque où l'immigration fut la plus considérable) combien peu la colonie recevait de renforts de France, et pour quelle proportion la garnison intervenait dans ce contingent.
À l'époque que nous étudions ici, les immigrants étaient bien moins nombreux encore, et la garnison presque nulle ; nous avons constaté que de 1686 à 1701 on trouve à peine trente à trente-cinq immigrants, de tout sexe et de tout âge; c'est avec ce faible concours et celui des naissances que les familles acadiennes demeurées à Port-Royal se soutinrent, non-seulement sans s'appauvrir, mais encore avec un accroissement d'aisance très-visible ; bien que l'on eût exporté chaque année beaucoup de bestiaux à Beaubassin et aux Mines, bien que l'on eut subi de la part des Anglais une invasion fâcheuse en 1690, le nombre des bestiaux, qui en 1686 était à Port-Royal de six cent quarante-trois bêtes à cornes et de six cent vingt-sept moutons, se trouve élevé, en 1701, à sept cent vingt-huit bêtes à cornes et à sept cent quatre-vingt-trois moutons. Or, comme le nombre des habitants était moindre en 1 701* qu'en 1686, il en résulte que la richesse moyenne de
chaque famille s'était accrue en vingt ans dans la proportion de 6,50 à 8,50.
Enfin Port-Royal était l'entrepôt général des pelleteries de toute la baie Française, et ce commerce, ainsi que la préparation des fourrures, occupaient beaucoup de gens, surtout pendant ces longs hivers du nord de l'Amérique. Plusieurs habitants, même parmi les plus aisés, passaient alors une partie de leur temps à traiter avec les sauvages : les uns parcouraient l'intérieur du pays en chassant pour leur propre compte et en achetant les pelleteries des Micmacs qu'ils pouvaient rencontrer; ils faisaient en petit le même trafic que faisaient les coureurs de bois du Canada, et comme 'eux se menaçaient dans certains endroits des caches où ils entassaient les peaux, qu'ils ramassaient ensuite à leur retour. Ces caches étaient marquées d'un signe particulier par chaque coureur, et c'était un usage accepté par les autres coureurs, et par les sauvages eux-mêmes, de respecter les caches que Ton rencontrait.
D'autres habitants se cantonnaient dans des postes où ils apportaient un petit dépôt de marchandises européennes et de denrées, et là, pendant une grande partie de l'hiver, tenaient commerce ouvert avec tous ceux qui voulaient leur vendre des pelleteries. — Ces postes étaient généralement établis dans les seigneuries concédées sur toutes les côtes de l'Àcadie, et qui, pour la plupart, n'avaient point d'autre objet que d'établir un monopole local pour la traite des fourrures et la pêcherie sur la côte. Les uns étaient tenus par les titulaires eux-mêmes, comme les Denys, Degrez, Énaud, sur le golfe Saint-Laurent; Damours, Chartier, Saint-Aubin, etc., etc., dans la baie Française. Les autres étaient exploités par des habitants de Port-Royal, qui étaient commissionés par les titulaires (ainsi Mathieu Martin fit longtemps ce métier), ou par d'autres qui, moyen-
nant une petite redevance, allaient y commercer à leurs risques et périls.
Ces postes de traite variaient beaucoup d'importance; les uns étaient qualifiés forts, et présentaient en effet une sorte de magasin en bois, armé et palissade; telles étaient les résidences des Denys à Miramichy et dans les îles, celle des Saint-Aubin à Passamacadie, celles de Nachouak, de Cocagne, etc., etc., à plus forte raison les seigneuries de Pentagoët, de Jemsek, de Ghedebouctou, de la Hève, qui étaient réellement des points fortifiés.
Beaucoup d'autres n'étaient que de véritables cabanes temporaires, où le principal commerce se faisait, malgré les règlements, au moyen de F eau-de-vie que l'on débitait aux Indiens. Ces cabanes situées au milieu des bois, hors de toute espèce de surveillance et la plupart du temps inconnues, étaient, comme le disent plusieurs fois les gouverneurs, des cabarets sauvages, extrêmement funestes aux indigènes et même aux colons, bien que plusieurs d'entre eux parvinssent à y réaliser de jolis profits .
Ils servaient de refuge aux vauriens de la colonie, aux déserteurs de la garnison, à tous les métis qui se faisaient vagabonds, et aux individus les plus dégradés parmi les tribus indiennes. Cependant ce genre d'établissements devint quelquefois, surtout à l'ouest du Canada, le noyau de populations demi-indiennes, demi-européennes, aux trois quarts sauvages, avec un grain de civilisation barbare ; ce germe se développait avec le temps, et plus d'une fois ces repaires, se purifiant peu à peu par le cours des générations, devenaient des espèces de colonies d'une sorte particulière, dont nous aurons plus loin l'occasion d'étudier avec quelque détail les origines, la population, le développement et l'influence; seulement nous devons dire ici que leur rôle fut très-limité en Àcadie. Il se trouvait certainement en ce pays, comme partout ailleurs, quelques,
mauvais sujets que le contact fâcheux de la garnison empirait encore ; mais ils furent toujours en petit nombre, et le chiffre des métis était également fort restreint. Presque tous ces derniers vivaient sur les côtes de l'Est, depuis la Ilève jusqu'à Campseau; ils descendaient en grande partie de ces premières bandes d'aventuriers errants qui, après Poutrincourt, étaient restés en Àcadie avec son fils et les Latour; plusieurs d'entre eux même portaient des noms français, qui témoignent de leur origine ' .
Il se dessina ainsi, dès le principe, deux courants fort distincts dans l'émigration européenne. Les éléments les plus aventureux, les plus grossiers, préfèrent la vie vagabonde du trafiquant ou du chasseur : aux Antilles, ce genre d'hommes s'appelait flibustiers ou boucaniers; dans l'Amérique du Nord, on les nommait coureurs de bois, et bois-brûlés lorsqu'ils étaient métis. Au contraire, les familles plus rassises, plus honnêtes, les éléments les plus précieux pour le travail présent et le progrès à venir, se rattachèrent à la vie sédentaire et agricole, sous le patronage fortement constitué de la hiérarchie traditionnelle. Latour et les capitaines de sauvages furent les chefs des premiers; Razilly, d'Aulnay, La Vallière, etc., etc., servirent de centre et de point d'appui aux seconds ; on verra, quelques pages plus loin, à quel degré d'abrutissement tombaient parfois les chefs des coureurs de bois.
Ce triage de la population européenne s'opéra au Canada sur une bien plus grande échelle, et se répartit sur une bien plus vaste étendue. Au bout d'un très-petit nombre d'années, les coureurs de bois circulaient jusqu'au lac Supérieur, et en 1675 ils atteignaient le Mississipi; entre le Canada et ce fleuve, ils avaient échelonné en passant par
1 Recensements des côtes de l'Est en 1686. — Beamish, passim; page 503 en 1734; page 81 en 1746, Voir les actes de baptême et de mariage à YAppendix,
le Détroit, la baie des Puants, les Miamis, etc., une série de postes plus ou moins grossiers qui parvenaient jusqu'aux Illinois. Ils se trouvait déjà, en 1680, plusieurs groupes organisés composés de Canadiens, de métis et de sauvages; les actes de l'église de Kaskaskias (Illinois), que nous avons pu consulter, datent de cette époque.
Cette chaîne de postes, depuis Montréal jusqu'au Mississipi, tous peuplés d'aventuriers sortis des centres civilisés, présentait les nuances graduées d'une civilisation toujours décroissante, jusqu'aux groupes où le mode d'existence commençait à se rapprocher beaucoup de la sauvagerie.
Ces phénomènes peuvent être considérés comme l'application d'une loi générale qui s'observe au début de toutes les sociétés ; c'est une des formes les plus répandues et les plus naturelles de l'expansion civilisatrice : si les centres agricoles lui servent en effet de foyers, les coureurs d'aventures, les trafiquants demi-sauvages sont les véhicules naturels qui, par un rayonnement concentrique et gradué, répandent à travers le désert et la barbarie les procédés élémentaires d'une première civilisation. Dans cette expansion, le personnel civilisé se dégrade de plus en plus à mesure qu'il s'éloigne de son centre, tandis que les populations sauvages se familiarisent en ordre inverse avec les données de l'organisation et de l'industrie humaines.
C'est un point de vue auquel il pourrait être utile de se placer quand on étudie l'histoire de l'Amérique, car on en tirerait, par comparaison, de très-utiles enseignements sur la formation et l'expansion des sociétés primitives. (Voir à Y Appendix les notes sur l'expansion des civilisations primitives.)
Le commerce des fourrures n'était donc qu'une occupation accessoire des Acadiens pendant l'hiver ; à la fin de cette saison, tous les habitants qui s'occupaient de ce trafic, et qui n'appartenaient point à la classe la plus
infime des coureurs de bois, rentraient chez eux avec leurs fourrures, et chacun reprenait les travaux de sa ferme ou de son métier. Les traitants plus considérables, qui tenaient des forts et des manoirs seigneuriaux, les capitaines de sauvages dont nous avons déjà parlé, menaient un genre de vie spécial, demeurant toute l'année au milieu des forêts et des déserts, n'ayant point d'autre société que celle des naturels ou de quelques engagés. Beaubassin et les Mines étaient pour ces aventuriers des lieux d'approvisionnement , des centres considérables ; Port-Royal était une ville, une capitale avec laquelle ils ne communiquaient que rarement et difficilement.
Cette dernière portion de la population acadienne échappe en grande partie à nos recherches et à nos constatations, car les recensements ne comprennent communément que les gens domiciliés à Port-Royal, aux Mines et à Beaubassin; très-rarement trouve-t-on quelque mention de ceuxlà mêmes qui étaient fixés sur des fermes avec leurs familles, dans les seigneuries isolées et écartées, telles que Pomboncoup, Ghipoudy, Jemsek, Ekoupag, etc., etc. Quant à ceux qui vivaient soit seuls, soit en famille, mais à l'état dispersé, avec les capitaines de sauvages, avec les trafiquants, ou sur les pêcheries du littoral, comme ceux de la Hève, Mirliguesh, la Petite-Rivière, Ghibouctou, Campseaux et les iles du golfe Saint-Laurent, il n'en est presque jamais question. De sorte que les constatations à peu près régulières que nous pouvons établir sur la population acadienne sont toujours incomplètes, et laissent de côté un certain nombre d'habitants qui varie du sixième au dixième sur le total.
On en trouve des preuves flagrantes par la comparaison des recensements, dans lesquels on voit fré juemment disparaître des familles assises depuis longtemps dans le pays, qui reparaissent dans les recensements suivants;
ceci ne s'explique que par suite des courses passagères ou des établissements nouveaux entrepris dans l'intérieur, dans les endroits isolés, dans quelque colonie récemment fondée, que les recensements n'atteignaient pas. Cette même observation doit s'appliquer aux recensements du Canada ; mais les omissions s'y montrent dans une proportion beaucoup plus forte, à cause du nombre si considérable des coureurs de bois qui se fixaient plus ou moins longtemps dans l'Ouest.
Nous croyons donc que les recensements acadiens de 1686 et de 1701 doivent être trop faibles; en 1686, on annonce en tout pour l'Acadie 885 habitants, savoir : 592 à Port-Royal, 57 aux Mines, 129 à Beaubassin, 15 au cap Sable, 20 à la Hève, et 32 dans divers autres postes; celui de 1701 contient 1,153 personnes, savoir : 466 à Port-Royal, 498 aux Mines, et 189 à Beaubassin. Mais nous pensons qu'effectivement on doit évaluer le chiffre des Européens à 920 en 1686, et à 1,450 en 1701. Nous évaluons la répartition de ce dernier chiffre de la manière suivante :
Port-Royal, les Mines et Beaubassin, 1,153 habitants; Chipody, 15; Pentagoèt, 25; Megaïs, 6; Passamacadie, 15; la Hève et son canton \ 75; Pobomcoup et le cap
1 Nous ne comprenons pas dans ce chiffre, non plus que pour le fleuve Saint-Jean, toutes les familles de métis, mais seulement celles qui avaient tout à fait adopté les habitudes stables et plus ou moins agricoles des familles européennes qui étaient mêlées avec elles. Beaucoup d'autres métis restaient mélangés avec les tribus indiennes et de temps à autre venaient rallier les petits centres des capitaineries de sauvages, soit en engageant leurs services et s'y acclimatant, soit par des mariages. Nos évaluations sont basées : 1° sur des comparaisons approximatives de plusieurs recensements partiels indiqués à diverses époques pour ces localités; 2° sur les renseignements fournis par les baptêmes et mariages des actes de Port-Royal.
Sable, 40; fleuve Saint-Jean, 50; Miramichy, Chedabouctou, Népisigny, etc., 40; divers lieux sur la côte et dans l'intérieur, 31. En 1701, total : 1,450 âmes.
Parmi ces coureurs de bois, et les familles de stabilité irrégulière, dont nous indiquons ici les centres principaux, quelques-uns avaient fini par vivre au milieu des Indiens, d'une manière grossière, brutale et scandaleuse, suivant plus ou inoins les errements de ces compagnons de Latour stigmatisés par d'Aulnay, en 1640, dans le mémoire que nous avons cité.
Voici par exemple comment le gouverneur Yillebon parle de la famille des D amour s-Dec ho ffour : « Ces quatre frères vivent sur la rivière Saint-Jean depuis dix à douze ans, et y mènent une existence licencieuse et vagabonde; ils sont insubordonnés et séditieux, et méritent d'être surveillés de très-près. Bien qu'ils aient de vastes concessions dans les plus beaux cantons du pays, on leur connaît à peine un logement; ils ne possèdent ni cultures ni aucuns bestiaux; mais ces prétendus gentil s hommes vivent en trafiquant avec les Indiens, faisant la débauche, réalisant de gros profits, et étant plutôt nuisibles qu'utiles au bien général 1 . » Ces Damours devaient être les petits-fils de Mathieu Damours dos Choffours, membre du conseil souverain de Québec en I6(>7.
Cependant tous ces seigneurs ou capitaines de sauvages n'étaient pas, heureusement, semblables à ce portrait. Les Saint-Castin * , les d'Entremont, les Denys, etc., etc., nous offrent des types très-différents, et beaucoup plus respectables ; il est môme possible que Yillebon, qui avait eu plusieurs altercations avec les Damours, a chargé un
1 Archives de la Marine.
2 Voir : la famille Saint-Castin. (Appendix.)
peu ce tableau, car nous savons qu'à cette époque même les quatres frères Damours étaient mariés : chacun d'eux élevait une famille assez nombreuse 1 , et dès 16$8, quelques familles de colons étaient déjà fixées près du manoir de Jemsek. Mais il s'en trouvait certainement quelques autres auxquels ce type se rapportait plus exactement, surtout parmi les nombreux concessionnaires qui figurent passagèrement dans les seigneuries acadiennes* et qui venaient du Canada, tels que Potier, Ghartier, Meunier, Genaples de Bellefonds.
Ces chefs étaient d'autant plus influents sur les tribus sauvages, qu'ils adoptaient une partie de leurs usages et de leurs mœurs ; plusieurs épousèrent des squaws, ou des fdles métisses ; ces unions accrurent beaucoup leur autorité, et leurs descendants n'en restèrent pas moins trèsconsidérés parmi les Français : les Saint-Cas tin furent considérés comme officiers pendant quatre générations; un des d 'Entremont épousa une des filles de Saint-Castin ; Latour avait eu sa première fille, Jeanne, d'une squaw maléchite ; Énaud de Népisigny avait épousé une Indienne, et il est très-probable que Richard Denys de Fronsac, seigneur de Miramichi, avait pris pour femme une squaw ou une métisse.
Il ne se passait pas d'année sans que chacun des capitaines fit dans son quartier une grande distribution de présents aux guerriers des tribus, tant en son nom qu'au nom du roi de France ; ils les réunissaient alors dans de grands festins, où assistaient souvent des officiers français. Ces festins n'étaient point toujours d'une grande délicatesse, si bien que ces derniers, dans leurs rapports,
1 Recensements de 1686 et de 1689. — Recensement spécial du fbuve Saint-Jean en 1693 et 1698. — Recensements spéciaux de Ja Hève et côtes de l'Est en 1689, 1693 et 1700. (Archives.)
2 Registres des concessions.
appellent plaisamment ces réunions des repas de chiens. Les viandes qu'on y servait étaient entassées dans de grandes chaudières, à la manière indienne ; pendant plusieurs jours, les récits de chasse et de combat, les danses sauvages, y étaient entremêlés avec force rasades d'eaude-vie. Ces réjouissances grossières servaient de prélude aux expéditions de chasse ou de guerre, quand les capitaines de sauvages, ces seigneurs fauves habillés de peaux de bêtes, rassemblaient leurs vassaux indiens, sur la réquisition des gouverneurs français.
Le manoir seigneurial de ces chefs était ordinairement un fort grossier entouré de fossés, dont l'escarpe était revêtue de pièces de bois formant palissade ; elles étaient soutenues à l'intérieur par des épaulements en terre, ou par des contre-forts en bois. Sur ces épaulements, on voyait fréquemment quelques pièces de canon en fer, posées en barbette et la plupart du temps sans affût ; dans cette enceinte, quelques bâtiments rustiques servaient de logements ou de magasins, et souvent c'est à peine si aux environs du fort on trouvait une ébauche de jardin qui restait presque inculte.
Les maîtres de céans vivaient peu dans leurs demeures, se tenant presque toujours au dehors avec les sauvages, dont ils partageaient volontiers les plaisirs et les fatigues. Les femmes et les enfants gardaient le fort avec des engagés, ou quelques vieux Indiens de confiance, bien fermés et calfeutrés dans leurs palissades, et plus d'une fois on vit ces femmes faire le coup de feu contre les Anglais, quand ils débarquaient sur la côte. Lorsque le seigneur revenait au manoir, il apportait les pelleteries qu'il avait ramassées, et des provisions de venaison que Ton conservait en les salant ou en les fumant.
La plupart de ces forts étaient situés sur quelque gros cours d'eau, qui facilitait ce genre d'existence, car près-
que toutes les excursions se faisaient en canots, et c'était ainsi seulement que Ton pouvait charroyer les pelleteries d'une part et les approvisionnements européens de l'autre : pendant la belle saison, en effet, on entrait en communication avec les bâtiments pêcheurs qui fréquentaient ces parages, et l'on échangeait avec eux les fourrures et quelques provisions fraîches, contre des armes, des outils, des étoffes, du vin, etc., etc.; on allait même jusqu'à Port-Royal, avec les canots, chercher de la farine et autres munitions. Cette description, nous le répétons de nouveau, ne s'applique rigoureusement qu'au commun de ces manoirs sauvages; il en était plusieurs, que nous signalerons par la suite, qui présentaient un véritable germe de civilisation, possédant des bestiaux, des cultures, et quelques familles attachées à l'exploitation du sol.
Les capitaines de sauvages étaient de véritables intermédiaires entre les commandants des postes français et les tribus indiennes. Lorsqu'une certaine dignité dans le caractère et dans l'existence leur attirait le respect et la confiance des tribus, ils exerç lient une influence considérable et bienfaisante, qui fut constamment d'une grande utilité pour la France et pour ses colonies.
On peut même, sans trop de présomption, affirmer que si nous eussions soutenu avec plus de vigueur, et défendu avec plus de constance, le magnifique domaine colonial que nous possédions en Amérique, il se fût développé, par le cours des âges, un mouvement civilisateur analogue à celui qui se produisit en Europe après la conquête des Barbares, avec cette différence cependant que la vassalité germanique fut imposée par la force et subie avec crainte, tandis que l'ascendant des gentilshommes fiançais était accepté librement et reposait sur la confiance du peuple conquis, aussi bi^i que sur la supériorité du vainqueur.
À côté du capitaine, d'ailleurs, se trouvait le mission-
naire, dont l' influence compensait ce qu'il y avait de trop brutal chez le premier. Autour de ces manoirs grossiers et des missions chrétiennes, les tribus indiennes se seraient groupées et transformées peu à peu; civilisation moins brillante, infiniment moins rapide, mais préférable peut-être, sous certains rapports, au développement social qui s'est produit en Amérique , préférable surtout au point de vue général de l'humanité : elle eût introduit en effet, dans le cours de la civilisation moderne, les éléments vraiment originaux d'une race neuve et d'une société nouvelle, résultat précieux pour l'ethnologie générale! C'est par de tels procédés, l'étude de l'histoire nous le montre, que se superposent, d'une manière stable et féconde, les phases successives de nos progrès !
Le concours que les gouverneurs français tiraient des capitaines de sauvages pendant la guerre, et la combinaison qu'ils parvenaient ainsi à opérer entre Faction des troupes européennes et celle des bandes indiennes, étaient absolument indispensables pour la protection de nos colonies : le nombre des habitants était trop inférieur à celui des Anglo-Américains. On eût pu suppléer sans doute à cette inégalité en y entretenant des forces militaires considérables, mais la France, toujours absorbée par sa politique trop continentale, n'envoyait en Amérique que de faibles détachements; c'est à peine si, à la fin du dix-septième siècle, il se trouvait cinq cents soldats réguliers, tant au Canada qu'en Acadie.
Non-seulemefit la population coloniale était trop faible, mais encore fallait-il qu'elle eût à supporter tout le poids de sa propre défense; lors donc que les hostilités éclataient, les capitaines de sauvages mettaient sous les armes leurs bandes indiennes; ils tâchaient d'accorder leurs manœuvres irrégulières avec la marche des officiers de l'armée et de la milice, et permettaient ainsi au Canada de repousser les agressions anglaises, malgré l'infériorité du nombre ; la plupart du temps même, ils portaient leurs incursions jusqu'au milieu des ennemis et paralysaient
ses forces en l'obligeant à un rôle défensif, en dépit de la supériorité de sa puissance.
Ce fut M. de Frontenac, gouverneur du Canada en 1689, qui intronisa, ou au moins perfectionna ce genre de guerre, dont il sut tirer un si merveilleux parti : M. de Menneval, gouverneur de l'Acadie, avait été attaqué et capturé dans Port-Royal, en 1690, par une flotte anglaise partie de Boston, sous le commandement de l'amiral Phips; cette agression n'était que le prélude d'une expédition plus considérable, que Phips dirigea aussitôt contre le Canada, qu'il tenta d'envahir par mer, en remontant le Saint-Laurent; cette tentative fut repoussée avec perte, mais les Anglais, pour réparer leur échec, organisèrent plusieurs incursions contre le Canada par les frontières de terre , et l'on pouvait craindre de voir se renouveler l'agression maritime qui venait d'échouer.
C'est alors que M. de Frontenac, homme énergique et intelligent, se trouva réduit presque à néant comme force militaire et dénué de tout secours de la métropole. Pressé parles Iroquois que soudoyaient les Anglais, et sachant ces derniers vingt fois plus nombreux que les habitants de toute la Nouvelle-France, il chercha à développer par terre, contre leurs établissements, un système d'incursions analogues à celles qu'exécutaient au Canada les sauvages armés et dirigés contre lui. Mais, plus habile que les Anglais, il manœuvra en mêlant avec dextérité les Indiens et les Européens, ce qui décupla la force des attaques et la portée de ce genre de guerre.
Profitant adroitement des sympathies naturelles qui existaient entre la plupart des nations sauvages et les Français canadiens, connaissant parfaitement les aptitudes de ces derniers pour la vie militaire et les expéditions aventureuses, il organisa avec soin, pour ce but spécial, quelques bandes de jeunes Canadiens. Plusieurs parmi eux
étaient habitués dès leur enfance à vivre avec les Indiens soit dans les chasses, soit dans les expéditions de la traite des fourrures; ils savaient faire de longues courses en hiver dans les pays déserts, sur la neige, avec des raquettes ; ils savaient se guider au milieu de la solitude et des frimas, se cabaner le soir de manière à reposer la nuit, malgré la rigueur du froid, vivre de peu et se créer mille ressources au milieu de la nature sauvage. On forma donc des compagnies qui s'adjoignirent aux guerriers des tribus canadiennes. Dressées à la fois pour la guerre européenne et pour la guerre indienne, douées d'une incomparable mobilité, éminemment propres aux surprises, aux embuscades et aux agressions impétueuses, elles étaient cependant susceptibles de se rallier, de faire corps et de présenter une défensive solide; ces bandes formaient alors, au milieu de l'essaim des sauvages, de véritables machines de guerre qui donnaient à ceux-ci ce qui leur manquait : de la stabilité dans le combat.
Frontenac eut la chance heureuse de trouver sous sa main, pour mettre à la tête de cette jeunesse, des officiers et de jeunes gentilshommes d'un vrai mérite, qui adoptèrent promptement et ce genre de vie et ce genre de guerre. Il nous suffira de nommer : d'Iberville, de Sainte- Hélène, de Bienville, trois frères dont la famille fournit à la fois sept officiers distingués : Le Bert de Senneville, de Varennes, d'Àilleboust, lier tel, de Port-Neuf, ïonti, de Joncaire. Tels furent les principaux héros de ces expéditions aventureuses au moyen desquelles Frontenac, sans troupes, sans argent, avec une population de quatorze à quinze mille âmes à peine, tint en échec pendant sept ans toutes les colonies anglaises, qui comptaient alors deux cent mille habitants ï .
1 Garneau. — Ferland.
Ces chefs canadiens dirigèrent souvent leurs attaques et leurs marches, de manière à appuyer Faction des capitaines sauvages de l'Acadie, et ils parvinrent ainsi à dégager ce pays de l'étreinte des Anglais qui l'attaquaient sans cesse : après s'être emparés de Port-Royal en 1690, ces derniers n'y avaient laissé qu'une faible garnison ; elle fut expulsée presque aussitôt par le lieutenant de M. de Menneval, le sieur Perrot, qui, avec le commissaire de marine Desgouttins, se mit à la tête de quelques hommes pour attaquer l'ennemi. Mais dix jours après cet exploit, arriva un navire français monté par M. de Villebon, successeur de M. de Menneval, et celui-ci ayant constaté l'état de délabrement du misérable fortin de Port-Royal, se retira au fort de Jemsek, sur le continent, avec les quelques soldats dont il pouvait disposer; les colons restèrent seuls dans leurs fermes éparses, prêts à se réfugier dans les bois à la première alarme.
Ces inquiétudes n'étaient point vaines, car deux corsaires anglais entrèrent dans la rade, peu après le départ du gouverneur, et achevèrent l'œuvre de Phips; celui-ci n'avait fait que piller, ceux-là brûlèrent non-seulement le fort et les magasins, mais encore l'église et vingt-huit maisons; ils tuèrent deux habitants, plus une femme et un enfant, et tout ce qu'ils purent surprendre de bestiaux fut enlevé ou égorgé sur place. Du reste, ils firent comme Phips, ils ne s'écartèrent point du rivage, et la plupart des fermes échappèrent ainsi au désastre. Villebon lui-même ne tarda pas à être attaqué à Jemsek. Phips, qui venait d'échouer sur le Saint-Laurent, chercha à réparer son échec, en 1692, en dirigeant deux brigantins et un vaisseau de guerre contre le fort de Jemsek; mais cette agression fut repoussée par la vigilance et la fermeté de Villebon, et les Anglais, obligés d'aller défendre leur propre territoire attaqué par les Gana-
diens, le laissèrent en repos pendant plusieurs années.
Il était en effet parti du Canada, à diverses reprises, des expéditions qui répandirent la terreur dans le nord de la Nouvelle-Angleterre. Une des plus notables, commandée par M. de Port-Neuf, fut dirigée jusque sur les côtes de l'Àcadie, où elle opéra de concert avec notre ami le célèbre Saint-Castin. M. de Port-Neuf partit de Québec le 28 janvier 1690 avec quarante Canadiens, ayant pour lieutenant le jeune Tilly de Courtemanche, fils comme lui d'un seigneur de la vallée du Saint-Laurent. Pendant tous les mois de février, mars et avril, c'est-à-dire en plein hiver, dans ce rude climat, ils vécurent au milieu des bois, en un pays entièrement désert, presque sans provisions, rencontrant de temps en temps quelque parti de sauvages qui n'étaient guère mieux munis qu'eux-mêmes \ il se dirigèrent ainsi, avec ces Indiens, vers les établissements anglais, les côtoyant, les pillant et cherchant l'occasion de quelque coup d'éclat. Enfin, au mois de mai, ils rejoignirent Saint-Cas tin et ses Abénakis non loin de Falmouth, sur la baie de Casco; ils se trouvaient alors à plus de cent lieues de leur point de départ.
Les Anglais avaient construit en ces quartiers, à l'embouchure du Kennebec, un fort dit le fort Loyal, avec trois autres fortins, destinés à protéger leurs colons et leur commerce. La garnison, pourvue de huit canons, comptait soixante-dix hommes. Port-Neuf et Saint-Gastin attaquèrent résolument ces fortifications, et le 20 mai les Anglais furent obligés de capituler; on enleva les canons et tout le butin, les forts furent brûlés et détruits, ainsi que toutes les maisons à deux lieues à la ronde, et les soldats ennemis fait prisonniers avec tous les habitants , y compris les femmes et les enfants l .
1 Garneau. — Ferlant!. — Bancrofft.
Quatre ans après, M. de Villieu, neveu de La Valière, le seigneur de Beaubasssin, renouvela dans les mêmes parages une semblable expédition : il surprit à Pemaquid (au sud de Pentagoët) les colons anglais de ce quartier ; ceux-ci perdirent cent quatre morts, vingt-sept prisonniers, et soixante fermes qui furent brûlées. Villieu retourna à Montréal avec son butin, ayant parcouru en plus d'un mois deux cent cinquante lieues, à travers les forêts sauvages et montagneuses qui séparaient le Canada de la Nouvelle-Angleterre. L'année suivante (1695), il reparut encore sur ces côtes, de concert avec d'Iberville, et captura les milices yankees qu'on avait envoyées pour protéger la contrée sous les ordres de Ghurch l .
Mais ces courses militaires sont bien peu de ebose auprès de l'expédition de Corlaer ou Shenectady, dont Lemoyne de Sainte-Hélène, frère d'Iberville, fut le chef. Pendant plus de soixante-quinze ans, la ruine de cette ville a plané comme un effroyable fantôme dans les traditions des frontières, et les lecteurs pourront en trouver le curieux récit dans les historiens du Canada. C'est ainsi qu'un petit nombre de détachements mobiles, appuyés par la coopération des Indiens et adroitement disséminés dans les solitudes qui confinaient aux colonies anglaises, maintenaient celles-ci dans des inquiétudes incessantes; toujours sur un pied de défensive pénible et difficile, leurs précautions cependant se trouvaient toujours insuffisantes, parce qu'il était impossible de deviner la marche et les intentions de l'agresseur, dont les mouvements étaient perdus dans la foret 2 .
Villebon profita de cette situation fâcheuse des colonies puritaines pour se maintenir à Jemsek; mais l'extrême
1 Williamson, Ilist. du Maine. — Beamisli, pages 214 et 219. - Ganicau. — Ferlant!. — 13ancrofft.
médiocrité de ses ressources le laissait sans force; il parvint néanmoins à faire subir d'assez grands dommages aux Anglais, en attirant vers son refuge, dans la rivière Saint- Jean, un certain nombre de corsaires qui firent la course sur les bâtiments de la Nouvelle-Angleterre. Nous connaissons les noms de plusieurs d'entre eux, tels que Robineau de Nantes, François Guy on (probablement le beau-père des Damours et de Cadillac) et Baptiste, le plus redoutable de. tous * ; ces corsaires allaient de temps à autre se ravitailler à Port-Royal ou aux Mines, d'où ils rapportaient aussi des vivres à Villebon, car autour de Jeinsek il n'y avait à vrai dire ni fermes ni bestiaux; plusieurs fois même ils recrutèrent des hommes pour leurs équipages dans les familles acadiennes 3 .
Le commerce de Boston et des colonies voisines éprouva alors de tels préjudices, qu'il s'y organisa en 1696 une expédition maritime, dans le but d'enlever aux corsaires leur port de refuge, en détruisant le fort de Villebon. Le commandement fut donné au colonel Church, le plus habile officier des colonies anglaises, le seul même, à dire vrai, qui entendit réellement cette guerre spéciale, de partisans et de surprises, que les Français pratiquaient avec tant de succès; avant d'attaquer Villebon, il se porta dans le fond de la baie Française, sur la paroisse de Beaubassin, où il opéra une descente subite dont nous avons déjà parlé plus haut. La population, selon l'usage, s'enfuit aussitôt dans les bois et dans les fermes éloignées de la mer; Church resta en ce quartier neuf jours, pillant tout ce qu'il put atteindre, tuant les bestiaux et brûlant un grand
1 Le véritable nom de Baptiste était Pierre Maisonnat, natif de Bergerac : il finit par se fixer à Beaubassin, où il vivait encore en 17Q4. — Ceci résulte de l'Étude comparée des recensements et des actes de l'église de Port-Royal.
9 Beamish.
nombre de maisons ainsi que l'église, mais il ne put saisir qu'un très-petit nombre de prisonniers. Il remit alors à la voile, et arriva, le 18 octobre 1696, devant Jemsek, où il débarqua avec environ six cents hommes.
Villebon était sur ses gardes, et reçut très-chaudement l'attaque des Anglais, qui furent obligés de se rembarquer le 20 octobre, après avoir eu huit hommes tués et dix-sept blessés, dont cinq officiers. Cette défense avait été secondée par le corsaire Baptiste, embossé sous le canon de Jemsek, lequel, aussitôt après le départ de l'ennemi, se rendit à Port-Royal, afin d'y renouveler les approvisionnements du fort; il emmenait en même temps trois soldats malades, qu'on envoya aux Mines pour s'y rétablir tranquillement. Quant à Villebon, il répara les dommages qu'avait occasionnés l'artillerie anglaise, et resta désormais sans être inquiété jusqu'à la paix de Ryswick ; celle-ci se conclut le 25 septembre 1697, au moment même où le chevalier de Gallières, lieutenant-gouverneur du Canada, projetait une expédition, qui aurait probablement consommé la ruine de la colonie de New- York, s'il eût été convenablement secondé par la France.
La paix de Ryswick, en nous assurant la possession paisible de l'Acadie et de toutes ses dépendances, affranchissait de tout danger Port-Royal et les autres colonies acadiennes ; néanmoins le gouverneur Villebon resta dans son fort de Jemsek; il rebâtit même, en 1698, le fort de Nashouack, à l'embouchure du fleuve Saint-Jean l . Il avait alors avec lui deux compagnies, c'est-à-dire cinquante ou soixante soldats, et cet état de choses dura jusqu'à sa mort ; ce furent sans doute quelques hommes de cette petite garnison qui, après les coureurs de bois de Latour, furent l'origine des familles européennes et métisses que nous
1 Beamish.
trouverons ensuite répandues en divers lieux, sur les côtes occidentales de la baie Française ; leurs noms sont pour la plupart étrangers aux familles acadiennes.
Villebon avait d'ailleurs, bien avant la fin de la guerre, envoyé à Port-Royal son délégué, le commissaire de marine Desgouttins, dont la volumineuse correspondance, aux Archives de la marine, est une des principales sources de l'histoire à cette époque; M. de Belle-Isle, seigneur de Port-Royal, était aussi revenu dans son manoir, et Desgouttins, de concert avec lui, administra le pays sous la direction de Villebon; ce fuient eux qui reçurent M. de Fontenu, commissaire de marine, qui vint alors de France en Acadie, accompagné dans cette inspection par M. de Villieu, neveu de M. de La Vallière, dont nous avons plus haut raconté les exploits. Il fut décidé dès ce moment que l'on reconstruirait le fort de Port-Royal, et l'on ordonna de préparer les matériaux : on voulait, en effet, y rétablir le siège du gouvernement, en laissant toutefois M. de Villebon à Jemsek jusqu'à la fin de sa carrière.
Il mourut précisément en 1700, et fut remplacé par un brave officier qui commandait à Plaisance (Terre- Neuve), et qui se nommait M. de Brouillan; celui-ci, au lieu de faire le tour de la presqu'île par mer, pour aller prendre possession de son nouveau poste, se fit débarquer dans le havre magnifique de Ghibouctou, aujourd'hui Halifax, mais alors complètement désert; désirant se rendre directement à Port-Royal par terre, en traversant le pays des Mines, dont la richesse naissante lui avait déjà été signalée.
Il gagna donc par un portage très-court la grosse rivière de Chiben-Acady, qui va se jeter dans la baie des Mines; cette arrivée du gouverneur à travers les forets, à la manière indienne, comme s'il eût été un natif même du pays, plut aux habitants des Mines, qui lui firent un
accueil très-cordial, tout en gardant le franc-parler de leur nature un peu rude et farouche. Brouillai), de son côté, fut étonné de la prospérité déjà visible de cette colonie toute nouvelle, et qui n'avait rien coûté à l'État : a Le « bétail y est très-abondant, dit-il, et l'on pourrait aiséu nient en exporter sept à huit cents barriques de blé, « mais les habitants sont à demi des républicains, très- « indépendants de caractère, et habitués à décider de tout « par eux-mêmes. »
Les seigneuries de ce quartier avaient singulièrement progressé ; nous avons vu plus haut que la population avait sextuplé, le bétail quintuplé, et les défrichements quadruplé de 1686 à 1G93. Il y avait trois fois plus de bestiaux que d'habitants, et encore ne comptons-nous pas les chevaux, dont les recensements ne parlent jamais. Presque toutes les familles de Port-Royal, surtout celles qui étaient aisées, y envoyaient leurs enfants à mesure qu'ils se mariaient ; une certaine partie des anciennes familles quittèrent même entièrement la vieille seigneurie, vendant leurs héritages pour aller se fixer aux Mines en accroissant ainsi l'étendue de leurs terres.
En visitant cette contrée, M. de Brouillai! , frappé de la promptitude de ses développements et de la richesse du pays, songea aussitôt à faciliter ses relations avec Port- Royal; jusque-là les transports ne pouvaient guère s'exécuter que par mer, au moyen d'un très-grand détour, bien que la distance entre les deux paroisses ne fût guère que de vingt lieues; cet intervalle plein de bois sauvages et de déserts était impraticable ; il ne s'y rencontrait que des sentiers abrupts à l'usage des piétons. Il assembla donc les gens des Mines, ces demi-républicains, comme il les appelle, et il leur proposa d'ouvrir une route entre leur paroisse et Port-Royal, route dont ils feraient eux-mêmes la moitié, c'est-à-dire dix lieues ; cette proposition fut bien
accueillie, et ils promirent de commencer le travail à l'automne.
Brouillan partit alors pour Port-Royal en suivant le tracé de cette route nouvelle, et il arriva dans son cheflieu le 20 juin 1701. Les fermes, les cultures, l'éducation du bétail avaient continué à progresser dans cette seigneurie, malgré les invasions des Anglais, malgré l'émigration considérable qui s'était portée aux Mines, mais l'aspect du port et du centre de la colonie était peu satisfaisant pour un gouverneur; les ruines laissées par les Anglais commençaient à peine à se réparer, tout présentait encore un aspect misérable, les débris du fort jonchaient le sol, et, malgré les recommandations de MM. de Fontenu et Saccardie, c'est à peine si l'on avait commencé à approcher quelques matériaux pour le reconstruire.
Là, comme aux Mines, M. de Brouillan rassembla les habitants, afin de mieux connaître les besoins et les ressources du pays; il y parla de la route des Mines, et il insista sur la nécessité de relever promptement le fort et les magasins, s'étonnant de la lenteur que l'on avait apportée dans les préparatifs de ce travail. Les habitants ne lui dissimulèrent pas la répulsion que leur inspirait cette entreprise; ils craignaient, dirent-ils, que l'on ne concédât la contrée à une compagnie commerciale! Or tels étaient les abus que ce genre d'institution entraînait, que ces compagnies étaient partout souverainement redoutées ; les gens de Port-Royal avouèrent naïvement que, s'ils devaient être gouvernés par une compagnie, ils préféraient ne pas être défendus contre les Anglais, dont ils avaient, disaient-ils, moins à craindre ! .
Quels que fussent les abus du gouvernement royal, que nous avons souvent signalés, il faut donc croire qu'ils
1 Mémoires de M. de Brouillan, 1701. (Archives de ta Marine.)
provenaient, pour une forte part, des circonstances et du milieu dans lequel on vivait, car les sociétés commerciales, composées de gens du tiers état, versés dans le négoce et les transactions d'affaires, offrant certaines garanties de capacité et d'intelligence, étaient encore plus appréhendées par les peuples que les officiers de la couronne.
Le gouverneur rassura les Àcadiens, en leur montrant leur erreur, et les détermina à s'occuper plus activement de la restauration du for t. Du reste, il proposait en même temps à la cour de France de consacrer à ce travail une somme assez forte ; il eût désiré que les grosses œuvres fussent construites en maçonnerie, dont il estima le coût à 68,835 livres; il demandait aussi que l'on envoyât de France 6 tailleurs de pierre, 12 maçons avec un chef d'équipe, 2 charpentiers, 2 carriers et 1 chaufournier; enfin les vaisseaux qui venaient en Àcadie eussent pris pour lest de la pierre à chaux, qui manquait dans ce pays. Toutes ces demandes n' oh tinrent que des réponses partielles ou tardives, et dans le laps de trois ans on ne put édifier qu'une sorte de hlockhaus, avec des terrassements avancés garnis de palissades en bois.
Cependant, si les fortifications, le commerce et la première vue de Port-Royal laissaient encore heaucoup à désirer, si la négligence du gouvernement français avait été extrême, le progrès des cultures, des récoltes, de l'aisance puhlique était considérable, comme nous l'avons vu dans le précédent chapitre; la population elle-même de la vieille seigneurie se soutenait, malgré les émigrations constantes et nombreuses qu'elle envoyait dans les nouveaux fiefs. En 1671, toute l'Àcadie comptait : 440 aines (page 158); nous trouvons en 1686, dans les trois seigneuries que nous allons décrire, 880 habitants, et 1,173 en 1 701 ; plus à l'état dispersé, dans les fiefs épars : 80 personnes en 1686 et 126 en 1701. En voici le détail :