‹ Une colonie féodale en AmériqueChapitre 7 sur 23 · RAZ1LLY ET D'AULNAY. SI · texte numérisé non relu

RAZ1LLY ET D'AULNAY. SI

Port-Royal, et, frappé de l'importance commerciale du port de la Hè-ve, où il avait débarqué, sur la côte orientale de l'île, ce fut là qu'il résolut de se fixer avec tous ses immigrants. Parmi ceux-ci se trouvaient des engagés célibataires et des familles ; il serait difficile de préciser le nombre de ces dernières, mais le fait est constant 1 .

Il délimita aussitôt des lots de terre, qu'il concéda à chaque famille sous les conditions de censive ordinaire; plusieurs actes d'engagement et de concession conservés au Canada pourraient nous permettre d'en reconstituer la formule.

« Lés seigneuries furent divisées en général en fermes « de cent arpents, et concédées à raison de un ou deux « sols de rente par arpent, plus un demi-minot de blé « pour la concession entière; le censitaire s'engageait à « faire moudre son grain au moulin du seigneur, moyen- « nant un droit de mouture du quatorzième, et à payer, « en cas d'aliénation, pour droits de lods et ventes, le « douzième du prix de la terre. Il n'était point dû de lods « et ventes pour les héritages en ligne directe. Cette forte mule est à peu près la même que celle des anciennes u Chartes de concession du onzième siècle.

« Les cens et rentes n'ont jamais été fixés par les lois ; « mais bientôt la loi canadienne ne considéra plus le seiu gneur que comme une espèce de fidéicommissaire, car « s'il refusait de concéder des terres aux colons à des taux « fixes, l'intendant était autorisé à le faire pour lui par un « arrêt, dont l'expédition était un titre pour le censi- « taire*. »

Pendant que les familles préparaient leur installation

1 Denys. — Moreau. — Acte de concession de Gobeguit à Mathieu Martin. — Voir VAppendix.

2 Garneau, t. I, p. 158, parait ignorer que cette fixité de la rente était le trait ordinaire de la coutume féodale en France.

première, les engagés cherchaient et approchaient les matériaux, de sorte que chacun, profitant de l'ahondance extrême du hois de construction, édifia promptement une maison grossière sur son terrain.

Razilly établit tout de suite un grand ordre dans la mise en œuvre des hommes et des choses. Les bestiaux furent distribués entre les familles, et au bout de quelques mois, il eut la satisfaction de voir le fortin de bois qui lui servait de magasin et de manoir, entouré d'un certain nombre de petites fermes où demeuraient ses vassaux, qui commencèrent dès lors à défricher et à ensemencer le sol; les femmes et les enfants reprenaient en même temps le cours interrompu des occupations ménagères et domestiques, qui étaient à leur usage dans leur patrie primitive. La famille européenne était donc désormais implantée pour toujours sur la terre d'Àcadie, et reliait, par la tradition, la société ancienne à la société nouvelle qui allait se former. Denys rapporte qu'il fut ainsi réparti quarante lots de terrain l , mais il comprend sans doute dans ce chiffre les concessions accordées même aux engagés célibataires, car il n'est pas probable qu'il y eût alors plus de douze à quinze familles en Àcadie.

Razilly fut secondé dans ses travaux par deux hommes qui s'étaient associés à lui dans cette création, et qui devaient jouer un rôle important dans la contrée : l'un, Charles de Menon , seigneur d'Àulnay, appartenait à une des plus nobles familles du bas Berry, et était probablement apparenté aux Razilly; l'autre, Nicolas Denys, était un négociant entreprenant et industrieux, qui désirait étudier les ressources de la Nouvelle-France et en organiser l'exploitation; non-seulement il prit une part active dans la colonisation du pays, mais il en a laissé

1 Denys, Description, etc.

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une description qui offre une source précieuse d'informations; il s'y fixa, et ses descendants se sont distingués dans la noblesse du Canada, où leur postérité existe encore aujourd'hui.

Denys s'occupa surtout du côté commercial et financier de l'entreprise; c'était lui qui tenait les magasins, qui recevait et expédiait les marchandises. Il créa tout de suite quelques produits propres à être expédiés en Fiance, pour couvrir les achats de toute nature que nécessitait l'entretien de la colonie. Indépendamment des pelleteries que l'on achetait aux Indiens, il tira parti des magnifiques bois de charpente qui couvraient le sol, et il les chargeait sur les navires de retour, après en avoir converti une partie en madriers et en merrains.

D'Àulnay se consacra plus spécialement à l'installation des colons et aux travaux de la culture; c'était lui qui veillait à l'approvisionnement de toutes ces familles, lesquelles furent défrayées de tout, pendant les premières années, tant au moyen des subventions premières fournies par le gouvernement, que sur les propres ressources de M. de Razilly et de la société dont il était le représentant 1 . Il les guidait dans leurs défrichements et leurs travaux, rassurant les uns, modérant les autres, encourageant et soutenant tout le monde; une seule chose le contrariait, dans les plans du commandeur; c'était le choix qu'il avait fait de la Hève, dont la situation resserrée et le territoire rocheux offraient aux cultivateurs peu de terrains fertiles; souvent il présenta à ce sujet des observations judicieuses, mais inutiles; l'excellence du port de la Hève, sa plus grande proximité de l'Europe, et les relations faciles et fréquentes que l'on y entretenait avec les

1 Denys. — Moreau. — Comptes entre d'Aulnay et les héritiers de M. de Razilly. — Beamish.

bâtiments de peelie dans la saison des morues, avaient primé toute autre considération dans l'esprit du commandeur ' .

Port-Royal cependant, comme l'avait si bien jugé Poutrincourt, offrait des avantages beaucoup plus sérieux pour la prospérité agricole de la seigneurie et des censitaires : il y était resté quelques colons, les uns Ecossais, comme nous l'avons vu, les autres Français, datant de Poutrincourt et mariés, autant qu'on peut le présumer, avec des Écossaises ou avec des filles métisses. Ces colons, bien que fort isolés et dénués de soutien, voyaient le produit de leurs cultures s'accroître sensiblement, tandis qu'il était facile de prévoir qu'à la llève les cultivateurs se trouveraient promptement à l'étroit, et liors d'état d'y poursuivre un développement suffisant dans l'avenir. Les débuts néanmoins furent assez satisfaisants : trois aimées ne s'étaient pas écoulées depuis rétablissement de la seigneurie, que déjà chaque famille subvenait à son alimentation par les produits de ses cultures et de son bétail, car on avait importé quelques animaux, et, dans toutes les fermes, il y avait maintenant une ou deux vaches, quelques moutons et des porcs.

Cependant il s'en fallait de beaucoup que la colonie put se suffire entièrement à elle-même; si le commerce des fourrures n'était point venu en aide au seigneur de la Hève, ses censitaires fussent promptement retombés dans une situation plus ou moins semblable à celle des hommes de Biencourt, après la mort de son père : ce n'étaient encore que des arbres transplantés qui n'avaient établi que des racines insuffisantes dans le sol nouveau; les produits de leur travail pouvaient satisfaire à certaines exigences de

1 Mémoire manuscrit attribué à Cadillac. — Rapport de M. de Meulles. Archives de la Marine.

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leur consommation, mais ils eussent été hors d'état de solder les objets manufacturés qu'il fallait faire venir d'Europe ; ils étaient en outre trop peu assurés de la régularité de leurs propres produits, pour ne pas tomber dans l'hésitation et le découragement, s'ils s'étaient sentis tout à coup abandonnés à leurs seuls efforts. Les profits réalisés sur les pelleteries étaient eux-mêmes presque toujours insuffisants pour solder les avances qu'il fallait encore faire à l'établissement, et le commandeur fut obligé, à diverses reprises , de recourir soit aux fonds de la société, soit à ses ressources personnelles et à sa famille.

Ce fut sans doute une des considérations qui le poussèrent à diviser le pays en plusieurs seigneuries, afin d'alléger ses charges ; il était en effet non pas seulement seigneur de la Hcve et représentant de la Compagnie de la Nouvelle-France, mais encore gouverneur de l'Àcadie au nom du roi de France, et, comme tel, il avait le droit de concéder, à titre de fief, telle portion du pays qu'il lui semblait convenable. Ce fut à Charles de Latour que fut accordée la première de ces concessions; c'était à la fois la confirmation et la détermination de la gratitude que le Roi lui avait manifestée quelques mois auparavant, pour le récompenser de l'énergique persistance avec laquelle il avait maintenu en Àcadie les droits et le nom de la France. Il lui fut accordé en toute seigneurie : les anciens postes du cap Sable, au sud de la presqu'île où il avait autrefois fixé sa résidence, et le bassin du fleuve Saint- Jean (Nouveau-Brunsvvick), territoire riche en fourrures, où il s'était porté de préférence dans ces derniers temps. Il construisit alors sur ce fleuve, au lieu nommé Jemsek, un fort auquel il donna son nom l ; mais trouvant son per-

1 Description du fort de Jemsek dans les mémoires des commissaires, cités par Beamish, p. 147.

sonnel insuffisant, et désirant même s'appuyer sur un établissement agricole, il passa en France en novembre 1632, avec le dessein de ramener des engagés pour son propre service, et des familles de cultivateurs, qu'il eût constituées comme ses censitaires autour de son fort de Jemsek. Le 6 mars 1632, il faisait publier à la Rochelle qu'il offrait, « à tous ceux qui voudraient cboisir pour « retraite le climat de l'Àcadie, des terres, des prés gran- « dément fertiles, que la Compagnie de la Nouvelle-France « lui avait concédés, abondants en toutes sortes d'oiseaux u et d'animaux de chasse l » .

Il ne paraît pas néanmoins qu'il ait emmené avec lui, comme Razilly, des familles toutes constituées. Si quelqu'un de ses nouveaux compagnons se trouva marié, ce fut une exception, car la suite des documents ne nous montre aucune famille européenne établie dans ses fiefs avant 1651 a ; lui-même ne prit une épouse française que vers 1640 3 ; il avait auparavant vécu maritalement avec une squaw indienne dont il eut une fdle , quasi légitime ou au moins reconnue, nommée Jeanne, née vers 1626 *.

Son projet de seigneurie agricole et censitaire n'eut donc point de suite; ses cultures, s'il en fit, demeurèrent très-restreintes, et les nouvelles recrues d'engagés, qu'il amena de France, fuient employées dans son trafic de pelleteries, auquel il donna une grande extension. Le fort de Jemsek, situé à vingt-cinq lieues de l'embouchure du fleuve Saint-Jean, et qu'il nommait le fort Laiour, était

1 Gazette de Renaudot, citée par Moreau.

2 Mius d'Entremont et sa famille, qui furent amenés par lui en 1651. Archives de la Marine,

3 Marie Jacquelin, native du Mans. (Moreau, page 156.)

4 Recensement fie 1686. Riv. Saint-Jean. {Archives.) — Beamish, p. 140. Cette Jeanne épousa Martinon d'Aprendistigny. Voir sa réclamation comme héritière de Latour dans les concessions de l'Acadie.

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un poste important par lui-même (il était fortifié presque régulièrement) l et par sa position, car il dominait le bassin du fleuve, par lequel Latour recevait facilement les fourrures d'un immense territoire ; chaque année, en effet, on voyait arriver à Jemsek toutes les flottilles de canots qui descendaient du fleuve et de ses affluents, les uns montés par les agents et les coureurs de bois expédiés par Latour, les autres conduits par les Indiens eux-mêmes. Ce commerce, grâce à la paix rétablie entre les deux couronnes, jouissait d'une sécurité jusqu'alors inconnue, et donnait de tels profits, qu'en certaines années on peut évaluer ceux de Latour de 100 à 150,000 livres 2 .

Razilly voulut aussi récompenser les bons services de Denys, en lui concédant en fief les côtes du golfe Saint- Laurent, depuis le détroit de Gampseau jusqu'à la baie des Chaleurs. Mais Denys était plutôt commerçant que colonisateur; il s'adonna non-seulement au trafic des fourrures, mais aussi à l'exploitation des bois, et surtout à la pêche maritime; son principal établissement était à Ghedabouctou, près Gampseau; il y fit exécuter quelques travaux de culture, mais il ne paraît pas que nulle part il ait installé aucune famille européenne 3 . Il se trouvait certes sur ces rivages, fréquentés depuis un demi-siècle parles navires de pêche, des filles de sang mêlé. Les gens de Denys purent donc contracter des unions plus ou moins régulières avec ces filles ou avec des squaws indiennes; mais c'est la seule trace de famille dont on trouve l'indice dans ce quartier de l'Àcadie, sauf toutefois celle du seigneur, dont les enfants succédèrent à leur père, poursui-

1 Description du fort Latour, citée par Beamish.

2 Voir dans Beamisli et dans Moreau le procès intenté par madame de Latour à un capitaine de navire, et divers autres détails.

1 Description des côtes de l'Amérique, par Denys. — Recensement de 1686.

virent son œuvre, et devinrent l'origine de plusieurs familles seigneuriales du Canada.

Toutes les familles d'origine européenne se trouvaient donc concentrées à Port -Royal et à la llève, où résidaient M. de Razilly et 31. d'Aulnay de Gharnisay; le commandeur avait gardé près de lui ce dernier : il était son parent et la (die ville ouvrière de son établissement seigneurial et agricole ; il désirait en faire le continuateur de ses travaux. Toujours obsédé néanmoins par les difficultés pécuniaires que rencontrait le développement de son entreprise, il conçut un moment un projet dont les conséquences eussent été de la plus grande importance, s'il avait pu réussir : il était, nous le savons, un des grands dignitaires de l'Ordre de Malte, et commissionné momentanément dans le service maritime du roi de France. Or il songea à associer à ses desseins l'Ordre auquel il appartenait; les chevaliers de Malte étaient presque tous destinés à être marins; la possession d'un fief considérable et d'un bon port sur les côtes de l'Amérique présentait donc tout de suite un but de navigation excellent pour former les jeunes chevaliers dans leurs caravanes, et assurait plus tard à l'Ordre un domaine important et fructueux. Il écrivit dans ce sens au grand maître; il eût abandonné sa seigneurie de la Hève avec ses dépendances , et probablement aussi le magnifique port de Ghibouctou (aujourd'hui Halifax). En y créant une commanderie sous la suzeraineté du roi de France, les chevaliers eussent poussé avec activité la création d'une station navale, dont les chantiers eussent été alimentés par les belles forets de la contrée, tandis que la population se serait rapidement établie, groupée et développée autour de ce poste.

Dans ce plan , la seigneurie de Port-Royal avec ses alentours était réservée pour d'Aulnay, qu'il aimait particulièrement et dont il connaissait les goûts et les apti-

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tudes agricoles, tandis que lui-même eût pu se ménager encore, sur les côtes du sud ou sur la baie Française, un fief respectable où il se fût installé comme gouverneur royal de l'Àcadie. Razilly eût eu de la sorte la satisfaction de voir la colonie acadiemie bien établie dans un court laps de temps, avec quatre ou cinq seigneuries coloniales, dont l'ensemble eût acquis promptement une importance capable de balancer l'accroissement que faisaient dès lors présager les colonies anglaises du Massachusetts et de la Virginie.

Malheureusement ces beaux projets ne purent aboutir : le commandeur de Paulo, un des conseillers du grand maître, répondit que les dépenses considérables entraînées par les fortifications du port Lavalette ne pouvaient permettre de s'engager dans une entreprise si lointaine et pleine d'imprévu ' ; détermination fâcheuse, aussi bien pour l'avenir de l'Ordre de Malte que pour celui de l'Àcadie.

Tels étaient les soucis et les vues du commandeur de Razilly, et peut-être eût-il trouvé quelque nouvelle combinaison propre à donner une forte impulsion à la colonie qu'il avait fondée, si la mort n'était venue le frapper en 1636. D'Àulnay se trouvait naturellement désigné pour succéder à son autorité, au moins provisoirement; il paraîtrait même qu'il fut confirmé dans ces fonctions : et comme gouverneur, et comme représentant de la Compagnie de la Nouvelle-France; mais ce changement fut probablement mal accueilli par Latour et par Denys, chacun dans leurs seigneuries respectives, car nous voyons surgir aussitôt des contestations assez fâcheuses pour qu'une patente royale, en date du 10 février 1638, intervint pour les aplanir. Cette patente nommait deux lieu-

1 Moreau.

tenants gouverneurs en Acadie : l'un, Charles de Menou, sieur d'Àulnay de Gliarnisay; l'autre, Charles de Latour de Saint-Etienne; mais la rédaction de cet acte révèle chez ses auteurs une grande légèreté, une connaissance très-insuffisante du sujet, et la délimitation des fonctions et des territoires s'y trouve si mal conçue, qu'elle aboutit promu tement à des dissensions envenimées, comme nous le verrons tout à l'heure.

Poutrineourt avait été dominé par l'idée de fonder une seigneurie, une sorte de principauté pour sa famille; Razilly, chevalier de Malte et sans famille propre, créa une seigneurie où il se plaisait à préparer l'agrandissement de la France, en lui donnant par delà les mers, comme disait Lescarbot, une province digne d'être sa fille. D'Aulnay se rattacha davantage à la tradition de Poutrineourt : comme lui, il songea à une grande situation féodale relevant de la couronne, et, comme lui aussi, il voulut établir sa famille en Amérique, dans une seigneurie agricole entourée de ses tenanciers et de sa mouvance, comme celle où il avait été élevé lui-même. Plus heureux que ses devanciers, il put grouper dans cette seigneurie de nombreuses familles qui formèrent une population stable et laborieuse; il put se fixer au milieu d'elles avec sa femme et ses enfants, et pendant près de quinze ans, il y joua le rôle d'une sorte de seigneur suzerain, chef de tribu campagnard et guerrier !

Comme gouverneur du pays, il était chargé au nom du Roi de la police intérieure et extérieure ; et comme représentant de la Compagnie de la Nouvelle-France, en même temps que seigneur propriétaire, c'était à ses risques et profits que s'opéraient le peuplement de la contrée et les diverses opérations de trafic qui formaient le bénéfice privilégié des sociétaires. Ses ennemis, et il en eut beaucoup, lui ont reproché avec une partialité excessive d'avoir

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été dominé par une ambition sans scrupule et par une âpreté rapace ; cette opinion a prévalu trop exclusivement jusqu'ici dans le jugement des historiens * , et il est même très-regrettable de voir le caractère de d'Àulnay et les faits de cette époque complètement méconnus, et défigurés par des écrivains aussi estimables et aussi exacts d'ordinaire que Garneau et Ferland. Mais aujourd'hui que nous connaissons mieux ses travaux, son activité et son intelligence, grâce aux recherches patientes et pleines d'érudition de M. Moreau*, il est nécessaire de reconnaître que la persistance et le dévouement infatigables, qu'il montra dans l'accomplissement de son œuvre, méritent plus de justice.

Vers ce même temps, la colonie française du Canada commençait à se développer, et dans cette contrée, Ghamplain, Giffard de Beauport, Juchereau de La Ferté et les Sulpiciens de Montréal, nous offrent certainement les types les plus accomplis des colonisateurs de cette époque. Nous pourrions citer au même titre le Hollandais Schuyler à Manhattan, F. Gorges dans le Maine, les cavaliers de la Virginie, Georges Baltimore, et surtout les puritains du Massachusetts. Mais d'Aulnay ne le cède à aucun d'entre eux, et son histoire est un des documents les plus curieux à étudier pour celui qui veut bien connaître quel était l'esprit qui animait les colonisateurs du dix-septième siècle, et quels procédés ils mettaient en œuvre.

Aussitôt après la mort de Razilly, dont il avait été le collaborateur, d'Aulnay imprima donc une nouvelle impulsion à son entreprise. Il comprenait l'erreur que le commandeur avait faite, en multipliant les postes dans une colonie immense et faible, et en choisissant, pour son

1 Voir Denys, Nicolas, Garneau, Ferland, Halliburton, Parkman, et même Beamish.

2 Moreau, Histoire de V Acadie française (Paris, Tecliener), 1873.

premier établissement, les terres peu fertiles de la Ilève ; il s'attacha aussitôt à réparer cette faute, en réunissant toutes ses ressources et tous ses efforts sur Port-Royal, que la tradition, l'excellence de son port et la fécondité du sol, avaient toujours désigné comme le chef-lieu de l'Àeadie.

En 1640, le tribunal, le greffe, le manoir et les tenanciers censitaires étaient tous installés à Port-Royal 1 ; on y avait transféré tous les fermiers et cultivateurs qui avaient été d'abord établis à la Ilève 2 , ne laissant en ce lieu que les familles des métis, les magasins et les gens nécessaires pour les garder, car ce poste conserva toujours une certaine importance commerciale; souvent, en effet, on débarquait à la Ilève des marchandises que Ton transportait à Port-Royal, en traversant la presqu'île au moyen d'une sorte de route dont nous avons pu constater encore les traces en 1860, au milieu des forets qui couvrent l'intérieur du pays entre ces deux villes.

Denys insinue que d'Àulnay dut employer la contrainte pour déterminer certaines familles à quitter la Ilève. Cette assertion est-elle bien fondée, ou n'est-elle que le résultat de la malveillance de Denys? Nous ne saurions le décider; mais ce qui est certain, c'est que l'opération de d'Aulnay fut tellement raisonnable et avantageuse pour tous, que ceux-là mêmes qui vinrent à Port-Royal à contre-cœur durent, peu d'années après, bénir son intervention en cette circonstance.

La concentration de tous les colons cultivateurs parut

1 Procès-verbal d'information contre Latour, dressé a Port- Royal en 1640. — Procès de l'île aux Cochons, dans le mémoire anonyme de 1702; il est question d'une concession faite par d'Àulnay à Jacob Bourgeois. (Archives de la Marine.) — Mémoire de Dcsgouttins, du 29 novembre 1703. (Jbid.)

2 Denys.

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néanmoins insuffisante au seigneur de Port-Royal pour former le noyau du fief qu'il voulait créer; étant donc passé en France dans Tannée 1641 ! , il ramena avec lui un certain nombre de familles nouvelles et plusieurs engagés; divers indices nous donnent lieu de présumer qu'il les chercha dans sa province et dans les propres biens de son père, René de Menou, seigneur de Gharnisay (Touraine, sur les confins du Rerry) 2 . Tel avait été le plan de Poutrincourt, et c'est ainsi qu'en ce moment même Gif fard de Beauport et Juchereau de La Ferté, seigneur de More, opéraient dans le Perche, pour peupler leurs seigneuries du Canada.

On peut évaluer à une vingtaine le nombre des familles que d'Àulnay transporta alors en Acadie 3 . Lui-même, prêchant d'exemple, avait depuis longtemps installé avec lui dans ce pays sa femme, Jeanne Molin, fille de Louis Molin 4 , seigneur de Gourcelles en Gharolais, dont il avait déjà quatre enfants. Ces immigrants étant réunis aux anciens colons de Razilly, il se trouva quarante familles environ de cultivateurs, ainsi groupées dans la vallée de

1 Beamish, page 90. — Moreau, page 120.

2 Moreau, pages 120 et 123, cite un contrat passé entre d'Àulnay et Claude de Razilly, à Tours, le 19 février 1642.

3 Parmi les familles qui nous paraissent remonter jusqu'à d'Aulnay sans atteindre l'époque de Razilly, nous citerons : Doucet, dit de La Verdure, — Jacob Bourgeois, — Petitpas, — Boudrot, — dont la présence à Port-Royal est attestée par des documents authentiques. Gestion de la succession du sieur d'Aulnay : — Contrat de mariage de madame veuve d'Aulnay avec Latour, — Procès de 111e aux Cochons, — Actes de l'église de Beaubassin, — Informations contre Latour en 1640 et en 1643.

Nous citerons en outre, d'après certaines indications : les familles Hébert, Blanchart, Dupuis, Sçavoye, etc.

4 Les uns écrivent Motin, d'autres Molin; nous avons préféré la version de M. Moreau, qui a eu les papiers de la famille entre les mains.

Port-Royal; quelques-unes d'entre elles, quoique nous ne puissions préciser aucun nom, remontaient, au moins par des alliances avec les filles métisses, jusqu'aux colons de Poutrincourt (billets de concession cités par de Meulles et par Cadillac) l ; d'autres avaient été amenées par Razilly *, et le surplus venait de s'installer dans la contrée sous les auspices de d'Àulnay. Tous étaient pourvus de concessions de terre par lots de cent arpents environ, qui étaient chargées d'une rente foncière et perpétuelle de un sol de rente par arpent, plus d'une redevance variable en poulets et autres menues denrées; ce mode de colonisation exigeait ainsi fort peu de déboursés de la part des colons; quelques-uns d'entre eux recevaient même du seigneur des avances en nature, pendant le travail de leur installation, et ces avances étaient généralement remboursées en journées de travail durant les années suivantes 3 . Les rentes et les redevances ne constituaient en réalité qu'un profit très-médiocre pour le seigneur, mais il pouvait espérer sinon pour lui, du moins pour ses enfants, un accroissement de recettes notable, par les droits de mouture et par les droits de lods et ventes, prélevés sur les actes d'aliénation; les charges du colon et les profits du seigneur étaient ainsi reportés, pour une grande part, sur un avenir à long terme , et que les lods et ventes et autres droits seigneuriaux étaient proportionnels, dans leur quotité, au degré de richesse répandu dans le pays,

1 Rapport de M. de Meulles en 1685. {Archives.)

Mémoire sur l'Àcadie qui paraît rédigé sur des notes de Cadillac. {Archives.)

2 On peut citer les Martin, Dugas (lettre Desgouttins), Trahan (information contre Latour en 1640), et probablement : Gaudet, Bayols et Peseley, Mélanson, Landry, Pelletret, Aucoin, etc.

3 Voir les contrats passés entre Gif fard de Beauport et ses censitaires en Canada en 1640. Ferland, Garneau, t. I, page 158. — Voir aux documents.

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il imprimait à l'œuvre colonisatrice un caractère de solidarité dans le temps et dans les personnes , dont la portée morale et sociale est facile à saisir ; ce mode de colonisation n'était du reste que la reproduction du type de la seigneurie féodale et de son institution en Europe, depuis l'abolition du servage de la glèbe transformée en tenure censive l .

En outre des fermes de ses tenanciers, d'Àulnay établit deux grosses fermes qui étaient exploitées pour son compte, au moyen des engagés qu'il avait ramenés de France. Un de ses premiers soins fut aussi la restauration de l'ancien moulin de Poutr incourt, auquel il annexa une scierie, puis il édifia un nouveau moulin à blé qui marchait à l'aide du vent 2 . Les maisons d'habitation étaient sans doute fort grossières : un grand nombre étaient édifiées avec des arbres entassés les uns sur les autres, sans môme être équarris ; quelques-unes reposaient sur de gros pieux plantés en terre, entrelacés avec des branches et bousillés avec de l'argile (selon l'expression de Diéreville). Les mieux conditionnées et le manoir lui-même étaient formés par de grosses poutres dégrossies, étagées les unes sur les autres et assemblées par les extrémités ; ce genre d'édifice s'appelle encore aujourd'hui une construction de pièces sur pièces. Le tout était couvert quelquefois en bardeaux, le plus souvent avec des roseaux ou des morceaux d'écorce. Les meubles étaient façonnés avec des quartiers d'arbres encore bruts, et les ustensiles, presque tous en bois grossièrement ouvragé. Mais encore de nos jours les établissements des pionniers ne diffèrent guère de ce tableau ; ils consacrent leurs premiers soins et tout leur travail à

1 Guérard, Polyptique d'Irminon. — Histoire des classes agricoles en Normandie, par Léopold Delisle. — Gh. Louandre, Terrier d'Abbeville en 1312.

* Moreau.

créer les premières récoltes, réservant pour l'avenir la transformation de ces campements primitifs, alors qu'ils se seront munis de certaines avances contre les nécessités urgentes de la vie.

Le peu de Français qui étaient restés dans la vallée de Port-Royal, sous Razilly et avant lui, s'étaient reportés vers le haut de la rivière, afin de s'éloigner des incursions anglaises l . Mais le nouveau seigneur ayant fait rétablir, sur l'emplacement du vieux fort de Poutrincourt, une enceinte fortement palissadée et terrassée, on vit plusieurs familles installer leurs cultures et même leurs demeures vers l'embouchure de la rivière 2 .

Chaque printemps, d'Àulnay vendait, aux navires qu'appelait sur ces cotes la pèche de la morue, les pelleteries qu'il avait ramassées pendant l'hiver; on lui livrait en échange, du fer, des outils, de la poudre, quelques étoffes et autres marchandises d'Europe. Son père, le vieux sire René, et sa famille, se maintenaient d'ailleurs en relations constantes avec lui, et c'est par leur intermédiaire qu'il sollicitait à la cour, dans les litiges et autres difficultés qu'il eut à surmonter, car son père était un seigneur bien posé, ayant du crédit près des ministres, et possédant un hôtel à Paris, rue de Grenelle-Saint-Germain 3 , n° 16.

Quant à lui, ayant complètement renoncé à la cour et à toute ambition de charges et d'honneurs, il vécut pendant tout le reste de son existence, dans sa petite principauté, en seigneur rustique, comme une sorte de Robin-

1 Denys, Description des côtes de V Amérique.

2 Procès de l'île aux Cochons, dans le mémoire anonyme de 1702, catalogué aux Archives de la Marine comme mémoire important sur l'Acadie.

3 Procuration en faveur de son père par-devant M e Plâtrier, notaire à Paris, le 8 mars 1642, citée par Moreau et par Beamish, page 97.

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son féodal; mêlant les habitudes de la gentilhommerie berrichonne aux occupations plus . excentriques que nécessitait une colonie naissante, il partageait son temps entre la gestion de ses fermes, les excursions qu'il poussait dans l'intérieur parmi les Indiens, et la surveillance des travaux toujours renaissants par lesquels il cherchait à développer cette création coloniale, à laquelle il s'était voué sans réserve 1 .

a Habile en l'art de gouverner les hommes » , dit M. Moreau, « il savait les employer avec discernement; on ne « voit pas qu'en aucune circonstance il ait rencontré de « l'hésitation dans l'accomplissement de ses ordres, ni que « l'intelligence de ses agents lui ait fait défaut. Dans la relate tion que nous venons de citer et qui a été écrite à Senlis, u trois ans après la mort de d'Àuïnay, le frère Ignace de « Paris lui accorde cette louange, que pendant les onze a années de sa résidence à Port-Royal, il ne lui a jamais « entendu prononcer aucune parole injurieuse au moindre « de ses gens. Il rend hommage à la rare bonté du gentilce homme, et à la piété exemplaire du chrétien. D'Àuïnay « n'édifia pas en effet la colonie par les seuls actes de sa « vie publique ; il lui donna dans sa vie privée les meilleurs ce exemples. La pureté de ses mœurs se manifesta dans la

« fécondité de son mariage, dont il sortit neuf enfants

u Si l'on se souvient qu'il ne reçut ni hommes ni argent « du gouvernement de la métropole, on conviendra volon- « tiers qu'il s'engagea dans une entreprise qui passait la « portée d'un gentilhomme particulier. Aussi le sieur « d'Àuïnay peut-il dire que sans l'assistance particulière u de Dieu, quelque bon courage et résolution qu'il ait eu, il « lui eût été impossible de mettre le pays en l'état auquel « il est, et de l'y maintenir comme il a fait, malgré les

1 Relation du P. Ignace de Paris. Sçnlis, 1653.

u troubles suscités par les Anglais et par La tour, n'ayant « jusqu'à présent aucun secours que celui qu'il a trouvé « en lui-même; mais il s'estime assez heureux d'avoir fail, « sous l'autorité du Koi, des choses qui soient à la gloire « de Dieu et à l'honneur de la France l . »

Tous ces travaux, conduits par lui avec une énergie et une ténacité infatigables, ne l'empêchaient point d'avoir l'œil sur ses tenanciers, sur leurs fermes, leurs défrichements et leurs bestiaux; ces humbles familles, qu'il avait transplantées d'Europe à grands frais, étaient le point essentiel, la partie vitale de sa création; s'ils eussent échoué, à quoi eussent servi ses cultures, ses pêcheries, son commerce de fourrures? La colonie s'écroulait faute d'habitants, et la seigneurie se fut éclipsée avec les tenanciers !

On le voyait donc souvent sortir à cheval de son grossier manoir, bâti en poutres gigantesques, et remonter la vallée de Port-Royal, en parcourant ces métairies naissantes, louant celui-ci, gourmandant celui-là, aiguillonnant tout le monde. Son exemple, d'ailleurs, et l'autorité de sa parole avaient imprimé tout autour de lui une émulation salutaire, et c'était plaisir de voir tous ces laboureurs abattre le bois, construire, cultiver, enfermer le bétail dans les pâtures, perfectionnant d'année en année les huttes demisauvages et les défrichements informes des premiers jours. Gomme il connaissait la situation de chacun, ses travaux, ses bestiaux, les questions qu'il leur faisait étaient positives, pénétrantes, elles allaient droit au but; il était familier avec les enfants, il examinait l'état des labours, s'informait des veaux, des poulains qui venaient de naître; n'était-ce point là tout l'avenir de la colonie?

Déjà plusieurs de ces tenanciers s'étaient assuré sinon l'aisance, du moins une certaine assurance contre les plus

1 Moreau, p. 246 et 251.

RAZILLY ET D'AULNAY. 99

urgentes nécessités de la vie; la certitude qu'il y avait derrière eux, en cas de dénûment et de malheur, une forte main pour les appuyer, donnait à chacun, dans sa lutte contre la nature, une solidité et une confiante audace qui doublaient les chances du succès. Gomme leur seigneur, ils songeaient tous à l'avenir, et il n'était aucun d'entre eux qui ne se flattât de créer à sa famille et à sa postérité une existence aisée et indépendante.

Chacun, à la vue de ces forêts immenses et de ces terres fertiles, calculait déjà sans inquiétude les établissements nouveaux que feraient après eux ces enfants nombreux qui des lors pullulaient à leur foyer. Dans ce pays où la main de l'homme fait seule défaut pour créer l'abondance, ces enfants étaient en effet le plus précieux gage de leur fortune, de même que leurs familles étaient pour le seigneur le plus beau fleuron de sa couronne. Les bestiaux se multipliaient aussi rapidement , les cultures et les récoltes s'accroissaient; on sentait la vie naître et se développer dans ces silencieuses solitudes : c'était comme le printemps d'une société nouvelle, avec ses âpretés et ses douceurs.

Voilà le spectacle que d'Aulnay voyait se dérouler sous ses yeux quand il parcourait la vallée de Port- Royal, et son cœur se réjouissait comme si l'aurore de l'avenir se fût ouverte devant lui. Parvenu aux dernières huttes et aux derniers défrichements, quand il s'enfonçait dans les bois déserts, avec quelques trappeurs ou coureurs de bois, la scène qui changeait n'était pas moins émouvante. Le pittoresque de l'imprévu et la sauvage grandeur de la forêt y apportaient un charme particulier ; quelquefois un campement indien, s'étalant dans la clairière, venait animer le tableau. Cette vue n'inspirait aucun souci, car depuis cinquante ans il s'était consolidé, parmi ces rudes tribus, une tradition de confiance et de respect, pour les chefs

100 UKE COLONIE FEODALE.

français, que Poutrincourt avait fait naître, et que Razilly avait fait grandir avec sa dignité froide et sévère ; d'Àulnay, actif et industrieux, père de famille et chef de tribu luimême, qui émerveillait à chaque instant leur esprit par quelque création nouvelle, avait conservé et développé cette haute influence. Il leur inspirait d'autant plus de vénération et d'attachement, que sans peser sur eux, sans contrecarrer leurs usages, qu'il respectait, il travaillait efficacement à leur éducation par les missionnaires et par ses relations familières avec eux, leur rendant mille services peu coûteux peut-être, mais auxquels leur imprévoyance donnait un inestimable prix.

Il pouvait donc parcourir les bois et les savanes d'un bout à l'autre de la presqu'île, sans appréhension et sans souci : il n'avait à craindre ni hostilité ni embuscade, tandis qu'il était au contraire assuré de rencontrer partout l'assistance et le concours sans réserve de tous ces fils de la foret qui tenaient à son service leur agilité, leurs armes et la grande sagacité de leur expérience sauvage.

Quand il débouchait dans un campement au milieu des wigwams, ni les squaws ni les enfants ne s'enfuyaient en poussant des cris effarés ; ils le connaissaient tous, et venaient à sa rencontre au moment où il descendait de cheval ; ils s'accroupissaient en rond autour de lui en chantant un de leurs hymnes gutturaux, et ils attendaient la parole et la bénédiction du grand chef, tandis qu'un vieux sagamore venait lui présenter le calumet avec un collier de porcelaine qui devait former comme le procès-verbal de leur entrevue et des conventions que l'on pourrait arrêter l .

1 Collier de porcelaine. Les premiers colliers consistaient en une série de coquillages enfilés, dont les dispositions avaient un sens consacré par la tradition. C'était un rudiment d'écriture; plus tard, les coquillages furent remplacés par des grains de verroteries européennes, que l'on appelait alors porcelaines.

RAZILLY ET D'AULNAY. 101

Un peu de poudre et quelques babioles distribuées parmi eux répandaient une joie naïve parmi ces grands enfants ; les coureurs de bois lâchaient leurs chevaux dans la clairière et pouvaient se reposer sans crainte, car la paix régnait dans la solitude; les bêtes fauves seules auraient pu troubler le calme de la nuit, mais leur voisinage était peu redoutable avec de tels compagnons que les Indiens.

Quelquefois on venait à croiser en route un parti de ces guerriers peints, armés pour le combat, marchant à la file dans les fourrés inextricables. Ces hôtes subtils et invisibles de la forêt, qui voient tout sans être vus, et qui perçoivent l'approche de Fhomme avant d'avoir entendu ses pas, arrivaient souvent en rampant jusque sous les pieds des chevaux hennissants ; mais d'Aulnay ni les siens ne s'épouvantaient de ces rencontres subites : ils savaient que dans ces défilés tout homme devait être un ami ; ces chasseurs incomparables, ces guerriers redoutés et cruels, assouplis par le respect traditionnel et une confiante affection, devenaient au contraire pour eux des auxiliaires précieux et leur servaient de guides dans les sentiers désolés, impraticables, dont eux seuls connaissaient les repères et les détours. L'histoire des Àcadiens a cela de particulier, que jamais la bonne harmonie ne fut troublée entre eux et les Micmacs ; et pendant cent cinquante ans, il est sans exemple qu'un seul coup de fusil, une seule discussion, aient troublé l'alliance des Acadiens et de leurs sauvages amis.

Dans ces excursions chez les Indiens, d'Aulnay était souvent accompagné par quelqu'un des missionnaires qui prêchaient l'Évangile parmi les tribus sauvages : ces moines Récollets suivaient depuis longtemps les missions de l'Acadie; déjà nous avons signalé leurs excursions aventureuses de 1620 à 1630; Razilly en avait augmenté

le nombre, et leur douce et religieuse influence n'avait pas peu contribué à établir, à consolider ces relations pacifiques entre les deux races. D'Àulnay, bon juge en ces matières, avait su apprécier leurs services, efficaces et modestes ; aussi consacra-t-il une somme importante à leur maintien et à leur accroissement, car il considérait rétablissement des missions comme une des nécessités premières de toute formation sociale.

On avait donc construit par ses ordres, à Port-Royal, une sorte de monastère que l'on appelait dans le pays le Séminaire, dans lequel il avait installé douze Récollets, et il y avait annexé une étendue de terre assez considérable, qui pût subvenir ultérieurement aux besoins de ces religieux; ceux-ci, d'autre part, s'étaient obligés, non-seulement à desservir la colonie française et à faire des missions parmi les peuplades indigènes, mais encore à recevoir, entretenir et instruire dans leur maison trente jeunes gens et les enfants micmacs ou abénakis, afin de propager plus aisément dans la contrée la connaissance de la religion et les premiers éléments de la civilisation ; c'est pourquoi cet établissement est appelé le Séminaire dans les documents du temps 1 . Un des moines, Ignace de Paris, plus tard moine à Senlis, nous a laissé une relation intéressante de leurs travaux, qui se partageaient entre le ministère religieux et l'enseignement qui se donnait aux enfants des Indiens et aux enfants des colons; il y avait là en germe quelque chose de semblable à l'établissement que les Sulpiciens formèrent à Montréal à peu près dans le même temps. Le séminaire de Port-Royal formait une corporation et une fondation à part, dont les intérêts étaient tout à fait distincts de ceux de d'Àulnay, comme il appert du contrat de mariage de sa veuve en 1653 et de la capitula-

1 Moreau.

RAZILLY ET D'AULNAY. 103

tion de Port-Royal en 1654. Il est fort à regretter que d'une part les événements aient beaucoup contrarié sa consolidation, et que de l'autre l'Ordre des Récollets n'ait pas apporté à son développement la même activité et la même énergie que montrèrent les Sulpiciens dans l'île de Montréal.

M. d'Àulnay fit en effet beaucoup pour eux, mais il ne pouvait suffire à tout : ces constructions, ces défrichements, cette immigration, toutes ces entreprises si variées, entraînaient des dépenses considérables qui le chargeaient outre mesure et qui expliquent, sans les justifier, les différends qui s'élevèrent entre lui et Latour, ainsi que l'acharnement des luttes qui les suivirent. D'Aulnay en effet ne fut pas seulement un fondateur de colonie, un seigneur campagnard, industrieux et entreprenant, il fut aussi, malheureusement, un grand batailleur !

Nous avons vu au début de ce mémoire comment le gouvernement français avait partagé l'Acadie en plusieurs seigneuries entre d'Aulnay, Latour et Denys. D'Aulnay paraît sans aucun doute, d'après les termes de l'ordonnance, avoir été le véritable successeur de Razilly, et, comme tel, devait avoir une certaine prééminence sur les autres; cependant les termes indécis, le partage très-mal conçu que contenait cet acte, devaient amener des conflits, et ces conflits s'envenimèrent par des questions d'intérêt très-graves.

Dès l'année 1640, deux ans après les lettres patentes qui partageaient l'Acadie, nous voyons s'élever entre Latour et d'Aulnay, à propos de leurs limites commerciales, des démêlés qui dégénérèrent promptement en attaques à main armée. Au commencement de 1640, Latour attaqua et prit deux petits navires appartenant à d'Aulnay ; mais celui-ci, après avoir ravitaillé Pentagoët, où commandait Doucet, son capitaine d'armes, rencontra le bâti-

ment de Latour et le captura à la suite d'un combat assez vif; une information fut aussitôt commencée contre Latour, le 11 juillet 1640, par Germain Doucet, Isaac Pesetey et Guillaume Trahan, comme représentant les habitants de Pentagoët, la Ilève et Port-Royal {Moreau). La plainte et l'enquête furent envoyées à Paris, et le 29 janvier 1641, Latour fut cité en France pour rendre compte de sa conduite; d'Aulnay, qui avait à Paris son père et de puissants amis pour le soutenir, fut chargé de veiller à l'exécution de cet ordre de comparution, voire au besoin « de saisir et embarquer de force ledit Latour, s'il refusait d'y obtempérer » ; ce dernier fut en même temps révoqué de ses fonctions. Mais il était plus facile de le révoquer que de le saisir, et il se maintint dans son fort de Jemsek en dépit des arrêts du Conseil.

D'Àulnay, se trouvant trop faible pour l'assiéger, se rendit en France en août 1641 *, afin d'éclairer la cour sur la situation du pays et d'obtenir quelques renforts. Il y passa l'hiver et, profitant de cette occasion, il poussa jusqu'en Touraine, chez son père, dans les biens patronymiques de sa famille, situés à Gharnisay 2 ; il y a tout lieu de penser que ce fut là, et parmi les censitaires de ces fiefs, qu'il engagea un certain nombre de familles à l'accompagner en Amérique pour aller s'établir sur sa seigneurie de Port- Royal 3 . Quoi qu'il en soit, il est constant qu'il ramena alors avec lui des ménages, hommes, femmes et enfants, et qu'il accrut ainsi sensiblement le nombre des tenanciers déjà fixés en Àcadie.

A ces tenanciers, cultivateurs et censitaires, il adjoignit quelques engagés célibataires, tant pour les employer à

1 Moreau, page 165.

2 Idem. Acte passé entre lui et Claude de Razilly, le 19 février 1642, à Tours, devant Beaufort, notaire.

3 Moreau. — Relation des Capucins. — Mémoire de d'Aulnay.

RAZILLY ET D'AULNAY- 105

son trafic de fourrures que pour les armer à son service, et il repartit avec tout son monde au printemps de 1642, porteur de nouveaux ordres royaux contre Latour, datés du 21 février 1642. Afin d'amener ce dernier à composition, il occupa l'embouchure du fleuve Saint-Jean avec les quelques navires dont il disposait. Mais dans l'intervalle, Latour, oubliant ses anciennes traditions de loyauté, s'était abouché avec les Anglais du Massachusetts dont il espérait le concours, et il put en effet, grâce au secours qu'il en obtint, forcer son rival à lever le blocus ; bien plus, il le poursuivit avec les bâtiments ennemis jusque dans la rade de Port-Royal, où il débarqua en commettant quelques dégâts, et ne retourna à Jemsck qu'après s'être emparé d'une pinasse chargée de pelleteries l .

D'Aulnay se vit donc obligé de retourner en France en 1643; là il compléta les mesures nécessaires pour amener la réduction du fort de Latour. Le Conseil d'État rendit un nouveau et dernier jugement le 6 mars 1644 2 ; en même temps, on fit défense aux gouverneurs anglais d'intervenir, malgré les traités, dans les affaires de l'Acadie; Latour fut mis hors la loi 3 .

Une nouvelle attaque fut donc tentée au commencement de 1645 contre le fort de Jemsek; madame de Latour y était seule alors avec une cinquantaine d'hommes ; néanmoins elle soutint bravement le choc et força les navires assaillants à se retirer dans le bas du fleuve Saint- Jean, où ils hivernèrent. Latour était en ce moment à Boston; un

1 Voir l'information contre Latour, du 18 août 1643, et aussi Moreau.

2 L'arrêt porte que si dans trois mois Latour ne s'est pas présenté devant le Conseil d'Etat, il est enjoint à d'Aulnay de se saisir de lui, et d'occuper le fort de Saint-Jean (Jemsek), avec défense à qui que ce soit de prêter assistance à Latour et d'obéir à d'autres qu'à d'Aulnay. (Moreau, page 194.)

3 Moreau.

106 USE COLONIE FEODALE.

nouveau secours de la Nouvelle-Angleterre l'eût peut-être sauvé, mais les puritains, obtempérant aux représentations de la France et aux injonctions de leur propre métropole, s'y refusèrent; trois mois ensuite, d'Aulnay enleva la place de vive force par un assaut meurtrier.

Madame de Latour, faite prisonnière, mourut trois semaines après, laissant, assure-t-on, un jeune enfant qui fut envoyé en France l ; son mari renonça momentanément à la lutte, et il erra pendant plusieurs années sur les côtes de rAmérique du Nord.

En considérant ces discordes acharnées, on ne peut s'empêcher de s'associer à ces réflexions pleines de sens d'un auteur anglais : « Voici donc deux chefs français très- « distingués, engagés dans un conflit acharné et illu- « soire, pour la domination d'une terre qui n'était encore « (excepté un petit nombre de postes) qu'un désert sau- « vage ; tandis qu'au Canada le courage français se déu ployait dans une défense héroïque contre les plus dan- « gereux et les plus vindicatifs des sauvages, les solitudes « de l'Acadie retentissaient de combats fratricides de « Français contre Français*. »

Il est probable en effet que si d'Aulnay et Latour avaient su amortir leurs ressentiments, et consacrer au développement de leurs seigneuries toutes les ressources de temps, d'hommes et d'argent qui furent dévorées dans ces luttes

1 Beamisli, cli. xm, page 111. — Williamsoiij Ilist. du Maine, vol. I, page 320. — Voir aussi le contrat de mariage entre Latour et madame d'Aulnay en 1635, dont voici un extrait : «... Quant « à MM. les enfants mineurs du premier mariage dudit sieur de « Latour, il leur sera réservé le cap Sable et ses dépendances, « ainsi que tous les héritages qui peuvent lui survenir dans la vieille « France. » ... Et plus loin il déshérite ses enfants s'ils ne se comportent pas convenablement avec sa nouvelle femme !

2 Beamish. — Murdoch.

UAZILLY ET D'AULNAY. 101

inutiles, il est probable, disons-nous, que l'Acadie eût acquis dès lors dans sa population et ses cultures l'assiette définitive qu'elle ne trouva que trente années plus tard, sous M. de Grandfontaine. Cependant il convient de présenter ici une observation qui, sans justifier entièrement la conduite de d'Aulnay, l'explique, en partie du moins, par les nécessités de sa situation.

Les travaux dispendieux, les créations considérables qu'il avait entrepris, nécessitaient des capitaux qui dépassaient de beaucoup ses ressources personnelles, et le gouvernement français, fidèle à ses traditions coloniales, ne lui donna jamais que des éloges et des brevets ; quant aux profits qu'il pouvait réaliser par le trafic privilégié des pelleteries dans les comptoirs de la presqu'île et même à Pentagoët, ils étaient insuffisants pour combler le déficit, et chaque année il s'endettait de plus en plus vis-à-vis de ses fournisseurs de la Rochelle. D'autre part, les travaux qu'il exécutait dans sa seigneurie, travaux excellents, très-bien compris, pleins d'avenir, ne pouvaient donner que des produits à longue échéance, comme toutes les entreprises terriennes ; il était donc à craindre que, dans un délai assez court, il ne se trouvât acculé entre l'obligation de tout abandonner, ou l'impossibilité absolue de satisfaire ses créanciers.

Latour au contraire, par son fort de Jemsek, dominait et possédait effectivement tout le bassin du fleuve Saint- Jean, c'est-à-dire la contrée la plus riche et la plus productive en fourrures, et tandis qu'il n'y faisait aucuns travaux et aucuns frais pour coloniser le pays, il réalisait à lui seul plus de bénéfices que tous les traitants de l'Acadie ensemble; Latour, qui était un homme habile et un vieux routier dans le commerce indien, avait su concentrer, sur le fleuve Saint-Jean et sur ses affluents, les apports des nombreuses tribus abénakisses, maléchites, armouchiquoises,

108 13 NE COLONIE FEODALE.

qui peuplaient le continent et fournissaient chaque année une immense quantité de pelleteries.

Ilubbard, chroniqueur américain, prétend qu'il se trouvait dans le fort de Jemsek, quand il fut pris par d'Àulnay, pour dix mille louis de joyaux, d'argenterie, de mobilier, canons et munitions de toute espèce; lorsque sa femme revint d'Angleterre à Boston, en 1644, elle se plaignit au tribunal de Boston des préjudices que lui avaient causés les retards volontaires du capitaine anglais qui l'avait transportée, et on lui attribua pour ce seul fait deux mille louis de dommages-intérêts 1 ; l'importance de ces sommes, les garnisons nombreuses recrutées et entretenues par Latour ne peuvent donc laisser aucun doute sur l'énormité des profits qu'il retirait de la traite des fourrures ; nous savons enfin qu'après lui d'Àulnay traita en une seule année, dans le bassin du Saint-Jean, trois mille peaux d'orignaux, sans compter les loutres, les castors et les menues fourrures 9 .

Mille motifs sollicitaient donc l'esprit de d'Aulnay et le poussaient à supplanter son rival; quel ne devait pas être son dépit en voyant Latour, qui ne faisait aucun sacrifice pour le bon établissement du pays, réaliser les profits les plus beaux et les plus nets, tandis que lui, qui prodiguait son temps, son argent, ses fatigues, sentait s'accroître chaque jour les dettes considérables qui pouvaient ruiner son entreprise malgré tous ses efforts î La conquête du fort de Jemsek et du riche bassin qui en dépendait devait au contraire changer complètement sa situation, et en effet, dès qu'il eut concentré dans ses mains tous les postes commerciaux de la baie Française, il put donner un nouvel essor à ses travaux de culture et de colonisa-

» Moreau, p. 201.

2 Denys, Description, etc., rite par Moreau, p. 249.

RAZILLY ET D'AULNAY. 109

tion, tout en atténuant cependant les dettes considérables dont il était grevé.

Dans ces dispositions d'esprit, toute discussion, toute querelle devait s'aigrir aussitôt, et s'envenimer dans la suite des événements. Latour d'ailleurs était d'un caractère agressif, et ses intelligences avec les Anglais, ainsi que la fâcheuse composition de son personnel, donnaient trop de prise contre lui ; voilà ce qui explique ces dissensions qui semblent oiseuses, et l'inconcevable acharnement avec lequel ces deux chefs gaspillèrent pendant six ans de si utiles ressources et un temps si précieux !

Après la défaite de Latour, d'Aulnay posséda une situation très-considérable : il s'était trouvé, en 1636, à la mort de Razilly : seigneur de Port-Royal par attribution spéciale du commandeur, gouverneur royal comme représentant la couronne, et enfin administrateur particulier comme fondé de pouvoir de la Société d'Acadie de 1632 ; en 1641, les membres de cette Société, pour récompenser ses services, l'intéressèrent dans leurs opérations pour un septième; en 1642, le Père Honoré, supérieur des Capucins de France, le chargea de gérer la part à eux donnée par Richelieu, dans la Société de l'Acadie; le 19 février 1642, Claude de Razilly, héritier du commandeur, lui fit don de 4,000 livres sur la rivière Sainte-Croix l ; enfin, après la chute de Latour, les nouvelles lettres royales de février 1647 constituèrent défait, en sa faveur, l'Acadie entière comme un fief princier, relevant directement de la couronne. D'Aulnay se trouvait donc, en 1647, gouverneur général et seigneur en partie de l'Acadie, sauf les droits antérieurement concédés à la Société d'Acadie, à Denys, etc. Enfin, il était en outre associé de ladite Société et administrateur de ses biens propres.

1 Moreau, pages 164, 168, 169. — La rivière Sainte-Croix ou de Pigiguit (recensement de 1701). Moreau, pages 143 et 245.

Quand il devint gouverneur-seigneur de toute l'Àcadie, son fief particulier et favori de Port-Royal se trouvait-il fondu dans la seigneurie générale? C'est un point de droit féodal que nous ne saurions élucider ici; mais il paraîtrait qu'en fait il n'en fut point ainsi, puisque les revendications de ses créanciers ne s'exercèrent plus tard que sur Port-Royal et les environs; quoi qu'il en soit, ce fut là toujours pour lui le centre, le noyau essentiel de la colonie, le théâtre spécial de son action, aux progrès duquel il consacrait sa vie.

Ces progrès étaient aussi rapides que possible. Lorsque M. de Razilly vint s'installer en 1632 dans l'Àcadie, on y comptait à peine vingt-cinq à trente Français, devenus presque étrangers aux habitudes de la civilisation; à sa mort, en 1630, on ne comptait pas encore plus de cent cinquante à cent quatre-vingts habitants européens dans tout le pays, et comme le tiers d'entre eux, sinon plus, étaient attachés au service de Denys et de Latour, il ne se trouvait guère, entre la Hèvc et Port-Royal, qu'une quinzaine de familles européennes et quelques engagés.

Or, en 1650, quatorze années après Razilly, d'Àulnay voyait se grouper autour de Port-Royal et de la llève quarante-cinq à cinquante ménages européens ] ; il avait en outre à ses gages, comme soldats, comme coureurs de bois ou simples engagés, une soixantaine d'hommes, ce qui portait à trois cent vingt ou trois cent trente le nombre des habitants de ses domaines; si l'on y joint les gens de Denys, on peut dire que l'Acadie comptait déjà plus de quatre cents âmes. La population s'était donc plus que doublée en quatorze ans, et le nombre des familles plus que triplé.

1 Mémoire du P. Ignace de Senlis, cité par Moreau, et aux Documents.

RAZILLY ET D'AULNAY. 111

L'accroissement des cultures et de l'aisance générale était non moins important : les tenanciers commençaient à prospérer; quelques-uns étaient agglomérés autour du manoir et sur le rivage du bassin, mais la plupart s'étendaient déjà le long de la rivière de Port-Royal, dont ils remontaient la vallée ; les huttes primitives se transformaient en maisons de pièces sur pièces. Plusieurs d'entre eux amassaient déjà, par leurs récoltes, des provisions considérables; les troupeaux devenaient nombreux. « Les « habitants que M. le commandeur de Razilly avoit fait « venir de France à la Ilaive, et qui depuis ce temps-là « ont bien multiplié à Port-Royal, récoltent beaucoup de « froment, et ils ont un grand nombre de vaches et de « porcs ï . »

Nous pouvons même désigner par leurs noms quelquesunes des familles qui étaient les plus notables et les plus aisées, telles que les Bourgeois, les Doucet, Trahan, Dugas, Boudrot, etc., etc. Nous savons, par un procès de 1702, comment plusieurs d'entre eux, entre autres Jacob Bourgeois, avaient reçu de M. d'Àulnay des terres en censive. Dugas était déjà propriétaire d'une terre en 1640, etc., etc. 2 .

Tout en s' occupant activement des progrès de Port- Royal, d'Àulnay ne perdait point de vue l'avenir; il visita plus d'une fois le bassin des Mines, où devaient se développer plus tard de si florissantes colonies. Il en entrevit la richesse, et peut-être constitua-t-il dès lors ce canton en un fief séparé, car Le Borgne de Belle-Ile, qui fut après lui seigneur de Port-Royal, fut aussi seigneur des Mines; il songeait sans doute à y ménager plus tard un ou deux établissements pour ses fils puînés, tandis que l'aîné reste-

1 Description des côtes, par Nicolas Dcnys.

2 Voir aux Docume)its^ l re série. (Appendix.)

rait à Port-Royal. Tel était en effet l'ordre d'idées dans lequel se mouvaient tous ces fondateurs de colonies : ils désiraient distribuer leur postérité dans des fiefs nouveaux, autour du manoir central qu'eux-mêmes avaient fondé ; et ce plan fut religieusement suivi comme une tradition, par les familles des tenanciers qu'ils établirent dans le Nouveau Monde.

Ceux-ci en effet étaient unis à leur seigneur par une grande communauté d'idées et de sentiments ; le respect de la hiérarchie n'excluait point entre eux une certaine familiarité expansive et confiante, qui se manifestait dans les relations journalières de la vie. Le dimanche, on voyait déboucher de tous les replis de cette charmante vallée les fermiers acadiens, les uns en canot, les autres sur leurs chevaux, amenant en croupe leurs femmes ou leurs filles, tandis que de longues files de Micmacs, couverts d'ornements bizarres et de peintures voyantes, se croisaient avec eux. Autour du manoir et de l'église, d'Aulnay avait ménagé de grands espaces de terre et de prairie, qu'on appelait les champs communs, où les arrivants attachaient leurs montures et déposaient leurs bagages : ces champs étaient destinés au pâturage des bestiaux, alors que les mauvais temps empêchaient de les envoyer au loin; les habitants pouvaient s'y assembler, et c'était une réserve de terrain ménagée pour les nécessités communes dans l'avenir, telles que : écoles, églises, marchés, magasins, etc., etc. \

Le seigneur arrivait de son côté, sortant du manoir avec sa femme ainsi que ses nombreux enfants, dont l'aîné, Joseph, avait déjà quatorze ans en 1650 ; et les Capucins, qui au nombre de douze tenaient le séminaire des sauvages, formaient cortège. Avec leurs trente pension-

1 A voir aux Documents . (Âppendix .)

RAZILLY ET D'AULNAY. 113

naires, et avec les enfants du pays qu'ils tenaient en l'école, ils arrivaient en rang prendre place à l'église. Celle-ci était plus que simple ; c'était une hutte en charpente, grande et massive, sur laquelle les plantes parasites commençaient déjà à grimper, rustique à l'intérieur, mais proprement décorée de fleurs et de feuillée ; il s'y trouvait peu d'ornements, mais heaucoup de piété sincère et une foi profonde. Tous les hommes soutenaient les chants du chœur, et personne n'ignore que ces ensembles de voix, souvent peu harmonieuses dans le détail, produisent toujours en masse, par le recueillement de leurs intonations, un effet saisissant. Les cérémonies étaient sérieuses, touchantes, pleines d'onction, parce que ce peuple était vraiment chrétien, et les sacrements étaient fréquentés, le seigneur donnant l'exemple avec les siens l .

C'étaient bien là des fêtes communes, dont chacun prenait sa grande part du fond du cœur, et d'où l'on revenait chez soi plus réfléchi, meilleur, plus propre à supporter ensemble les travaux, les privations et parfois les déceptions de la vie rude et solitaire que menait la petite tribu de nos Français, complètement séparés du reste du monde. En sortant des offices, on s'attardait volontiers, durant la belle saison, sur les champs communs, en devisant sur les récoltes, sur la chasse, sur les défrichements de chacun, sur les travaux entrepris par le seigneur, et aussi sur les mille incidents de la vie privée, ainsi qu'il est d'usage de commérer dans tous les pays fiançais. Il se faisait des jeux, il se nouait des parties, quelquefois des marchés et des mariages, et tout se terminait par quelques plaisantes saillies et de larges éclats de rire; car lorsque dix Français se rassemblent quelque part, il y a toujours un compère plaisant et dispos pour égayer les neuf autres.

1 Relation d'Ignace de Senlis.

D'Àulnay se mêlait souvent lui-même entremis ces propos ; il racontait ses aventures de mer ou de bataille, et ses courses dans le pays indien; plus d'un vieux routier qui avait chevauché, avec Latour et Bieneourt , voire avec Poutr incourt , lui donnait la répartie , et de vénérables sagamos Micmacs intervenaient quelquefois avec solennité dans la conversation. C'était une occasion propice pour s'informer de ce qui advenait dans chaque famille; tout en plaisantant, il fomentait les mariages et discutait rétablissement des nouveaux ménages dans de nouvelles fermes, car c'était un de ses soucis dominants de multiplier ces foyers domestiques, qu'il considérait avec raison comme la base essentielle, la force vitale de sa seigneurie et de la colonie. Tout en causant de la sorte, les anciens, groupés autour de lui, le reconduisaient jusqu'à sa porte; d'autres fois c'était lui-même qui remontait avec eux dans la vallée, à travers les maisons, les cultures, les vergers qui commençaient déjà à donner leurs fruits.

Tel avait été le rêve du bon sire de Poutrincourt : s'établir en Àcadie avec les siens, y créer une sorte de principauté dépendant de la couronne de France, qu'il eût peuplée avec quelques familles de ses anciens vassaux, vivant avec eux dans une familiarité digne et respectable, en travaillant d'un commun accord à féconder les déserts et à agrandir la vieille patrie. Il fut donné à d'Àulnay de réaliser cet idéal, mais un peu tard malheureusement, car déjà les Anglais étaient devenus puissants sur les côtes voisines, et ce voisinage devait être fatal à la colonie française! Celle-ci, après avoir été la première en date, avait subi par le fait un retard de trente ans. Combien sa destinée eût-elle été différente, si Poutrincourt eût réalisé en 1010 ces travaux que d'Àulnay ne put accomplir qu'après 1040? L'Acadie eût déjà possédé à cette époque assez

RAZÏLLY ET D'AULNAY. 115

d'habitants pour se trouver désormais à l'abri de toute agression de la part des ennemis extérieurs !

Tout insuffisants que fussent ces résultats, ce n'était point cependant sans une grande dépense d'énergie et d'activité, sans parler des avances d'argent, que le seigneur de Port-Royal les avait obtenus ; sans cesse préoccupé de ses propres entreprises et de celles de ses tenanciers, il était constamment par voies et par chemins. Tantôt il s'agissait d'allotir des terres dans le haut de la vallée, pour une concession nouvelle ; tantôt le trafic des fourrures l'entraînait dans des courses lointaines, chez les sauvages; tantôt il prenait la mer, pour aller visiter ses établissements de pêcherie. Une de ses grandes préoccupations, après la pacification de l'Acadie, fut l'extension des polders que depuis plusieurs années il avait commencé à enclore, sur la rivière de Port-Royal.

« Il y a sur la rivière de Port-Royal quantité de prairies « des deux côtés, et deux îles qui ont des prairies, à trois u ou quatre lieues du fort en montant. Il y a une grande « étendue de prairies que la marée couvrait, et que le sieur « d'Aulnay fit dessécher : elles portent à présent de beau « et bon froment. » (Denys.)

La mer, au moment du flux, remonte très-haut dans cette rivière, et alors elle recouvrait sur une assez grande étendue les parties basses de la vallée, sur lesquelles elle avait étalé, depuis des siècles, les dépôts limoneux qui roulaient vers l'embouchure. Les nombreux engagés qui furent alors tirés de l'Aunis et de la Saintonge (notamment quelques saulniers) 1 avaient sans doute raconté les avantages que l'on tirait en leur pays du dessèchement de ces prés salés, en montrant en même temps comment on les enclosaitavec des digues. Les travaux que d'Aulnay entreprit

1 Moreau, p. 250.

sur ces indications furent d'abord assez restreints, mais lorsqu'il eut connu par les résultats le grand profit que l'on tirait de ces opérations, quand la cessation des hostilités, et la jouissance des grands revenus que lui assura alors la traite des fourrures, lui procurèrent plus de facilité pour développer les améliorations, il donna tout à fait libre cours à son goût pour les travaux des champs, et il se prit à augmenter ses polders sur une large échelle ; il entraîna même ses tenanciers par son exemple, ses encouragements, peut-être par son aide, et il put voir plusieurs d'entre eux ne point reculer devant les dépenses de temps et d'argent qu'entraînait une telle entreprise 1 .

Cependant il supportait sans broncher toutes ces fatigues de corps et d'esprit, car il avait dans un corps de fer une âme bien trempée; toujours en route par terre et par eau, à cheval ou en canot, il suffisait à tout sans que la maladie ni la lassitude parussent avoir de prise sur ce tempérament solide ; malheureusement, ni sa forte stature ni son énergie ne pouvaient le garantir contre les accidents qu'un tel genre de vie semait sous ses pas. Cet homme, qui avait bravé les orages de la mer, la furie des assauts, les fatigues et les privations de la vie sauvage, chavira dans la rivière de Port-Royal, en allant visiter ses travaux et ses digues; le 24 mai 1650, il fut trouvé mort de froid et de fatigue sur le rivage. Ses jambes étaient entravées dans la bouc par son canot renversé; il n'était point noyé, car le buste était hors de l'eau, mais, ayant fait des efforts inouïs pour se tirer de ce péril, le froid l'avait saisi dans un moment d'épuisement, et il avait succombé dans cette affreuse situation, victime de son activité et de son courage.

« Son corps fut découvert par des sauvages qui

1 Denys. Voir aussi Documents, L'île aux Cochons.

RAZILLY ET DAULNAY. 117

« l'emportèrent dans leur cabane, et trois quarts d'heure u après ou environ, sur l'avis qu'ils en donnèrent, le Frère « Ignace de Paris (Capucin qui nous a transmis la mémoire « de ce fatal événement, dans sa relation du 6 août 1653) « alla le chercher de l'autre côté de la rivière pour le « ramener au fort. La cérémonie des funérailles se fit avec « solennité le matin du lendemain 25 mai, veille de l'As- « cension; ce fut un jour de deuil pour la colonie. Madame « d'Aulnay suivit pieusement le cercueil de son mari. Le « sieur de la Verdure (Doucet) , capitaine d'armes de Port- « Royal, et les soldats de la garnison escortèrent le conte voi, derrière lequel se pressaient tous les habitants. « D'Aulnay fut enterré dans la nef de la chapelle, à main « droite, en la place où il se mettait et où avait déjà été « déposé le corps d'un de ses petits-enfants. Telle fut la « fin prématurée d'un des hommes qui ont déployé le « plus d'énergie, de courage et d'activité dans la fondau tion de nos colonies américaines ; ses ennemis lui sur- « vécurent, et PAcadic française succomba en quelque « façon avec lui. » (Moreau.)

Quelles que soient les réserves que l'on ait à apporter aux éloges trop absolus de son panégyriste, on ne peut nier que d'Aulnay ait été méconnu jusqu'en ces derniers temps, et qu'il ait été un des types les plus complets du gentilhomme colonisateur au dix-septième siècle ; sa mort fut pour l'établissement acadien un coup aussi funeste que celle du bon Poutrincourt, et s'il lui eût été donné de fournir une plus longue carrière, l'avenir de l'Acadie eût été sans doute profondément modifié.

Le commandeur de Razilly et lui furent les véritables organisateurs de cette colonie, et c'est à eux que la famille acadienne doit essentiellement son origine; nonseulement ce furent eux qui amenèrent les premiers ménages purement européens qui ont servi de noyau et

de prototype à cette société, mais ils importèrent à eux seuls (de 1632 à 1650) deux fois plus de familles constituées (environ quarante), qu'il n'en vint ensuite pendant tout le temps de la domination française, jusqu'en 1710 J . On peut donc considérer que le rôle de Kazilly et de d'Àulnay, à Port-Royal, fut exactement semblable à celui des Sulpiciens à Montréal, et à celui de Giffard de Beauport et de Juchereau de La Ferté aux environs de Québec. Les rêves généreux de d'Àulnay pour sa postérité échouèrent; la seigneurie ne resta point dans sa famille, et ses huit enfants, tous nés en Àcadie, furent obligés par les circonstances de retourner en Europe, sans plus jamais revenir dans leur pays natal 8 ; ce fief bien-aimé de Port-Royal, où il avait travaillé avec tant d'ardeur et dépensé le meilleur de sa vie, ce fief qui s'était identifié dans sa pensée avec la maison de Menou, où il avait tant de fois songé à un brillant avenir pour les siens, et d'où ils devaient se répandre dans les contrées voisines, comme autant d'essaims féconds, tomba en d'autres mains plus vulgaires ; des cœurs moins haut placés présidèrent désormais à son développement, mais la petite colonie qu'il y avait établie avec tant de soucis et de labeurs resta fortement assise et continua à grandir à travers les vicissitudes de la fortune. Les orages arrachent les grands arbres et les humbles arbrisseaux leur échappent. Les familles acadiennes avaient désormais dans le sol même

1 II résulte de nos recherches sur les recensements nominaux de l'Acadie (Archives) et sur les actes de l'église de Port-Royal (déposés à Halifax), qu'il ne vint pas ensuite de France en Acadie vingt ménages constitués; tous les émigrants ou engagés qui arrivèrent dans ce Japs de temps étaient des jeunes gens qui prirent femme dans les familles acadiennes.

2 Quatre garçons, qui moururent tous sur les champs de bataille, et quatre filles.

RAZILLY ET D'AULNÀY. 119

de profondes racines, elles pouvaient déjà vivre de leur travail, sur le pays et par le pays lui-même. Elles survécurent donc à leur seigneur et fondateur, et nous verrons toutàl'heure ce qu'elles étaient devenues, vingt ans après l'époque de ce funeste accident.

Messire René de Menou de Gharnisay, père de d'Àulnay, bien qu'âgé de plus de quatre-vingts ans au moment de la mort de son fds, fut pourvu à Paris, par acte du 3 novembre 1650, de la tutelle des enfants (quatre garçons et quatre filles). Étant dans l'impossibilité de s'en occuper utilement, il envoya, comme son fondé de pouvoir à Port-Royal, un sieur de Saint-Mas, qui paraît s'être acquitté très- médiocrement de sa tâche ; celui-ci fut remplacé par le sieur de Lafosse, conseiller d'État, qui ne put se rendre en Àcadie. La gestion des biens du sieur d'Àulnay fut donc réellement administrée, sous la surveillance de sa veuve, par un nommé Germain Doucet, dit La Verdure, ci-devant capitaine d'armes à Pentagoët, puis à Port- Royal, et qui avait toujours été son homme de confiance.

Ce Doucet eut à se débattre contre plus d'un genre de difficultés : d'abord contre les dilapidations du sieur de Saint-Mas, s'il faut en croire les plaintes des enfants de d'Àulnay; puis contre les exigences des créanciers de la Rochelle, dont les réclamations étaient urgentes; enfin contre les entreprises de Latour. Celui-ci, en effet, se trouvait alors en France; profitant de la mort de d'Àulnay, il obtint, par ses intrigues, je ne sais quelles promesses et rassembla aussitôt quelques engagés, auxquels s'adjoignit une petite troupe commandée par un gentilhomme normand qui s'adjoignit à sa fortune, le sieur Philippe Mius d'Entremont, dont la postérité devait jouer un rôle considérable en Àcadie, où elle est encore trèsnombreuse. (Lettre de Desgouttins, du 23 décembre 1707. Archives de la Marine.)

Ils débarquèrent en 1651, pleins d'audace et presque menaçants. Latour présentait une certaine commission royale dont l'authenticité ne nous paraît pas très-certaine, et il obtint de madame d'Àulnay, moitié en négociant, moitié en l'intimidant, qu'on lui rendit le fort de Jemsek, plus le gouvernement de l'Àcadie, à titre de délégué du Roi. Il fit en même temps attribuer au sieur Mius d'Entremont, qui est qualifié major de ses troupes, l'ancien fief patronymique des Latour, près le cap Sable. Ce nouveau seigneur s'installa aussitôt avec les siens (car il parait avoir amené avec lui sa femme Madeleine Élie) dans la presqu'ile de Pobomcoup, qui, dit-on, aurait été en même temps érigée pour lui en baronnie.

Ayant ainsi consolidé son autorité, tant sur le continent que dans la presqu'ile de l'Acadie, Latour étendit bientôt ses prétentions; il s'éleva entre lui et madame d'Aulnay des difficultés nouvelles, tant sur l'étendue de leurs fiefs respectifs que sur les limites des traites de pelleteries, et après divers pourparlers ces discussions aboutirent à une transaction bizarre ; Latour, qui était veuf, épousa madame d'Aulnay le 24 février 1653! Par cette union, la paix se trouva rétablie, sans que les droits des enfants de d'Aulnay fussent cependant lésés d'une manière grave, car ils furent longuement spécifiés dans le contrat, en présence des Pères Récollets, qui avaient toujours été les amis dévoués de leur père; Germain Doucet, l'administrateur du fief et du manoir de Port-Royal, figure aussi dans ce contrat. Quant à Latour, il retourna aussitôt dans sa seigneurie propre de Jemsek avec sa femme.

Les litiges pendants en Acadie paraissaient ainsi résolus, et, par un singulier revirement de la fortune, Latour se trouvait en possession des biens, des honneurs et de la femme de celui qui l'avait poursuivi de sa haine et ruiné de fond en comble; sauf les fiefs de Denys sur le détroit de

RAZILLY ET D'AULNAY. 121

Campseau et dans les îles du golfe Saint-Laurent, tout l'ancien gouvernement de d'Àulnay était dans sa main ; mais il se préparait à la Rochelle un orage bien autrement redoutable. Quoique d'Àulnay disposât à la fin de sa vie de ressources considérables, il n'avait pas encore éteint toutes ses dettes ; son père , René de Ghamisay , reconnut qu'il devait à Emmanuel Le Borgne, un de ses fournisseurs de la Rochelle, 260,000 livres. {M or eau.)

Mais la succession avait été si mal administrée, que la vente de toutes ses marchandises ne fournit aux créanciers qu'un assez faible à-compte. Ils obtinrent donc un jugement, et deux d'entre eux, Le Borgne et Guilbaut, partirent de la Rochelle en mars 1654, pour procéder, à main armée, à la saisie de Port-Royal et de tous les biens du défunt. Leurs navires s'arrêtèrent à Campseau, et soit qu'ils fussent aussi créanciers de Denys , soit qu'ils se figurassent, comme représentants de d'Àulnay, avoir droit sur tout ce qui se trouvait en Àcadie, ils s'emparèrent des établissements de pêche de Ghédabouctou, appartenant à Denys, qui jusque-là avait échappé aux désordres de ces divisions intestines.

Après les avoir pillés, Le Borgne se dirigea sur Port- Royal, dont il prit possession et se fit reconnaître seigneur ; de là il se préparait à aller attaquer Latour, sur le Saint- Jean, lorsqu'il apprit que Denys, muni d'une commission royale qui le confirmait dans tous ses fiefs, se disposait à se réinstaller à Ghédabouctou * . Tandis que cette nouvelle faisait hésiter Le Borgne, les Anglais du Massachusetts, profitant de la guerre qui venait d'éclater entre l'Angleterre et la France, se jetèrent sur le fort de Jeinsek, où le pauvre Latour, surpris et hors d'état de résister, dut capi-

1 Cette nouvelle commission est imprimée dans le Rapport des commissaires sur les limites.

J22 UNE COLONIE FEODALE.

tuler. Après la prise de cette place, l'ennemi mit à la voile sur Port-Royal; ce poste était mieux pourvu pour la résistance, par suite de l'arrivée du navire de Le Borgne; on y comptait alors cent cinquante hommes en état de porter les armes, y compris les habitants, les engagés et les gens du nouveau seigneur 1 . Mais, faute d'un homme capable de diriger la défense, on dut se rendre presque sans résistance le 16 août 1654. Cette prise fut suivie de celle de Pentagoèt, du cap Sable, etc., etc.; toute l'Acadie tomba ainsi aux mains des Anglais, sauf les postes occupés dans le Nord par Denys, qui venait d'en reprendre possession. Quant à Charles de Latour, il survécut peu à ce dernier désastre et mourut en 1666, laissant à sa troisième femme, madame d'Aulnay, deux fils : Jacques, âgé de cinq ans, et Charles, âgé de deux ans 3 .

Les Anglais enlevèrent de Port-Royal les pelleteries et quelque butin, puis se retirèrent en laissant la colonie sous la direction d'un conseil choisi parmi les habitants, et présidé par un syndic nommé Guillaume Trahan; les droits de Le Borgne comme seigneur furent reconnus par eux 3 , ce qui n'empêcha point Cromwell de concéder, le 9 août 1656, toute l'Acadie à sir Thomas Temple, en compagnie de William Crowne et de Charles de Latour 4 ; Temple envoya à Pentagoët Richard Walker comme son lieutenant, mais il ne paraît pas qu'il ait eu ni garnison ni délégué à Port-Royal 5 . Les choses demeurèrent en cet état jusqu'au traité de Bréda (1667), qui rendit l'Acadie à la France, et M. Morillon du Bourg vint au nom du roi

1 Beamish, page 127.

5 Voir le recensement de 1686. (Appendix.)

* Capitulation de Port-Royal. (Archives de la Marine et à V Appendix.)

4 Lettres patentes de Cromwell, publiées par Beamish, p. 138.

5 Beamish, pages 144 et 146.

RAZILLY ET D'AULNAY. 123

de France prendre possession de ce pays en 1668. 11 donna alors le titre de gouverneur provisoire à Emmanuel Le Borgne, dont le père était seigneur de Port-Royal comme créancier et successeur de d'Àulnay ; il prenait dès lors la qualification de Le Borgne de Belle-Isle.

La remise définitive de l'Acadie ne fut du reste complétée qu'en juillet 1670, entre les mains de M. Hubert d'Andigny, chevalier de Grandfontaine, qui fut nommé gouverneur en titre de la contrée. A partir de cette époque, le caractère de la colonie se trouva profondément modifié : jusque-là, l'Acadie avait été comme une espèce de principauté, où le seigneur était le pivot essentiel de l'entreprise, et la seule autorité de la contrée. Désormais il y eut à côté de lui un gouverneur royal, qui prit la direction supérieure des affaires du pays, et celui-ci ayant été morcelé entre un grand nombre de seigneurs, l'importance de ceux-ci fut très-réduite.

Les enfants de d'Aulnay, deshérités du fruit des longs travaux de leur père, ne reparurent plus en Acadie; Joseph, l'ainé d'entre eux, qui avait trente-quatre ans en 1670, sollicita cependant la fonction de gouverneur royal, mais ayant échoué dans cette demande, il embrassa, ainsi que ses frères, la carrière des armes 1 , et tous succombèrent glorieusement sur le champ de bataille durant les guerres de Louis XIV, ayant oublié leur pays natal, ainsi que l'entreprise qui avait illustré leur père, et qui aurait pu jeter tant d'éclat sur leur maison 2 .

1 Beamish, page 137.

2 Moreau.

Le fort de Pentagoèt avait été bâti sur une hauteur un peu escarpée qui domine l'embouchure du petit fleuve le Penobscot; Latour, le premier, y construisit, vers 1625, un poste commercial et palissade, qui fut pris par les Anglais, puis repris en 1632 par les Français; plus tard ce poste ayant été reconstruit et fortifié avec soin par Razilly et par d'Aulnay, il devint un des forts les plus considérables du nord de l'Amérique. Une description authentique qui date précisément de l'année 1670, époque à laquelle nous sommes parvenus, nous a été conservée 1 , et comme elle donne une idée très-exacte de ce genre d'établissements, nous croyons qu'il n'est pas sans intérêt de la transcrire ici :

« En entrant dans le fort sur la gauche, on trouve un « corps de garde long de 15 pas sur 10, et sur la droite « une maison de même longueur et largeur, bâtie en « pierres taillées et couverte en bardeau; et au-dessus u d'elle est une chapelle d'environ 6 pas sur 4, couverte u en bardeau, bâtie en terre, avec une petite tour où il y « a une petite cloche, pesant environ 18 livres. Sur la « gauche en entrant dans la cour, il y a un magasin à

1 Remise du fort de Pentagoè't le 5 août 1670. — Procès-verbal. (Beamish, page 147.)

« deux étages, bâti en pierre et couvert en bardeau, ayant u environ 36 pas de long et 10 de large; ce magasin est « très-vieux et a besoin de beaucoup de réparations ; auu dessous est une petite cave où il y a un puits; sur l'auu tre côté de ladite cour, à droite en entrant, est une « maison de même longueur et largeur que le magasin, à « moitié couverte de bardeau, et sans couverture sur le « reste.

« Il y a sur les remparts 3 canons de livres, 2 de « 4 livres, 2 de 3 livres, et sur une petite plate-forme « aboutissant à la mer, en dehors du fort, 2 canons de «8 livres; en tout, 12 canons de fer pesant ensemble « 21 , 122 livres. — Plus, dans le fort, 2 pierriers sans leurs « chambres, pesant 1,200 livres. — Les roues et affûts « sont quelques-uns neufs, d'autres vieux. — Plus 200 bou- « lets de fer.

« Enfin, à 30 ou 40 pas dudit fort, il y a au dehors une « petite maison de 20 pas de long sur 8 de large, bâtie u en planches et à moitié couverte en bardeau, qui ne peut u servir qu'à loger le bétail; à 50 pas de cette maison, il « se trouve un jardin carré entouré de pieux, qui ren- « ferme 50 à 60 arbres à fruit. »

Ce fort possédait une importance notable à cause du commerce des fourrures; il formait en outre une avancée redoutable à l'ouverture de la baie Française, d'où les Anglais pouvaient surveiller les navires français qui pénétraient dans ces parages; tandis que les Français, quand ils l'occupaient, dominaient et menaçaient, de ce poste, la navigation déjà très-considérable des bâtiments de la Nouvelle-Angleterre.

Il était donc précieux pour l'une et l'autre nation, qui se le disputaient avec un certain acharnement; mais il était particulièrement utile aux Français, parce qu'il formait une tète de chemin entre le Canada et l'Acadie : le

bassin du Penobscot communiquait en effet dans l'intérieur avec celui du Kennebec, par le portage de Kidiscuit ', et, en remontant la rivière Kennebek et un de ses affluents (aujourd'hui Moose-River), on parvenait jusqu'à la hauteur du bassin supérieur de la rivière Chaudière, que l'on gagnait par un nouveau portage, et par laquelle on descendait jusque dans le fleuve Saint-Laurent, à peu de distance de Québec. Cet ensemble de voies de communication était connu dans le Canada sous le nom de chemin de Kennebec.

Du haut des plates-formes du fort, on pouvait suivre pendant longtemps le cours du Penobscot jusqu'au point où il quittait la forêt sauvage qui l'ombrage en avant des montagnes; ce chemin de Kennebec, dont le Penobscot formait la première étape, était un chemin malaisé et plein de périls, qui n'était généralement pratiqué que par les trappeurs et par les sauvages; cependant on pouvait voir, le 5 août 1670, toute une flottille de canots d'écorce sortir des sombres voûtes de la forêt et descendre rapidement le cours du fleuve; on put bientôt les compter : il yen avait douze et, parmi les rameurs sauvages, on distinguait les uniformes mordorés d'officiers européens.

En s'approchant de Pentagoët, ces canots infléchirent vers le fort et vinrent s'atterrir sur ses battures : c'était donc là le but de cette petite expédition. Il eût été déjà facile de reconnaître les uniformes français, mais le drapeau hissé sur le canot major ne laissait aucun doute à cet égard. Il en descendit un officier supérieur, homme vigoureux et entre deux âges, qui était accompagné de quatre autres officiers d'un grade moins élevé; un petit détachement de vingt-cinq soldats prit terre avec eux, ainsi qu'une douzaine d'engagés; une partie des sauvages se joignit

1 Lettre de M. de Grandfontaine (Archives).

à ce petit groupe, les autres demeurèrent dans les canots.

Les uniformes étaient fatigues et même un peu lacérés, mais la mine des hommes était fi ère, leur démarche ferme et assurée, et ils montèrent vers le fort en déployant le drapeau parlementaire ; ils furent hélés à mi-côte par une sentinelle vêtue de loques rouges et accroupie dans le jardin enclos de palissades; un sergent se détacha et s'étant abouché avec l'homme aux habits rouges, celui-ci quitta son poste et courut vers le fort. On en vit bientôt sortir un officier accompagné de deux soldats, lequel, après avoir échangé quelques mots avec l'officier français, le salua profondément et le guida avec toute sa troupe vers la porte principale ; là tout le monde fit halte, l'officier du fort fit de nouveaux saluts, rentra dans l'intérieur, et en ressortit bientôt avec une douzaine de soldats habillés comme la sentinelle, quelques sauvages à peu près nus, et un autre officier plus âgé que lui, qui portait à la main une liasse de papiers et un trousseau de clefs .

Ce dernier s'approcha du chef des Français, qui exhiba un parchemin dont on donna lecture; il l' écouta attentivement, après quoi il ordonna à ses hommes de présenter les armes et il remit à l'officier supérieur ses clefs et ses paquets; un tambour français battit aux champs, et les soldats firent une décharge de mousqueterie, pendant que les officiers rentraient ensemble dans l'enceinte.

C'est ainsi que le fort de Pentagoèt fut remis par sir Richard Walker à M. de Grandfontaine, envoyé par le gouverneur du Canada pour reprendre possession de l'Àcadie et de ses dépendances, conformément au traité de Bréda, conclu trois années auparavant entre Sa Majesté Très-Chrétienne et le roi d'Angleterre; vingt-deux jours après, M. de Grandfontaine entrait également dans le fort de Jemsek ] .

1 Beamish. — Moreau.

M. Hubert d'Andigny de Grandfontaine , ci-devant capitaine au régiment de Carignan, puis au régiment de Poitou, et maintenant major d'infanterie, avait servi avec distinction sous M. de Tracy, tant en Europe qu'au Canada. Depuis plusieurs années, il s'était familiarisé avec les guerres de l'Amérique, dans les expéditions dirigées contre les Iroquois; la longue et pénible traversée qu'il venait d'accomplir ne l'avait donc ni effrayé ni surpris. Il avait d'ailleurs choisi pour l'accompagner des officiers plus jeunes que lui, mais qu'il savait, par leur énergie et leur dextérité, propres à le seconder dans une expédition aventureuse : c'étaient le capitaine de Chambly, le lieutenant Joybert de Soulanges 1 , l'enseigne de Villieu, et le capitaine Vincent de Saint-Gastin.

Tous ces noms figurent avec honneur dans l'histoire du Canada; mais le dernier que nous citons mérite une mention particulière. Vincent, baron de Saint-Castin, était des environs d'Oloron, dans le pays basque ; c'était donc un compatriote de Henri IV, et peut-être le fils d'un de ses compagnons d'armes; capitaine lui-même au régiment de Carignan, il était presque le contemporain de M. de Grandfontaine, dont il avait été non-seulement le collègue, mais en quelque sorte l'ami. Leste et vigoureux comme tous les Basques, il était doué d'une de ces natures vives et fougueuses qui sans agitation et sans imprévu ne connaissent pas de plaisir; expert dans tous les exercices du

1 «.... Avons concédé au sieur Joybert deMarson de Soulanges, lieutenant en la compagnie d'infanterie de M. de Grandfontaine du

régiment de Poitou et major de V Acadie , 4 lieues de front à

prendre à l'est de la rivière Saint- Jean (avec la maison du fort

de Jemsek, dont il jouira pour autant de temps seulement qu'il aura la commission de commandant sur ladite rivière, pour lui donner lieu de se loger, etc., etc.). Le 20 octobre 1672, par Talon. » {Registre des concessions a" Acadie.)

corps, âpre à la fatigue, plein de sang-froid dans le danger, il était rempli d'esprit de ressource dans le besoin. C'était un homme prédestiné pour les aventures et les expéditions difficiles ; aussi son vieil ami le choisit-il tout d'abord, bien que son âge ne fût plus celui d'un officier subalterne. Mais il s'adressa à lui plutôt comme son camarade que comme un chef, et il n'eut pas de peine à gagner son assentiment.

La petite troupe de nos Français n'eut qu'à s'applaudir de posséder un tel compagnon, ou plutôt un tel guide; de même qu'il devait être un jour le héros des montagnes acadiennes, le prince légendaire des tribus abénakisses, de même il fut la cheville ouvrière, le chef de file de cette expédition laborieuse, durant ce long et pénible voyage 1 . Cent vingt lieues de forets et de montagnes désertes, tel était le trajet à parcourir, tantôt en ramant dans les canots d'écorce, tantôt en se frayant des sentiers difficiles à travers les rochers; il fallait porter les canots à dos d'homme pour franchir les cataractes ou passer d'une rivière dans l'autre ; il fallait savoir suppléer à tout par sa patience et son adresse, ou se résoudre à se passer de toutes choses.

Cependant ces traversées périlleuses n'effrayaient point les aventuriers de cette époque, endurcis à la fatigue comme aux privations, et devenus aussi habiles que les sauvages, dans la traque des betes fauves et dans la connaissance des forets et des défilés. Cette entreprise serait

1 Pour la vie et les aventures du baron de Saint-Castin et doses enfants, seigneurs de Pentagoê't en A en die, voir Histoire de la Nouvelle-Ecosse, par La Fargue, — Hildreth, et les chroniqueurs de la Nouvelle-Angleterre. — Brodhead, Documents de Paris, notamment pages 853, 858, 910, 1026, etc. — Beamisli. — Garneau, tome II. — Maurault, Histoire des Àbénakis. — French Neutrals, by mistress Williams. — Archives de la Marine, Recensements de l'Acadie, etc.

encore aujourd'hui une chose difficile, puisqu'une grande part de ce territoire (YArrostook) est restée presque inhabitée et sauvage, jusqu'à nos jours ; mais à l'époque dont nous parlons un tel itinéraire renverse l'esprit, et l'on refuserait d'y croire, si l'on ne savait par les plus authentiques témoignages que déjà ce trajet avait été parcouru dès l'an 1630, par trois Récollets venus de Bordeaux, qui, s'abandonnant à la conduite des sauvages et à la Providence, se rendirent ainsi en mission parmi les Abénakis. Ils ne cherchaient ni les aventures, ni le profit, ni la gloire ; c'étaient des serviteurs de Dieu qui finirent peut-être leur vie au milieu de ces pauvres Indiens, et leurs noms ne sont même pas. venus jusqu'à nous ; mais la trace de leurs explorations ne resta point inutile. Ils venaient de frayer un chemin entre l'Àcadie et le Canada, et après eux les compagnons de Latour et ceux de d'Aulnay suivirent plus d'une fois ces traces pieuses, dont la religion avait posé les jalons, et que le commerce et la guerre vinrent exploiter à leur tour.

Durant toute la route, Saint-Castin se porta toujours en avant. Doué d'un flair admirable pour découvrir les passages, deviner les choses utiles, ou éviter les difficultés scabreuses, amateur passionné de la chasse, il rendait d'inappréciables services, car en de telles secousses il fallait vivre de son gibier et de sa pèche, ménageant jusqu'à la dernière extrémité le peu de provisions que l'on pouvait emporter; mais ni les fatigues de la navigation, ni les insomnies du bivouac en plein air, n'altéraient ce tempérament de fer, et on le trouvait toujours prêt à se mettre en quête de la bête sauvage, avec quelques bons compagnons au jarret solide et fins tireurs, qu'il choisissait tour à tour. Déjà expert depuis de longues années dans les chasses des sauvages, il ne laissait guère manquer les siens de provisions fraîches, et c'est ainsi que l'on vécut sans trop

132 LNE COLONIE FEODALE.

de privations ni d'encombrés, entre Québec et Pentagoèt. Tous les soirs on cabanait autour d'un grand feu, et là encore son esprit pétillant de verve méridionale et de gaieté, dissipait la mélancolie des uns, réconfortait les autres contre la fatigue, déridait les plus moroses, et relevait le moral de tout le monde.

Lorsque dans les montagnes du Kennebec on rencontra les Àbénakis, ce fut lui qui servit d'introducteur, d'interprète, de régulateur; les Abénakis étaient déjà les alliés de la France, par les sympathies dont ils entouraient nos missionnaires, mais Saint- Gastin mit le sceau à cette alliance, qui devait durer deux siècles, par l'empire extraordinaire qu'il conquit sur ces peuplades chevaleresques. Il commença précisément durant ce voyage à établir les prémisses de son influence; lorsqu'il les rencontra pour la première fois dans une partie de chasse, et qu'ils l'eurent amené en un de leurs campements, une vive et réciproque sympathie les rapprocha et les unit, comme il était arrivé soixante ans auparavant entre Membertou et le bon sire de Poutrincourt. Son air déterminé et sa loyauté insigne, sa bonne mine et sa grande tournure les séduisirent d'abord : il n'était pas jusqu'à son insouciante gaieté qui, n'étant point dépourvue de grandeur, ne plût, par contraste, à ces populations qui poussaient la dignité du maintien jusqu'à l'extrême; mais quand ils le connurent mieux, il les captiva par sa bravoure à toute épreuve, par son sang-froid et parla souplesse vigoureuse de son corps et de son esprit; l'affabilité de ses manières, le bonheur extraordinaire qui semblait attaché à toutes ses entreprises, et l'amabilité native qui régnait dans toute sa personne, achevèrent de les enthousiasmer.

Dès ce moment, certains Abénakis se dévouèrent à lui corps et âme, attachés à ses pas comme le chien à ceux de son maître, et c'est à lui que l'on devait ce grand cortège

de guerriers indiens qui avec leurs canots avaient suivi M. de Grandfontaine jusqu'à Pentagoët. Si le baron de Saint-Cas tin avait produit le plus grand effet sur ses botes sauvages, il n'était pas sans avoir éprouvé, de son côté, une impression analogue en leur compagnie. De tous les indigènes, les Àbénakis furent certainement ceux qui se rapprochaient le plus du caractère européen, et particulièrement du caractère français ; plus susceptibles qu'aucuns autres de dévouement et de discipline, dotés d'une bravoure brillante et d'une loyauté assez rare parmi les Indiens, ils montrèrent une fidélité inaltérable aux hommes et aux idées auxquels ils s'attachèrent.

Saint-Cas tin , très-ému de leur chaleureuse amitié, se laissa séduire par leur genre de vie, puis son imagination s'échauffant, à mesure que son influence grandissait parmi eux, il resta et fut agréé comme une sorte de chef. Son sang s'allumait en pensant aux expéditions extraordinaires qu'il pouvait combiner, avec ces alliés sauvages et intrépides : leurs montagnes dominaient absolument les colonies anglaises, en fournissant de toutes parts des embuscades redoutables durant la lutte, des abris assurés en cas de retraite, et des sorties multipliées sur les colonies de la Nouvelle-Angleterre.

Cette perspective de marches et de contre-marches, de retours calculés et d'invasions rapides, offrait un mélange des exercices du corps et de l'esprit, tout à fait propre à séduire ce tempérament béarnais, et peut-être commençat-il à projeter dès lors cette principauté demi-féodale, demi-sauvage, qu'il devait fonder plus tard au milieu d'eux, projet très-bizarre et qui réussit mieux cependant que ceux de Poutrincourt et de d'ÀuInay; Saint-Cas tin, en effet, épousa en 1680 Marie Pidikwamiska, fille d'un chef des Àbénakis, et sa postérité put s'y perpétuer pendant de longues générations.

Dans ces circonstances, est-ce lai qui demanda à M. de Granclfon taine de demeurer dans cette contrée? Est-ce M. de Grandfontaine qui, démêlant ses émotions secrètes et pressentant son avenir, lui proposa ce poste? Nous ne saurions le dire ; quoi qu'il en soit, il demeura à Pentagoèt, chargé du gouvernement de toute cette contrée, et c'est ainsi qu'il débuta dans cette destinée étrange, aventureuse, dont nous reparlerons plus tard; type de chevalerie, légende de montagne, qui a tellement frappé l'imagination des Américains, que cet homme est devenu dans leur primitive histoire une sorte de personnage demi-historique, demi-héroïque 1 .

Les Français, nous l'avons dit, tenaient extrêmement au chemin de Kennebec; on considérait alors au Canada Pentagoèt comme la clef de l'Àcadie, et on n'aurait pas été éloigné d'y fixer le chef-lieu de la province. M. de Grandfontaine avait reçu des instructions spéciales sur les travaux à effectuer dans les portages et pour les fortifications du fort 2 ; il fallait donc placer là un homme sûr, en attendant qu'on prît un parti définitif. C'est ainsi qu'il laissa en charge, sur les bords du Penobscot, son ami et compagnon d'armes, avec les Abénakis qui lui étaient dévoués; quelques engagés européens, qu'il avait amenés pour travailler sur le chemin de Kennebec, y demeurèrent aussi, tandis que le petit détachement français poursuivit sa campagne, de Pentagoét à Jemsek, puis à Port-Royal, qui fut occupé le 2 septembre 1670 par M. de Soulanges 3 , lequel rejoignait ainsi les vieux établissements de nos Acadiens, dont il est temps de reprendre l'histoire.

1 Voir la chronique et les auteurs déjà cités plus haut, page 118, sur la famille Saint-Castin.

2 Lettre de M. de Grandfontaine de 1671, aux Archives.

3 Les Joybert de Soulanges existent encore près de Reims, au château de Bel val, par Gorbeny ou Corbery.

Le gouvernement confié à M. de Grandfontahie comprenait une immense région : 1° l'Etat du Maine, le sud du Nouveau-Brunsvvick, et la Nouvelle-Ecosse, qui formait l'Àcadie proprement dite ; — 2° le pays des Malécliites et de la baie des Chaleurs, c'est-à-dire le nord du Nouveau- Brunswick; — 3° les îles Saint-Jean et du cap Breton. Les postes principaux étaient à Passamacadie, Pentagoèt, Jemsek, Miramichy, Népisiguy, Chédabouctou, la Hève, le cap Sable et Port-Royal. De tous ces établissements, Port-Royal, le cap Sable et la Hève étaient les seuls où il se trouvât une population européenne sérieusement établie, avec des femmes, des enfants et des cultures^ partout ailleurs on ne rencontrait que des forts plus ou moins considérables avec des magasins ; le cap Sable était occupé par le vieux d'Entremont et par les siens ; Mirachy, Népisiguy, Chélabouctou appartenaient toujours aux enfants de Denys.

En explorant les divers districts de ce gouvernement, M. de Grandfontahie n'avait pas tardé à se convaincre que si Pcntagoët offrait des avantages politiques, il était sous beaucoup de rapports inférieur à bien d'autres postes, notamment au point de vue colonial : Port-Royal possédait une vallée bien plus fertile, et une population de cultivateurs consolidée depuis d'Aulnay par une longue occupation du sol. Un grand nombre de Français étaient nés dans le pays même, et leurs familles montraient déjà la puissance de leur prodigieux accroissement ; à la Hève se trouvaient aussi quelques familles de colons, quelques métis adonnés à une existence sédentaire, et les relations avec la France y étaient fréquentes et faciles, par les bâtiments de pêche si nombreux qui hantaient ces rivages. Jemsek même, moins important comme situation politique et militaire, l'emportait de beaucoup sur Pentagoët comme poste commercial !

Enfin le chemin de Kennebcc, donc l'utilité paraissait si capitale au gouverneur du Canada et au ministre, lui parut beaucoup moins nécessaire, lorsqu'il eut appris par les anciens du pays, combien les communications seraient plus faciles et plus promptes avec Québec par la voie de mer, en allant de cette ville, à travers le golfe Saint- Laurent, débarquer à la baie Verte sur l'isthme de Shédiac, d'où l'on rejoignait, par un très-court portage, le fond de la baie Française, déjà fréquenté par les barques acadiennes. Il retira donc promptement les engagés qu'il avait installés à Pentagoët et au rapide de Kidiskuit, les dirigea sur Port- Royal * , et reprenant l'œuvre de d'Àulnay , il résolut de concentrer désormais en ce lieu les colons qu'on pourrait à l'avenir lui envoyer de France.

Les établissements de l'Àcadie allaient du reste changer complètement de caractère; les seigneuries princières, inaugurées par Poutr incourt, Raziîly, d'Àulnay et La tour, avaient amené, comme toutes les grandes féodalités, le relâchement de l'autorité centrale et des dissensions funestes. Les Anglais persistèrent encore dans cette voie; mais la France installa partout la prééminence des gouverneurs royaux, qui reçurent l'ordre de réduire les seigneuries existantes en Àcadie, et de multiplier les fiefs de moindre importance, système pratiqué avec succès au Canada.

C'était l'époque où l'intendant Talon organisait l'administration de ce dernier pays, et Ton put espérer un instant de voir l'Àcadie profiter de ces velléités colonisatrices que montra Louis XIV, pendant une quinzaine d'années, sous l'influence de Colbert.

D'après l'ordre de Colbert, on avait fait accompagner M. de Grandfontaine par M. Patoulct, spécialement chargé

1 Procès Campagna, déposition de Renault et celle de Campagna. — Appendix.

de faire un rapport sur le chemin de Kcnncbec, entre le Canada et l'Àcadie, sur les travaux qu'il serait possible de faire pour en faciliter le parcours, et l'on en attendait d'utiles renseignements sur l'ensemble de la colonie.

L'Acadie reçut donc pendant plusieurs années quelques renforts d'immigrants; presque tous se rattachèrent au groupe de Port-RoyaL L'étude des recensements, le procès de Campagna, la correspondance de M. de Grandfontaine et autres documents nous donnent lieu de croire que de 1670 à 1679 il s'établit de quarante à cinquante colons nouveaux en Acadie, célibataires presque tous, mais dont plusieurs se marièrent dans le pays. ?ïul doute que cette immigration n'eut pris un essor plus considérable, sans le revirement qu'éprouva alors la politique coloniale de la France : Louis XIV n'aimait pas les progrès lents, il comprenait mal les difficultés que rencontre nécessairement, l'installation de familles nouvelles dans un pays nouveau 1 ; la guerre semblait sans doute à son ambition impatiente un instrument de puissance bien plus rapide que la colonisation; il se lassa donc promptement du Canada et de l'Acadie. Talon dut un instant visiter cette contrée, mais il retourna en France avant d'avoir pu exécuter son dessein, et le gouvernement cessa de s'occuper de ce pays pendant près de vingt ans.

Le premier soin de M. de Grandfontaine fut de se rendre un compte exact de la population, de son assiette et de ses ressources ; il fit dresser, à la fin de 1670 ou au commencement de 1671, un recensement exact. Ce recensement, que nous avons retrouvé aux Archives de la Marine, est un document capital pour l'histoire des Acadiens 5 ;

1 Voir la France aux colonies. — Canada, p. 38.

2 Ce document a été publié in extenso dans la France aux colonies, par Rameau, p. 124.

c'est en quelque sorte le point de séparation entre la tradition et l'histoire positive; il marque le moment où les divers éléments dont est sortie la population acadienne, ayant pris une assiette définitive, se sont fondus ensemble, pour suivre désormais une marche constante et rapide vers un dévelopcment que l'on pourrait considérer comme un phénomène extraordinaire, s'il se fut opéré sur une échelle moins modeste.

Nous avions laissé Port-Royal en 1654 entre les mains des Anglais, dans une situation assez précaire; il n'était resté dans la contrée que les colons censitaires installés sur leurs fermes, dans la seigneurie de d'Àulnay ! ; le nouveau seigneur, Le Borgne, dont les Anglais avaient reconnu le titre et les droits, dans la capitulation*, avait laissé à Port-Royal son fds Emmanuel, qui, sans posséder l'intelligence et l'activité de d'Aulnay, s'employa néanmoins de son mieux à rassurer les colons et à maintenir son fief en bon ordre. Il leur servit de centre et d'appui, et lorsque M. Morillon du Bourg quitta l'Acadie en 1608, après en avoir conclu la remise nominale avec les Anglais, il lui délégua provisoirement ses pouvoirs comme représentant de l'autorité royale 3 .

Il y avait alors à peine quarante ans que M. de Razilly avait installé des familles régulières, parmi les compagnons grossiers, demi-sauvages, de Biencourt, de Latour et de Krainguille : déjà cependant la troisième génération commençait à surgir; Port-Royal et ses environs comptaient plus de soixante-dix familles, car nous verrons que le recensement de 1671 contient plusieurs omissions. Telle

1 Un certain nombre d'habitants quittèrent l'Acadie après 1654. (Voir Moreau.)

* Cette capitulation est aux Archives, mais le texte en a été publié en anglais par Beamish.

1 Beamish, pages 142 et 144.

était la longue habitude qu'avaient les Àcadiens d'être abandonnés à eux-mêmes et de ne rien attendre de la métropole, que l'occupation anglaise n'arrêta point leurs travaux, et l'abandon même dans lequel ils demeurèrent de 1654 à 1670 ne nuisit que médiocrement à la colonie. Il n'est si fâcheuse situation qui ne possède quelque compensation : les hommes habitués à vivre à la dure se font à cette existence et s'y comportent sans broncher, pourvu que leur tempérament soit solide; le moindre vent de bonne fortune leur profite plus qu'à d'autres, sans les énerver; et ils quittent et reprennent le harnais de la misère, sans s'effrayer et sans faiblir.

Le résultat le plus fâcheux de ces vingt années fut de priver entièrement le pays de toute immigration nouvelle, et les naissances comblèrent à peine les vides que produisit, après la capitulation, le départ de ceux qui quittèrent la colonie; mais celle-ci ne fut point désorganisée. Les tenanciers censitaires, accoutumés aux travaux agricoles et à une vie relativement paisible, sous la direction de Razilly et de d'Àulnay, se groupèrent sans difficulté autour de Le Borgne, et lui ayant consenti aveu de foi et hommage, ils reprirent le cours de leurs occupations ordinaires ; dans le recensement, il est facile de constater que chaque famille vit sur son bien des fruits de son travail, et que toutes progressent, se développent en faisant essaimer autour d'elles de jeunes ménages, qui créent, aux dépens des forêts seigneuriales, leurs nouveaux établissements.

Ces familles du reste étaient précisément celles qui devaient former le fonds essentiel du peuple acadien ; le nombre des colons qui vinrent ensuite se joindre à elles fut assez restreint, et l'avance que ces colons primitifs avaient déjà conquise par la multiplication de leurs propres familles, ne permit guère aux autres de compter en Amérique une aussi nombreuse postérité. Nous engageons

le lecteur à noter soigneusement clans sa tête les noms contenus dans ce document; la plupart de ces hommes sont devenus de véritables têtes de clans extrêmement nombreux, malgré les catastrophes successives qui ont décimé et dispersé cette malheureuse race. Nous signalerons tout particulièrement les Bourgeois , Gaudet, Hébert, Daigle, Terriau, Gautherot, Trahan , Thibaudeau, Bourc, Bondrot, Landry, Doucet, Girouard, Brot ou Breau, Leblanc, Poirier, Commeaux, BeWweau, Cormier, Dngast, Mélanson, Robichaux et d'Entremont.

Chacun d'entre eux a été le chef d'une postérité si considérable, que quelques-unes de ces familles comptent aujourd'hui plusieurs milliers de branches, soit en Àcadie, soit au Canada, soit dans le golfe Saint-Laurent, ou en Louisiane, et même en France, où se fixèrent plus tard quelques-uns de leurs proscrits.

Ces noms sont les grands types du peuple acadien, comme les Mac Donald, les Mac JSab, les Mac Gregor , Mac Dougall, Mac Intyre, etc., etc., représentent les grandes souches de la race écossaise. Lorsqu'on rencontre ces noms dans les recensements du Canada, des provinces anglo-américaines et autres pays de l'Amérique du Nord, on peut être presque certain que l'on a affaire à quelqu'une des malheureuses familles acadiennes dispersées par la funeste tempête de 1 755 ; il y a sans doute dans les divers recensements que nous possédons bien d'autres noms parmi les Àcadiens l , mais nous citons ceux-ci comme représentant plus spécialement les souches, qui furent à la fois les plus anciennes et les plus fécondes.

Le recensement de 1671 énumèrc les principaux postes où étaient alors établis les Français en Àcadie. Port-Royal

1 II y a quarante-trois noms dans le cens de 1671, et environ cent vingt nouveaux noms dans les cens ultérieurs.

à lui seul contient plus des neuf dixièmes de la population, savoir : 373 habitants en 68 familles : on y comptait $6 hommes, 71 femmes et 236 enfants; en y comprenant quelques habitations non recensées, ces colons possédaient environ 650 bêtes à cornes, 425 bêtes à laine et 400 arpents de terre mis en valeur; ce document ne mentionne pas les chevaux, mais nous savons d'une manière certaine ([ue les habitants en possédaient, ainsi que beaucoup de porcs. (Voir le rapport de Lamothe-Gadillac.)

Le quartier du cap Sable, qui doit s'entendre de la seigneurie de Pobomcoup, appartenant aux d'Entremont jusqu'au cap Neigrc, figure pour 25 personnes, y compris les engagés du sieur d'Entremont et les deux fils de Latour qui étaient venus se fixer près du vieux lieutenant de leur père; il s'y trouvait 26 bêtes à cornes, 25 brebis, et 7 arpents de terre en culture. — Dans le quartier des côtes de l'Est, 16 personnes, plus tous les habitants français et métis des rivières de la llèvc, qui sont visiblement omis dans ce dénombrement. Le total devait ainsi s'élever dans toute la presqu'île à quatre cent quarante habitants de race blanche, si l'on tient compte des omissions.

Il y avait en outre sur la terre ferme, à Pcntagoët, une dizaine d'hommes avec Saint-Castin, et quelques colons sur le fleuve Saint-Jean, vers le fort de Jemsek, où commandait M. de Soulanges, et où demeurait aussi un gendre de Charles de Latour, Mariignon a" Aprendistigni ou d'Arpentigtiy, lequel avait épousé sa fille aînée Jeanne, née de sa première union avec une squaw l , avant la venue de Razilly. Ce Martignon était à la fois héritier et créancier de Latour; il s'était installé dans les domaines de la famille, afin de se payer, s'il était possible, sur le

1 Réclamation du sieur Martin d'Arpentîgny, seigneur de Martignon, du 17 octobre 1672. (Registre des concessions en Acadie.)

poil de la bête, et en 1672 il se fit confirmer dans la possession d'une partie de ces domaines l . Enfin trois autres fiefs venaient d'être concédés, sur les démembrements de cette immense seigneurie, deux aux frères Joybert de Marsan de Soulanges % et l'autre au sieur Potier de Saint- Denys.

Un peu plus liaut, vers le fond de la baie Française, un gentilhomme canadien, Leneuf de La Vallière, commençait à établir des postes de traite, au lieu de Shignitou qu'il appela Beaubassin, et dont il obtint la concession seigneuriale quatre années plus tard. Enfin plus loin encore se trouvaient Denys et ses fils, établis à Ghédabouctou, et au fond du golfe Saint-Laurent, à Miramichy. Si l'on additionne tous ces détenteurs de fiefs, avec Saint-Gastin, les d'Entreinont, les Latour et Le Borgne, seigneur de Port- Royal et des Mines, on trouve qu'il y avait déjà en 1072, en Acadie, une quinzaine de seigneuries grandes et petites.

La plupart de ces fiefs furent créés par M. de Grandfontaine, conformément au nouveau plan que l'on avait adopté, et qui avait été suivi avec tant de fruit au Canada : seigneuries d'une moyenne étendue, dont le titulaire entreprenait le peuplement et la mise en produit; il avait vu la plupart de ses anciens compagnons d'armes du régiment de Garignan : de Verchères, de Chamhly, de Vincennesy La Durantaye, de Contrecœur, de Saurel, etc., devenir ainsi seigneurs terriens, sur le Richelieu et le

1 Recensement de la rivière de Saint-Jean en 1696.

2 Concession du 20 octobre 1672 sur la rivière Saint- Jean, avec jouissance provisoire du fort de Jemsek, au sieur de Marson de Soulanges. Le même jour, concession de deux lieues de front sur la rivière Saint-Jean à la suite du précédent, jusqu'à la mer, au sieur Joybert de Soulanges. — Le 18 octobre 1772, concession de deux lieues de front sur la rivière Saint-Jean au-dessus de la concession du sieur de Martignon, au sieur Jacques Potier de Saint-Denys. (Registre des concessions en Acadie.)

Saint-Laurent, où ils avaient été les agents les plus actifs et les plus efficaces de la colonisation, et il espérait obtenir des résultats analogues en Àcadie.

Mais ses espérances ne furent pas pleinement réalisées : les seigneurs du Canada trouvaient des colons avec une facilité relative, soit en les tirant de France, dont les arrivages étaient assez fréquents et réguliers, soit en les cherchant dans le pays môme, parmi les soldats congédiés, ou sur les plus anciennes seigneuries créées trente ans auparavant; déjà à cette époque (1670) celles-ci comptaient plus d'un millier de familles depuis longtemps établies, et qui servaient de pépinières aux seigneuries nouvelles. En Acadie, au contraire, toutes ces ressources manquaient : les communications avec la France étaient rares et irrégulières, il y avait à peine quelques hommes de garnison, et le peu de fortune des nouveaux seigneurs les rendait incapables de suivre l'exemple de ces gentilshommes qui avaient été recruter en France, sur leurs propres fiefs, les familles de leurs censitaires ; quant à la population si clairsemée de la vallée de Port-Royal; le peu déjeunes ménages qu'elle aurait pu fournir, préféraient encore demeurer près de leurs parents ou dans le voisinage, contrées où abondaient toujours les terres vacantes et fertiles.

Les seigneurs que M. de Grandfontaine attira en Àcadie, et ceux qui dans les années suivantes y obtinrent encore des concessions, étant dans l'impossibilité de se procurer des tenanciers censitaires, furent donc promptement portés, par la force des circonstances, à chercher dans leurs fiefs autre chose que les produits agricoles, les redevances féodales et la création d'un apanage pour leur postérité; il leur vint alors naturellement dans l'idée de profiter de ces fiefs isolés et entourés de tribus sauvages, pour y installer des comptoirs où l'on achetait aux Indiens leurs pelleteries, en leur vendant avec de gros profits les mar-

clian dises européennes à leur usage. La traite des fourrures avait été fructueusement exploitée dans ces parages, par Latour, par d'Aulnay, par Le Borgne ; chacune des nouvelles seigneuries forma donc comme une subdivision de ce grand commerce; si la quantité des marchandises était moindre dans chaque comptoir, il faut remarquer d'autre part que les frais de ce commerce se trouvaient simplifiés, et si quelqu'un de ces seigneurs (quels seigneurs!) avait des engagés européens à sa solde, il les utilisait dans la belle saison en les employant à la pèche maritime, qui fournissait à la fois des provisions et du poisson salé que l'on vendait en même temps que les pelleteries.

Au Canada, presque toutes les seigneuries se formèrent immédiatement sur le plan des seigneuries féodales de l'Europe, avec un manoir entouré de tenanciers établis sur leurs fermes; en Acadie, au contraire, il n'y eut longtemps que la seigneurie de Port-Royal qui correspondît à ce modèle; mais d'autre part cette seigneurie présente un type très-curieux, plus curieux peut-être que celles du Canada. Par son isolement même, et par le petit nombre d'immigrants qui vinrent s'y fixer, sa population devint comme une petite tribu séparée du reste des hommes, qui se développa sur place, sans déperdition et sans mélange, avec une physionomie spéciale. Lorsqu'elle s'étend, ses ramifications se dessinent d'une manière originale, et l'esprit peut suivre ces développements avec une grande délicatesse, par suite de l'abondance des détails que fournissent les documents.

Les extensions de Port-Royal ont compris : les seigneuries des Mines, avec toutes leurs branches; celle de Cobeguit, accordée à un simple cultivateur, Mathieu Martin, en 1689; et les fiefs assez bizarres fondés sur les rivières Chipoudy et Pecoudïak, par un simple meunier de Port -Royal, Thibaudeau, dont nous racontons au

chapitre vu la singulière histoire ; on doit enfin y adjoindre aussi la seigneurie de Beaubassin, quoique son fondateur, M. de La Vallière, fût venu du Canada avec plusieurs familles canadiennes, car il s'y porta tout de suite une affluence toujours croissante de familles de Port-Royal, à tel point que ce district doit être considéré comme un véritable essaim venu de cette paroisse. Dans toutes ces seigneuries on retrouve les mêmes procédés, les mêmes noms, les mêmes familles ; ce sont des essaims qui se rattachent au groupe primitif plus encore par leur caractère, leurs traditions et leurs souvenirs, que par leur proximité. Voilà pourquoi flous avons pensé que l'histoire de l'Àcadie fournirait un excellent spécimen d'une colonie féodale, formée dans des conditions très-normales, grandissant par elle-même et sur elle-même, en dehors de toute influence extérieure.

Quelques autres concessionnaires cherchèrent cependant peu à peu à transformer en une véritable seigneurie le poste où ils se tenaient cantonnés d'abord. Nous signalerons sous ce rapport : les Mius d'Entremont, du cap Sable, qui, dès le principe, s'attachèrent à avoir quelques bestiaux et des cultures; Leneuf de La Vallière, qui, étant originaire du Canada, amena de ce pays, dans son fief de Beaubassin, des engagés et même quelques familles. Les seigneuries de Jemsek, — Freneuse, — Naxouat, — Ekoupag, etc., — sur le fleuve Saint- Jean, dans lesquelles, d'après les recensements, se maintinrent constamment l'éducation des bêtes à cornes, des porcs et quelques récoltes de céréales: enfin le district de la Hève, peuplé de métis , chasseurs et pêcheurs, qui avaient aussi quelque bétail et s'habituaient graduellement aux travaux des champs. Ces mœurs agricoles, bien que fort médiocres et à l'état naissant, impliquaient néanmoins un certain progrès vers la civilisation; mais la plupart des fiefs, dissémii. 9

U6 UNE COLONIE FEODALE.

nés sur toutes les côtes par les gouverneurs, au nombre d'une trentaine, demeurèrent à l'état sauvage; et les possesseurs de ces fiefs, vivant avec un très-petit nombre d'engagés européens, au milieu des Indiens, se rapprochèrent de ceux-ci par un régime de vie demi-civilisée, demi-barbare, et conquirent sur les tribus une puissante influence; Saint-Gastin, dont nous avons parlé au commencement de ce mémoire, offre un des types les plus remarquables de ces gentilshommes forestiers, habillés de peaux de bêtes ; les tenanciers ordinaires de la mouvance se trouvaient alors remplacés par les Indiens du canton. Il se forma de cette façon une espèce de seigneuries bizarres, dont les titulaires furent appelés capitaines de sauvages l . Gomme ils disposaient ainsi d'une force et d'un pouvoir réels, le gouvernement français les encouragea à plus d'une reprise, et s'en servit souvent pour s'assurer le concours des tribus indigènes.

Nous entrerons plus loin à ce sujet dans des détails plus circonstanciés; mais cette digression doit suffire pour faire comprendre comment M. de Grandfontaine fut promptement amené à renoncer à ses projets primitifs sur Pentagoët et les autres postes de la côte; il se rattacha aussitôt avec raison aux vues de d'Aulnay, comme celui-ci s'était rattaché à la tradition de Poutrineourt, qui était la bonne et la vraie, et, tout en multipliant les seigneuries, il concentra la colonisation dans celle de Port-Royal a .

Il agissait ainsi du reste avec un complet désintéressement, n'ayant aucune connexité avec la seigneurie dudit lieu; désormais, en effet, le gouverneur de l'Àcadie, représentant du Roi, et le seigneur du fief, furent deux personnes tout à fait distinctes. Le possesseur actuel de Port-Royal

1 Voir au chapitre suivant.

3 Procès Gampagna; déposition de Campagna. (Appendix.)

était le fils de Le Borgne de Belle-Ile, qui seconda de son mieux les bonnes intentions du gouverneur. Les engagés qu'on y avait ramenés de Pentagoët, y furent bientôt rejoints par quelques colons qui vinrent de France ; dans l'année 1671, qui suivit le recensement dont nous avons parlé, arriva le navire COranger, chargé de munitions et ravitaillements divers pour la colonie 1 , et qui portait en outre soixante personnes, tant soldats qu'engagés et colons, parmi lesquels une famille et quatre filles.

Les recrues destinées à la garnison de Pentagoët permirent de congédier quelques-uns des anciens soldats, qui répondirent aux bienveillantes intentions du gouverneur en se mariant dans le pays; celui-ci annonce en effet qu'il désire licencier et établir tous ceux des soldats qui voudront profiter de ses offres, en leur fournissant certaines avances en argent et en provisions, pour faciliter leur établissement 2 ; c'était l'usage du Canada. Malheureusement la garnison était très-faible; on n'y comptait pas, y compris les derniers renforts, plus de quatre-vingts hommes formant deux compagnies; la population ne pouvait donc y trouver qu'un petit nombre de recrues.

Quant aux engagés qui venaient dans les colonies, c'étaient des jeunes gens raccolés par des colons, ou par les capitaines de navire; moyennant une certaine prime, ils s'obligeaient, par contrat transmissible, à servir pendant cinq ans dans la colonie, à condition d'être défrayés de tous leurs besoins; à l'arrivée, le capitaine cherchait à placer ses engagés, contre un remboursement avantageux de ses frais; l'engagé entrait alors au service de la famille d'un colon, dont il partageait les travaux, les repas et le logement; à la fin de ces cinq années, il

1 Lettre de M. de Grandfontaine, de 1771. (Appendix.) * A/., ibid.

redevenait libre de son temps. Parfois il passait chez un autre maître à prix débattu, mais le plus souvent il s'établissait dans la famille même où il avait servi, en épousant une des filles de la maison.

Quelquefois aussi ces engagés étaient enrôlés, sous une autre forme, pour le service direct de quelque seigneur terrien qui cherchait à peupler le territoire qui lui était concédé; c'est ainsi que les seigneurs du Canada, les Sulpiciens, et plusieurs autres communautés religieuses, emmenèrent de France, non-seulement des familles, mais beaucoup déjeunes gens dont les parents leur remettaient la direction et l'avenir, avec une confiance qui honorait les deux parties : : c'est ainsi que MM. de Razilly et d'Aulnay fondèrent leurs colonies delà Hève et de Port-Royal; c'est ainsi que Charles de Latour, en 1633, faisait publier à la Rochelle les offres d'engagement que nous avons relatées dans un chapitre précédent ; c'est ainsi que, peu après l'époque à laquelle nous sommes parvenus, le sieur Le Borgne de Belle-Ile, seigneur de Port-Royal, demandait et obtenait par l'entremise de son frère, André Le Borgne- Ducoudray, l'autorisation d'engager des gens de l'un et L'antre sexe, de gré à gré, et de les envoyer au pays de l'Acadie*.

Ces Le Borgne étaient les petits-fils de celui qui s'était emparé, en 1652, des seigneuries que d'Àulnay avait créées en Acadie. Alexandre, alors âgé de vingt-huit ans, et fils aîné d'Emmanuel, lui avait succédé dans la seigneurie de Port-Royal; deux ans après, il épousa une des filles de Charles de Latour, dont les enfants s'étaient presque tous réfugiés dans la seigneurie de Pobomcoup, chez le vieux Mius d'Entremont. Cet ancien lieutenant de Charles de

1 Ferland. — Faillon. — Rameau.

2 ]Note du 24 juin 1705. Voir YAppendix.

Latour, qui l'avait amené de Normandie en 1651, vivait paisiblement, depuis lors, sur son fief avec sa famille ; âgé de soixante-dix-neuf ans en 1780, il avait élevé les enfants de son ancien chef, et deux de ses fils épousèrent même les autres filles de Latour.

D'Entremont, de même que Le Borgne de Belle-Ile, était du petit nombre des seigneurs acadiens qui s'occupaient de culture et de défrichement; dès lors les barons de Pobomcoup avaient du bétail autour de leur grossier manoir, et ils avaient pu attirer, sur ces côtes retirées et sauvages, quelques familles qui cultivaient le sol, tout en se livrant activement à la pêche de la morue 1 .

Quant aux seigneurs de Port-Royal, ils suivaient de leur mieux la tradition et l'exemple de Poutrincourt et de d'Àulnay ; ils travaillaient sans doute sur une échelle plus modeste au développement de leur seigneurie, mais ils s'appliquaient certainement à continuer le système de défrichements et de travaux que d'Àulnay avait inauguré avant eux. Nous venons de voir, à la précédente page, comment ils cherchaient à attirer des engagés dans leurs domaines. Ces efforts ne furent point inutiles, et, se trouvant soutenus par l'énergie laborieuse des familles acadiennes, ils déterminèrent une progression telle qu'en 1679 nous apprenons, par une note annexée à un recensement du Canada, que la population de FAcadie s'élevait à cinq cent quinze âmes, sans compter la garnison. C'était en huit ans une augmentation de 20 pour 100.

Port-Royal consistait alors en un fort grossier, formé de quelques terrassements couronnés par de grosses palissades en bois; l'église et quelques maisons se trouvaient aux alentours; la plupart des fermes étaient répandues dans la campagne, chacun demeurant sur son terrain.

1 Recensements. — Voir la note sur les à'Entremont (A ppendix).

Ce fort était toujours sur l'emplacement choisi en 1G05 par de Monts et Poutr in court, et c'est même probablement la place où s'élève le fort actuel; en venant de la rade, on le voit encore sur le mamelon décrit par Lescarbot et par Diéreville, ayant la grande rivière à sa gauche et la petite rivière à droite, dominant leur point de jonction; on a retrouvé il y a quelques années, dans une fouille, un linteau en pierre portant le millésime de 1606' ; c'est bien le même fort que les Français avaient édifié et que les Anglais ont transmis jusqu'à nous par des restaurations successives; l'église anglicane, située vis-àvis de la porte d'entrée, occupe sans doute la place où était autrefois l'église catholique, et tout à côté est le cimetière, où les Anglais reposent maintenant, parmi les ossements des anciens Acadîens, dont ils ont proscrit et dépouillé les descendants.

Cette église est aujourd'hui un édifice propre et bien bâti; mais en 1680 elle était en fort mauvais ordre, comme toutes les constructions du pays (lettre de la Sœur Chausson 2 ), et au rapport de Diéreville, il y entrait plus de terre que de bois. Un grand nombre de maisons étaient construites, en effet, au moyen de gros pieux plantés en terre, dont les interstices étaient bouchés avec de la mousse et de l'argile ; les cheminées étaient montées avec des poteaux et de la terre glaise battue, et le toit couvert de joncs, d'écorces, parfois même de gazon. Les meilleures étaient bâties en planches, ou en pièces sur pièces, c'est-à-dire avec de fortes pièces de bois équarries, étagées l'une sur l'autre et s 'enchevêtrant à chaque angle. Le bois étant très-abondant, toutes ces constructions étaient faciles à édifier, et l'on pouvait, à la première alarme, les

1 Halliburton.

2 Lettre citée par M. Faillon, Vie de la Sœur Bourgeois.

abandonner sans souci et les perdre sans regret; considération importante, car les fréquentes incursions des Anglais inspiraient la défiance, et l'on s'efforçait de n'offrir aucune prise de quelque valeur à l'ennemi.

Quand celui-ci se montrait en force, les habitants se sauvaient dans la forêt, sans inquiétude sur ce qu'ils laissaient derrière eux, car leurs petits troupeaux étaient dressés à la vie des bois, et leur mobilier était d'un enlèvement facile : quelques marmites de fer, les armes, les outils, et un paquet de bardes ; ceux qui étaient embarrassés de trop de richesses, en enterraient une partie et emmenaient le reste; mais tous connaissaient, dans les collines boisées, à quelques portées de fusil, de sûres retraites qui n'étaient pénétrables que pour eux et pour leurs amis fidèles, les Micmacs de l'intérieur. Ceux-ci, pour qui la guerre était une joie, accouraient aussitôt, et les Anglais ne s'exposaient guère, dans ces forêts escarpées et dangereuses, où chaque arbre pouvait receler un ennemi; ils s'écartaient peu de leurs navires, brûlaient les maisons, tiraient quelques coups de feu contre le fort, s'il y en avait un, et retournaient à Boston faire grand bruit de leur victoire, annonçant qu'ils avaient détruit les établissements français.

S'ils eussent pu cependant revenir au bout d'une semaine, ils auraient vu combien leur triomphe était vain et leurs prétentions mal fondées ; la hache et la pioche rétablissaient en quelques jours toutes choses en leur ancien état, et les Acadiens reprenaient le cours de leurs cultures, de leurs chasses et de leurs excursions maritimes ; peutêtre même eût-on pu trouver, en quelque crique couverte et retirée, des barques flibustières échappées à l'investigation des croiseurs, et se préparant déjà à prendre la mer, pour tirer vengeance du trouble jeté momentanément dans la paroisse ; c'est ainsi que depuis près de cinquante ans les Acadiens vivaient et survivaient aux invasions de leurs

voisins et ennemis les Yankees, qui leur portaient une haine mortelle.

La culture, l'élève du bétail, l'exploitation des bois faisaient le fond de leur occupation ; il faut y joindre aussi la pèche. Il paraît certain en effet, bien que Diére ville semble insinuer le contraire, que la pêche maritime leur fut toujours plus ou moins familière; les nombreux tonneliers, que le recensement constate, encaquaient le poisson salé, qu'ils donnaient souvent en payement aux navires qui venaient de France * . L'hiver, qui couvre ces pays de neige pendant plus de quatre mois, ramenait à l'intérieur l'exercice des industries domestiques, tissages, charronnages, corroyages et autres menues fabrications ; au dehors, les grandes chasses, et la traite des fourrures avec les sauvages de l'intérieur. Ceux de la presqu'île s'appelaient Micmacs, et ceux du continent, Etchemins et Àbénakis ou Cannibas, amis dévoués des Français dont nous avons déjà parlé.

Toutes ces nations sauvages, du reste, vécurent toujours dans la meilleure intelligence avec les Àcadicns. Nous avons vu dès l'origine, dans la chronique naïve de Lescarbot, quelles étaient leurs amicales relations avec les Français; jamais cette sympathie réciproque ne se démentit un seul jour : quelquefois on put entendre les Àcadiens se plaindre du voisinage incommode des sauvages, de leur importunité, mais jamais, pendant plus d'un siècle que dura la domination française, on n'a ouï parler ni d'une altercation, ni d'un pillage, ni d'un acte de violence; il n'existe peut-être pas une autre colonie dont l'histoire présente un pareil phénomène.

Les Acadiens et les Micmacs s'étaient du reste apparentés par quelques mariages ; dans le principe, les aven-

1 Mémoire de Cadillac.

turiers qui menaient en Àcadie une vie de hasard, sans famille et pour ainsi dire sans domicile, contractèrent souvent, ainsi que nous l'avons vu, des unions passagères ou durables avec les squaws indiennes, surtout de 1615 à 1630. Il sortit de ces unions un certain nombre de métis, principalement à la Hève et autres côtes de l'Est, contrées où les Français se cantonnaient souvent dans les époques primitives, pour se mettre en relations plus faciles avec les navires qui venaient pêcher la morue. Ces filles métisses furent plus particulièrement recherchées par les Français qui vinrent ensuite, et quelques-unes même furent épousées en mariage légitime, par les engagés que Razilly et d'Aulnay amenèrent avec les premières familles françaises 1 ; c'est de là aussi que sortirent ces nombreux métis français qui ont plus particulièrement peuplé les côtes de l'Est et du Nord-Est.

Les recensements et les actes de mariage nous offrent plusieurs exemples de ces mariages, même parmi les gentilshommes. Saint-Castin épousa la fille d'un chef indien, et une des filles issues de cette union épousa un d 'Entremont. Énaud, seigneur de Népisigny, avait épousé une squaw, etc., etc. Ces alliances, cette parenté, cette familiarité habituelle des relations, la conversion religieuse des Indiens, contribuèrent singulièrement à maintenir la bonne harmonie entre les indigènes et les Acadiens. Ceux-ci en recueillirent encore un autre avantage, la facilité d'un commerce constant et avantageux ; quand il n'y avait point de navires à la côte, les sauvages imprévoyants ne savaient absolument que faire de leurs pelleteries, et nos colons, dans leurs relations journalières avec eux, les obtenaient à bon compte contre quelques menus objets.

1 Recensements de 167i et 1686. — Actes de l'église de Port- Royal. Voir à YAppendix.

La France profitait indirectement de ce commerce, car c'était elle qui fournissait ordinairement toutes les marchandises manufacturées; elle en eût profité bien plus encore, sans la négligence et le désordre qui régnaient dans la direction de nos colonies ; les relations de la France avec FAcadie étaient en effet si incertaines et si précaires, que très-souvent la colonie manquait de tout; on voyait alors des navires de Boston venir à la côte offrir leurs marchandises, en échange des fourrures et des denrées dont on regorgeait sans pouvoir les écouler.

Les marchandises qui venaient de France étaient débarquées, les unes directement à Port-Royal, les autres à la Hève, par des navires armés en pèche et qui tentaient quelques échanges à la côte ; du port de la Hève on communiquait avec Port-Royal, en traversant la presqu'île par un chemin tracé au milieu des bois; chemin abandonné plus tard et reconquis par le foret, mais dont les traces ont été retrouvées et suivies, en ces dernières années, sur le parcours d'une route nouvellement ouverte 1 . L'incertitude de ce trafic, qui avait déterminé un commerce interlope avec les Anglais de Boston, fit surgir aussi une foule d'industries domestiques parmi les Acadiens; durant les longs hivers, ils tissaient leurs étoffes, avec leurs laines et le lin que l'on récolta plus tard aux Mines; ils préparaient leurs cuirs, fabriquaient du savon et de la chandelle, confectionnaient leurs chaussures, harnais, agrès et une grande quantité d'ustensiles en bois, car dès lors ils étaient renommés pour leur adresse à manier la hache et le ciseau ; tous les printemps, l'érable leur donnait son sucre, et ils fabriquaient de la bière « avec des sommités de sapin, « dont on fait une forte décoction, que l'on entonne dans

1 Ceci m* a été dit en 1860,. dans le voyage que je fis à la Nouvelle-Ecosse.

« une barrique où il y a du levain et de la mélasse ! » . Leurs seuls besoins étaient donc : les métaux en barre et confectionnés, les armes et munitions, les marchandises de troque sauvage, du sel, un peu de vin et d'eau-devie; pour les plus riches, quelques étoffes et objets manufacturés, et enfin, dans les mauvaises années, une certaine quantité de farine pour la garnison.

Jusqu'à l'époque à laquelle nous sommes parvenus, les seigneurs jouissaient du monopole commercial; c'est ainsi que d'Àulnay, Latour, Le Borgne, Denys, etc., etc., subvenaient aux frais de toute nature que nécessitaient leurs établissements et leurs dissensions. Avec le nouveau régime d'un gouverneur royal, cet état de choses changea : tantôt le monopole commercial fut remis aux mains d'une compagnie qui devait subvenir aux besoins de la colonie; tantôt il y eut un magasin royal administré par le commis de la marine, sous les ordres du gouverneur ; tantôt il y eut un régime de demi-liberté. Au fond, tous ces systèmes n'étaient guère que des expédients par lesquels le gouvernement français, toujours à court d'argent, cherchait à défrayer, sans bourse délier, les dépenses de la colonie; expédients souvent funestes et toujours insuffisants, comme on peut en juger par les correspondances officielles : on manquait très-souvent du nécessaire, et les Anglais, continuant leur commerce de contrebande, devenaient nos amis les ennemis .

« Nous serions très-heureux , Monseigneur » , écrivait Desgouttins, le commis de la marine, « si dans le temps pré- « sent nos ennemis (les Anglais) voulaient encore apporter « les nécessités du pays , et prendre le castor dont il re- « gorge; sans ce qu'ils ont apporté la dernière fois, on ne « mangerait point de soupe, les terres auraient été incultes,

1 Diéreville.

« on aurait arraché l'herbe pour faire du foin, et l'on aurait « mordu son pain : il n'y avait plus ni marmites, ni fours, « ni faucilles, ni couteaux, ni fer en ce pays, ni haches, ni a chaudières pour les sauvages, ni sel pour l'habitant 1 . »

Néanmoins il déplaisait fort au gouvernement français que Y habitant s'adressât ainsi à l'Anglais; on aurait voulu qu'ils aimassent mieux languir que d'avoir recours à eux, et l'on trouvait très-choquant, pour les convenances et pour la dignité de la cour de Versailles, que les Àcadiens n'attendissent point, pour manger, que l'on eût bien voulu penser à eux. Une certaine année de mauvaise récolte (1698, autant qu'il nous semble), on avait si bien oublié l'Acadie, qu'elle demeura près de deux ans sans recevoir aucun envoi de France; on manquait de tout à tel point qu'il n'y eut plus ni blé ni farines pour les soldats; on fut obligé d'aller acheter du blé à Boston. Lorsque le commis intendant en instruisit plus tard M. de Pontchartrain , celui-ci s'en montra fort irrité, et nous avons vu, écrite de sa main en marge de la dépêche, cette note sèche et roidc : Très-mal.. C'est ici ou jamais qu'il conviendrait de répéter l'adage : « Périssent les colonies plutôt qu'un principe. »

Il ne faudrait pas croire cependant que l'on tombât souvent en de pareilles extrémités; cette contrée très-fertile fournissait déjà l'absolu nécessaire, et peu d'années après le dépassait de beaucoup. On agirait donc à l'étourdie si l'on se hâtait de prendre à la lettre les lamentations des gouverneurs et des commis. Les privations et les misères dont ils se plaignent sans cesse étaient fréquemment plus sensibles à eux-mêmes et à la garnison qu'aux habitants; s'il fallait s'en tenir au ton désespéré de leurs dépêches , Port-Royal aurait dû succomber chaque année sous le

1 Desgouttins, du 23 décembre 1707. {Archives.)

coup de son dénûment, et cependant nous voyons constamment ses habitants croître en nombre et progresser dans leurs cultures.

Si le gouvernement, en effet, faisait peu pour la colonie, celle-ci ne s'abandonnait pas elle-même ; on avait affaire à une population d'un vigoureux tempérament et d'un grand fonds de philosophie, de cette philosophie qui est la plus forte et la plus utile : une extrême modération dans les besoins et dans les désirs. « ...Ils sont accoutumés à se contenter de fort peu. . . » , écrivait Desgouttins ; il aurait pu ajouter que dans l'occasion ils savaient se passer de tout, faisant contre fortune bon cœur, avec une vertu plus haute que la nécessité.

Cette puissante énergie morale et cette force singulière de réaction contre la misère leur vinrent pour une grande part de leurs sentiments religieux; le catholicisme apprend beaucoup à l'homme sur le chapitre de la résignation et de la dureté pour lui-même; mais cette résignation n'est pas de l'abattement ; la religion apprend à l'homme à réagir aussi bien qu'à souffrir : en enseignant le travail et la méthode, germes de tout progrès, elle lui met dans la main cette adresse patiente par laquelle il a toujours su refaire sa puissance perdue.

Que faut-il donc à l'homme pour conserver ses titres de roi de la nature? Quelques aliments, des vêtements, un abri, de la patience et surtout de fermes croyances, qui créent la force de l'âme ainsi qu'une grande union dans les cœurs : voilà le capital nécessaire avec lequel les hommes les plus délaissés arriveront toujours à forcer la nature, par l'obstination et le travail, à leur rendre brin par brin tout ce qu'ils semblent avoir perdu d'abord.

Àrchimède disait : Donnez-moi un point d'appui extérieur, et je soulèverai le monde. Les Àcadiens cherchèrent ce point d'appui extérieur dans l'idée de Dieu et dans la

religion ; ils affrontèrent donc, avec une grande simplicité de mœurs, l'isolement et la misère, sans succomber néanmoins dans l'abrutissement de la vie sauvage. Matériellement, en effet, ils vécurent souvent sans plus de ressources que n'en avaient les tribus indiennes; mais la tradition chrétienne et l'enseignement religieux leur conservaient une certaine élévation d'esprit et de sentiment ; dans ce dénûment physique, ils maintenaient chez eux la dignité acquise de l'homme civilisé, l'instinct du progrès et le germe fécond de l'avenir. Or, c'est un grand point d'obtenir un tel résultat, que l'homme commun et le plus vulgaire paisse tomber très-bas dans l'ordre matériel, sans déchoir entièrement dans les facultés de l'esprit.

C'est ainsi que les Àcadiens, envahis par l'ennemi, délaissés par la mère patrie, oubliés pour ainsi dire dans ce coin du monde, parcoururent cette période laborieuse de 1650 à 1685, non-seulement sans décroître, mais en progressant, par l'emploi judicieux de leur travail et du peu de ressources dont ils disposaient. En 1671, M. de Grandfontaine avait déjà constaté quatre cent quarante habitants dans le pays; huit ans plus tard, en 1679, nous y trouvons cinq cent quinze âmes, et en 1686 plus de neuf cents; le nombre des bestiaux, la quantité des cultures se multipliaient à l'avenant; ils étaient donc, en dépit de leur isolement, solidement établis dans ce pays qui leur devint cher. Leur existence d'ailleurs ne s'y trouvait dépourvue ni de plaisirs ni de bonheur, car rien n'est plus relatif que le bonheur de l'homme; il ne désire et ne regrette que ce qu'il connaît, et nos jouissances ne se composent guère que de nos espérances satisfaites :

Ignoti nulla cupido ;

Miseri pauca voluptate gaudent.

Leurs joies étaient celles du foyer domestique, et

au

dehors, les courses violentes et les pêches hardies; ils aimaient les fêtes de l'Église, les longues guirlandes des processions fleuries, et les chants solennels, auxquels répondait la grande voix de l'Océan. Dans les veillées, ils retrouvaient encore quelques vieilles chansons de France, au milieu des joyeux propos, des récits de chasse et de flibuste; d'autres fois, songeurs solitaires, il éprouvaient, aux accords mélancoliques de la mer, ces méditations rêveuses que la religion éveille dans les âmes les plus simples, aussi bien que chez les grands esprits ; ils en faisaient des légendes et des chants populaires, et c'est dans ces premières ébauches de la vie intellectuelle que Longfellow a été puiser l'idée mère à' Evangétine, ce chefd'œuvre charmant :

« Still stands tlie forest prîmeval...

« In the fishermans cot, the wheel and the loom are still busy ; « Maidens still wear tlieirnorman caps and theirkirtles of homespun ; « And by the evening fire, repeat Evangelines story « While from its rocky caverns, the deep voiced neighbouring Océan « Speaks, and in accents disconsolate, answers the wail ofthe forest î (Longfellow, Taie of Acadia.)

a ...Ils répétaient l'histoire d'Evangéline, tandis que a V océan voisin, mugissant d'une voix profonde, répon- « dait en accents inconsolables aux gémissements de « la forêt. »

C'est au milieu des émotions de cette poésie primitive que germa et grandit parmi les Àcadiens l'idée de la patrie ; le nouveau monde n'était plus pour eux un lieu d'importation ou d'exil; trois générations déjà avaient connu et travaillé cette terre; au milieu de ces fermes, de ces polders, de ces vergers, leurs pères avaient vécu; ils avaient vu grandir et prospérer ces plantations et ces

cultures ; l'amour du sol était entré dans leur àme, avec ces souvenirs, ces attachements et ces joies !

Mémoire de notre passé, lieux toujours charmants qui ont été témoins de nos premiers jeux et des premiers mouvements de notre cœur, traditions de famille, enseignements aimés de notre enfance, vous êtes toujours pour nous revêtus d'un prisme incomparable! Les chants qui nous ont bercés, la langue et jusqu'à l'accent qui nous les ont transmis, tout ce qui tient à ces souvenirs du jeune âge, à ces premières émotions de l'adolescence, nous laisse des impressions qu'aucune jouissance matérielle n'égalera jamais. Puis viennent les œuvres de notre virilité; pouvons-nous revoir avec indifférence les objets qui ont subi l'empreinte de notre travail, ces terres que nous avons façonnées, ces arbres que nous avons plantés, ces progrès que nous avons semés et que nous avons vus grandir, en nous passionnant pour notre œuvre?

Tout cela nous émeut, nous réjouit, nous attriste par des sentiments multiples et saisissants, supérieurs à tout dans leur vivacité, et plus pénétrants dans leur action que les jouissances les plus raffinées. Il faut bien qu'il en soit ainsi, puisque nous voyons tous les hommes, dans les climats les plus sévères, dans les pays les plus pauvres, tous invinciblement attachés, par des charmes secrets, à ce mythe indéfinissable, insaisissable et chéri, que nous appelons la patrie !

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