NOUVELLES SEIGNEURIES. LES CAPITAINES DE SAUVAGES
Les populations rurales de notre Europe sont ordinairement groupées autour du clocher ; les habitations qui sont dispersées dans les champs sont elles-mêmes disposées en petits hameaux, ou constituent de grosses fermes placées au centre des terres exploitées.
Les cultivateurs américains se sont au contraire installés dès le principe dans un ordre tout différent ; l'établissement des familles civilisées dans un pays sauvage est en effet subordonné à des nécessités de communication qui forcent les habitants à s'échelonner, d'abord le long des voies navigables, puis le long des chemins nouveaux, à mesure qu'il s'en ouvre. Dans ce plan uniforme qui s'est produit simultanément, par la force des choses, dans toutes les colonies anglaises, françaises et hollandaises de l'Amérique du Nord, les héritages forment tous des quadrilatères juxtaposés en bandes parallèles, et ces carrés sont perpendiculaires aux rivières et aux chemins ; chacun bâtit sa maison sur le front de la terre, de sorte qu'il n'y a point, à proprement parler, de villes ni de villages, mais des espèces de rues dont les maisons sont espacées par des intervalles inégaux, selon la grandeur des propriétés, ou la fantaisise des propriétaires. Cet état de choses est devenu une habitude traditionnelle qui domine encore aujourd'hui.
Lorsqu'une circonstance particulière, comme un port d'embarquement, un carrefour, la situation d'une église ou d'un fort, motivent sur un certain point une population plus dense, alors les terres se subdivisent, les maisons se rapprochent, et quelquefois il se crée des voies de communication perpendiculaires sur les anciennes, qui pénètrent dans l'intérieur des terres, d'où partent même latéralement de nouveaux chemins parallèles à la voie primitive et centrale; c'est ainsi que surgissent les villes et les villages.
Mais on voit tout de suite combien l'aspect des campagnes et la distribution de la population diffèrent de ceux de la vieille Europe. Toutes les habitations se trouvent étalées sur le bord des grandes voies de communication, et l'intérieur des terres reste complètement désert, à moins qu'une voie transversale ne soit venue joindre les diverses routes primitivement établies.
C'est un fait rare, et tout à fait extraordinaire, de voir un colon s'installer comme nos fermiers au centre de ses héritages; même sur les chemins transversaux qui pénètrent dans l'intérieur des zones, il se construit peu d'habitations, par suite des habitudes contractées, et à cause de la disposition longitudinale des héritages ruraux.
Les Acadiens, qui furent les premiers colons de l'Amérique du Nord, préludèrent à ces usages en étalant successivement leurs habitations sur les bords de la rivière, dont l'embouchure était occupée par le fort; ils avaient tous des bateaux ou des canots d'écorce, et cette rivière fut d'abord leur première route; en été, on y cheminait à la rame, et en hiver sur la neige avec des raquettes 1 ; leurs terres venaient de chaque côté aboutir sur le rivage, et,
1 Les raquettes sont des planchettes assez longues, fixées sous les chaussures, pour empêcher d'enfoncer dans la neige.
s' enfonçant clans l'intérieur en forme de carrés longs, allaient remonter sur les coteaux jusqu'à mille ou deux mille mètres du cours d'eau. Sur la ligne de front, près du bord de l'eau, étaient les maisons, les prés, les précieux marais endigués, toutes les terres cultivées ; puis, dans la profondeur, des pâturages et des terres à bois; chacun de ces lots formait une ferme de cinquante à cent hectares (cent ou deux cents arpents), et ils étaient séparés sur toute la longueur par de longues barrières en bois fixées sur des poteaux (les haies vives sont encore aujourd'hui très-rares en Amérique) ; dans les terres nouvellement établies, les séparations étaient souvent formées par de simples abatis de troncs d'arbres et de branches.
Dans cette disposition de leurs héritages, ils ne tardèrent point à se trouver à l'étroit, car la vallée de Port- Royal est assez resserrée, et personne ne voulait s'établir en arrière des premières censives, en remontant sur les collines dans les terres hautes. Le nombre des familles cependant s'augmentait sensiblement ; il fallut donc songer, peu d'années après le recensement de 1671, à chercher hors de la seigneurie primitive de nouveaux établissements. Non-seulement les habitants y furent poussés par le désir de chercher de nouvelles vallées, mais aussi par le soin de leur propre sécurité.
M. de Grandfontaine s'était employé activement à rétablir dans le pays, en même temps que le drapeau de la France, l'ordre et la paix ; mais cette paix fut malheureusement trop souvent troublée sous ses successeurs immédiats, MM. de Ghambly, de Soulanges et de La Vallière. Les flibustiers étrangers débarquèrent plusieurs fois sur ces côtes, et comme la colonie ne recevait de France ni immigrants, ni secours d'aucune sorte, ces invasions concoururent, avec l'incurie de la métropole, à ralentir singulièrement les progrès de l'Àcadie.
Les flibustiers occupèrent même Port-Royal et Pentagoèt en 1679, et cette occupation aurait pu avoir des conséquences assez graves, si Saint-Cas tin avec ses Abénakis n'eût surpris l'ennemi, qu'il expulsa de Pentagoët; ces pirates se retirèrent également de Port-Royal, où ils avaient déjà commis quelques dégâts; les habitants, qui s'étaient sauvés dans les bois avec leurs effets et leurs bestiaux, revinrent alors avec M. de La Yallière, qui réoccupa le fort en le restaurant grossièrement, et chacun, rentrant chez soi, reprit le cours de ses travaux habituels. À défaut de ravitaillement par les navires de l'État, on obtenait les objets les plus néccessaires en pratiquant des échanges avec Boston, ou avec les navires pécheurs qui venaient d'Europe sur ces côtes.
Il se forma précisément en 1680, à la Rochelle, une compagnie de marchands, à la tète de laquelle était un nommé Bergier, qui obtint un privilège de pèche et de commerce en Àcadie et sur le fleuve Saint- Jean, avec le droit d'y former un établissement sédentaire, tant pour la pèche que pour la culture, mais sans aucun concours de l'Etat. Le gouvernement français suivait toujours le même système, s'efforçant par mille expédients de soutenir ses colonies, sans y débourser d'argent. En 1684, M. Perrot, ci-devant commandant de Montréal, fut envoyé à Port-Royal comme gouverneur, et l'on put croire que l'on allait sortir de cet état d'inertie.
En 1685, en effet, M. de Meulles, intendant du Canada, duquel relevait P Acadie, résolut de s'y transporter; c'était un pays dont on parlait quelquefois, qui figurait sur les livres, mais que personne ne connaissait exactement, et qui semblait perdu dans les brouillards de Terre- Neuve comme un château des contes de fées. On doit savoir gré à M. de Meulles d'avoir pris cette résolution, car ce n'était point chose facile ni agréable que de passer
en Àcadie ; il s'embarqua à Québec, traversa le golfe Saint- Laurent, pénétra dans le baie Verte, et descendit sur les côtes alors désertes de l'isthme de Shediak ; il traversa cet isthme à pied, avec sa suite et ses bagages, et s'embarqua au fond de la baie Française, pour Port-Royal, sur une méchante chaloupe pontée.
M. de Meulles étudia sérieusement la situation et les ressources de l'Àcadie, sur laquelle il nous a laissé un mémoire très-intéressant x . Ce fut sans doute par ses ordres que, l'année suivante, il fut dressé un recensement que nous avons mentionné dans le précédent chapitre. Il ne parait pas néanmoins que, malgré son bon vouloir, il ait pu attirer l'attention de la France sur ce malheureux pays ; M. Perrot, dans sa correspondance, se plaint toujours d'être sans force; il n'avait que trente soldats, il en réclame cinquante en plus ; il eût bien désiré aussi qu'on lui donnât quelque facilité pour faire établir dans le pays, comme colons, ceux qui prendraient leur congé; mais il ne put rien obtenir.
M. de Memieval, qui fut nommé gouverneur le 5 avril 1687, se trouva dans une situation non moins précaire. Lorsqu'on parcourt sa correspondance aux Archives, on n'y trouve qu'un tissu de lamentations et de regrets :
« ... Je commence à désespérer de voir les navires que « nous attendons toujours, et qui cependant ne viennent « point. Si nous passons jusques à la Toussaint sans rece- « voir de secours, je ne sais en vérité ce que je ferai, car " je me vois dans des embarras dont un plus habile homme « que moi aurait peine à se bien tirer, et plut à Dieu que « je vous y puisse voir seulement une semaine, M. de Lait gny et vous, qui êtes tous deux habiles; cela m'appren- « drait, en vous voyant faire, et me vengerait un peu des
1 Appendix.
u facilités que vous croyez être en ce pays... . Si l'année u prochaine je ne sors d'ici, ou j'y mourrai de chagrin, ou « je ferai quelque pas qui déplaira à la cour, c'est-à-dire je a sortirai d'ici sans congé, quoi qu'il puisse arriver. »
À entendre ce bon M. de Menneval, on croirait volontiers qu'en aucun pays, aucune population n'eût été aussi dépourvue et aussi misérable; en ceci pourtant il y a beaucoup à distinguer, comme dans tous les rapports officiels ; cette existence, qui paraissait intolérable à un gentilhomme de la cour, transplanté de Versailles à Port-Royal, ne semblait point si fâcheuse aux Àcadiens, que nous voyons se multiplier, accroître leurs cultures, étendre leurs défrichements et former sans cesse des exploitations nouvelles; ce qui est vrai, c'est que le pays n'était point soutenu dans ses progrès parla mûre patrie, qu'il était sans défense contre l'ennemi, et M. de Menneval en fit par luimême la triste expérience, car en 1 690 les Anglais s'emparèrent de nouveau du fort, et emmenèrent le gouverneur prisonnier à Boston. C'est ce défaut de sécurité, joint à la grande multiplication de leurs familles, qui poussa les Acadiens à créer des établissements dans l'intérieur du pays, comme nous allons le voir. Peu à peu ils s'étaient presque exclusivement consacrés aux travaux des champs, et ils commençaient à trouver très-pénible de supporter les incursions périodiques que les corsaires et les Anglais dirigeaient constamment contre Port-Royal. Au fond de la baie Française, au contraire, dans ces parages peu connus et d'un accès difficile, ils espéraient mieux s'abriter contre les ennemis, et jouir en paix des dons de la nature et du fruit de leur travail.
Beaucoup d'Acadiens possédaient des chaloupes de pêche, et même des barques pontées avec lesquelles ils parcouraient la baie Française, soit pour pêcher, soit pour commercer sur les côtes avec les tribus indiennes; ils
avaient donc pu observer de bonne heure les fonds d'alluvions immenses qui existent au nord de la baie. En ces quartiers, les marées, extrêmement hautes, se précipitent dans les estuaires multipliés d'un grand nombre de petites rivières, sur lesquels ils rejettent tous les dépôts limoneux de leurs deltas ; il se crée ainsi incessamment de grandes étendues de prairies salines, éminemment propres à être converties en polders. Les Àcadiens retrouvaient donc là, sur une échelle bien plus considérable, les mêmes phénomènes et les mêmes avantages que dans la vallée de Port- Royal, et ils y cherchèrent naturellement un agrandissement, qui devenait plus difficile et moins avantageux dans la seigneurie primitive.
Ces colonies nouvelles, que forma par sa propre initiative et par ses propres ressources une population encore si faible et si pauvre, présentent un spectacle aussi intéressant qu'utile à étudier; c'est une des plus curieuses chroniques coloniales que l'on puisse consulter, et sur laquelle nous demanderons au lecteur d'arrêter quelques instants son attention. L'une et l'autre furent établies loin des incursions ennemies, au fond de la baie Française; la première fut appelée Beaubassln et la seconde les Mines.
Beaubassin.
Celui qui parait avoir inauguré ces premières émigrations hors de Port-Royal fut un nommé Jacques Bourgeois : établi en qualité de chirurgien par M. d'Aulnay ! , il était devenu un des notables de Port-Royal ; il figure dans la capitulation de 1654, comme beau-frère et lieutenant de
1 Voir, à l' Àppendix , la note sur la famille Bourgeois et tous les documents signalés dans cette note.
Doucet de La Verdure, tuteur provisoire des enfants de d'Àulnay et commandant de Port-Royal; il fut un des otages remis aux Anglais, et son frère Robert Bourgeois est un des signataires de la capitulation.
En 1671, il est porté en tête du recensement comme possédant trente-trois bêtes à cornes , un petit troupeau de moutons, et cinq arpents de blé ; il avait alors cinquante ans et dix enfants. L'aîné de ses garçons, âgé de vingtsept ans, était né du vivant de d'Àulnay. Il nous parait probable, d'après les documents postérieurs, que cet homme intelligent et industrieux pratiquait depuis longtemps le commerce avec les Indiens, sur les côtes de la baie Française (baie de Fundy) ; il y avait déjà formé un établissement du temps de M. de Grandfontaine, et lorsque M. Leneuf de La Vallière établit à Ghignitou ses postes de traite, puis son manoir seigneurial de Beaubassin 1 , il y trouva le sieur Bourgeois déjà installé et y possédant même des constructions et des cultures, car son titre de concession renferme une réserve expresse en faveur des colons déjà établis sur le lieu.
Nous pouvons donc considérer comme certain que, peu d'années après le cens de 1671, Bourgeois fonda sur le territoire de Ghignitou un établissement demi-commercial et demi-agricole, où il installa ses deux fils aînés, Charles et Germain. Charles mourut peu de temps après en laissant deux fds, Charles et Claude, et sa veuve épousa un nommé Jean Aubin-Mignaut , qui paraît être venu du Canada avec M. de La Vallière.
Jacques Bourgeois fit de grands sacrifices pour former et consolider cette création : il vendit une partie des terres qu'il possédait près de Port-Royal, notamment Y île aux Cochons, qui fut achetée par Etienne Pèlerin. Il
1 Titre de concession de Beaubassin, le 24 octobre 1676.
avait déterminé deux de ses gendres, Pierre Sire et Germain Girouard, à suivre son exemple et eelui de ses enfants. Germain Girouard entraîna avec lui ses deux beaux-frères, Jacques Belou et Thomas Cormier; enfin un autre colon de Port-Royal, Pierre Àrsenaut, venu dans le pays depuis 1671 et qui était principalement adonné à la navigation, seconda énergiquement Bourgeois dans cette entreprise; il prit lui-même des terres à Chignitou, mais il ne s'y fixa que plus tard, ainsi que plusieurs autres habitants de Port-Royal, qui y possédaient des terres comme lui. Il parait aussi, par la correspondance de Desgouttins, que les prêtres des Missions étrangères', récemment établis en Àcadie à la place des Récollets, favorisèrent beaucoup cette petite émigration.
Ce canton de Chignitou fut concédé le 24 octobre 1676 à M. Leneuf de La Vallière, sous le nom de seigneurie de Beaubassin, et pendant que ces Acadiens entreprenants s'établissaient ainsi à leurs risques et périls dans ce pays qui devint son fief, il ne resta pas inactif. Dans les premiers temps, peut-être chercha- t-il à contrarier les travaux et établissements de Bourgeois et de ses compagnons, dont la présence était évidemment nuisible à son monopole commercial; mais sentant qu'il était forcé par son titre même « de ne point troubler les habitants de la prou vince qui se trouveraient en possession de terres et « héritages qu'ils cultivent, habitent et font valoir ou « font cultiver » , il changea de visées et résolut, puisqu'il ne pouvait exclure les émigrants, de développer autant que possible à Beaubassin la culture et la population, afin d'y créer une seigneurie modelée sur celles du Canada, dont il sortait. Il transforma son poste de traite en un manoir seigneurial ; sur les navires qui commerçaient avec lui par le golfe Saint-Laurent, il fit venir du Canada des engagés destinés à travailler sur ses terres, des ustensiles i. 10
170 l'M'l COLONIE FlïODALK.
de toute sorte, et parvint même à amener de ce pays quelques familles 1 qui prirent des terres dans sa seigneurie. De 16 70 à 1696, il fit exécuter des travaux considérables autour de son manoir seigneurial 9 . Il ne faudrait pas cependant que ce mot pompeux de manoir seigneurial fit naître trop d'illusions dans l'esprit du lecteur; en de telles entreprises, le manoir consistait, comme les autres habitations, en une construction massive de poutres superposées et qui, assemblées par leurs extrémités, formaient les quatre murailles, le tout surmonté d'une charpente couverte en bardeaux ; à cette forte maison était attenant un enclos de palissades formées par de gros poteaux fichés en terre et réunis par le sommet; cet enclos renfermait la cour et quelquefois le jardin. Autour du logis principal étaient disposées quelques autres maisons plus grossières encore, où demeuraient les familles et les engages attachés aux cultures du manoir, puis les étables et les granges, construites quelquefois en planches, quelquefois en bois massif comme les maisons; la grande abondance du bois, qui souvent était abattu sur le lieu même où l'on bâtissait, facilitait singulièrement ce genre de construction.
M. de La Vallière ne se borna pas à édifier un manoir : il amena des bestiaux, fit enclore des défrichements et des pâturages, et à l'imitation des colons de Port-Royal il créa des polders, en faisant entourer de digues une quantité considérable de marais 3 . Tous ces travaux ne l'empêchèrent point d'ailleurs de continuer ses opérations de troque avec les sauvages, et il possédait un petit navire appelé le Saint- Antoine, qui faisait le cabotage sur les côtes de la baie Française; ce fut ce navire qui conduisit à Port-Royal M. de Meulles en 1685, et l'évoque de Qué-
1 Recensements. — Actes de l'église de Beaubassin. * Procès Campagna.
3 Ibici.
bec qui vint donner la confirmation en Àcadie en 1689 ; il transportait en même temps diverses marchandises venues du Canada par le golfe Saint-Laurent et la baie Verte, notamment de l'eau-de-vie l .
Parmi les familles amenées du Canada par M. de La Vallière, étaient les Chiasson, les Cottard 2 , les Aubin- Mignaut, qui plus tard retournèrent dans ce pays; parmi les engagés, nous trouvons Mercier, Lagassé, l'armurier Perthuis, et un jeune homme actif et intelligent nommé Haché Galand, qui était son facteur de commerce, son sergent d'armes 3 et son homme de confiance. Au bout de quelques années, ce jeune homme, comme la plupart des engagés, se fixa dans le pays en épousant une Àcadienne, Anne Cormier, et il devint la souche d'une famille qui a joué un rôle notable sur les côtes du golfe Saint-Laurent, où ses descendants se comptent aujourd'hui par centaines de familles.
Il se trouva donc ainsi à Beaubassin deux centres d'origine différente, l'un fondé par le vieux Bourgeois et ses parents, produit spontané de la colonie primitive de Port- Royal, et l'autre groupé autour de M. de La Vallière, avec des éléments salariés provenant du Canada et de la France; les Acadiens dominaient néanmoins, et presque toutes les femmes sortaient de leurs familles, de sorte que les deux éléments ne tardèrent pas à se fondre.
Ce qui accroissait beaucoup l'importance de la situation de Beaubassin, c'est que cette colonie devint, à cette époque, le point de jonction entre le Canada et l' Acadie : on
1 Mémoire de 1690. {Archives de la Marine,)
* Comparer les recensements de l' Acadie et ceux du Canada. — Voir : Extraits des actes de l'église de Beaubassin, communiqués par l'abbé Ferland. (Appendix.) — Histoire de la rivière Quelle, par l'abbé Casgrain.
* Recensement de 1686 et procès Campagna.
abandonna complètement le vieux chemin de Kennebec, qui avait si fort préoccupé Talon et M. de Grandfontaine, et les communications s'établirent entre Québec et Port- Royal, au moyen d'une navigation qui, traversant le golfe Saint-Laurent, atteignait ce dernier port par la baie Française, au moyen d'un transbordement sur l'isthme de Shédiak. Ce fut cette voie, comme nous l'avons indiqué plus haut, que suivit M. de Meulles, intendant du Canada, lorsqu'il vint visiter l'Àcadie en 1685 : ayant débarqué au fond du golfe Saint-Laurent, dans la baie Verte, à peu après où est aujourd'hui Tatamiyoncfie (Tête à ma gauche), il trouva sur le rivage M. de La Vallière qui, l'attendant avec des chevaux, l'emmena immédiatement au manoir de Beaubassin, où l'on s'embarquait sur la baie Française pour se rendre à Port-Royal.
La visite de M. de Meulles en Àcadie commença donc par la seigneurie de Beaubassin, et il a consigné les premières impressions de son voyage dans le rapport qu'il écrivit à cette occasion l :
« La baie de Beaubassin, dit-il, a un quart de lieue « dans son entrée, deux lieues de profondeur et une de « large ; il y a tout autour de Beaubassin une si grande « quantité de prairies, qu'on y pourrait nourrir cent mille « botes à cornes; l'herbe qui y vient s'appelle misette, « très-propre pour engraisser toutes sortes de bestiaux. « Aux deux côtés desdites prairies, ce sont de douces côtes « toutes couvertes de bons bois francs; on y a déjà fait « plus de vingt-deux habitations, sur de petites éminences « que les habitants y ont choisies, pour avoir communica- « tion dans les prairies et dans les bois. Il n'y a aucun de « ces habitants qui n'ait trois ou quatre corps de logis assez « raisonnables pour la campagne; la plupart ont déjà
1 Rapport de M. de Meulles en 1685. (Appendix.)
« douze à quinze bêtes à cornes, et même vingt, dix à « douze cochons et autant de bêtes à laine. Ils ne se « donnent point la peine de les faire venir dans l'étable, « hors deux ou trois mois de l'année et lorsqu'ils en ont « affaire pour les tuer, ce qui est cause qu'ils en perdent « beaucoup, par les chiens sauvages qui les mangent.
« Ils n'ont pas encore grande quantité de terres labou- « rées, mais lorsqu'ils seront parvenus d'en avoir assez « pour recueillir leurs provisions de bled , ils seront très- « heureux, et se pourront passer des étrangers. La plu- « part des femmes font elles-mêmes des étamines dont « elles s'habillent et leurs maris aussi ; elles font presque « toutes des bas pour leurs familles, et se passent d'enache- « ter; ils ne se servent tous que de souliers sauvages qu'ils « font eux-mêmes. Il vient tous les ans dans ce lieu une u barque anglaise, au mois d'avril, qui leur apporte le « reste de leurs petites nécessités, qu'ils achètent pour des « pelleteries qu'ils ont eues des sauvages : il s'y fait aussi « de la toile de lin.
« Le portage d'une lieue entre la baie Verte et Beaubas- « sin se peut facilement couper par un fossé, parce que a toutes les terres y sont fort basses; en ce cas, l'on ferait « une communication de la baie Française avec le fleuve « de Saint-Laurent, qui abrégerait le chemin de Québec, u pour aller au Port-Royal, de deux cents lieues au moins, « et donnerait lieu par cette communication à plusieurs « habitations qui se formeraient en peu de temps ; et cela « permettrait aux gens de Québec de faire tout le comte mer ce que les Anglais font sur ces côtes, et qui est assez « considérable, puisque tous les étés il y vient au moins « trois ou quatre barques de Boston, qui vendent, à tel « prix qu'elles veulent, toutes leurs denrées aux habi- « tants de l'Àcadie
« Ce lieu de Beaubassin est si heureuse-
u ment situé, pour faire des nourritures considérables de u bestiaux, que si Ton établit à Port-Royal des relations « régulières avec nos îles de l'Amérique, il s'y trouverait « assez de bestiaux pour faire le commerce des îles, et « leur fournir leur provision de bœufs, que Ton tire des « pays étrangers . Les bestiaux actuels sont d'une mé- « chante espèce, qu'il faudrait changer, faisant la dépense « d'y en envoyer une trentaine seulement, que l'on don- « nerait à autant d'habitants , qui en rendraient une a pareille quantité au bout de dix-huit mois ; ce que l'on a donnerait à d'autres, et de cette manière le pays serait
a bientôt garni M. de La Vallière en est le seigneur,
a lequel, depuis six ou sept ans qu'il s'y est établi, y a « attiré par sa considération beaucoup d'habitants ; il y a « fait bâtir un moulin à ses dépens, etc., etc »
Lorsque M. de Meulles quitta l'Acadie, il donna des ordres pour qu'il fût opéré un recensement général, lequel fut dressé en 1686. — On trouve dans ce recensement que Beaubassin contenait alors vingt-deux familles, dont dixneuf seulement étaient résidentes; les trois autres, Pierre Arsenant, Guillaume Bourgeois et Charles Vugas, partageaient leur temps entre Port-Royal et Beaubassin, faisant soigner leurs fermes et leurs bestiaux par des engagés ou par leurs enfants, quand ils s'absentaient.
Les dix-neuf familles résidentes comprenaient cent vingt-neuf individus; le sieur de La Vallière s'y trouve en personne avec tous les siens, savoir : huit enfants, trois engagés, une servante et l'armurier Perthuis. Tout cela logeait dans le manoir; plusieurs engagés précédemment amenés du Canada et qui s'étaient mariés dans le pays demeuraient autour 1 ; le seigneur avait déjà défriché
1 Recensement de 1686. (Àppendix.)
soixante arpents de terre, mais il ne possède que dix -neuf bêtes à cornes ; sur deux cents fusils qui se trouvent dans tout le quartier de Beaubassin, il y en a soixante-dix dans le manoir, qui sert évidemment d'arsenal et de réserve pour tout le fief, et peut-être pour les sauvages des environs .
On comptait en tout dans la colonie deux cent soixante bêtes à cornes, cent dix-huit moutons, cent quatre-vingtneuf cochons et cinq cent seize arpents de terre en culture. Jacques Bourgeois ne figure pas dans ce recensement, soit qu'il se partageât, comme plusieurs autres, entre ses biens de Port-Royal et ceux de Beaubassin, soit que, parvenu à un certain âge (il avait alors soixante-cinq ans), il eût senti le besoin de se reposer. Il avait donc à cette époque quitté Beaubassin, après avoir divisé entre ses enfants les propriétés qu'il y avait créées : l'aîné, Charles, était mort, mais sa veuve, qui s'était remariée avec le Canadien Àubin-Mignaut, avait eu de son premier mari trois enfants, auxquels elle conservait l'héritage de leur père, huit arpents de terre en culture, et vingt bêtes à cornes ; Germain Bourgeois, le fils cadet du vieux Jacques, possédait cinq arpents de terre et huit bêtes à cornes ; enfin le troisième, Guillaume Bourgeois, le plus riche de la famille, qui faisait le commerce entre Port-Royal et les côtes, comptait à Beaubassin trente arpents de terre en valeur et huit bêtes à cornes. Les autres enfants de Jacques Bourgeois paraissent être restés à Port-Royal. Mais une de ses filles, veuve de Jean Boudrot, avait épousé un Portugais des îlesÀçores, nommé Manuel Mirande ! , qui paraît avoir été un des colons les plus actifs et les plus laborieux de Beaubassin; il avait alors vingt-cinq arpents de terre en valeur et dix-huit bêtes à cornes; il devint la souche d'une
1 Actes de l'église de Beaubassin. (Appendix.)
famille nombreuse; c'est de lui ou de l'un de ses fils que vint le nom de la Butte à Mirande, hameau situé près de Beaubassin, qui a joué un rôle dans les guerres de l'Àcadie.
Le plus riche de tous les colons de Beaubassin était alors Thomas Cormier, apparenté aussi à la famille Bourgeois, et qui figure pour quarante arpents de terre en culture, trente bètes à cornes et dix moutons.
Une des premières nécessités de ces colonies naissantes était les moulins, tant pour moudre la farine que pour mettre promptement en œuvre les bois de charpente beaux et abondants que l'on trouvait sous sa main; M. de La Vallière en fit construire un; mais déjà, plusieurs années auparavant, Beaubassin avait été pourvu d'un moulin à farine et d'un moulin à scie par les soins de Jacques Bourgeois, qui les fit venir de Boston par l'intermédiaire d'un négociant nommé Nelson, qui venait fréquemment commercer dans la baie Française ! . Une grande partie des ustensiles et du fer que l'on employait, arrivait ainsi par l'intermédiaire des Anglais, et M. de Meulles nous le confirme dans son rapport; il est vrai qu'il venait directement quelques vaisseaux de France à Port-Royal, mais c'est à peine s'ils subvenaient à la consommation ordinaire du pays , et Beaubassin recevait une grande partie de ses marchandises européennes, soit du Canada par la baie Verte, soit de Boston.
Ce fut aussi de Port-Royal que vinrent à Beaubassin les premiers arbres fruitiers ; il y avait longtemps déjà que cette culture était intronisée en Àcadie, et il est probable que ce fut d'Àulnay qui rapporta les premiers plants; durant tous les voyages qu'il fit d'Àcadie en Touraine, pour y chercher des colons, des ustensiles et approvisionnements de toutes sortes, on doit croire qu'il amena
1 Beamish.
en même temps des bestiaux et des plants d'arbres ; quoi qu'il en soit, nous savons, par la description du fort de Pentagoët, qu'il s'y trouvait des arbres fruitiers en 1655, et dans le recensement de 1698 on trouve, à Port-Royal seul, mille cinq cent quatre-vingt-quatre arbres fruitiers répartis entre cinquante-quatre familles, dont plusieurs avaient des vergers de soixante-quinze à cent arbres; cela suppose ces plantations déjà anciennes dans le pays, surtout lorsque l'on songe qu'il ne pouvait exister dans ce climat que des pommiers et peut-être quelques poiriers.
Celui qui parait avoir importé les arbres fruitiers de Port-Royal à Beaubassin fut un nommé Roger Qitessy, jeune Irlandais qui peut-être avait été capturé dans quelque course contre les Anglais, et qui, élevé à Port-Royal, s'était marié à une Àcadienne, Marie Poirier 1 . (Il se trouve aussi au Canada un grand nombre de familles qui ont eu une origine analogue.) Ce Quessy, qui naturellement n'avait point d'béritage patrimonial à Port-Royal, se joignit volontiers aux émigrants qui allaient à Beaubassin, dont il fut un des premiers colons; laborieux, industrieux et économe, il y devint promptement un des habitants les plus aisés. En 1686, il avait huit arpents de terre en culture, dix-huit bêtes à cornes et six moutons; en 1693, vingt-six bêtes à cornes et trente-deux moutons.
En 1698, après avoir établi un fils et une fille (deux ans après l'incursion désastreuse des Anglais de 1696), nous le trouvons encore avec dix-sept bêtes à cornes et vingt moutons. C'est en cette année que fut fait le recensement des arbres fruitiers : il en avait trente, et un autre colon en avait trois ; c'est tout ce qui en existait alors à Beaubassin .
La seigneurie fut dès lors constituée en paroisse, sous
1 Procès Campagna.
la direction d'un missionnaire récollet appelé le Père Claude, qui dirigeait à la fois les colons et les tribus sauvages des environs; il servait comme toujours de trait d'union entre les Européens et les Indiens, qui vécurent toujours dans une parfaite intelligence (fait notable quand on compare cet état de choses avec celui des colonies anglaises) ] .
Cette jeune colonie continua à prospérer : en 1693, le nombre des bêtes à cornes était de trois cent neuf, les moutons deux cent quatre-vingts, les cochons cent quarante-six; — à ce nombre il faudrait joindre le bétail du manoir seigneurial, qui ne figure pas dans ce recensement, ce qui nous donnerait environ trois cent cinquante bêtes à cornes, et à peu près autant de moutons. Les bestiaux s'étaient donc accrus de plus d'un tiers.
Trois ans après survint un grand désastre en ce quartier : dans les premiers jours de septembre 1696, une croisière anglaise de sept navires, commandés par Ghurch, pénétra dans la baie, et débarqua quatre cents hommes dont cinquante Indiens du Massachusetts. Le vieux Bourgeois, qui était revenu à Beaubassin, avait souvent traité avec les négociants de Boston; il avait même, en 1690, échangé des relations amicales avec William Phips, le commandant anglais qui prit Port-Royal à cette époque; les habitants le prièrent donc de négocier avec l'escadre ennemie, et malgré son grand âge, montant dans une chaloupe, il alla trouver Ghurch, pour lui montrer une sorte de sauf-conduit délivré par Phips six ans auparavant. En considération de cet écrit, les Anglais, paraît-il, épargnèrent la maison de Bourgeois et plusieurs autres % mais
1 Vers 1689, les prêtres des Missions étrangères, qui dès 1678 avaient remplacé les Récollets à Port-Royal, envoyèrent l'un d'entre eux, M, Trouvé, à Beaubassin. (Mémoire sur le clergé en Acadie, 1690.) — (Archives de la Marine.)
* Beamish, page 227.
ils brûlèrent et pillèrent la plupart des habitations qui se trouvèrent à leur portée, ils tuèrent beaucoup de bétail, et après neuf jours se rembarquèrent avec leur butin et quelques prisonniers.
La colonie ne se trouva point cependant détruite; presque tous les habitants s'étaient réfugiés dans les bois avec leurs bestiaux et leurs objets les plus précieux, et comme ils étaient armés, les Anglais s'arrêtèrent à une certaine distance du rivage; d'après la distribution très-espacée des habitations en ces contrées, ils n'atteignirent donc point les fermes éloignées de la mer, et telle était la fertilité du pays que deux ans après, en 1698, non-seulement toutes les pertes étaient réparées, mais le nombre des bestiaux se montre déjà plus élevé qu'au recensement de 1692 : — on y trouve trois cent cinquante-deux bêtes à cornes, cent soixante dix-huit moutons, cent soixante cochons, toujours sans compter le troupeau du manoir seigneurial. Bien plus, le nombre des colons est notablement accru; il s'élève à cent soixante-quatorze, et peutêtre à près de deux cents, en y joignant les habitants du manoir.
Il semble, par la comparaison des deux recensements, que ce fut surtout la partie de la colonie créée par Bourgeois qui souffrit de l'invasion des Anglais : s'il parvint lui-même à préserver sa propre demeure et celles de quelques voisins, plusieurs de ses parents et ses deux gendres, etc., perdirent une partie notable de leur bétail, surtout en moutons. Si l'on compare la situation de ces familles avec l'état de celles qui échappèrent au désastre, on peut aisément en conclure que les bestiaux eussent doublé de nombre en cinq ans, sans l'invasion des Anglais.
Ce fut là le dernier service que le vieux Jacques Bourgeois rendit à la colonie de Beaubassin; il y était sans doute revenu depuis le recensement de 1693, car non-
seulement nous le trouvons dans son bien, au moment de la descente des Anglais, mais il y figure encore dans le recensement de 1G98 : il demeurait alors, avec sa vieille et fidèle compagne Jeanne Trahan, chez son fils Germain Bourgeois, auquel il avait délaissé sa ferme principale; il avait soixante-dix-sept ans et sa femme atteignait à peu près le même âge. De quatre fils qu'ils avaient eus, l'ainé, Charles, était mort à Beaubassin, laissant une nombreuse famille qui vivait sur une des autres fermes créées par leur grand-père; le second, Germain, était celui qui leur donnait l'hospitalité; le troisième, Guillaume, avait fixé sa demeure à Port-Royal, sur la vieille ferme patrimoniale où il fit souche, sous le surnom de Beaupré 1 ; le quatrième, François, ne reparait plus dans les recensements, soit qu'il fût mort sans s'être marié, soit qu'il eût été s'établir dans ces campements de l'intérieur dont nous avons déjà signalé l'existence. La postérité de Bourgeois devint extrêmement nombreuse, surtout à Beaubassin, et l'on pourrait compter aujourd'hui ses descendants par milliers, tant dans l'Àcadie que dans le Canada, où plusieurs d'entre eux se réfugièrent en 1755.
Ces deux vénérables doyens de la famille acadienne, étaient encore deux anciens témoins des premiers jours de la colonie; ils avaient vu d'Àulnay et peut-être Razilly, ainsi que Charles de Latour; ils avaient donc vécu avec d'anciens compagnons de Biencourt, de Poutrincourt et de Lescarbot, avec les derniers restes de cette colonie nomade qui s'était perpétuée de Poutrincourt à Razilly, et ils possédaient ainsi directement la tradition des temps héroïques, où ces pionniers généreux fondaient la société europo-américaine .
Ils étaient du reste les derniers représentants des pre-
1 Actes de l'église de Port-Royal.
mi ères générations de ce petit peuple, mais au recensement de 1707 nous ne trouvons plus leurs noms. La tradition vivante de tout un siècle était désormais éteinte, pour ne plus laisser place qu'à l'histoire !
Après l'invasion des Anglais, le développement des cultures et du bétail reprit son cours avec intensité, et neuf ans plus tard, en 1707, leur importance avait plus que doublé. Quant à l'accroissement de la population, il fut presque exclusivement le résultat du dédoublement des familles de la seigneurie elle-même, dédoublement qui commence à se montrer dès 1693, vingt ans après leur premier établissement. Il ne venait plus presque aucun immigrant de Port-Royal; de 1686 à 1700, c'est à peine si l'on en compte cinq ' . D'où venait ce ralentissement subit? L'expédition de Gliurch en 1696 avait montré, il est vrai, que cette côte était aussi accessible à l'ennemi que celle de Port-Royal; d'autre part, M. de La Vallière s'était retiré au Canada, et son neveu, M. de Villiers, se rendait insupportable par sa hauteur et sa dureté. Mais une raison bien plus grave encore arrêtait l'émigration des Acadiens, ou plutôt en détournait le cours : nous voulons parler de la fondation d'une seconde colonie acadienne dans le bassin des Mine s y qui pendant plus de trente ans eut le privilège d'attirer exclusivement presque toutes les familles de Port- Royal, qui désiraient former de nouveaux établissements.
Nous venons d'observer dans cette colonie de Beaubassin les résultats d'une entreprise privée, formée par quelques-uns de ces pauvres colons acadiens, abandonnés à eux-mêmes depuis quarante ans; mais cette entreprise se trouva soutenue par l'action du seigneur terrien, qui cher-
1 Goîons nouveaux venus de Port-Royal à Beaubassin de 1686 à 1696 : Michel Bourg, Pierre Gaudet, Laurent Godin, René Bernard, Michel Deveau; de France, il n'en vint directement aucun. (Etude comparée des recensements.)
chait en même temps qu'eux à peupler et défricher son fief. Nous allons maintenant étudier dans l'établissement des Mines plusieurs groupes de ces mêmes Àcadiens agissant seuls, par leur propre initiative, et sans que le seigneur paraisse avoir exercé une grande influence sur leur développement.
Les Mines.
De même que Jacques Bourgeois, beaucoup d'habitants de Port-Royal poussaient souvent leurs excursions maritimes le long des côtes de la baie Française ; montés dans de petites barques pontées, et souvent même sur de simples canots ; les uns allaient à la pêche faire d'amples provisions de poisson salé, d'autres poussaient sur les rivages, afin d'échanger avec les Indiens, contre des fourrures, les produits de leur industrie domestique, ou quelques menues marchandises apportées par les rares navires qui venaient d'Europe en Acadie; ils exploraient en même temps les côtes, et souvent, en séjournant à terre, ils se joignaient eux-mêmes aux chasses des Indiens, leurs amis anciens et traditionnels.
Quand ils parvenaient jusqu'au fond de la baie, ils rencontraient deux branches, qui la terminaient en manière de fourche : Tune, à gauche, formait le bassin de Ghignitou, que M. de La Vallièrc avait nommé le Beanhassin; l'autre, à droite, formait le bassin des Mines. On entre dans ce dernier par une sorte de détroit, en laissant sur sa gauche le cap Chig?ùtou, qui sépare les deux branches de la fourche ; puis on pénètre dans une baie intérieure assez vaste qui reçoit plusieurs rivières et une foule de petits cours d'eau : les uns se jetaient directement dans le bassin, les autres se réunissaient avant d'arriver à la mer. La rivière des Vieux-
Habitants et celle des Canards, la Grand'Prée où se rejoignaient plusieurs ruisseaux, la rivière des Gaspareaux , celles de Saint- Antoine, de Sainte-Croix, de Y Ascension, de Keneskouet, formaient au sud du bassin un véritable delta où s'accumulaient, depuis des siècles , des alluvions limoneuses, toujours refoulées par les marées énormes qui se précipitent au fond de la baie Française. C'était en réalité une seule et immense prairie, sillonnée par une multitude de petits canaux dans lesquels s'engorgeaient et se dégorgeaient les marées. Aussi les Acadiens, dans leurs excursions, avaient-ils nommé ce district la Grand 'Prée des Mines, et c'est dans ce magnifique estuaire, si souvent remarqué par eux, qu'ils songèrent à s'établir, quand leurs familles, devenues trop nombreuses, sentirent le besoin de s'étendre. Il ne faudrait point croire d'ailleurs que ce nom des Mines provint de quelque gisement de métaux ; mais les premiers explorateurs avaient cru trouver des traces de cuivre : de là le nom qui fut donné à la contrée.
Ce fut vers 1680 que deux habitants de Port-Royal, Pierre Mélanson et Pierre Terriau, conçurent chacun de leur côté le dessein de se rendre aux Mines. Pierre Mélanson, dit La Verdure, était ce colon de 1671 qui, cumulant l'office de tailleur avec celui de cultivateur, avait déclaré d'une manière fort incivile, au père Laurent Molin, qu'il refusait net de répondre aux questions du recensement 1 : il pouvait avoir alors quarante-sept ans, et l'aîné de ses sept enfants était un garçon déjà âgé de quinze ans. Il possédait un troupeau considérable de bêtes à cornes, et probablement un certain approvisionnement de blé, laborieusement amassé pendant les années de paix,
1 Voir le recensement de 1671, publié par nous dans la France aux colonies.
qui suivirent le traité de 1667. Il put d'ailleurs réaliser quelques ressources en vendant ses terres de Port-Royal : ces terres avaient déjà acquis une certaine valeur, ainsi qu'on peut le constater par les actes passés par M e Gourant, qui remplissait les fonctions de notaire et de procureur fiscal de la seigneurie ; Mélanson lui-même figure dans un de ces actes, en 1679 1 .
Quoi qu'il en soit, il quitta sa ferme patrimoniale sans esprit de retour, avec toute sa famille : mais bien différent de Bourgeois, à Beaubassin, il ne paraît pas qu'il ait entraîné aussitôt à sa suite aucun autre émigrant, à moins que ce ne soit un nommé Noël Labauve, homme pauvre et nouveau dans le pays, que nous trouvons établi près de lui dès le principe : il est possible que Mélanson l'ait pris à ses gages, ou lui ait fait quelques avances pour l'établir à sa proximité, dans ce lieu alors complètement désert. Il avait pourtant de nombreux parents à Port-Royal et aux environs : son frère Charles était un des colons les plus aisés; les frères de sa femme, MM. Mius d'Entremont, qui étaient seigneurs de Pobomcoup ; Jacques de Latour qui avait épousé sa fdle, etc. ; mais nul ne songea à s'associer à ses projets. Ce pays paraissait cependant offrir des avantages considérables, qui ne tardèrent pas à attirer une grande quantité d'autres émigrants; mais cet isolement s'explique par le caractère de Mélanson, qui parait avoir été sombre, bourru et peu sociable; il possédait néanmoins les qualités nécessaires pour réussir dans ses travaux, et par son labeur joint à son économie, il parvint en peu de temps à créer à la Grand'Prée une ferme consi-
1 Ce Courant n'est pourtant pas porté sur les recensements de 1671 ni de 1686, non plus que Desgouttins, ni Lamollie-Cadillac, ni Simon Pelletret, ni beaucoup d'autres dont nous connaissons les noms par d'autres documents, ce qui montre que les recensements n'étaient jamais parfaitement complets.
dérable, et les rudiments d'une colonie qui devait devenir un des plus riches districts de l'Amérique du Nord.
Presque en même temps que lui, il est vrai, un autre habitant de Port-Royal, Pierre Terriau, entreprit aussi de s'établir dans la baie des Mines, mais dans cette entreprise, complètement indépendante de celle de Mélanson, il n'eut rien de commun avec lui; loin de là, il paraît, par diverses contestations qui s'élevèrent entre eux, qu'ils ne vécurent point en bonne intelligence. Il dirigea d'ailleurs ses travaux vers un quartier différent de celui qu'avait choisi le premier, et ce fut sur la rivière Saint- Antoine, qu'il se porta avec les compagnons qui suivirent sa fortune.
Pierre Terriau, en effet, quoiqu'il fût bien plus jeune que Mélanson (vingt-six ans en 1680), entraîna un grand nombre d'Acadiens sur ses pas. Il était d'une nature diamétralement opposée à celle que nous venons de décrire. Actif et intelligent, il parvint, jeune encore, à ramasser de forts approvisionnements de blé, pour soutenir le début de sa colonie; doué d'un caractère ouvert, gai et généreux, il aimait à rassembler ses parents et ses amis , à se réjouir avec eux, et à les aider de ses conseils et de ses ressources ! . Il quitta Port-Royal un peu plus tard que Mélanson, peu de temps après avoir épousé Céline Landry, qui sortait comme lui d'une vieille famille acadienne. (Le père de Terriau, Jean, était en 1671 un des patriarches de la colonie, âgé de soixante-dix ans ; il paraît être venu dans le pays avec un frère et peut-être avec son père et sa mère.)
Pierre Terriau fut accompagné dans sa colonie par deux frères de sa femme, Claude et Antoine Landry, dont l'aîné venait aussi de se marier, par René Le Blanc, un camarade d'enfance, et probablement aussi par Etienne Hébert et
1 Lettres de Desgouttins de 1694 et du 2 octobre 1702. — Recensements de 1671, 1686, 1693, etc., etc.
par Claude Boudrot; il emmenait un domestique, et peu de temps après il fit venir un de ses neveux, Jean ïerriau. Tous étaient mariés et à peu près du même âge; ils se fixèrent tous autour de lui, sur un des plus jolis ruisseaux du bassin des Mines, la rivière Saint-Antoine, où ils furent rejoints peu après par Martin Aucoin, Philippe Pinet, François Lapicrre; ces deux derniers étaient nouveaux venus en Acadie l .
Ce fut Terriau qui avança à ces jeunes ménages une grande partie du blé nécessaire aux premiers temps de leur établissement, et probablement aussi quelques bestiaux; ils le lui rendirent quelques années après, sans intérêts, observe Desgouttins . Lui-même créa tout de suite une ferme considérable, avec ses polders bien endigués et bien plantés. Une partie de ces jeunes gens, auxquels il avançait du blé, l'aidaient dans ses travaux 2 ; il avait amené avec lui neuf vaches, et eut promptement enclos seize arpents de terre.
En 1686, quatre ans après la première immigration, il se trouvait trente-cinq personnes, en sept familles, sur la rivière Saint-Antoine, tandis que sur la Grand 1 Prée il n'y avait encore que deux ou trois familles, avec le vieux Mélanson; mais la richesse prodigieuse du sol leur donna bientôt de telles récoltes, que les émigrants affluèrent de Port- Royal vers cette terre de promission. Dans les années qui suivirent 1686, on vit arriver d'abord les parents des premiers colons, quatre Terriau, deux Landry, un Boudrot, quatre Hébert, deux Leblanc; puis le mouvement s'étendit, et dans un grand nombre de familles, dès qu'un jeune homme se mariait, il allait prendre des terres aux Mines. C'est ainsi qu'en sept ans, de 1686 à 1693, la population sextupla 3 .
1 Etude comparée des recensements.
2 Rapport de Desgouttins, du 2 octobre 1702.
3 Recensements.
Le progrès appelle le progrès : cette afrluence d'émigrants nécessita bientôt l'installation des industries rudimentaires de toute civilisation. On vit arriver un meunier, François Rimbaut, fils lui-même d'un ancien meunier de Port-Royal; un forgeron, Gélestin André, venu récemment de France, ainsi que trois ou quatre matelots, dont l'existence en ce lieu avec leurs familles dénote un cabotage assez actif pour l'exportation des produits de la contrée 1 ; il s'établit jusqu'à un chirurgien, Àmand Bugeaut, nouveau venu lui aussi en Amérique, qui épousa une fille de Pierre Mélanson et s'établit près de lui*.
Celui-ci n'était plus isolé comme dans le principe; le flot des émigrants se portait maintenant de tous côtés, et la Grand'Prée, qui était le plus riche territoire des Mines, se peupla rapidement; on vit même des fermes se créer en dehors des deux centres primitifs, sur la rivière aux Canards et sur celle des Gaspareaux ; il convient de noter que tous ces immigrants, excepté les matelots, le forgeron, le chirurgien et trois ou quatre autres, appartiennent tous aux anciennes souches acadiennes. Plusieurs même de ces émigrants possédaient à Port-Royal une certaine aisance; c'étaient les familles récemment établies en Acadie, ainsi que les engagés d'Europe, qui restaient généralement au centre de la colonie.
Non-seulement le mouvement d'émigration sur Beaubassin se trouva ainsi tout à fait arrêté, mais on voit une famille de Beaubassin envoyer aux Mines un de ses membres, Gabriel Chiasson 3 .
Tout ce quartier du bassin des Mines, comprenant la Grand'Prée et les rivières voisines, formait une seigneu-
1 Recensements.
* Lettre de Desgouttins, du 29 novembre 1703, et autres documents.
3 Recensements comparés.
rie qui avait appartenu en propre à d'Àulnay, et que possédaient maintenant les héritiers de Le Borgne de Belle- Ile. Mais il ne nous parait pas, jusqu'à présent, que ces derniers aient coopéré à la colonisation des Mines; ils se contentaient de concéder les terres à rente censive à ceux qui les demandaient. Il faut dire cependant que, tout en s'occupant de peupler la seigneurie de Port-Royal, ils facilitaient indirectement l'émigration sur les Mines, en comblant les vides qui se faisaient autour d'eux. On pourrait alors supposer que Pierre Mélanson était aux Mines leur agent, leur procureur fiscal, car il était capitaine de milice dans ce quartier, où il paraît figurer comme représentant d'une autorité quelconque.
L'accroissement des Mines, avons-nous dit, fut trèsrapide; on pourra en juger par le tableau suivant :
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Sur le nombre de fusils recensés en 1686, douze se trouvent dans la maison de Pierre Mélanson, et c'est une des raisons qui nous font présumer qu'il était l'agent et le représentant des seigneurs; sa maison, dans ce cas, aurait tenu lieu de manoir, et servait alors de chef-lieu et d'arsenal pour la milice, ainsi que nous l'avons observé à Beaubassin, dans le manoir des La Vallière.
Bien que Port-Royal eût plus de soixante ans d'existence agricole, tandis que les Mines ne dataient que d'une vingtaine d'années, on trouve, en 1701, les deux endroits parvenus presqu'au même état de richesse , en bestiaux et en cultures. C'est sur la rivière aux Canards et sur la rivière Saint-Antoine, c'est-à-dire autour de l'établissement de Terriau, que l'on trouve les fermes les plus considérables; non-seulement on y produisait du blé et du bétail, mais la culture du lin y prit une grande extension, et il est fréquemment question, dans les correspondances, des étoffes que l'on fabriquait durant l'hiver, en mélangeant les laines du pays avec le lin que l'on récoltait aux Mines.
Les nombreuses familles qui affluaient aux Mines, depuis vingt ans, ne purent se contenter longtemps des territoires primitivement choisis par Mélanson et par Terriau dans la Grand'Prée et sur la rivière Saint-Antoine; dès 1693, la plupart des petites rivières qui avoisinaient la Grand'Prée, telles que la rivière des Gaspareaux, la rivière des Canards, celle des Vieux-Habitants, celle de l'Ascension, etc., se trouvaient envahies par les immigrants. Et nous voyons même qu'en 1701 la rivière de Keneskoët, appelée plus tard Pigiguit (aujourd'hui Windsor), à cinq lieues au nord de la Grand'Prée, était déjà occupée par six familles acadiennes 1 .
Enfin à ce moment même, au fond du bassin des Mines, à treize lieues au nord de Pigiguit et à dix-huit lieues de la Grand'Prée, sur le territoire de Wecobeguit (aujourd'hui Truro), surgissait une nouvelle seigneurie dont il convient d'énoncer la singulière histoire : parmi les colons amenés par M. de Razilly était un nommé Pierre Martin, accompagné de sa femme, Catherine Vigneau, et d'un
1 Recensements de 1693 et de 1701.
je.me enfant nommé Pierre comme son père ; peu de temps après leur installation en Àcadie naquit un second fils nommé Mathieu, qui se trouva le premier enfant de pure race blanche né en Àcadie \ Ce jeune Mathieu grandit à travers toutes les vicissitudes de cette époque difficile, qui s'écoula entre M. de Razilly et M. de Grandfontaine ; c'était un homme résolu et intelligent, qui, tout en apprenant l'état de tisserand 3 , sut acquérir à l'école des Pères Récollets une certaine instruction rudimentaire ; il fut à diverses reprises chargé de la surveillance et de la comptabilité des magasins de pelleteries, par les négociants de France qui entretenaient des relations en Àcadie 3 .
Cette traite des pelleteries l'obligeait à des excursions fréquentes et lointaines parmi les indigènes, et c'est ainsi qu'il acquit une connaissance très-sérieuse des portions les plus reculées du bassin des Mines et de la rivière Gobeguit, qui y verse ses eaux; il y établit même un poste pour la traite. Peut-être manifesta-t-il alors dans ses lettres le désir de former un établissement en ce lieu ; peut-être quelqu'un de ses riches correspondants, parmi lesquels était M. de Ghevry, pensa-t-il qu'il leur serait utile d'installer leur facteur d'une manière fixe, au fond de la baie Française.
Quoi qu'il en soit, en mars 1689, il reçut un titre de concession qui lui attribuait en fief seigneurial la rivière de Wecobecfuit ou Cobeyuit; ce titre contient cette mention bizarre autant que louable, savoir : que cette concession lui est accordée , parce qu'il était le premier né en Acadie parmi les Français du pays*; c'est ainsi que ce pauvre colon devint tout à coup seigneur d'un fief de quatre lieues
1 Voir le libellé de la concession qui lui fut accordée en mars 1689.
2 Voir le recensement de 1671.
3 Lettre de M. de Menneval, du 8 septembre 1689. (Àppenclix.)
4 Registre des concessions en Acadie. {Archives.)
de front, sur le bassin des Mines. Dans l'acte où ces considérants sont détaillés, après avoir commencé par l'appeler de son modeste nom, Mathieu Martin, on termine en
lui donnant la particule :
« Et avons audit sieur Mathieu de Saint-Martin, con-
u cédé ledit lieu de Saint-Mathieu, sur la rivière Wecobe- « cjuit, à titre de fief, seigneurie et justice, etc...,. »
Le pauvre laboureur acadien était tout à coup passé gentilhomme !
Il fit du reste bon usage de cette faveur de la fortune ; il aurait pu, comme tant d'autres, lui surtout qui n'était qu'un courtier en pelleteries, tirer un petit profit net et clair de sa concession, en y installant un poste de traite où il eût échangé avec les Micmacs leurs fourrures contre quelques pots d'eau-de-vie et autres bagatelles ; — sur dix concessionnaires en Àcadie, il y en avait neuf qui ne faisaient point d'autre métier ; — il eut tenu lui-même ce cabaret sauvage, et au milieu des Indiens, qui étaient ses amis de longue date, il eût aisément distancé tous les autres traitants ; cependant à ces faciles profits il préféra le travail long et pénible du défrichement et du peuplement de sa seigneurie. Il voulut y créer un vrai manoir et des fermes ; malheureusement, il fut pendant longtemps traversé dans son projet par plusieurs habitants, et notamment par le commissaire de marine, qui faisait fonction d'administrateur et de juge à Port-Royal, le sieur Desgouttins, lequel prétendait se faire allouer cette seigneurie où il avait dessein, dit M. de Menneval, d'établir un cabaret d'eau-de-vie pour traiter avec les sauvages 1 .
L'année même de la concession, en 1689, Mathieu Martin ayant envoyé quelques hommes pour préparer le ter-
1 Lettre de M. de Menneval, du 7 novembre 1669, in medio.
(Ai-chives.)
rain et l'installation du manoir, ceux-ci fuient chassés de vive force, par les parents de la femme de Desgouttins et quelques vauriens qu'ils avaient embauchés ; sans la ferme résistance de M. de Menneval le gouverneur, Martin eût même été obligé d'abandonner la partie. En 1693, nous ne trouvons point encore, dans le recensement, aucune trace d'établissement à Cobeguit; ce ne fut que postérieurement que le nouveau seigneur put y commencer une installation sérieuse.
Dans le recensement de 1 701 , nous voyons trois familles établies sur la baie de Cobeguit : Bourg (Martin), Blanchard {Martin) et Guérin {Jérôme). Ces familles venaient de Port-Royal, et le seigneur Martin (Mathieu) dut luimême les accompagner dans la nouvelle colonie, car, à partir de 1700, il ne figure plus sur les recensements de Port-Royal, tandis qu'on le trouve constamment à Cobeguit.
Un de ces nouveaux tenanciers du nouveau seigneur, Martin Bourg, appartenait à une des plus anciennes familles de l'Àcadie; son père, Antoine, figure, en 1671, parmi les chefs de famille les plus âgés; nous pensons qu'il appartenait à cette série d'immigrants amenés par d'Àulnay vers 1640. La famille Martin était plus ancienne encore, elle était au moins en effet contemporaine de Razilly ; mais il y avait eu déjà des alliances entre ces deux familles : un des frères de Martin Bourg, nommé Jean, avait épousé Marguerite, sœur de Mathieu Martin.
Ge fut peut-être une des causes qui déterminèrent Martin Bourg à suivre le nouveau seigneur à Cobeguit. Celui-ci fut, en tout cas, une précieuse recrue pour la seigneurie ; sa famille figurait parmi les plus aisées à Port- Royal : il possédait, en 1693, dix-huit bêtes à cornes et vingt-quatre brebis ; il comptait quatre garçons ; mais ses qualités personnelles, ses nombreuses relations, étaient
plus précieuses encore; ce fut lui qui devint la cheville ouvrière du peuplement de la seigneurie.
En 1707, nous trouvons à Cobeguit dix-sept tenanciers inscrits ; quatorze nouveaux ménages étaient venus depuis 1707 prendre des terres à cens, de Mathieu Martin de Saint- Mathieu, comme dit le titre de concession, tisserand par la grâce de Dieu, et seigneur par la grâce du Roi, auquel il rendait f oy et hommage à son manoir de Port- Royal. Sur ces quatorze tenanciers nouveaux, dix venaient de PorL-Royal, et les quatre autres des Mines ; tous appartenaient aux souches primitives de l'Acadie, excepté trois : Martin Henry et Jean Benoît, qui étaient établis à Port-Royal depuis environ quarante ans, et Vincent Longuespée, nouveau venu en Acadie. Mais ce qu'il est plus important encore de noter, c'est que neuf de ces familles nouvelles tenaient à Martin Bourg par des liens de parenté ou d'alliance, de sorte que les deux tiers des habitants se rattachaient directement ou indirectement à la famille Bourg, et par suite à celle du seigneur lui-même. On voit ici une fois de plus quelle influence les relations de personne ou de parenté exerçaient sur le peuplement des nouvelles seigneuries. Il se trouva alors (1707) dans Cobeguit : quatre -vingt -une personnes, cent quatrevingts bêtes bovines, cent vingt-huit bêtes ovines, cent quatorze porcs et cent une barriques de terres ensemencées l .
Sept ans plus tard, en 1714, on y trouve vingt- trois familles, comprenant cent soixante-quinze âmes. Sur ce nombre l'immigration n'avait amené que trois familles nouvelles : Antoine Bréau et Noël Douaron, venant des Mines, et JeanHerpin, nouveau venu en Acadie. Mathieu Martin y résida toujours de sa personne jusqu'à la fin de
1 Voir Âppendix, Recensements de Cobeguit.
sa vie, et le recensement de 1714 nous le montre encore, à l'âge de soixante-dix-neuf ans, vivant dans son rustique manoir au milieu de ses censitaires.
Gobcguit était situé fort à la reculée, au fond d'une petite branche du bassin des Mines, qui pénétrait trèsavant dans l'intérieur. Les habitations les plus proches étaient celles de Pigiguit, du district des Mines; ce district, avec ses mille ou douze cents habitants, éparpillés dans cinq ou six quartiers différents , était certes bien peu de chose, mais encore s'y trouvait-il quelques marchands, des artisans, un chirurgien, un ou deux prêtres; c'était un centre, une petite cité, pour les pauvres isolés de Cobeguit. Port-Royal était un chef-lieu, et Québec une capitale, autour de laquelle l'imagination s'arrêtait, car l'Europe ne pouvait leur paraître que comme le mirage lointain et incertain d'un conte de fées.
Les premiers fondateurs, du reste : Poutrincourt, Razilly, d'Àulnay, Saint-Castin, Le Neuf de La Vallière, etc., pour être nés dans les châteaux de France, ne s'étaient pas trouvés en bien meilleure situation que le modeste châtelain de ce fief perdu au milieu des bois; il y avait en effet cela de particulier, dans les colonies d'Amérique, c'est que tout le monde y mettait la main à la pâte, participant aux mêmes fatigues, au même travail, aux mêmes privations, et nous ne pensons pas que Martin ait éprouvé dans sa solitude sauvage plus de soucis et plus de misères que n'en avaient subi Poutrincourt et d'Àulnay.
Tous ces détails viennent encore ici confirmer un fait que déjà nous avons plusieurs fois signalé, savoir : que tous les colons qui se dirigeaient vers le fond de la baie Française venaient exclusivement, pour ainsi dire, de Port- Royal, et se recrutaient parmi les descendants des vieilles souches acadiennes. Dans les colonies nouvelles, comme Beaubassin, les Mines, Gobeguit, on ne trouve à peu près
aucun nom qui ne figure sur le recensement de 1671, ou tout au moins sur celui de 1686.
Il est donc évident que presque aucun immigrant venant directement de France n'allait s'établir dans les seigneuries nouvelles; le peu de* gens qui débarquaient à Port- Royal y restaient; s'il n'en avait pas été ainsi, cette place se serait graduellement dépeuplée. On n'y comptait en effet que cinq cent quinze habitants en 1679, et de cette époque à 1701, dans l'espace de vingt-deux ans, cette petite paroisse dut fournir aux autres environs six cents colons; et pourtant le recensement de 1701 nous y montre encore quatre cent quarante-sept personnes, sans compter la garnison ni les fonctionnaires * .
La population de Port-Royal parvenait donc encore à se recruter, tant par la natalité puissante des familles acadiennes que par les Français qui de temps en temps lui venaient d'Europe. À partir de 1701, les habitants, du reste, reprirent le cours de leur accroissement, car en 1710, lors de la conquête anglaise, on comptait plus de huit cents âmes dans la petite cité.
Le mouvement de la population se dessinait donc ainsi : les vieilles familles acadiennes se portaient en grande partie vers les établissements nouveaux; ceux qui restaient à Port-Royal étaient en général, ou les aînés de famille qui conservaient les fermes paternelles, en donnant assistance à leurs frères pour leur émigration, ou quelques familles très-aisées, qui achetaient aux émigrants les propriétés que ceux-ci vendaient, comme il arriva à Jacques Bourgeois, à Pierre Mélanson et à bien d'autres vendeurs.
Certaines familles acadiennes, en effet, ne quittèrent jamais Port-Royal, où elles restèrent cantonnées, sans fournir aucun élément à l'émigration : ainsi les Beltivaut,
1 Étude comparée des recensements de l'Àcadic.
Brun, Guitbaud, Pitre, PetitpasetRobichaut; si quelque individu de ce nom se trouve ensuite dans les autres colonies acadicnnes, on peut affirmer qu'il ne quitta Port- Royal que longtemps après 1700. Il se forma ainsi, par la grande multiplication de chaque famille, comme de petites tribus propres à certains cantons. Celles que nous venons de nommer étaient spéciales à Port-Royal, de même que les Sire, les Cormier, les Kuessj, les Poirier, les Mirande, les Haché-Galand, les Arsenaut, etc., etc., ne se trouvaient qu'à Beaubassin ; tandis que les Aitcoin, les Babin, Douaron, Gautrean, Trahan, etc., se portèrent tous dans le quartier des Mines.
Quelques-unes de ces familles devinrent si nombreuses qu'elles formèrent en certains endroits de véritables clans, tels que les Landry, Le Blanc, Gommeaux, Haché-Galant, Arsenaut, Bourg, Trahan, Cormier, Bellivaut, Hébert; quelques-unes donnèrent leur nom au canton dans lequel ils dominaient : ainsi la Prée des Bourgs, — la Rivière des Héberts, — la Butte à Mirande, — la Prée des Richards, etc., etc. l .
Les héritages de Port-Royal restèrent donc ainsi entre les mains des aînés ou des familles qui n'émigraient point ; ceux-ci recherchèrent alors : les soldats de la garnison qui prenaient leur congé, les engagés qui venaient de temps à autre sur les navires de France, et les rares familles qui pouvaient venir par cette même voie * ; ces nouveaux
1 Recensements de l'Àcadie. — Lieux cités dans les pièces et rapports aux Archives.
* Nous trouvons par les actes de l'église île Port-Royal, de 1700 à 1710, trois ou quatre familles qui paraissent être venues de France toutes constituées : Maisonnat (de Bergerac) et Judith Soubiran, Pretieux (de Charente), Poitevin et peut-être Moyse (d'Arcachon). Dans ces mêmes actes, deux noms de femmes natives de France et mariées à Port-Royal : Marie Brunet (de la Rochelle), 1710, et Marguerite Guy. D'autre part, il semble résulter
habitants, soit comme engagés, soit comme fermiers, aidaient les habitants de Port-Royal à exploiter leurs fermes, jusqu'à ce qu'ils pussent eux-mêmes s'établir à leur propre compte, au bout de quelques années, les uns en défrichant des terres neuves dans la seigneurie de Port-Royal, les autres en émigrant, eux aussi, dans les nouvelles seigneuries.
C'est ainsi que la population de Port-Royal s'était maintenue, en comblant une partie des vides par les immigrants français, tandis qu'une grande partie des colons primitifs se transportaient en avant, dans les établissements qui se formaient dans l'intérieur du pays. Ce double mouvement est du reste, ordinairement, une des conditions normales de toutes les colonies lorsqu'elles se développent régulièrement.
Nous avons parlé tout à l'heure des soldats qui prenaient leur congé pour se fixer dans le pays ; ce fut toujours un des modes de recrutement les plus suivis dans les colonies françaises de l'Amérique. Il est constamment prévu et encouragé, dans les instructions officielles données aux gouverneurs et aux commandants des troupes. On accordait certains avantages à tout soldat qui se mariait dans la colonie; ainsi, au Canada, il avait droit pendant un an à une ration de vivres, et l'on donnait une petite dot à la femme. Les correspondances officielles insistent sans cesse pour pousser les soldats à s'établir de cette façon l : malheureusement les garnisons étaient fort peu nombreuses ; au Canada, qui était une province considérable, le chiffre variait de sept cents, à mille quatre cents hommes ; en Àcadie, il dépassa rarement deux cents soldats, mais le plus
des recensements que les femmes : de la Rozette, Jeanne la Rivière; — de Martin Benoît, Marie Chosegros ; — de Saulnier, Louise Pécher, — et de Jacques Corne, Marie Grislard, seraient venues de France avec eux, à moins que ce ne fussent des métisses. 1 Archives de la Marine, passim.