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Il raconte aux ancêtres son enfance si heureuse, sa jeunesse, ses combats, ses victoires et ses triomphes ; et puis, son infortune : sa galère assassinée au port, sa fuite, sa vie au désert, la perte de son coursier, la mort de sa maitresse, son désespoir, l'hospitalité reçue sous la tente des nomades, les misères et les douleurs du retour ; enfin il exhale sa haine et son mépris pour les janissaires et pour Moharan ; il dit ses projets, et prie ceux qui ne sont plus de seconder sa vengeance !
Et, comme je l’ai dit, honteux de son dénûüment, il sort du tombeau et se couche sur le seuil pour attendre le jour.
L'aube enlevait aux maisons blanches d'Alger le voile de crèpe dont chaque nuit les enveloppe ; le goëland ouvrait son aile, l’alouette de mer jeiait un cri perçant à la nue, la mouette abandonnait la falaise pour aller se bercer sur les vagues, la ville était encore silencieuse ; mais les mille rumeurs du matin bruissaient de toutes parts ; le cimetière était encore plein d’ombres, mais les tombeaux blanchissaient progressivement ; enfin, c'était l'heure matinale où il fait toujours froid. Hamed entendit un pas furtif tourner le mausolée sur le seuil duquel il était couché. On le vit, car le pas se dirigea de son côté, mais doucement; on eût dit que le matinal promeneur craignait de le réveiller. Quand il fut tout près, il se pencha sur lui, car Hamed sentit son souffle passer sur son visage. Le coulougli avait les yeux fermés. Celui qui le regardait était - il un espion de Moharan qui allait le reconnaître et le livrer? Était-ce un proscrit comme lui, qui se cachait ? Il dédaigna de l’apprendre et attendit sans relever la paupière.
Tout à coup, son nom prononcé deux fois lui apprit qu’il n'avait pas encore assez souffert pour être méconnaissable; mais l’inflexion de la voix lui fit deviner un ami dans celui qui venait de proférer son nom dans une double interjection.
En effet, lorsqu'il ouvrit enfin les yeux, il reconnut à son tour Ibrahim, son ami le plus cher, le premier des coulouglis, après lui !
Ibrahim était plus âgé que lui de deux ou trois ans ; sa fortune et sa renommée étaient presque aussi grandes que celles
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HAMED LE COULOUGLI 143
d'Hamed ; il avait le cœur un lion et l’âme d’une femme ; il avait été sur mer un corsaire redoutable, et dans tous les harems on chantait ses poésies ; sa générosité était proverbiaie dans le peuple, et quand le joyeux compagnon daignait réfléchir et parler des affaires de la régence, il s’exprimait avec la sagesse d’un vieillard.
Ibrahim a appris à Hamed que dix autres coulouglis se cachent comme eux dans le cimetière de la porte Bab-el-Oued.
Tous avaient eu cette pensée touchante de chercher un asile auprès des ancêtres.
Il lui a proposé ensuite de se mettre à leur tête, pour exécuter le projet qu’ils nourrissent de secouer le joug de Moharan et d’immoler les janissaires, en appelant le peuple aux armes.
— Crois-tu, dit Hamed, que votre entreprise n’est pas témé raire et folle? Crois-tu que ce peuple qui, depuis cinq ans, courbe l’échine sous le bâton de ces soldats turcs, qui a vu sans colère, sinon sens indignation, la proscription de sa noblesse, se soulèvera et bannira la peur qui l’abrutit et l’énerve depuis si longtemps ? Moharan n’est un tyran que parce que le peuple est devenu lâche ! La lâcheté du maitre s’est étendue à ses sujets, comme ces essences qui, répandues sur une riche étoffe, en font, avec le temps, un haillon sordide !
— Non ! répondit Ibrahim avec feu, cela n’est pas à craindre, et cela n’est pas! Tu juges mal nos concitoyens ; tu connais mal nos frères! Moharan est méprisé, les janissaires sont abhorrés, et, -‘ 'e peuple courbe la tête, tous les cœurs palpitent, la haine bout et fermente dans toutes les poitrines !... Tu ne sais pas ce qu’il y a d’éclairs dans les yeux, quand l’un de ces soldats passe devant nos Kabyles et nos Berbères..….. Ton infortune t’a rendu sceptique, mais ce sentiment est indigne de toi! Ce qui nous a manqué, ce qui manque encore à Alger, c’est un chef ; mais qu’un homme comme toi jette un cri, fasse un appel, et tout ce qui porte burnous, tout ce qui peut soulever une arme, répondra dans une immense clameur à ton cri de déli-
vrance.
Puis, avec moins de véhémence, mais d’un accent plus per -
suasif et plus doux, il poursuivit : — Enfin, n'est-ce pas un 4 L devoir pour nous de tenter quelque chcse, ne dussions - nous ù ti pas réussir ? Ne sommes-nous pas la noblesse ? Les charges que nous avons occupées, nos richesses, la considération et le Lie | respect dont nos pères ont joui, ne constituent-ils pas une Ht dette que nous devons acquitter, quand il devient utile de | | répandre son sang pour sauver la patrie et l'indépendance de ceux qui nous ont servis à la condition que nous les défendrions, quand cela deviendrait nécessaire ? Si les marchands du port étaient aujourd'hui les premiers à crier : mort aux étrangers !
les marchands seraient les véritables coulouglis d'Alger, et nous en serions, nous, les fils les plus indignes, car les mar- je
ufr chands auraient fait plus que leur devoir, et nous n’aurions j is Fi pas fait le nôtre ! Ca Lt Hamed réfléchit un instant et dit à Ibrahim : — Ton esprit pre est peut-être bien prompt, mais tu as un noble cœur, ami! Je tur ne crois pas au succès de votre entreprise, mais je m'y associe, La
parce que je pense comme toi, qui parles si bien le langage de fais
l'honneur, que nous devons aux ancêtres de mourir pour l’in- leu:
dépendance, de tomber avec nos libertés, si nos libertés doivent gra:
périr, afin que le monde dise que, tant qu’il y a eu un cou- des
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lougli, les oppresseurs de la régence eurent à le combattre l dans Alger! Oui! cela fût-il inutile, il faut que cela soit, dl. pour notre gloire... et pour l’exemple!
— Alors, tu consens à être notre chef ? interrogea Ibrahim avec joie.
— Oui, si nos compagnons me le demandent, répondit Hamed ; en tous cas, je te promets de vous accompagner et de mourir & avec vous.
— Si tu nous commandes, dit Ibrahim avec enthousiasme, Moharan est perdu et les janissaires seront anéantis ! à di — Poëte! murmura Hamed avec un sourire. tenté
| C'était une heure avant le jour : ils sont entrés dans Alger par la porte Bab-el-Oued, tuant tous les gardes de nuit qu'ils un in ont trouvés sur leur route, de crainte qu’ils ne donnassent quete l'alarme. Ils sont montés à la casbah, où ils ont surpris et