INTRODUCTION. XX
qu'elles avaient dans leurs seigneurs, et par l'appui matériel et moral que ceux-ci leur assuraient. Les stipulations des contrats seigneuriaux et l'usage traditionnel les mettaient à l’abri contre toute éventualité de spéculation; car le seigneur et les censitaires se trouvaient complétement unis dans un intérêt commun. Le premier, en effet, ne demandait aucun déboursé immédiat et ne tirait même qu'un produit trés-minime de ses rentes (une seigneurie de dix mille arpents ne rapportait pas 500 livres) ; ses profits réels, notables, étaient des profits à longue échéance, tels que les droits de lods et ventes, de mouture et autres, qui étaient entièrement subordonnés au peuplement, au défrichement, à la prospérité de la seigneurie, c'est-à-dire au succès partiel de chacune des familles censitaires; tous les intérêts, tous les éléments de la seigneurie étaient donc reliés dans une complète solidarité.
Parmi ces émigrants, d’ailleurs, quelques-uns n’étaient même pas des censitaires dans leur propre pays : c'étaient des métayers, et même de simples manouvriers, que le seigneur entrainait en leur assurant une propriété semblable à celle des vieux tenanciers féodaux, leurs voisins; ils allaient ainsi mettre le pied sur le premier échelon de la hiérarchie sociale.
[Une fois parvenus à ce point, l'horizon s’élargissait
pour leur postérité, car dans ces solitudes fertiles leurs-enfants pouvaient espérer créer à leur tour des fiefs et des seigneuries; un demi-siècle en effet ne s'écoula point sans qu'il en arrivât ains' pour plusieurs d’entre eux.
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Mais au-dessus de toutes ces considérations prédominait la juste harmonie qui régnait alors entre les diverses classes de la société, et qui nous est presque inconnue aujourd'hui. L'influence des autorités so. ciales vraies, celles qui reposent sur la tradition des familles et sur les relations journalières, était considérable; c'est de là que naissait la confiance avec laquelle les tenanciers s’abandonnérent à leurs seigneurs et se familiarisèrent avec l’idée d'une trans: portation, qui rompait toutes leurs habitudes bien plus encore que maintenant. Ceci nous explique comment on put, au dix-septième siècle, non pas seulement trouver, mais, disons avec les documents', choisir dans les paroisses rurales, parmi les familles de cultivateurs les plus considérées, celles que l'on déter. miua à s'expatrier en Amérique. On ne les séduisit point par le mirage d’un enrichissement rapide; ils savaient parfaitement que la colonie était avoisinée par les sauvages; et ils n’hésitaient point cependant à suivre les chefs traditionnels, que les habitudes de la vie leur avaient donnés.
Cela est si vrai que, du jour où l'esprit d’entreprise, l’amour des créations lointaines, vint à faiblir parmi les hautes classes en France, l’émigration des familles rurales s'arrêta tout à coup. Quoi qu'on ait pu dire à ce sujet, la misère n’était point telle alors qu'elle poussät les gens hors du logis : la modération
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soi, la difficulté des communications, l'absence des nouvelles, tout contribuait à éloigner les populations rurales du désir de s'expatrier, et rien ne les sollicitait à émigrer. Il avait fallu que l'influence hiérarchique et la confiance eussent agi bien puissamment sur leur esprit pour les décider à passer la mer. Des qu'ils ne furent plus sollicités par les gens des classes élevées, lorsque les gentilshommes et les bourgeois furent de plus en plus attirés vers les charges, vers les bénéfices et à la cour, dès qu'ils cessèrent d'ambitionner l'établissement de leurs familles dans le nouveau monde, l'expatriation des agriculteurs, n'ayant plus de raison d’être, c:5sa, et il ne resta désormais que l’émigration furtuite des engagés, des commercants, des déclassés et des aventuriers de toute sorte. C'est ce que nous trouvons dans le dix-huitième siècle, excepté les levées administratives exécutées pour la Louisiane parmi les familles du Palatinat et de l'Alsace; opération aussi déplorable dans ses résultats qu'elle avait été absurde dans sa conception.
La colonisation fut donc entreprise, au dix-septième siècle, à peu près comme la colonisation antique, qui emmenait avec elle la cité tout entière, avec sa hiérarchie, ses formes, son personnel organisé; il n'y avait point de rupture de tradition, mais développement de société. Cet ensemble colonisateur était complété par une troisième catégorie de personnes, par le clergé, qui, avec la souplesse et la fécondité d'intelligence qui lui sont propres, s’annexa à ce mouvement d'expansion, mais en nourrissant au fond du cœur une idée bien plus élevée et plus généreuse,