‹ Une colonie féodale en Amérique [microforme]Chapitre 27 sur 63 · IL · texte numérisé non relu

IL

commenca à saisir les gens, qui se croyaient abandonné, dans cette extrémité du monde. Pontgravé, voulant pro. fiter des beaux jours pour échapper à ce péril, partit à tout hasard dans la grande barque, le 14 juillet 1606; i emmenait tout son monde, sauf deux hommes, La Taille et Miquelet, qui se dévouèrent pour garder l'établissement et y recevoir le convoi, s’il en venait un. L’intention de Pontgravé était de gagner les pêcheries de Terre-Neuve, pour y joindre quelques navires francais occupés à la pêche; mais ce projet devint inutile.

Douze jours en effet après le départ de Pontgravé, le 26 juillet, les deux courageux gardiens de Port-Royal, virent entrer dans la rade le navire le Jonas, qui ramenait Poutrincourt avec de gros renforts. Il était parti de la Rochelle le 13 mai 1606, tandis que M. de Monts demeurait dans la métropole, pour y représenter et y soutenir les intérêt de la Société; mais les difficultés de la navigation, e« retardant beaucoup la marche du bâtiment, avaient occa sionné ce grand retard, qui avait si fort effrayé Pontgravé et ses compagnons. Le navire d’ailleurs apportait tout ce qui était nécessaire pour la colonie : provisions, outils, grains, bestiaux, et un assez nombreux personnel.

Parmi les nouveaux venus, on remarquait un avocat du parlement de Paris, Marc Lescarbot, touriste amateur, qui avait voulu visiter ces contrées nouvelles et assister à la fondation d’une colonie; esprit ferme d’ailleurs et plein de ressources, doué d’un grand sens et de cet entrain raulois, caustique et plaisant, particulièrement propre à la nature francaise ; aussi fut-il utile à la colonie, autant par la gaieté de son naturel que par son jugement et son savoir-faire. Nous tenons de lui un récit trop peu connu et fort curieux de toute cette expédition : « M. de Poutrin- « court, dit Lescarbot, me parla de son projet; m'étant « alors bien consulté en moi-même, désireux non pas tant

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« de voir le pays que de connoitre la terre oculairement, « à laquelle j’avois ma volonté portée, et fuir un monde « corrompu, je lui donnai parole. »

Voilà comment il se décida à faire ce voyage, et l’on serait tenté de croire que Swift a lu sa préface.

Poutrincourt, avant de quitter la France, s'était amplement concerté avec de Monts; celui-ci avait définitivement assuré entre ses mains la scigncurie de Port-Royal, tout en

Bstipulant au profit de la Compagnie de la Nouvelle-France

certaines réserves commerciales propres à lui fournir une juste rémunération. L’étendue de la seigneurie avait été provisoirement déterminée, et la confirmation du titre fut plus tard complétée par ordonnance royale, en 1607 ". Le nouveau seigneur pouvait donc désormais donner un libre cours à ses vues et à l'exécution de ses projets. Comme il était plein de sens, il s’éleva tout de suite au-dessus des préjugés et des idées ordinaires qui avaient cours alors. Il comprit dès l’abord la vanité des calculs que tant d’autres

Hfondaient sur les mines et sur les trésors métalliques ; les Epécheries et les fourrures ne lui parurent même qu’une Bressource incidente; il visa tout de suite au fond de la

question, c’est-à-dire à une création agricole appuyée sur une population laborieuse et sédentaire.

Dès le lendemain de son arrivée, le 28 juillet, on com-

Emenca à ouvrir la terre, afin de la préparer pour des

semailles d'automne; on y déposa même aussitôt quelques graines, tant ils étaient curieux, et inquiets à la fois, de

Bsavoir si nos végétaux d'Europe pourraient prospérer en

ce climat.

«... Il init de suite une partie de ses gens en besogne «au labourage et culture de la terre; et par grand désir « de savoir ce qui se pourroit espérer de cette terre, je fus

1 Marc Lescarbot,

« avide au dit labourage, s’écrie Lescarbot, plus que le «autres.

« Après deux labours espacés de quinze jours, ils se- « mèrent du blé francois, froment et seigle, et à la huitaine « suivante on vit le travail n'avoir été vain, ains une bell « espérance, par la production que la terre avoit jà fait « des semences qu’elle avoit recu, et ce fut un sujet a «sieur de Poutrincourt de faire son rapport en France, « de chose toute nouvelle en ce lieu là. » -

Il réexpédia en effet le Jonas vers la fin d'août, sous le commandemeut de Pontgravé, lequel était revenu à Port. Royal peu de jours après l’arrivée de Poutrincourt, ayant appris par d’autres navires, à Campseau, le passage de « dernier. Pontgravé devait, en débarquant en France, rendre compte à M. de Monts de la situation du pays, « lui remettre les pelleterics et autres marchandises que l’on avait amassées depuis son départ.

Toutes choses se trouvant mises en ordre, les provi sions serrées dans le fort, les cultures entamées, et lei ouvriers disposés chacun en leur besogne, les uns pour l'agrandissement des bâtiments, les autres à la terre, tt d’autres à leurs métiers, Poutrincourt monta la patache qui lui était demeurée, et alla faire une excursion « mer vers le Sud. En passant à l'ile Sainte-Croix, il y trouv intacts les magasins laissés par M. de Monts, et, chos plus précieuse, il y cucillit des épis de blé mûr, prove nant des blés précédemment semés en cet endroit; le blé pouvait donc réussir en ces quartiers! Cette trou vaille lui donna grand courage et doubla ses espérances

Pendant ce temps, Lescarbot était resté à Port-Royal comme lieutenant de Poutrincourt, ayant l’œil sur toute choses ct se mettant le premier à la tête de tout ouvrage. « Je puis dire sans mentir que jamais je n'ai tant trr « vaillé du corps, pour le plaisir que je prenois à dresser

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«et cultiver mes jardins, les fermer contre la gourman- «dise des pourceaux, y faire des parterres, aligner des «allées, bâtir des cabinets, semer froment, seigle, orge, «avoine, féves, pois, herbes de jardin, et les arroser; « tant j'avois désir de reconnoitre la terre par ma propre «expérience, si bien que les jours d’été m'étoient trop «courts, et bien souvent, au printemps, j'y étois encore « à la lune.

« Quant est du travail de l'esprit, j’en avois honneste- «ment; Car chacun estant retiré au soir parmi les ca- «quets, bruits et tintamarres, j’étois enclos en mon « étude... même je ne serai point honteux de dire «qu'ayant été privé par le sieur de Poutrincourt, notre «chef, de donner quelques heures de mon industrie à «enseigner chrétiennement notre petit peuple, pour ne « vivre en bêtes, et pour donner exemple aux sauvages, «je lai fait par chaque dimanche, et quelque fois extra- «ordinairement presque tout le temps que nous y avons « été, »

Le fort n’était en réalité qu’une construction de bois fort humble, dans laquelle pénétrait souvent l’eau du dehors. Lescarbot fit pratiquer un bon fossé qui, tout en accroissant les moyens de défense, « recut les eaux et « humidités qui paravant découloient par-dessous les loge- «ments, parmi les racines des arbres qu’on y avoit défriu ché ».

Au nombre des colons se trouvait un Louis Hébert, ex-apothicaire à Paris, qui, transporté, lui aussi, d’un beau zèle colonisateur, était venu dès l’année 160% avec M. de Monts; au milieu des travaux et soucis de ce nouvel établissement, il ne perdait point de vue l'intérêt de la science et faisait de longues courses pour étudier les plantes du pays et s’enquérir de toutes les ressources utiles qu'il pouvait offrir. Fort dévoué à cette œuvre d’expansion

nationale, il vendit plusieurs maisons à Paris pour s\ consacrer entièrement! ; mais ce n'était point en Acadie qu'il devait rester : il devint plus tard un des compagnon de Champlain dans l'établissement du Canada, où il se fix définitivement avec toute sa famille, et sa descendance par les femmes y est encore fort nombreuse aujourd'hui, Champlain lui-même, avons-nous dit, fut aussi parmi le fondateurs de Port-Royal, où il préluda aux travaux qu'il fit dans la suite à Québec.

Il est fort à remarquer combien, à cette époque, il «e trouva d'hommes, en France, mus par ce désir d'étendre dans les pays nouveaux leur race et leur patrie; ce sen. timent revêtait dans leur esprit la forme du patriotisme le plus élevé, et l'extrait suivant de la préface de Lescarbot pourra donner une touchante idée de ces sentiment à travers les bigarrures bizarres du style de cette époque :

« À la France ! Bel œil de l'univers, ancienne nourrice « des lettres et des armes, secours des affligés, ferme «appui de la religion chrétienne, très-chère mère, c « seroit vous faire tort de publier ce mien travail (chose « qui vous époinconnera) sous votre nom, sans parler à « vous, et vous en déclarer le sujet. Vos enfants (très- « honorée mère), nos pères et majeurs, ont jadis par « plusieurs siècles été les maitres de la mer, lorsqu’ik « portoient le nom de Gaulois, et vos Francois n’étoient « reputés légitimes, si dès la naissance ils ne savoicnt « nager, »

« .. Il vous faut, dis-je, chère mére! faire une « alliance imitant le cours du soleil, lequel comme il porte « chaque jour sa lumière d'ici en la Nouvelle-France, « ainsi que continuellement votre civilité, votre justice, « votre piété, bref votre lumitre se transporte là même

1 Voir à son sujet les Histoires du Canada land, etc.

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«par vos enfants;..... que s'ils n’y ont trouvé les trésors «d'Atabalippa et d’autres qui ont affriandé les Espa- «gnols, on n’y sera pourtant point pauvre. Ains cette « province sera digne d’être votre fille : la transmigra- «tion des hommes de courage, l’Académie des arts, et « la retraite de ceux de vos enfants qui ne se contente- «ront de leur fortune; desquels plusieurs, faute d’être «employés, vont ès pays étrangers, où déjà ils ont en- «seigné les métiers qui vous étoient anciennement par- «ticuliers. Mais au lieu dc ce faire, prenant la route de «la Nouvelle-France, ils ne se débaucheront plus de « l'obéissance de leur prince naturel, et feront des négo- « ciations grandes sur les eaux... »

Ce patriotisme plein de sens, qui se montre ici en un

abandon si naïf d'esprit et de langage, possède un charme

tout particulier : les Espagnols couraient vers le Nouveau Monde enfiévrés par l’appât des mines et des richesses ; les Anglais s’établirent dans le Massachussetts par fanatisme

Lreligieux et sous les nécessités de la persécution; mais ces

colonisateurs français nous présentent seuls l’idée, chevaleresque ct désintéressée, de la patrie qui s'agrandit et de l'humanité qui s'étend.

Tout chevaleresques qu’ils fussent, leurs desseins n’en paraissaient pas moins empreints de sagesse et d'esprit pratique : on rencontre dans ce petit discours de Lescarbot

à beaucoup de réflexions judicieuses, qui révèlent chez l’au- D icur une grande habitude de l'observation, et des idées

générales fort étendues. « Eh quoi! » disait Vauban, quatrevingts ans plus tard, « quel plus sage projet que d’entre- « prendre la fondation d’une colonie? N'est-ce pas par ce « moyen plus que par tout autre que l’on peut avec toute « Justice s’agrandir et s'étendre? » (Les Oisivetés.)

Telles étaient alors les pensées ordinaires des coloni-

sateurs français; la suite de ces récits les mettra fort en

évidence, chez tous ces gentilshommes et bourgeois qu vinrent en Acadie après Poutrincourt, On les retrouve ave toute leur générosité, dans l’histoire du Canada, dans l'es. prit de Champlain et de Maisonneuve, chez les Sulpicien, de Montréal et parmi les officiers licenciés du régiment de Carignan; c’étaient les idées de l’intendant Talon, et le bonhomme Hébert, l’apothicaire parisien, avait vendu se maisons sous l'empire de réflexions semblables, ainsi qu'il le raconte dans sa supplique au Roi; d'Énambuc aux Antilles, le chevalier Brue au Sénégal, La Salle en découvrant le Mississipi, rêvaient à l'extension de leur patrie, et h Mothe-Cadillac lui-même, ce rusé Gascon fondateur du Détroit, à travers ses calculs égoistes, se sentait élevé, par le courant de son époque, jusqu’à ce noble songe de h France agrandie.

Quand on parcourt les documents relatifs au dixseptième siècle, quand on considère ce grand nombre d'hommes qui s’inspirèrent alors de leurs propres réflexions, pour se donner spontanément à eux-mêmes ces missions lointaines et héroïques, et lorsque l’on voit com bien peu il s’en retrouve après, on ne peut se dissimuler qu’à partir du siècle dernier, l'initiative individuelle et l'amour des grandes caoses n’aient subi en France w déclin singulier, qui r’a pas peu contribué à la médiocrité de notre fortune coloniale.

Mais au commencement du dix-septième siècle, ces idées généreuses régnaient dans toute leur nouveauté, et tous les hommes qui coopérèrent à la création de l’Acadie en étaient fortement imbus; ce fut même dans cette con que firent leur apprentissage, nous le répétons, pli de ceux qui devaient plus tard se distinguer sur d'a tres rivages, tels que de Monts, Champlain, Pontgravé « Hébert. Dans ce commerce journalier, leur esprit s’éleva, et l'expérience qu’ils acquirent ne leur fut point inutile

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au Canada ; de sorte que l’Acadie fut non-seulement notre remière colonie, mais en quelque sorte une pépinière de fondateurs de colonies.

Poutrincourt revint de son excursion sur les côtes, à Port-Royal, le 14 novembre 1606; Lescarbot, qui était plein d'entrain, et qui connaissait sans aucun doute la part d'utilité qu’il faut attribuer aux démonstrations extérieures, parvint à lui préparer une entrée quasi triomphale; la nature, bien entendu, en fit les principaux frais, mais on sut en tirer bon parti; ce n’étaient partout que décorations et guirlandes de verdure; une magnificence champêtre cachait la rusticité des édifices de bois et des cabanes; un théâtre même fut dressé où l’on représenta quelques scènes allésoriques; il y eut festin, décharges d'artillerie, et tout autant de bruit que pouvaient faire, en cette solitude, une cinquantaine d’hommes joints à quelques sauvages, dont les familles servaient de spectateurs".

Cependant Poutrincourt, au milieu de toutes ces réjouissances, songeait à ses semailles et à ses cultures; la première effusion passée, il demanda à aller visiter les champs de blé, qui étaient pour la majeure partie à deux lieues du fort, en amont de la rivière, vers le lieu que l’on nomma plus tard la Prée-lionde; au point où s’arrête la marée montante, lesdits blés furent trouvés s’être bien comportés ; ils avaient cependant été semés assez tard, une partie même n'était en terre que depuis six à dix jours; mais, ajoute Lescarbot, ils ne laissèrent pas de croitre sous la neige durant l'hiver, comme je l'ai remarqué.

« Ge.te rude saison fut employée à ouvrir des chemins « dans les bois, à faire du charbon, et pour se tenir Joyeusement et nettement quant aux vivres, il fut éta-

1 Lescarbot.

bli un ordre en la table du sieur de Poutrincou:t, qui fut nommé l’ordre du Bon-Temps; mis en avant pre.

mièrement par Champlain, suivant lequel ceux d'icelle & en un be:

table étoient maitres d’hôtel chacun à son tour, qui étoit en quinze jours une fois. Or avoit-il le soin que nous fussions bien et honorablement traités. Ce qui fut si bien observé que (quoique les gourmands de decà nous disent souvent, que là nous n’avions point la rue aux Oues de Paris) nous y avons fait ordinairement aussi bonne chère que nous saurions faire en cette rue aux Oues, et à moin de frais. Car il n’y avoit celui qui, deux jours devant que son tour vint, ne fût soigneux d’aller à la chasse et à h pêcherie, et n’apportàt quelque chose de rare, outre ce qui étoit de notre ordinaire; si bien que jamais au dejeuner nous n'avons manqué de saupiquets de chair ou de poisson, et au repas de midi ou du soir encore moins : car c’étoit le grand festin, là où l’Architriclin, idest maitre d'hôtel, ayant fait préparer toutes choses au cuisinier, marchoit la serviette sur l'épaule, le bâton d'office en mains, le collier de l’ordre au col, et tou ceux l'icelui ordre après lui, portant chacun son plat.

Le mème étoit au dessert, non toutefois avec tant de suite, et au soir, avant rendre grâces à Dieu, il résignoit le collier de l’ordre, avec un verre de vin, à son successeur en la charge, et buvoient l’un à l’autre.

«...., En telles actions nous avions toujours vingt à trente sauvages, hommes, femmes, filles et enfants, qui nous regardoient officier. On leur bailloit du pain gratui. tement, comme on feroit à des pauvres; mais quant au sagamo Menbertou et autres sagamos, ils étoient à table mangeant et buvant comme nous, et avions plaisir de les voir, comme au contraire leur absence nous étoit triste... Une fois ils emmenèrent en leurs chasses un des nôtres, lequel véquit quelque six semaines comme

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«en un besoin s’armeront tous pour les soutenir (ce qui «ne manqua point en effet dans la suite).

« Toutefois il nous décéda quatre compagnons en fé- « vrier et mars, de ceux qui étoient ou chagrins ou pares- «seux..….. D'ailleurs nous étions tous mal couchés, de «manière que quelques-uns des nôtres eurent le mal de «bouche et l'enflûre des jambes, à la facon des phty- «siques (le scorbut)..... Jusques en janvier nous y avons « toujours été en pourpoint : et me souviens que le qua- « torzième de ce mois, par un dimanche après midi, nous «nous réjouissions chantant musique sur la rivière de l'Épuille, et qu’en ce même mois nous allämes voir les «blés à deux lieues de notre fort, et dinàmes joyeuse- « ment au soleil; mais ne voudrois dire que toutes les an- «nées fussent semblables à celle-ci.

«.... Les froidures étant passées sur la fin de mars, « tous les volontaires d’entre nous se mirent, à l’envi l’un « de l’autre, à cultiver la terre et faire des jardins pour y « semer et en recueillir des fruits; ce qui vint bien à pro- “pos, car nous fûmes fort incommodés l'hyver faute « d'herbes de jardin. Quand chacun eut fait ses semailles, « c'étoit un merveilleux plaisir de les voir croitre et pro- «fiter chaque jour, et encore plus grand contentement « d'en user si abondamment que nous fimes; si bien que «“ ce commencement de bonne espérance nous faisoit pres- «qu'oublier notre pays originaire. .….

«..., Tandis que les uns travailloient à la terre, le «sieur de Poutrincourt fit préparer quelques bâtiments « pour loger ceux qu’il espéroit nous devoir succéder; et « considérant combien le moulin à bras apportoit de tra- « vail, il fit faire un moulin à eau qui fut fort admiré de:

« sauvages, et nos ouvriers eurent beaucoup de repos...

« Parmi toutes ces choses, le sieur de Poutrincourt ne « Jaissoit de penser au retour ; ce qui étoit un fait d'homme « sage, car il ne faut jamais tant se fier aux promesses des « hommes, que l’on ne considère qu’il y arrive souvent « beaucoup de désastres en peu d'heures; et partant dès «le mois d'avril il fit accommoder deux barques, une « grande et une petite, pour venir chercher les navires de « France vers Campseau, cas avenant que nous n’eussions « pas de secours !. »

Personne ne nous reprochera, certes, d’avoir reproduit dans son intégrité ce charmant récit que rien n'aurait pu suppléer; ce document cst d'autant plus précieux, qu’il pré sente un contraste frappant, avec les récits analogues que nous possédons sur les débuts de quelques autres colonies, notamment celle de la Nouvelle-Angleterre. La sagacite avec laquelle nos Français surent éviter la plupart des difficultés qui surgissent en de telles circonstances, le précautions ingénieuses par lesquelles on soutint le mord de l’expédition, et par-dessus tout la sérénité d'âme, h bonne harmonie, l’entrain qui se reflètent en chaque trait de ce tableau, sont d’une originalité saisissante et unique en son genre.

Cette grande préoccupation des faits moraux, cette élévation d’esprit qui domine en toute chose, furent cer: tainement les causes essentielles de cette bonne réussite, et neutralisèrent jusqu'aux effets du scorbut, le seul péri sérieux qui les eût atteints. Après avoir ainsi surmonté les difficultés de l'hiver, tout semblait sourire à Poutrincourt; les blés se montraient admirables; les constructions, bien consolidées, progressaient en vue de l’avenir, et mille ressources commencaient à naître par l’industri

1 Lescarbot, liv. IV, chap. xvi.

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POS... Dhorieuse de nos colons. Tous étaient pleins d'espoir, ct ourt ne Dj nouvelles de France survenant avec des renforts, il homme semblait que Port-Royal eût définitivement surmonté les 38e8 des Brisques et vicissitudes de l'installation première. Mais Les- OUVet D arbot vient de nous dire, avec beaucoup de raison, qu’enant dés tre les espérances de l'homme et la réalité, il arrive sou- S > Une Dent beaucoup de désastres en peu d'heures! lé de En effet, pendant que les travaux et les affaires de la USSION D olonic prenaient si bonne tournure, pendant que les Bosprits se livraient à la joie du présent, et peut-être à de produit séduisants rêves d'avenir, il se préparait en France un At Pu éicheux revers de fortune, qui devait réduire à rien tous dilpré D. songes, et presque ruiner même ces résultats laborieu- TS QUE Micment acquis.

>lonies La plupart des entreprises lointaines, à cette époque, aGaol cposaicnt sur des priviléges commerciaux concédés par art dé arte royale; ce système, ficheux au point de vue écoes, le nomique, était la plupart du temps, il faut en convenir, mord ne nécessité de la situation; une entreprise coloniale, PS li même celle de l’Acadie, si simple qu’elle puisse nous € Ua araitre, était alors une opération de longue haleine, UIQUE ort au-dessus des moyens d’une fortune ordinaire, tant il

eût fallu de longs délais pour rentrer avec profit dans les avances répétées que nécessitait, pendant longtemps, la création d’une colonie. Le commerce € want avec les pays nouveaux, n'aurait jamais fourni assez de bénéfices pour la défrayer et la maintenir; il fallait donc, en dehors des ressources privées et communes, une subvention extérieure ou un profit extraordinaire : les Espagnols trouverent ce profit dans l’exploitation des métaux précieux, qui est sans doute une très-mauvaise base pour la coloniation, mais dont les produits sont immédiats; les Anglais du Massachussetts furent subventionnés et soutenus, penant de longues années, par les cotisations très-abondantes

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des puritains d'Angleterre, sans lesquelles leur histoire nous montre qu'ils eussent péri de faim ct de dénûment à diverses reprises, pendant les vingt premières années: leur position était donc bonne, car ils se trouvaient à peu près pourvus de toutes leurs nécessités, tandis que la plupart des cipitaux qui fournissaient ces nécessités ne demandaient aucuns profits, ni même de rembourse ment.

Nos colons français n'étaient point en une telle condi. tion, l’État seul, qui représente plus particulièrement l'avenir, aurait pu subventionner ces entreprises à lons terme, si intéressantes pour le pays; mais les homme d'État à cette époque avaient pour soucis principaux h guerre au dehors, et leur autorité au dedans. Quant à h société, elle vivait bien plus par les individus que par l'État, par ses traditions et par ses mœurs plutôt que par ses lois : on pourrait dire que c’était à peu près le contraire de ce qui se passe aujourd'hui.

Ne donnant pas de subsides, l'État n'avait qu’un moyen d'aider le mouvement colonisateur : c'était d'accorder, aux entrepreneurs, des priviléges commerciaux qui pussent leur procurer des bénéfices prompts, extraordinaires, ou du moins les leurrer de cet espoir. (Car la théorie des priviléges commerciaux est plus séduisante que profitable, plus spécieuse que solide; cercle vicieux où l’on escompt: avec une perte énorme le produit de l'avenir, pour créer au début quelques revenus artificiels.)

Ces explications étaient nécessaires pour faire comprendre la situation de M. de Monts et de ses associés, ainsi que les difficultés que nous allons voir surgir : ils avaient obtenu, en effet, le monopole du commerce dans les pos sessions françaises du nord de l’Amérique, et c’était sur les produits de ce monopole qu’ils comptaient pour soutenir leur établissement de Port-Royal, pensant se couviir

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10omme; gements publics.

paux h M. de Monts avait donc obtenu pour dix ans, en 1603, ntàh le privilége du commerce en Acadie; tout alla bien d'abord, ue par mais les marchands et armateurs, que gênait ce privilége, que par ne tardèrent pas à se remuer et à faire monter leurs inle con- trigucs jusqu’à la cour, afin de faire retirer ou restreindre les concessions accordées. On objectait la ruine du commoyen merce, le peu de navires expédiés par les associés et l’iner, au succès de la conversion des sauvages.

nt leur Bien que le roi fût alors Henri IV, homme habile ct ou du pénétrant, la cabale était si forte que la concession fut s privi- rapportée dans le courant de 1606, et M. de Monts privé e, plus de son privilége fut ramené au droit commun. Les traompti vaux éloignés, pénibles, mais pleins d'avenir, qu'il avait créer opérés en Acadie,ne pouvaient prévaloir contre la parole adroite et l'influence présente des intrigants de cour, que apren- les marchands de Dieppe et de la Rochelle avaient mis ainsi dans leurs intérêts.

vaient L'entreprise se trouvait donc ruinée dans sa base; les S pos- profits de pelleteries et de pêcheries étant réduits par la it sur concurrence, les associés ne pouvaient plus supporter les * SOu- frais de création et de ravitaillement de cette colonie nais-

uvrir sante; bien plus, Port-Royal, ne devant plus être l’en-

trepôt d’un grand mouvement commercial, n'avait plus de raison d’être pour eux, et mieux valait désormais se contenter d’un commerce volant, fait sur les côtes avec quelques navires, venant de la métropole et y retournant chaque année.

M. de Monts se trouva ainsi dans la dure nécessité d’abandonner son entreprise coloniale, malgré les dépenses qu'elle avait déjà occasionnées, et malgré les résultats solides qu’elle semblait promettre, Il réexpédia le Jonas vers M. de Poutrincourt, avec ordre d'envoyer aussitôt en France toutes les pelleteries qu’il avait pu recueillir, en lui annonçant qu'il lui était dès lors impossible de soutenir plus longtemps la colonie. Ce navire entra dans la rade de Port-Royal en juin 1607, au moment où l’entreprise commencait à offrir l'aspect le plus encourageant : la moisson prochaine se présentait dans les champs avec une séduisante apparence; déjà plusieurs des ouvriers songeaient à faire venir leurs familles, afin de s'installer sur ces terres comme tenanciers de la seigneurie, et en attendant chacun s’employait activement à préparer pour la récolte les voitures, les hangars, les outils et harnais de toute espèce.

Tandis que son fils était engagé dans une partie de chasse considérable avec les Micmacs de l’intérieur, notre baron se trouvait dans le haut de la vallée, au milieu de ses ouvriers et des cultures que l’on préparait déjà pour les semailles de l'automne; ce fut là qu’un exprès envoyé par Lescarbot vint le rappeler en toute hâte en lui annoncant l'entrée du navire dans le bassin. Les nouvelles qu’apportait le Jonas furent comme un coup de foudre pour les gens de Port-Royal; de Monts se prononcait pour l’abandon de la contrée, mais il laissait les colons libres de

1 Lescarbot.

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prendre le parti qu'ils jugeraient convenable. Or tel était le vif intérêt qu'ils portaient tous à leur œuvre, que ces âmes bien trempées ne désespérérent pas tout d’abord, et leur première pensée fut de rester :

«… Ce fut une grande tristesse sans doute de voir une « si belle et si sainte entreprise rompue; que tant de tra- « vaux, de périls passés ne servissent de rien, et que l’es- « pérance de planter là le nom de Dicu et la foi catholique «s’en allàt évanouie. Néanmoins, après que le sieur de « Poutrincourt eut longtemps songé sur ceci, il dit : que « quand il devroit venir tout seul avec sa famille il ne « quilteroit point la partie.

« Ce nous étoit, dis-je, grand deuil d'abandonner ainsi « une terre qui nous avoit produit de si beau blé, et tant « de beaux ornements de jardins. Tout ce qu’on avoit pu « faire jusque-là, c’avoit été de trouver lieu propre à faire « une demeure arrêtée, et une terre qui fût de bon rap- «port. Cela étant fait, quitter l’entreprise, c’était bien « manquer de courage, car passée une autre année, il ne « falloit plus entretenir l'habitation, la terre étoit suffi- ‘sante de rendre les nécessités de la vie.

« .…. C'étoit le sujet de la douleur qui nous poignoit … « Mais le sieur de Monts et ses associés étant en perte, «et n'ayant point d'avancement du Roi, c’étoit chose qu'ils ne pouvoient faire sans beaucoup de difficultés, que d'entretenir une habitation par delà.

«.… C'étoient là les effets de l’envie qui étoit au cœur des Hollandois, et aussi de certains marchands francois !

« Le sieur de Poutrincourt demanda alors, si quelquesuns de notre compagnie vouloient bien demeurer là pour un an; il s’en présenta huit bons compagnons, aux-

« quels on promettoit chacun une barrique de vin de celui “qui nous restoit et du blé suffisamment pour une

« année, mais ils demandèrent si hauts gages qu’il ne put « s’accommoder avec eux !. »

Ne pouvant laisser Port-Royal occupé, et étant oblisé de retourner en France, afin de s’y ménager les moyen de reprendre cette œuvre, M. de Poutrincourt ne put se résoudre néanmoins à un complet abandon de son établissement; considérant son absence seulement comme provisoire, tant était ferme son dessein de revenir, il profita de l'affection que lui portaient les sauvages pour s’entendre avec eux, et particulièrement avec leur grand chef Membertou, afin qu'ils prissent en garde les bâtiments et magasins, son moulin et tous les travaux que l’on avait exécutés avec tant de labeur et d'industrie; il leur abandonnait en récompense tous ses excédants de provisions : l'avenir montra que cette confiance n’avait pas été vaine,

Toutes ces précautions prises, il fit embarquer ses gens le 30 juillet, les dirigeant sur Campseau, où le Jonas était occupé à la pêche de la morue. Pour lui, il ne partit point encore, tant il avait d'attache pour ce pays, pour ses travaux, et spécialement pour ses cultures, qu’il considérait comme le fondement des espérances futures; il voulut donc rester jusqu’à la parfaite maturité des grains, et ainsi fit-il, conservant avec lui huit hommes et une embarcation.

« Onze jours après, sitôt qu'il vit que le blé se pou- « voit cueillir, il arracha du sègle avec sa racine pour en « montrer par decà la beauté, bonté, et démesurée hau- « teur. I fit aussi des glannes des autres sortes de semen- « ces : froment, orge, avoine, chanvre et autres à mème « fin; ce que ceux qui sont allés ci-devant au Brésil et à « la Floride n’ont point fait. En quoi j'ai à me réjouir « d’avoir été de la partie, et des premiers culteurs de cette

1 Lescarbot.

terre; et à «remettois «roi, grand «etoit d'êtr «taines ro «champ, et «labouroit.

u petit travi «ment qu’il «de Poutri «arrivé au «je garde a Ce fut le Port-Royal pleuraient, on y enverl totalement Ces détai tre de l’acti le ferme entreprise , pour cette | autant d’ir récit épiqu industrieux breux qu'il ils ne rencc verses el « réussite de succès ; On voir quelq grandeur teurs, tan ment leur

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«terre; et à ce Je me suis plu d'autant plus que je me

à «remettois devant les yeux notreancien père Noé, grand oblise D‘ roi, grand prêtre et grand prophète, de qui le métier ovens Æ ‘ ‘toit d'être laboureur et vigneron; et les anciens capiut « B: taines romains : Serranus, qui fut trouvé semant son éta. champ, ct Quintus Cincinnatus, lequel tout poudreux mme D‘ labouroit... M'étant plu à cet exercice, Dieu a béni mon Lpro. D‘ petit travail, et ai eu en mon jardin d’aussi beau fros’en. BB :mentqu'il y sçauroit avoir en France, duquel ledit sieur rang M ‘de Poutrincourt me donna une glanne, quand il fut nent ‘arrivé au port de Campseau, laquelle (avec une de sègle) aval « je garde avec son grain dès il y a dix ans. » ra Ce fat le 11 août 1607 que M. de Poutrincourt quitta tons: Port-Royal avec le reste de ses gens ; les pauvres sauvages inie. pleuraient, et il leur fallut promettre que l’année suivante gens on y enverrait des ménages et des familles pour habiter était totalement leur terre.

point Ces détails sont d'apparence assez mesquine, et le théàie tre de l’action fort restreint; mais dans la force d'âme et lérait le ferme bon sens de ce gentilhomme si dévoué à son Et entreprise, dans l’attachement naïf de ses compagnons g, et pour cette terre qu'ils avaient déjà fécondée, il y a certes pe autant d'intérêt et d’enseignement utile qu’en aucun récit épique de l’histoire des grands empires. Ces esprits ser industrieux et résolus étaient alors en France plus nom- En breux qu'ils ne se trouvèrent plus tard. Malheureusement ae ils ne rencontrèrent trop souvent sur leur chemin que traan: verses et déboires; tout sembla se combiner contre la LE reussite de leurs entreprises, nos fautes aussi bien que nos + succès ; on est surpris, dans l’histoire de nos colonies, de Ne voir quelquefois nos victoires mêmes et notre apparente tte grandeur contribuer à paralyser l'effort de nos colonisa-

teurs, tandis que chez nos voisins les Anglais non-seulement leurs qualités, mais leurs fautes elles-mêmes et leurs

malheurs, paraissent conspirer pour leur réussite, Xe serait-ce point là une conséquence du caractère très-diffc. rent des deux nations, l’une plus réfléchie et plus constante, l’autre plus ardente à l’action, mais plus légère dans la conduite de ses affaires?

De retour en France, Poutrincourt resta fort longtemps sans pouvoir sortir d'embarras, Sa fortune était modeste, et il était difficile de trouver des bailleurs de fonds pour une entreprise si lointaine, et si étrangère aux spéculations ordinaires du commerce. Il s'adressait parfois aux seigneurs de la cour, dontilavait été le compagnon d'armes, et ceux-ci l’amusaient de belles promesses qui n’aboutissaient point ; il fut ainsi leurré et tenu en de vaines espérances jusqu’à la fin de 1609, et ce ne fut que le 25 février 1610 qu'il put enfin, après maintes et maintes démarches, appareiller du port de Dieppe pour l’Acadie, avec les ouvriers et les approvisionnements nécessaires !.

I y avait deux ans et demi qu’il avait quitté ce pays: la traversée fut assez laborieuse, mais à son arrivée à Port-Royal il fut réconforté par le grand accueil qu'il recut des sauvages; ils l'avaient attendu chaque année avec impatience et se livrérent aux plus bruyantes réjouis sances en le revoyant. Membertou et les chefs n'avaient oublié aucun de leurs anciens amis; ils s’informèrent avec sollicitude de Champlain, de Lescarbot, de Champdoré,

1 Au commencement de février 1610, il partit de Saint-Just en Champagne, et s’embarqua sur un bateau qu'il avait rempli de vivres, de meubles et de munitions de guerre; il descendit ainsi l'Aube, puis la Seine jusqu’à son embouchure et arriva à Dieppe à la fin de février. Il emmerait avec lui son fils ainé, Charles de Biencourt, et Jacques de Salazar, son second fils, qui continua là lignée des Poutrincourt; plus les sieurs de Coulogne, René Maheu, Belot de Montfort, de Jouy et Bertrand, natif de Sezanne. (Moreau, Hist. de l'Acadie, pages 50 et 51.)

de tous ceux arrivants. C campagnes à en France.

Louis Hél Micmacs s’e1 bes, qu'ils dinaire ; Pou à Saint-Just, court, déjà à tier aux hal qu'il voulait

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de tous ceux qu’ils ne revoyaient point parmi les nouveaux arrivants. Champlain en effet tentait alors ses premières campagnes au Canada, et beaucoup d’autres étaient restés en France.

Louis Hébert revint encore cette fois en Acadie, et les Micmacs s’empressèrent auprès de ce bon ramasseur d'herbes, qu'ils prenaient volontiers pour un être extraordinaire ; Poutrincourt laissa encore sa femme et ses enfants à Saint-Just, mais il amena avec lui laine de ses fils, Biencourt, déjà âgé de dix-huit ans, actif et résolu, pour Pinitir aux habitudes et aux travaux de ce nouveau pays qu'il voulait faire sien ; plus un personnage dont la famille joua un grand rôle dans cette histoire, et dont la mémoire est parfaitement conservée sur ces côtes, par ses nombreux descendants du côté des femmes, Claude de Latour, ou peut-être simplement Latour, car les uns en font un gentihomme et d’autres un simple maçon; ce Latour était accompagné de son fils Charles, alors âgé de quatorze ans; enfin Robin de Coulogne, fils du gouverneur de Dieppe, avait voulu suivre l’expédition, à laquelle il avait fortement contribué de ses deniers et de sa personne.

Le fort, les magasins, le moulin, toutes les constructions laissées à Port-Royal en 1607, et que Membertou gardait depuis deux ans et demi, furent retrouvés en bon état de conservation, sauf les toitures, qui étaient endommagées. Telle avait été la sollicitude des Indiens Micmacs, que tous les meubles et ustensiles laissés dans ces batiments étaient encore dans les mêmes positions et les mêmes

lieux qu'au départ des Francais.

I sembla donc à Poutrincourt rentrer chez lui après une longue absence, plutôt que former un nouvel établis-

Bsement; aussitôt ses hommes débarqués, sa pensée se

relourna vers sa préoccupation dominante, celle des cultures, qu’il considérait avec tant de raison comme le fond

essentiel de toute création coloniale, Il avait amené avec lui des bestiaux, et, reprenant les charrues, on se mi immédiatement au labour, afin de préparer les semailles d'automne.

Il n’y avait encore aucune famille à Port-Royal, mai Poutrincourt résolut de préparer leur installation, en formant dès lors les cadres de la seigneurie qu'il se propo sait d'établir; il rassembla ses hommes, et leur ayant demandé s'ils étaient dans l'intention de rester avec lui en ce pays comme vasseaux censitaires, ils répondirent affirmativement., « S'il en est ainsi, dit-il, il faudra que « ceux qui sont mariés amènent ici leurs femmes et leurs « enfants, et que les garçons aillent en France chercher « femme, car ainsi ferai-je moi-même avec madame de « Poutrincourt, et tous mes autres enfants, et veux di « aujourd’hui vous marquer les terres que vous tiendrezà « cens et à rentes, afin que vous puissiez, entre temps, pri- « parer déjà la demeure et le foyer de vos ménages, tra- « vaillant ainsi pour vous-mêmes et vos enfants, »

Ce fut de la sorte sans doute que dut parler Le bon sire, en procédant au lotissement qui nous est relaté par Ca dillac et par M. de Meulles, et ce fut probablement alors qu'il distribua ces billets terriens signés de sa main, qué l’on retrouva encore quatre-vingts ans plus tard, et qu ont été les premiers actes et la première ébauche de l'organisation féodale des tenanciers européens, dans le Nouveau Monde,

Cependant un autre point éveillait aussi sa sollicitude par plus d’une raison, nous voulons parler de la conversion des sauvages. Poutrincourt était en effet un de ces chrétiens sincères et positifs, aux yeux desquels la religion prend une importance d’autant mieux sentie, qu'ils en apprécient les effets pratiques à chaque instant de leur vie. D'autre part, cette conversion des infidèles était un

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des visées principales que l’on se proposait dans ces entreprises, et le Roi stipulait toujours que l’on s’occuperait activement de cette œuvre, Malheureusement, lors de la première expédition, la mort si prompte de M. Aubry, le missionnaire, avait beaucoup entravé l'exécution de ce dessein; Lescarbot s'était fort employé, il est vrai, pour suppléer au défunt, mais son peu de connaissance de la langue micmac, la multiplicité de ses préoccupations le retardaient beaucoup, si bien que, malgré son bon vouloir et la confiance amicale des sauvages, aucun d’entre eux ne se trouvait suffisamment instruit pour recevoir le baptême.

Ce peu de succès dans les conversions fut un des griefs que firent valoir les adversaires de M. de Monts pour lui faire retirer son privilége, Mais Poutrincourt avait maintenant avec lui un religieux actif nommé Jessé Fleché, qui, profitant des semences que Lescarbot et ses compagnons avaient jetées dans les esprits, mena assez vivement l'instruction de ses néophytes pour que, dans le mois de juin qui suivit le débarquement, au jour de la Saint-Jean- Baptiste, il pât en baptiser vingt et un, en grande cérémonie. On apporta là, je crois, quelque hâte, peut-être, mais on tenait à envoyer en France cette nouvelle du baptème, par le navire qui allait v retourner; les patrons et amis de Poutrincourt attachaient en effet une grande importance à la conversion des Indiens, et la liste des parrains contient les noms du Roi et des plus hauts personnages de l'État,

Le8 juillet 1610, le vaisseau mit à la voile, monté par Biencourt, le fils de Poutrincourt, qui devait spécialement rendre compte de tous les détails de cette nouvelle installation; son père demeura à Port-Royal avec vingt-trois hommes, continuant à développer son établissement et

ses travaux agricoles.

Biencourt fut très-bien accueilli à la cour de France, mais i ne tarda pas à être assailli par de nouveaux embar. ras : les pelleteries qu'il rapportait avec lui étaient insufhsantes pour rembourser les avances faites à son père, tt cependant il eûi été nécessaire encore de réunir de nouvelles ressources, tant pour ravitailler la colonie que pour y transporter de nouveaux ouvriers et même des familles, ce qui avait toujours été le désir de Poutrincourt, En cette occurrence, Biencourt trouvait les négociants de Dieppe peu disposés à lui ouvrir de nouveaux crédits, lorsqu'on le mit en relation avec une dame de haut parage, madame de Guercheville, laquelle, émerveillée de la conversion des sauvages ect désireuse de contribuer à propager cette œuvre, se proposait d'y consacrer une somme considérable! : Biencourt en fut extrêmement réjoui, mais lorsqu'il porta cette nouvelle aux négociants de Dieppe qui s'étaient associés à l’entreprise de son père, ceux-ci lui témoignèrent une froideur qui frisait le mécontentement. Madame de Guercheville mettait en effet comme condition expresse à sa mise de fonds, que deux missionnaires jésuites fussent adjoints à l'expédition et spécialement chargés de la conversion des sauvages; or, les négociants de Dieppe, étant huguenots, avaient pour les Jésuites la plus grande aversion.

Ce fut en vain que Biencourt retourna vers madame de Guercheville pour tâcher àe modifier ses idées : celle-ci tint bon pour les Jésuites, et comme elle offrait un concours aussi désintéressé que précieux, il était difficile de lui imposer des conditions; quant aux Dieppois, ils se montrerent de plus en plus intraitables; des prêtres séculiers comme missionnaires, passe encore ; mais des Jésuites, point! Ils préféraient rompre l'affaire. Biencourt se trou-

1 Parkman, les / ionniers français, chap. v.

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| Augus Paris, 186

Trance, mbar.

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E sait donc dans une grande perplexité, lorsque madame de Guercheville, avec un grand désintéressement, offrit de rembourser aux Dieppois toutes leurs avances. Cette offre fut acceptée, et pour que le tour fût plus piquant, les deux Pres Jésuites furent substitués, en leur nom propre, aux

| négociants que l’on remboursait.

Notre jeune homme se trouvait donc affranchi désormais des exigences de ses bailleurs de fonds ; maïs ceux-ci, malheureusement, durant le cours de ces discussions, avaient déposé dans son âme le levain de leurs préjugés et de leurs antipathies contre les deux missionnaïses, ce qui devait avoir dans la suite les plus funestes résultats.

On partit enfin le 26 janvier 1611, de Dieppe, et ce fut alors sans doute que se rendit en Acadie, avec tous les siens, madame de Poutrincourt, la première femme européenne qui soit passée dans l'Amérique du Nord; ce qui devait, dans le dessein de son mari, mettre le dernier sceau à sa création coloniale". Mais on avait perdu six mois dans des discussions intempestives, au grand préjudice de la colonie, qui attendait avec impatience l'arrivée d’un ravitaillement ; la traversée fut longue et très-pénible, on n'atteignit Port-Royal que le 22 juin 1611, après avoir passé cinq mois en mer et consommé une partie des approvisionnements que l’on apportait.

On trouva Poutrincourt et ses vingt-trois hommes en bonne santé, mais fort dénués 4e toutes choses ; ils avaient compté sur un retour très-premot du navire parti le 8 juillet 1610, et n'ayant que peu de vivres, ils avaient dû, pour économiser leur ressources pendant l'hiver, se disperser parmi les sauvages et partager avec eux le produit des chasses et des pêches. L'amitié des sauvages ne se dé-

l Auguste Carayon, lremiére Mission des Jésuites au Canada, Paris, 186%. Lettre du Père Biard, du 31 janvier 1612.

mentit point du reste un seul jour, et, grâce à cette bonne harmonie, les Francais avaient pu attendre le retour de leurs compatriotes sans encombre, mais non pas san: inquiétude.

La vue du navire qui entrait dans la rade de Port. Royal ranima tous les courages; mais, lorsque l'on apprit que l’équipage avait dû consommer, durant cette longue traversée, une partie des munitions, cet éclair di joie fut très-assombri. Les blés que lon avait semés en 1610 commencaient, il est vrai, à montrer de belles esprrances; mais, comme ces premières cultures n'avaien point été très-considérables, il était visible que cette future récolte, jointe aux vivres apportés de France, ne pourrai suffire pour alimenter tout le personnel de la colonie : Biencourt amenait trente-six hommes, tant matelots que colons, ce qui portait à cinquante-neuf le chiffre des la tants de Port-Royal. Poutrincourt résolut donc immcdiatement de renvoyer aü plus tôt en France tous eeux de ses gens qui ne devaient pas rester en Acadie; seulement il profita de la présence du vaisseau, pour pousser une expédition dans le nord de la baie Francaise (baie de Fundy), vers le pays des Armouchiquois : ce peuple passait pour cultiver une grande quantité de maïs, et l'on espérait s'y procurer, par quelques échanges, un supplément de subsistances, Bien que ces achats chez les Armouchiquois ne paraissent point avoir été très-importants, le voyage ne fut pas inutile, car on rencontra quatre navires francais qui se livraient en ces parages à la pêche et à la troque, et lon put tirer de chacun d'eux quelques subsides en nature, Nous voyons par cette circonstance que Poutrincourt Jouissait encore de certains priviléges commer-

ciaux, et entre autres d’un droit de quint sur les vaisseaux qui commercaient dans les parages de Port-Royal. Cette place étant ainsi ravitaillée, on commenca à se

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lui-même en France, afin d'établir nettement sa situation dans les nouveaux arrangeinents survenus avec madame æ Pont. de Guercheville, C'était un homme d’un grand sens et fort rassis ; il craignait, non sans raison, que son fils ne se fût

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L Ce troc de pelleteries avec les sauvages était en effet le avaienl U

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encore naissante et si faible.

Les hommes étaient d’ailleurs habitu s désormais au ts que pays et déterininés à rester: il avait mesuré et distribué

à à chacun des terres, dont le lotissement fut si bien con-

fat servé, qu'en 1685 on montra enccre à M. de Meulles les mnit-

sd litres siy0e5 de sa main’. Il manquait encore cependant k

lement dans la colonie une chose essentielle : la famille n’était

TT pas constituée ; il ne parait pas en effet que, sauf madame

He: de le Poutrincourt, on y eût amené jusqu'alors aucune

femme ni enfant. Les autres colons étaient tous des enga-

passait

spérait és célibataires; et un des motifs du bon seigneur, dans nt de son voyage en France, était précisément de ramener queliquois ques hommes mariés avec leur ménage, afin de donner ainsi

Re à la colonie le dernier caractère d’une fondation durable et JU

définitive; malheureusement les circonstances ne devaient

an Cas

ne pas lui permettre d'accomplir lui-même ce sage dessein. Gen Ce fut dans le courant d'août 1611, après les récoltes, Htins qu'il quitta l’Acadie, un mois et demi environ après larces rivée de son fils, auquel il remit le commandement pendant its son absence ; il laissait dans son manoir madame de Pou-à se 1 Voir le rapport de M, de Meulles de 1685, et aussi le Mémoire

sur l'Acadie de janvier 1720. (4rchives de la marine.)

trincourt et ses autres enfants! avec vingt hommes et les deux missionnaires, Biard et Ennemond Masse, dont la correspondance nous a été conservée dans la célèbre collection des Relations des Jésuites. C'était encore bien peu de monde, et il n’en avait point hiverné davantage l'hiver précédent; mais la médiocrité des approvisionnements faisait une loi impéricuse de ne point conserver un plus nombreux personnel. Ce voyage en France fut très-utile à l'Acadie; Poutrincourt s’entendit à merveille avec la vieille dame de Guercheville, et de concert avec elle il put équiper un navire qui mit à la voile dans l'automne de 1611*.

Mais, d'autre part, cette absence de Poutrincourt devint l'origine de funestes désordres : Biencourt avait les qualités et les défauts de la jeunesse; instrument utile entre les mains de son père, il se laissa dominer, quand il fut seul, par cette ardeur inexpérimentée qui se résout malaisément à ménager les hommes et les circonstances; pourvu de peu d'instruction, et imbu des préjugés qu’une partie de la noblesse nourrissait alors contre les Jésuites, il subissait en outre l'influence des marchands de Dieppe, que ceux-ci avaient supplantés dans l’entreprise; il accueillait done assez froidement ces associés que la nécessité lui avait imposés, bien plus que son propre gré; les deux Pères Jésuites se sentirent piqués au feu par le mauvais vouloir qu'ils rencontrérent, et parfois ils cherchèrent trop à montrer qu'ils étaient non-seulement des auxiliaires, mais des cointéressés ; ils en avaient incontestablement le droit, mais peut-être eût-il été désirable, pour la bonne direction de l’entreprise, de les voir un peu modérer la rigueur

1 Auguste Carayon, Premiere Mission des Jesuites au Canada, Paris, 186%.

3 Moreau,

du droit s ja colonie.

Quoi q ètre aux P navire que avee made eussion à [ Biard et ) Biencourt les choses ( quitter la peut-être ( en Acadie, sans doute dame de P toujours Tr La diss Acadie, et Guerchevil sionnaires :

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du droit, afin de conserver l'union et l’unité d'action dans la colonie.

Quoi qu'il en soit, les deux partis ne tardèrent point à ètre aux prises, et lorsque, le 23 janvier 1612", arriva le navire que Poutrincourt expédiait à Port-Royal de concert avee madame de Guercheville, il s’éleva une violente diseussion à propos de l'inventaire de ce bâtiment. Les Pères Biard et Masse voulurent y intervenir à titre d’associés. Biencourt se refusait à leur désir à titre de gouverneur ; les choses en vinrent à ce point que les Pères prétendirent

quitter la colonie et retourner en France. Biencourt, qui

peut-être craignait plus encore ce retour que leur séjour en Acadie, les retint de force et renvoya le navire; ce fut sans doute en ce moment que retournèrent en France madame de Poutrincourt et ses enfants, qui jusque-là étaient toujours restés à Port-Royal.

La dissension persista done plus àpre que jamais en Acadie, et ses résultats furent déplorables, car madame de Guercheville, apprenant le mauvais accueil fait aux missionnaires, ainsi que les désagréments qui leur étaient suscités, se refroidit beaucoup, et commenca à concevoir l'idée de fonder en son particulier une colonie qui répondit exclusivement à es propres desivins.

Assurément Biencourt eut de gran.is Lorts en tout ceci, on ne saurait en disconvenir, quelle que soit l'opinion que l'on professe au sujet des Jésuites. C'était madame de Guerchevilie qui subventionnait l'entreprise; rien dès lors était plus juste et plus utile que de tenir compte de ses intentions et de respecter ses mandataires ; il eût fallu avoir assez de raison pour sacrifier un peu de ses sentiments personnels au succès de œuvre commune, C'est ce que Biencourt ne sut pas faire, et si l’on doit critiquer les

Moreau, pages 75 et 76.

Jésuites pour s'être montrés trop peu conciliants, on doit encore bien plus le blämer, pour avoir voulu tout subordonner à l'arbitraire de ses sentiments. Tel fut le résultat de la bigoterie fanatique des huguenots de Dieppe, qui avaient semé le germe de ces divisions, en surexcitan! sans utilité et sans raison l'esprit de ce jeune homme; ik ne voulaient point faire de sacrifices pour la colonie, et ik faisaient tout au monde pour empêcher qu’elle réussit en d’autres mains.

Quelle fut la conséquence de toutes ces discordes? [La colonie souffrit bientôt d’une extrême pénurie, puis se divisa, s’affaiblit, et fournit ainsi aux ennemis de la France toute facilité pour ruiner son développement. Poutrincourt en effei, n'étant plus soutenu par madame de Guercheville, demeura hors d’état d’équiper aucun autre navire durant l’année 1612; à l'entrée de l'hiver, Port-Royal se trouva presque sans approvisionnement, et quoique Biencourt eût fait avec les sauvages un commerce considérable de troque, ses profits restaient inutiles pour son père, faute de moyens de transport.

Les Jésuites, mieux pourvus ou plus économes, avaient mis en réserve quatorze barils de provisions, qui aidèrent la colonie à vivre pendant deux mois; ce temps fut employé à recueillir toutes les ressources que pouvait fournir la contrée : on ramassa des glands et une sorte de racine appelée chiben où chiquebi, qui fut ensuite importée en France sous le nom de topinambour ; la pêche à léperlan fournit aussi quelques subsides, la chasse vint en aide de temps à autre; c'est ainsi que, combinant toutes ces ressources avec les produits encore bien restreints de leurs cultures, nos colons suppiéèrent tant bien que mal aux provisions défaillantes, et parvinrent à passer sans trop

d’encombre ce misérable hiver. Ils étaient soutenus comme toujours par un courage intelligent, et par cette gaieté fer-

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PXCIlant sann 4 C ; A On dut passer l’année 1613 de la même facon, car Pou- . ls trincourt n'avait encore trouvé aucune ressource pour k 7 is secourir Port-Royal; mais madame de Guercheville, ayant St en LE jisormais le projet très-arrèté de fonder à elle seule un Les? LA établissement nouveau, organisa une expédition sous les CS Mocdres de M. de La Saussaye ; celui-ci partit sur un navire Li commandé par le capitaine Flory, et toucha à Port-Royal ce

à la fin de mai, afin d'y prendre les deux Pères Jésuites :

utrin- . . A . “ en ce moment les colons, qui pouvaient être de vingt à

AE vingt-cinq, étaient presque tous dispersés, les uns occupés ER aux cultures dans le haut de la rivière, les autres à la traite oyal ds parmi les sauvages, de surte que La Saussaye ne trouva L dans le fort que cinq personnes, savoir : les deux Jésuites érable avec leur domestique Valentin Pageau, Louis Hébert qui s Faite etait comme le lieutenant de Biencourt, et un engagé qui ae gardait le fort avec lui. On embarqua donc les Pères Biard ee et Masse, ainsi que Pageau, et l'on fit voile vers une ile sé voisine du continent, dite l'ile des Monts-Déserts, où La | be Saussaye se prit à fonder une nouvelle colonie, qu'il nomma oo Naint-Sauveur.

ss Il n'est point sans intérêt de dire ici quelques mots de pis cette dame de Guercheville, dont le zèle patriotique et M : religieux ne craignit point de se mettre à la tête de cette | k entreprise difficile et lointaine. Plusieurs écrivains, sous à. à l'influence d’une aversion extrème pour les Jésuites, qu'elle “a protégeait, ont paru vouloir ineriminer son intervention hs en cette affaire; pour mous, nous avouons ne ressentir on: qu'un étonnement mêlé d’admiration, à la vue de cette ibn. rande dame de la cour, qui, par dévouement pour une

idée, se jette de propos délibéré dans les risques et les

embarras d'une œuvre nationale; elle ne pouvait en espérer ni profit ni gloire : au commerce elle n'entendait rien, «t d'aucune ambition que devait-elle attendre? Elle ne pouvait viser aux spéculations coloniales, car elle n'avait point dessein d'aller établir une seigneurie en Acadie; et ces pauvres colons Juttant péniblement pour leurs vivres, pas plus que ces sauvages inconnus, ne pouvaient guère servir sa renominée.

De telles visées sont assez rares, parmi les personnes auxquelles le rang et la fortune donnent la puissance, pour qu'on sache les louer ; et si dans l'exécution il se révèle des défauts, on peut bien leur accorder quelque indulgence, car la nature humaine n’est point parfaite, et dans nos meilleures actions il se glisse toujours trop de preuves de notre infirmité, Quoi donc! nous trouvons à peine de la critique pour tous ces riches inutiles, dont la fortune n'est qu'un instrument de plaisir, et si quelque esprit plus généreux sort de ce matérialisme vulgaire, nous nous emportons en déclamations contre la moindre des faiblesses, qui peut offusquer nos opinions ! C’est en vérité perdre le sens: soyons donc plus justes des deux parts, et que la critique historique se montre à la fois plus sévère pour ces épicuriens, plus sympathique pour les dévouements désintéresses.

Ces observations sont d'autant mieux fondées, que madame de Guercheville offre un type tout particulier; voici son portrait tracé par l'Américain Parkman, un des historiens les plus distingués des États-Unis : « Antoinette de

« Pons, marquise de Guercheville, était dame d’honneur de « Marie de Médicis; renommée pour sa grâce et sa beauté: «sa réputation de vertu l'avait rendue encore plus dis- « tinguée, à travers les désordres de la cour licencieuse « Où sa jeunesse s'était passée, Le Béarnais, dans l’ardeur « de la guerre civile, courait sans repos de combat en «combat, de maitresse en maitresse; la belle Corisande

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avait un instant fixé ses af.ections, mais la vue de ma- . dame de Guercheville détermina son abandon, et tous les hommages du Roi appartinrent à notre héroïne; son rôle de conquérant devait pourtant échouer à ses pieds : .le guerrier victorieux, le Roi triomphant au Louvre, .tenta en vain de vaincre cette fière vertu, et il en recut

cette réponse devenue célèbre : « Sire, si mon rang ne .me permet pas d’être votre femme, j'ai le cœur trop haut . placé pour devenir votre maitresse, » Aussi la pria-t-il

.d'ètre dame d'honneur près de la reine; en la présentant à Marie de Médicis : « Madame, lui dit-il, je vous donne une dame d'honneur qui est en vérité une dame pleine

. d'honneur !, »

Telle était la femme qui prit tellement à cœur la coloniation de l'Acadie et la conversion des sauvages; en vérité, on ne peut guère hésiter entre elle et les marchands de Dieppe : ceux-ci, dans un pur intérêt de lucre, marchandaient à Poutrincourt des secours tardifs et médiocres, presque toujours insuffisants; ils prétendaient même que lon respectat non pas seulement leurs intérêts, mais encore leurs caprices, et lorsque madame de Guerche-

uille amena à Poutrincourt des subsides et des hommes qui

devaient aider son œuvre, ils refusèrent son concours par pur fanatisme ; en quoi cette fantaisie, qui sema la discorde, était-elle moins blamable que celle de madame de Guercheville, qui désirait (en les payant de ses deniers) avoir deux Jésuites pour agents? Elle remboursa les marchands de Dieppe et les évinça de l’entreprise, et en cela elle fit, plus qu'eux, preuve de dévouement et de magnanimité ; mais eux, à leur tour, continuèrent, après le rembourse-

!Parkman, Les Pionniers français en Amerique. Traduit par madame de Clermont-Tonnerre, 4 vol., Didier et Cie, 187%. — Voir ussi les Mémoires de Choisy.

ment, à déblatérer contre l'entreprise, à exciter les esprits contre les Jésuites, et en ceci ils mésustrent, car ces gens d'argent semaient ainsi la division et le désordre dans une affaire dont ils s'étaient désintéressés, sacrifiant par là le bien public à leur rancune misérable !,

Le malheureux Biencourt paya cher cet aveugle acharnement; destitué de tout ravitaillement et de toute espr. rance de secours, il se trouva réduit à vivre sur le produit des cultures et de la chasse; il est vrai que dès lors les travaux et les récoltes de la colonie avaient commencé à prendre un certain développement. Nous savons en effet, par des documents authentiques ?, que chaque année depuis 1609, il ÿ eut une suite toujours croissante de cultures et de défrichements dans le haut de la rivière, vers le lieu probablement qui fut plus tard appelé la Prée-lionde: on élevait des poulains, des veaux et des pourceaux; de plus, il paraitrait, d’après une lettre mentionnée par Lescarbot, édition de 1617, page 678, que Poutrincourt serait parvenu à expédier de la Rochelle à Port-Royal, en mai 1613, un mois et demi après le départ de La Saursaye, un navire chargé de provisions; mais ce fait nei mentionné que dans cette édition *.

Il se trouvait donc en ce moment deux colonies francaises en Acadie : celle de Port-Royal et celle de Saint-Sauveur, La Saussaye venait de s'installer en ce dernier lieu avec trente hommes; il commençait ses travaux d’installation, et les missionnaires, devenus plus familiers avec ha langue sauvage, s’employaient déjà à la prédication des

1 Champlain. 1

3 Description du pillage de Port-Royal par Argall en 1613. — Déposition de Poutrincourt au tribunal de l'Amirauté à la Rochelle, du 18 juillet 161%, Lescarbot, édition de 1617, Paris, chez Adrien Périer, — Carayon,

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indigènes, lorsqu'une agression violente et inattendue vint détruire en sa fleur cette colonie naissante.

Le coup vint des Anglais; ceux-ci avaient en effet, peu d'années auparavant, en 1606, fondé leur prentière colonie en Amérique sur les côtes de Virginie, L'établissement était encore bien médiocre : en 1613, on y comptait à peine quatre cents âmes; mais déjà le voisinage des Français, bien qu'ils fussent les premiers en date, inquiétait la jalousie britannique ; ils considéraient nos postes comme un danger, et même comme un empiétement sur les droits de la couronne d'Angleterre, Il se montra donc sur les côtes de l’Acadie, peu de temps après la fondation de Saint-Sauveur, une petite flottille demi-marchande, demi-flibusücre, commandée par un nommé Argall; elle venait de Virginie, et comme on était en paix avec l'Angleterre, il lui fut très-facile de surprendre notre jeune colonie; les hommes de Saint-Sauveur, occupés çà et là aux travaux d'installation, purent à peine opposer un semblant de résistance, et La Saussaye fut contraint de capituler aussitôt. Argall, qui dans toute cette affaire se conduisit en véritable forban, feignit au contraire de considérer les colons de Saint-Sauveur comme des pirates, et après avoir détruit les papiers et brevets de la colonie, il emimena les malheureux Français en Virginie, où ils furent traités comme des fibustiers. Avant de partir, il avait chargé sur ses bâtiments tout ce qui pouvait s’enlever, puis il brûla le reste, de sorte qu’ilne resta absolument rien de cet établissement, qui avait à peine quelques mois d'existence.

Tel fut le résultat des rivalités de partis et des discussions misérables par lesquelles on avait fractionné la Société de Port-Royal; cette pauvre colonie jouait de malheur : presque toujours on y avait manqué de ressources suffisantes, et dès qu’elles se montrèrent abondantes, la discorde les rendit inutiles; mais la suite devait être plus

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