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funeste encore; la ruine de Saint-Sauveur ne fut que le prélude de la prise de Port-Royal. Le gouverneur de Virginie, Thomas Dale, heureux de ce premier succès, et désireux de chasser entièrement les Francais de ces côtes, confia à Argall une nouvelle expédition qui à la fin d’octobre 1613 atteignit la rade de Port-Royal. Elle put approcher sans opposition jusqu’au pied du fort; tous les habitants, confiants dans la paix entre les deux couronnes, étaient occupés à divers travaux. Biencourt lui-même était chez les sauvages.
Les Anglais occupèrent donc librement le fort et les habitations de Port-Royal, qu’ils dévalisèrent complétement, emportant jusqu'aux charpentes et menuiseries qu’ils purent démonter; puis, profitant de la marée, ils remontèrent la rivière du Dauphin, afin d'atteindre les bestiaux ec aussi les hommes qui travaillaient aux récoltes et aux cultures ; la plupart des défrichements existaient en effet, comme nous l’avons déjà indiqué, à deux lieues environ en amont de la rivière. Ils parvinrent à enlever des chevaux et poulains qui paissaient dans la prairie, et saisirent aussi un assez bon nombre de pourceaux; mais lorsqu'ils atteignirent les cultures, les hommes qui y travaillaient se mirent en devoir de les repousser, et comme les Anglais craignaient d’être abandonnés par la marée, ils retournèrent à Port-Royal, où ils brâlèrent tout ce qu'ils n’avaient pas pu enlever.
Biencourt, averti par les siens dans l'intervalle, les suivit avec ses gens, et comme les Anglais s'étaient déjà rembarqués, il fit proposer à Argall un combat seul à seul ou tant pour tant ; mais ce dernier, ne voyant là qu'un piége, leva l’ancre et partit avec son butin * ; ce désastre,
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quelque grand qu’il fût pour notre colonie, au milieu du désert et sans ravitaillement possible, n'’entrainait pas cependant sa destruction; la plus grande partie des ustensiles, beaucoup d’armes et des bestiaux restaient entre les mains des colons ; quelques semailles étaient déjà effectuées; enfin, ressource précieuse, le moulin qui avait été construit sur la petite rivière avait échappé aux recherches des Anglais avec tout ce qu’il contenait ; mais, par-dessus tout, on pouvait se fier au courage, à l’énergie et à l'esprit de ressource de ces hommes, qui pour la plupart étaient habitués, depuis plusieurs années, à compter sur euxmêmes, plus que sur les secours extérieurs.
Port-Royal n’était donc en réalité ni détruit ni tout à fait désespéré; les sauvages se montrèrent fidèles en ce malheur, et l'on pouvait répondre de leur sympathie; les colons ne manifestèrent ni faiblesse ni découragement, et Biencourt se prit aussitôt à rassembler les débris de son naufrage. Le moulin et quelques huttes situées sur les défrichements servirent d’abris provisoires, et l’on se hâta de profiter des derniers beaux jours de l’automne, pour construire des logements grossiers, mais chauds, où l'on pût se défendre du froid et de la pluie; d’autres hommes furent dépêchés dans les forêts pour recueillir des chibens et autres racines, dont on avait expérimenté les qualités durant les précédentes disettes; les sauvages apportèrent du gibier, dont une partie fut salée ou fumée ; on ramassa jusqu’à des glands. Rien ne fut négligé dans ces préparatifs : l'existence de tout le monde était en jeu.
Au milieu de cette activité générale, l'hiver se présentait déjà en effet avec son cortége glacial et menaçant de frimas, de rigueurs et de dénâment. Jamais encore les Français n’avaient eu à affronter dans ces parages une si terrible épreuve; elle était d’autant plus terrible que l'ar-
rivée d’un ravitaillement dans le cours de l’année suivante n’était rien moins que certaine, de sorte qu'après les affreuses privations de l'hiver on avait en perspective l'éventualité d’un dénûment plus grand encore pour 1614. Néanmoins il ne se montra jamais ni mécontentement ni défaillance; chacun portait son mal avec courage, luttant de son mieux contre les difficultés, avec cet esprit de ressource, actif, obstiné, industrieux, qui est un des caractères notables du Francais, et par lequel il semble plus propre à résister aux privations de la mauvaise fortune qu'aux enivrements du succès.
Biencourt avait à peine vingt-deux ans, mais les rudes lecons de l'expérience mûrissent vite l'esprit des hommes; non-seulement il s’'employa à parer aux difficultés du présent, avec une patience et une industrie remarquables, mais avec une prévoyance au-dessus de 3on âge, au milieu des privations matérielles et des angoisses morales de cet hivernage cruel, il ne perdit point de vue l’avenir; songeant à son pauvre père, à sa fortune compromise, aux créations qu'il avait rêvées sur ces terres nouvelles, et à la situation pénible qui lui était faite en France, par l’épuisement de ses ressources et de son crédit, il s’efforca de préparer quelques marchandises de retour, qui pussent aider Poutrincourt à solder au moins ses frais de ravitaillement; non-seulement il se livra assidûment à la chasse avec ses hommes, mais, malgré la perte de toutes ses marchandises d'échange, il sut, en redoublant d'activité, tirer des Indiens, tant par les services qu’il leur rendit que par son influence ou par ses promesses, un bon nombre de pelleteries, qu’il prépara et emmagasina avec soin. Si son père arrivait à son secours, il lui ménageait ainsi l’occasion de quelques heureux profits ; s’il restait au contraire abandonné à lui-même, ces fourrures devaient lui fournir un moyen précieux d'échange, pour obtenir des bâtiments
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pêcheurs qui fréquentaient les côtes d’Acadie, quelques denrées de première nécessité.
Ce fut son père qui arriva le premier; pendant que ces tristes événements désolaient sa colonie, Poutrincourt s’était lui-même trouvé aux prises avec de grands embarras : étant totalement brouillé avec madame de Guercheville, par les préjugés des uns et la maladresse des autres, il avait perdu tout espoir d’appui de ce côté; il sollicitait donc de toutes parts, tantôt parmi ses amis et connaissances, tantôt parmi les gens que l’élévation de leur esprit et leur patriotisme intéressaient à nos colonies d'Amérique. II fallait en effet trouver un appui au dehors, ses ressources personnelles étant épuisées, et les produits de l’entreprise assez médiocres; il obtint enfin le concours de quelques marchands de la Rochelle, en leur offrant un intérêt dans les priviléges de traite, qu’il possédait autour de sa seigneurie de Port-Royal. Il put ainsi équiper un navire de soixante-dix tonneaux, sur lequel il s’embarqua lui-même, le 31 décembre 1613, et il atteignit Port-Royal le 27 mars
Jamais secours n’arriva plus à propos à de pauvres naufragés; Biencourt et ses gens renaissaient à l’espérance et à la vie; mais en retrouvant la colonie dans une situation si fâcheuse, combien se seraient laissé abattre par cette persistance du malheur! combien auraient désespéré d’une entreprise où l’on avait infructueusement dépensé tant de sacrifices et d'efforts! Ileureusement que nos aventuriers du dix-septième siècle avaient l’âme plus haute. Chez Poutrincourt, avons-nous dit, dominait une idée assez répandue à cette époque : il se considérait comme le fondateur d’un grand fief, il agrandissait sa patrie, et créait pour sa famille, dans cette France nouvelle, une sorte de situation féodale, relevant de la couronne de France. Le caractère élevé de cette ambition, qui revêtait une teinte
de patriotisme et de devoir accompli, imprimait aux esprits une ténacité courageuse que les revers ébranlaient diffici. lement.
Entre lui, son fils et ses compagnons, la question ne s’éleva même pas de délaisser la contrée; il n’eut aucun regret d’avoir tenté cette entreprise, et s’y rattacha au contraire avec une forte résolution. Se retrempant dans de nouvelles espérances, on se mit aussitôt à l’œuvre pour édifier des logements et magasins, plus solides que les abris provisoires construits avant l'hiver; Biencourt montra avec une juste fierté que lui non plus ne s'était jamais abandonné au désespoir, et les fourrures qu'il avait su ramasser, au plus fort de son désastre, furent embarquées sur le navire de son père; celui-ci présida au rétablissement de toutes choses; il put visiter les champs que l’on avait ensemencés l’année précédente, au moment de l’invasion d’Argall; peut-être même eut-il la satisfaction de demeurer assez pour assister à la récolte, et recueillir ainsi ces précieuses épaves d’une ruine imméritée! Quoi qu'il en soit, il ne quitta Port-Royal qu'après avoir consacré toute son énergie et toutes les ressources que pouvait fournir son navire, au ravitaillement de cette colonie chérie, à laquelle il avait déjà consacré les onze plus belles années de sa vie; enfin il repartit pour la France, en laissant de nouveau son fils à la tête de ce fief, auquel il avait voué son existence, et sur lequel reposaient ses meilleures et ses plus chères espérances.
Il ramena avec lui Hébert, l’apothicaire parisien, ce doyen de la colonie acadienne, le seul peut-être des anciens compagnons de Lescarbot qui fût resté dans la contrée ; il venait d’y passer quatre ans, et retournait sans doute en France dans l'intention de ramener avec lui sa famille et toutes ses ressources. Mais ni lui ni Poutrincourt ne devaient plus revoir l’Acadie. Hébert rencontra
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en France Champlain, qui avait été avec lui le compagnon de Poutrincourt dans ses premières expéditions, et il ne put résister au plaisir de s'associer à son vieil ami; celui-ci avait fondé en 1608 une colonie nouvelle à Québec, sur les bords du Saint-Laurent, et quand il repartit pour ce pays, Hébert se joignit à lui aver tous les siens. Ce fut la première famille française établie au Canada, où l’on compte encore un grand nombre de ses descendants par les femmes.
Quant à Poutrincourt, après avoir vendu sa cargaison, il comptait repartir l’année suivante (1615) pour Port- Royal, quand il fut requis pour le service du Roi afin de soutenir en Champagne, par son influence et par son bras, l'autorité royale contre la levée «le boucliers du prince de Conti. Notre héros était un homme de guerre, un ancien compagnon de Henri IV; il se mit à la tête de la milice provinciale. Non-seulement il obéissait ainsi à sa nature généreuse et guerrière, mais il espérait sans aucun doute trouver, dans cette intervention énergique de sa bravoure personnelle, l’occasion d’obtenir quelque puissant concours, pour cet établissement d'outre-mer qui lui tenait si profondément au cœur ; car son dessein bien arrêté était de finir ses jours à Port-Royal, en y fixant sa famille.
Mais Dieu en avait disposé autrement, et cette noble carritre devait se terminer glorieusement au champ d'honneur; ayant été assiéger la petite ville de Mérysur-Seine en décembre 1615, 1 fut tué à l'attaque de cette place. Il avait alors cinquante-huit ans. Cette mort était doublement funeste pour l’Acadie; l’entreprise en effet perdait son chef naturel, homme expérimenté et dévoué à son œuvre; il allait compléter cette création en amenant, avec sa propre famille, plusieurs ménages de cultivateurs, et il succombait au moment même où il eût peut-être possédé des ressources moins précaires que
celles dont il avait disposé jusque-là; cette mort rompait en outre, désormais, toute relation suivie et régulière avec la mère patrie, car la famille de Poutrincourt parait avoir renoncé à poursuivre l’entreprise de son chef et abandonné entièrement au fils ainé, le jeune Biencourt, tous les intérêts engagés en Acadie; celui-ci, qui avait passé sa jeunesse loin de la France, était hors d'état de renouer les pourparlers ni les projets entamés par son père; son crédit personnel était nul, et personne ne s’intéressait assez à lui ou à l’Acadie pour songer à soutenir cette opération lointaine et précaire; cependant il resta fidèle à la mémoire paternelle, et, se regardant comme engagé par les dernières volontés de son père, il s’attacha à la garde du poste que celui-ci lui avait confié; il y demeura, déterminé à vivre par ses propres ressources, en se procurant les approvisionnements indispensables, par les relations fortuites qu’il entretenait avec les navires de pêche qui venaient chaque année sur ces côtes,
La plupart des historiens de l’Amérique s’imaginent qu'après la mort de Poutrincourt, il y eut une interruption dans la domination francaise en Acadie, et que les colons disparurent du pays jusqu’à M. de Razilly en 1632. Ceux-là mêmes qui ont relaté les incidents qui nous démontrent l'existence Ges Français dans la contrée à cette époque, hésitent à affirmer la régularité de notre occupation, et n’ont jamais établi par un exposé méthodique la continuité et le maintien de la colonie fondée en 1604. Nous essayerons cependant de montrer en quelques pages la série des événements qui prouvent comment l’œuvre de Poutrincourt lui survécut, comment son fils la poursuivit jusqu’à sa mort, avec les hommes qu'il lui avait laissés, comment il transmit ses pouvoirs à Charles de Latour, et celui-ci à M. de Razilly.
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cepté la succession de son père et la suite de ses desseins ; bien que ses rapports avec la France fussent désormais rares et fortuits, bien qu'aucune famille régulière ne fût encore installée en Acadie, il avait réellement sous la main un noyau de population européenne, un établissement colonial en formation, d’où l’on vit sortir plus tard un petit peuple, une nouvelle province française au delà de l'Océan. Plusieurs de ses compagnons avaient en effet formé, avec des squaws indiennes, des ménages irréguliers dont sortirent les familles de métis qui se répandirent sur les côtes de l'Est; les colons que M. de Raziliy amena plus tard prirent quelquefois parmi ces familles des compagnes même légitimes, et leur descendance s’est trouvée ainsi mêlée, à divers degrés, avec quelques-unes des familles européennes qui vinrent en Acadie vingt et trente ans plus tard !.
Le ravitaillement effectué en 1614 par Poutrincourt avait permis de rétablir le poste fortifié et les magasins de Port-Royal ; l’ancien moulin, comme nous le savons, avait échappé à la dévastation d’Argall, et il est probable que Biencourt, averti par l'expérience, dut construire en amont de la rivière, au milieu des ses cultures, quelques bâtiments que leur éloignement abritait mieux contre les incursions de l’ennemi. D'autre part, la nature nouvelle de ses relations avec l’Europe, par l’intermédiaire des pêcheurs de morue, le forca en outre à installer un certain nombre de postes grossiers, sur divers points de k côte; de là on observait dans la belle saison le passage des navires, que l’on appelait par signaux ; nous savons par un document authentique que l’un de ces postes s’appelait le fort Lomeron *, situé à peu près où existe aujourd’hui
1 Memoire sur les établissements de l’ Acadie en 1698. (Archives.) ? Lettre de Latour au roi de France, citée par Ferland.
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le cap Fourchu ou Yarmouth; il en établit probablement aussi d’autres, à la Hlève et au cap Sable, car la fréquence des naufrages en ce dernier lieu offrait et offre encore aux habitants de l’Acadie, des épaves qui devenaient doublement précieuses, dans l’état d'isolement où se trouvait la petite colonie,
Il y a lieu de penser que pendant longtemps, et'au moins pendant toute la vie de Biencourt, la tradition agricole si fortement établie par Poutrincourt se maintint par une série non interrompue de cultures, et même un certain élevage de bestiaux (les Anglais n’en avaient enlevé qu'une partie); d’autre part, la chasse et les échanges avec les sauvages fournissaient du gibier et des pelleteries; la pêche, très-abondante sur les côtes et dans les rivières, contribuait aussi à fournir des aliments; enfin une longue connaissance de la contrée permettait désormais aux colons de s’y ménager bien des ressources qui échappaient, dans les premiers temps, à leur inexpérience. Par le moyen des fourrures que l’on emmagasinait pendant l’hiver, on parvenait au printemps à se procurer des armes, des munitions, des outils et quelques marchandises de troque sauvage, que l’on obtenait par échange des navires de Dieppe, de la Rochelle, du Cap-Breton (Landes) et de Saint-Jean de Luz, qui fréquentaient alors les pêcheries de l'Amérique du Nord.
C’est ainsi que Biencourt succéda à son père et maintint la seigneurie jusqu’en 1623. Poutrincourt y laissait ordinairement une vingtaine d’engagés, et Latour semble indiquer que les barques de pêche lui fournissaient de temps en temps quelques recrues"; il pouvait donc s'y trouver, en 1623, quinze ou vingt hommes, dont plusieurs possédaient des lotissements de terre à Port-Royal; les
1 Supplique de Latour au Roi en 1627, citée par Ferland.
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Nous connaissons peu de chose de la vie de Biencourt et de ses compagnons; nous savons seulement que ce Claude de Latour, qui était venu de Champagne avec Poutrincourt en 1610, resta avec lui, ainsi que son fils Charles, alors âgé de dix-huit ou dix-neuf ans, lequel s’attacha étroitement à la personne de Biencourt; il y a lieu de croire aussi que l’un de ces Français s'appelait Lomeron, nom qui fut donné à l’un des postes de la côte. Enfin Parkman cite une lettre de 1618, par laquelle Biencourt avait fait demander en France des colons auxquels il promettait un établissément avantageux! ; mais il ne parait pas qu’on ait répondu à son appel.
Cette existence aventureuse et pleine d'émotions n’était pas sans offrir certain charme à des hommes jeunes, vigoureux et rompus à ce genre de fatigues dès leur adolescence ; mais elle était mêlée de périls et de privations de tout genre, auxquels les plus forts tempéraments résistent mal : Biencourt succomba à la peine en 1623, à l’âge de trente et un ans; en mourant, il laissa son héritage, son autorité et ses droits, à son compagnon et son ami Charles de Latour, âgé de vingt-sept ans. Bien que les ressources dont il disposait fussent médiocres, ce jeune homme, devenu à son tour seigneur de Port-Royal, s’attacha à continuer l'œuvre de Poutrincourt et de son fils; seigneur, hélas! sauvage et aventurier, qui comptait parmi ses vassaux plus d’Indiens peut-être que de Français, et dont le ma-
lParkman, les Pionniers français en Amérique. Traduit par madame de Clermont-Tonnerre. 1 vol., Didier, 187%.
10 UNE COLONIF FÉODALE.
noir finit par devenir un campement mobile sous les voûtes de la forêt,
Bientôt en effet de graves difficultés surgirent autour de lui et empirèrent sa situation; les Anglais, depuis Argall, avaient toujours conservé leurs prétentions sur l’Acadie, et en 1621 sir William Alexander, comte de Stirling, obtint du roi d'Angleterre la concession de toute l’Acadie, sous le nom de Nouvelle-Écosse ; il se proposait, lui aussi, d'y établir une principauté, dont le plan nous a été intégralement conservé. Ce plan était concu sur une échelle beaucoup plus vaste que celui de Poutrincourt, plus vaste même que ceux de Razilly, de d’Aulnay, de Giffard, de Juchereau et tous autres gentilshommes francais. Le comte de Stirling, membre de la Chambre des lords, se proposait de diviser son immense et déserte seigneurie en cent cinquante parts, de trois milles à six milles de front surle rivage de la mer; chaque part devait être concédée, à titre de fief, à des gentilshommes auxquels il eût conféré le titre de baronnet, lesquels auraient transporté et établi sur leurs seigneuries des familles de cultivateurs, auxquelles ils auraient distribué les terres en sous-fiefs.
Les baronnets auraient eu ainsi pour tenanciers et feudataires la masse des fermiers, qui eussent peuplé le pays, tandis qu'eux-mêmes devaient rendre foi et hommage à William Alexander, comte de Stirling, lequel relevait directement du roi d'Angleterre pour la couronne d'Écosse, à laquelle son ordre de baronnet eût été inféodé'. On a même conservé les armoiries qui furent assignées à cette principauté avec leur devise : Munit hæc et altera vinoit.
En 1622 et en 1623, le nouveau prince de la Nouvelle- Écosse fit reconnaitre les côtes, et tenta même une prise
1 Ferland, Histoire du Canada. — Beamish Murdoch, History of Nova Scotia. Halifax, 1865, vol. 1, page 68.
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de possession ; ces démonstrations ne laissèrent pas que de jeter quelque inquiétude dans l'esprit de nos colons, et Charles de Latour résolut de faire un grand effort pour renouer ses relations avec la mère patrie. Nul ne lui parut plus propre à cette mission que son père Claude de Latour, qui, ayant été le compagnon de Poutrincourt, avait eu quelques relations avec les anciens amis de celuidi, il le chargea de se rendre en Franre sur un des navires pêcheurs qui fréquentaient la côte; là il devait solliciter pour son fils un titre régulier de commandement, etobtenir quelques secours pour le soutien de la colonie. Celle-ci en effet, si l’on pouvait encore lui donner ce nom, végétait depuis plus de douze ans, n'ayant d’autres ressources que la traite des fourrures et la troque avec les s1uvages; ls cultures avaient été peu à peu désertées, Les bestis ax avaient disparu, et nos pauvres Français reculaient insensiblement vers une demi-sauvagerie.
Ce fut le 25 juillet 1627 que Claude de Latour prit la mer, emportant avec lui une lettre adressée par son fils au roi de France, et dont le texte nous a été conservé !. Cette supplique fut-elle favorablement accueillie? On ne saurait l’affirmer, car Latour ne put rejoindre son fils. Sétant en effet rembarqué en 1628, le bâtiment qui le portait fut malheureusement attaqué et pris par une croisitre anglaise commandée par Kirk.
Ici se place une des légendes les plus répandues dans l'Amérique du Nord, bien que son authenticité soit trèscontestable : Claude de Latour, conduit en Angleterre, au-
lrait été séduit par William Alexander, qui lui aurait promis
un titre de baronnet avec un fief pour lui et pour son fils, s’il décidait ce dernier à reconnaitre sa suzeraineté
! Supplique de Latour au Roi, citée par Ferland dans son Cours d'histoire,
et à lui remettre les postes qu’il occupait dans l’Acadie:
Claude de Latour, mis à la tête d’une expédition, aurait échoué vis-à-vis de la magnanime résistance de son fi,
qui l'aurait laissé à la porte de son fort, en refusant def
l'écouter mème par les meurtrières; sur ce texte, dont nous abrégeons les détails, ont été publiés en Amérique un nombre prodigieux de romans, de drames, et même des tragédies en vers !.
En réalité, les seuls faits qui nous soient connus d'une manière sérieuse sont : la lettre de Charles de Latour au roi de France, l’envoi de son père en France, la prise de celui-ci par Kirk, et l’inscription de leurs noms sur le rôle des baronnets de William Alexander *?. Ce qu' est également avéré, c’est qu’en 1629 ce dernier envoya « Acadie un certain nombre de familles écossaises, qui furent débarquées à Port-Royal, non pas au même lieu où s'était
établi Poutrincourt, mais à l’ouest de la rade (où est au-}
jourd’hui Grenville), presque vis-à-vis l’Ile aux chèvres: ils y bâtirent un fort dont Halliburton assurait encore, en 1830, pouvoir distinguer les traces; ce lieu du reste s'appelle encore Scotch-Fort. Quant aux Français qui avaient pu demeurer jusque-là sur la rivière du Port-Royal, il se reportèrent dans le haut de la vallée, selon Denys, ou dans les postes du littoral.
Le nombre de ces colons écossais s'élevait à un peu plus d’une centaine, y compris les femmes et les enfants". Leur établissement ne fut point prospère : au commencement de l'hiver, il n’y restait plus que soixante-dix
1 Voir le récit détaillé dans Halliburton, Ferland, Beamish et tous les chroniqueurs de l'Amérique du Nord, le poëme de M. Gérin-Lajoie, etc.
* Beamish,
3 Charlevoix. — Ferland. — Beamish. — Mémoire inédit de La Mothe-Cadillac, aux Archives.
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secours sauva la colonie d’une destruction
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Cependant le jeune Latour s'était toujours maintenu dans l’intérieur et dans ses postes du littoral, d'où il contnuait à tenir la campagne, en faisant la troque avec les sauvages. I y avait bientôt quinze ans qu'il menait, ainsi que ses compagnons, cette existence étrange au milieu des Miemacs, « s'appuyant, dit-il dans une lettre, sur «l'amitié des gens du pays, vivant comme eux et vêtu «comme eux ». On passait l'hiver à courir les bois, en chassant, en troquant des babioles contre les pelleteries des Indiens ; on cabanait dans des huttes de neige, on s’alimentait avec des racines, avec des vianles et du poisson fumés, puis de temps à autre on revenait vers les magasins le la côte, avec les ballots de fourrure que l’on amassait, Le printemps et l’été, nos aventuriers parcouraient les bords de la mer, vivant de pêche et de chasse, en guettant les navires qui venaient sur ces côtes, à la pêche de la morue; on leur faisait des signaux pour les attirer vers les petits forts où magasins palissadés, dans lesquels les peaux étaient entassées, et l’on recevait en retour des
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Ibid, p. 7%,
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Ces relations étaient irrégulières, mais encore assez fréquentes, car la pêche de la morue avait pr' ‘en France un grand développement; quelques navires s: proposaient même, comme objet principal, le commerce des pelleteries: ainsi, il existait à Bordeaux en 1619 une compagnie qui s’occupait du trafic avec l’Acadie; sur un de ses navires s’embarquèrent trois Récollets pour les missions de ve pays. Un d’entre eux s’installa à Port-Royal, où était encore Biencourt, et les autres se dirigèrent sur la rivière Saint- Jean et sur Miscou ". En 162%, trois autres Récollets furent débarqués en Acadie; ils parcoururent tout le Nouveau-Brunswick et parvinrent ainsi, en voyageant à pied, de tribu en tribu et de forêt en forêt, jusqu'à h colonie de Québec, sur le Saint-Laurent.
Ces moines reprenaient ainsi cà et là l’œuvre interrompue de Poutrincourt et des Pères Jésuites dans l’apostolit des indigènes ; mais ils eurent aussi cette utilité, de tenir
rattachés à la civilisation les Francais dispersés dans ces
solitudes ; ils purent aussi régulariser quelquefois les nnions
grossières contractées entre les Français et les squaws: plusieurs des compagnons de Biencourt et de Latour avaient eu en effet des enfants dans ce libertinage ; Latour lui-même eut ainsi vers 1626 une fille nommée Jeanne, et son mariage fut un de ceux que consacrèrent les Récol-
lets, car il parait, par un acte authentique, que Jeanne de Latour fut légitimée *.
Il se constitua donc ainsi quelques rudiments de familles imétisses, qui apportèrent plus tard un certain contingent d'utilité, lors de l’établissement des premières familles européennes ; il eût même été à désirer de voir
1 Ferland.
3 Beamish, p. 79.
3 Réclamation de Martin d’Aprendistigny sur la seigneurie de Jemsek, du 17 octobre 1672. (Registre des concessions en Acadie.
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« Après le décès dudit sieur de Biencourt, ledit Latour «courut par les bois avec dix-huit où vingt hommes, se « mêlant avec les sauvages et vivant d’une vie libertine «et infûme, sans aucun exercice de religion, n’ayant pas «même soin de faire baptiser les enfants procréés d’eux «et de ces pauvres misérables femmes, au contraire les «abandonnant à leurs mères, comme encore à pré:ent « font les coureurs de bois !. » Ici évidemment d’Aulnay charge un peu trop Latour, qui était son ennemi; mais un tel extrait peut donner une idée de la vie ordinaire de ces coureurs de bois, et nous voilà certes bien loin de Poutrincourt, de Lescarbot et de leurs compagnons!
Non-seulement l’existence de Latour et des siens était ainsi aventureuse et désordonnée, mais un certain nombre de Français (quelques déserteurs de navires, peut-être), s'étant assemblés sur la grande rivière de la Hève, se refusaient à lui obéir et formaient une bande, comme il nous l’apprend lui-même, rivale de la sienne *. Dans de telles circonstances, et en présence de la colonie écossaise, Latour sentait de plus en plus le besoin de rentrer en rapports réguliers avec le gouvernement francais; la mission de son père étant restée infructueuse, il résolut, en 1630, d’expédier en France celui de ses hommes qui lui inspirait le plus de confiance, un nommé de Kraëinguille ?, qui prend le titre de son lieutenant. Dans ce dessein, Latour
! Mémoire de d’Aulnay en 16%%. — Moreau.
* Supplique de Latour au Roi, de 1627, citée par Ferland, *Beamish, p. 80.
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profita probablement de la présence de deux navires de Saint-Jean de Luz, commandés par le capitaine Marot, avec lequel il avait trafiqué, et qui même lui laissa quelques engagés venus de France, avec trois nouveaux moines récollets !. Krainguille partit donc avec lui, et étant parvenu à s’introduire à la cour, il exposa comment Biencourt et après lui Charles de Latour s'étaient toujours maintenus en possession de l’Acadie au nom du roi de France; comment ils y vivaient, et au prix de quelles privations et de quels dangers ils se soutenaient dans ce pays, contre les entreprises des Anglais et contre leur propre dénûment, Il raconta l'occupation de Port-Royal, où, d’après son dire, les Écossais demeuraient encore avec leurs familles et du bétail *.
Le Roi, reconnaissant de cette longue et courageuse persistance, accorda le IL février 1631 une commission royale confirmant, par provision, Latour dans son commandement; puis le capitaine Krainguille repartit pour l’Acadie sur un navire de Bordeaux, commandé par le capitaine Laurent Ferchaux, qui le déposa à bon port au fort de Lomeron, où il remit à Latour les brevets qui désormais régularisaient sa situation; titres qui acquirent bientôt une valeur réelle, lorsque la paix fut rétablie entre la France et l’Angleterre.
Tel était en effet l’état des choses, lorsque fut conclu en 1632 le traité de Saint-Germain en Laye; l’Acadie ayant été formellement reconnue possession francaise, Richelieu, dont le génie actif embrassait les moindres cases de l’échiquier politique, suscita et patronna aussitôt deux compagnies de commerce et de colonisation, l’une pour le Canada et l’autre aux fins de restaurer et développer
1 Archives de la Marine. Voir l’'Appendix.
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les établissements de l’Acadie; M. Isaac de Razilly, commandeur de Malte et officier supérieur de la marine, se mit à la tête de l'opération et recut de Richelieu luimème les instructions suivantes ! :
« Le sieur de Razilly ira recevoir des mains des Anglais « la côte d’Acadie et notamment Port-Royal, pour y éta- « blir la compagnie formée par ordre de Sa Majesté pour «ledit pays, et ceci au compte et aux frais de ladite « compagnie, à charge par le Roy de fournir le vaisseau « l'Espérance en Dieu, tout armé, plus 10,000 livres «comptant, sans qu'il puisse en coûter autre chose au « Roy. Il y passera trois Capucins et le nombre d'hommes « que ladite compagnie jugera à propos, avec victuailles «et provisions nécessaires, et l’on renverra dans l’année «le vaisseau l’Espérance en Dieu. »
! Archives de la Marine.