‹ Une colonie féodale en Amérique [microforme]Chapitre 29 sur 63 · PT PT ST TT · texte numérisé non relu

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« L'histoire, dit M. Ferland', jouit en Amérique d’un «avantage inconnu aux histoires européennes, qui, en «remontant le cours des temps, vont se perdre dans les «ténèbres de la fable. Au Canada, l’histoire a assisté à «la naissance du peuple dont elle décrit l'enfance, et «qu'elle voit arriver aujourd’hui à l’âge viril. Elle la «connu dans toute sa faiblesse, elle a reçu ses plaintes, « lorsqu'il était tout petit et souffreteux; elle a entendu «ses premiers cnants de joie, elle est préparée à le suivre «et à l’encourager dans les luttes que recèle encore « l'avenir.

« D’ailleurs, cette histoire présente, dans ses premiers «temps surtout, un caractère d’héroïsme et de simplicité «antique, que lui communiquent la religion et l’origine « du peuple canadien... En effet, c’est au nom de la re- «ligion que les rois de France chargeaient Jacques Cartier «ct Champlain d’aller à la découverte pour civiliser et «convertir ces pays nouveaux. »

Les instructions que recut le commandeur de Razilly à son départ pour l’Acadie ne furent point différentes, et l'on voit que le Roi lui adjoignit, comme auxiliaires essen-

1 Histoire du Canada.

tiels, trois Récollets, branche de l'Ordre des Capucins qui joua un grand rôle dans la colonisation de Amérique du Nord. L'expédition partit d'Auray le 4 juillet 1632, forte de deux navires montés par trois cents hommes; et au commencement d'août, le commandeur recut Port-Roval des mains des Anglais’. Quelques-uns des Ecossais établis en ce lieu y restèrent, au témoignage de La Mothe-Cadillac? ; on cite, notamment, une famille écossaise qui, ayant recu des Français une assistance bienveillante, s’associa à leur fortune; mais quarante-six d’entre eux, c’est-à-dire le plus grand nombre, furent renvoyés en Angleterre. (Gazette de Renaudot, citée par Moreau, page 116.)

Les Écossais qui demeurèrent à Port-Royal se mêlèrent alors avec quelques Francais, qui s'étaient toujours maintenus dans le haut de la rivière, et il se reforma ainsi un petit noyau de population en cet endroit; mais Razilly et ses immigrants s’établirent à la Hève, au levant de la presqu'ile. Quant aux aventuriers français qui étaient restés dans ce pays depuis Poutrincourt, à la suite de Latour fils, ils ne paraissent s'être mêlés que fort peu avec les nouveaux arrivants; ils continuèrent pour la plupart à parcourir la contrée avec leur chef, se livrant au commerce des fourrures, tantôt vers le cap Sable, tantôt sur le fleuve Saint-Jean. La longue pratique d’une vie errante et aventureuse les rendait peu propres à s'attacher aux travaux sédentaires de l’agriculture : ils demeurèrent donc presque tous avec Latour. Le commandeur ne rechercha pont leurs services, car il ne voyait aucune utilité à les mélanger avec les familles européennes qu’il se proposait d'installer immédiatement dans les habitudes d’un travail assidu et régulier; il abandonna même toute idée de s'établir à

1 Archives de la Marine, et Moreau.

2 Voir aussi Ferland,

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Port-Royal, et, frapp* de l'importance commerciale du ort de la Hève, où il avait débarqué, sur la côte orientale de l'ile, ce fut là qu'il résolut de se fixer avec tous ses immigrants. Parmi ceux-ci se trouvaient des engagés célibaaires et des familles ; il serait difficile de préciser le nombre de ces dernitres, mais le fait est constant !.

I délimita aussitôt des lots de terre, qu'il concéda à chaque famille sous les conditions de censive ordinaire ; plusieurs actes d'engagement et de concession conservés au Canatla pourraient nous permettre d’en reconstituer la formule.

« Les seigneuries furent divisées en général en fermes «de cent arpents, et concédées à raison de un ou deux «sols de rente par arpent, plus un demi-minot de blé «pour la concession entière; le censitaire s’engageait à «faire moudre son grain au moulin du seigneur, moyen- «nant un droit de mouture du quatorzième, et à payer, «en cas d’aliénation, pour droits de lods et ventes, le « douzième du prix de la terre. Il n’était point dû de lods «et ventes pour les héritages en ligne directe. Cette for- «mule est à peu près la même que celle des anciennes « Chartes de concession du onzième siècle.

« Les cens et rentes n’ont jamais été fixés par les lois; «mais bientôt la loi canadienne ne considéra plus le sei- «“ gneur que comme une espèce de fidéicommissaire, car « s'il refusait de concéder des terres aux colons à des taux « fixes, l’intendant était autorisé à le faire pour lui par un “arrêt, dont l’expédition était un titre pour le censi- «taire ?, »

Pendant que les familles préparaient leur installation

! Denys. — Moreau. — Acte de concession de Cobeguit à Mathieu Martin. — Voir l’Appendix.

? Garneau, t. I, p. 158, parait ignorer que cette fixité de la rente était le trait ordinaire de la coutume féodale en France.

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première, les engagés cherchaient et approchaient les matériaux, de sorte que chacun, profitant de l'abondance extrême du bois de construction, édifia promptement une maison grossière sur son terrain.

Razilly établit tout de suite un grand ordre dans la mise en œuvre des hommes et des choses. Les bestiaux furent distribués entre les familles, et au bout de quelques mois, il eut la satisfaction de voir le fortin de bois qui lui servait de magasin et de manoir, entouré d’un certain nombre de petites fermes où demcuraient ses vassaux, qui commencèrent dès lors à défricher et à ensemencer le sol ; les femmes et les enfants reprenaient en même temps le cours interrompu des occupations ménagères et domestiques, qui étaient à leur usage dans leur patrie primitive. La famille européenne était donc désormais implantée pour toujours sur la terre d’Acadie, et reliait, par la Trant- TION, la société ancienne à lo société nouvelle qui allait se former. Denys rapporte qu’il fut ainsi réparti quarante lots de terrain", mais il comprend sans doute dans ce chiffre les concessions accordées même aux engagés célibataires, car il n’est pas probable qu’il y eût alors plus de douze à quinze familles en Acadie.

Razilly fut secondé dans ses travaux par deux hommes qui s'étaient associés à lui dans cette création, et qui devaient jouer un rôle important dans la contrée : l’un, Charles de Menou, seigneur d’Aulnay, appartenait à une des plus nobles familles du bas Berry, et était probablement apparenté aux Razilly; l’autre, Nicolas Denys, était un négociant entreprenant et industrieux, qui désirait étudier les ressources de la Nouvelle-France et en organiser l'exploitation ; non-seulement il prit une part active dans la colonisation du pays, mais il en a laissé

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RAZILLY ET D'AULNAY. 83

une description qui offre une source précieuse d’informations ; il s’y fixa, et ses descendants se sont distingués dans la noblesse du Canada, où leur postérité existe encore aujourd’hui.

Denys s’occupa surtout du côté commercial et financier de l’entreprise; c'était lui qui tenait les magasins, qui recevait et expédiait les marchandises. Il créa tout de suite quelques produits propres à être expédiés en France, pour couvrir les achats de toute nature que nécessitait l’entretien de la colonie. Indépendamment des pelleteries que l'on achetait aux Indiens, il tira parti des magnifiques bois de charpente qui couvraient le sol, et il les chargeait sur les navires de retour, après en avoir converti une partie en madriers et en merrains.

D’Aulnay se consacra plus spécialement à l'installation des colons et aux travaux de la culture; c'était lui qui veillait à l’approvisionnement de toutes ces familles, lesquelles furent défrayées de tout, pendant les premières années, tant au moyen des subventions premières fournies par le gouvernement, que sur les propres ressources de M. de Razilly et de la société dont il était le représentant. Il les guidait dans leurs défrichements et leurs travaux, rassurant les uns, modérant les autres, encourageant et soutenant tout le monde; une seule chose le contrariait, dans les plans du commandeur ; c’était le choix qu'il avait fait de la Hève, dont la situation resserrée et le territoire rocheux offraient aux cultivateurs peu de terrains fertiles; souvent il présenta à ce sujet des observations Judicieuses, mais inutiles; l’excellence du port de la Hève, sa plus grande proximité de l’Europe, et les relations faciles et fréquentes que l’on y entretenait avec les

Denys. — Moreau. — Comptes entre d’Aulnay et les héritiers de M. de Razilly. — Beamish.

bâtiments de pêche dans la saison des morues, avaient primé toute autre considération dans Pesprit du commandeur !.

Port-Royal cependant, comme l'avait si bien jugé Poutrincourt, offrait des avantages beaucoup plus sérieux pour la prospérité agricole de la seigneurie et des censitaires : il y était resté quelques colons, les uns Ecossais, comme nous l’avons vu, les autres Francais, datant de Poutrincourt et mariés, autant qu'on peut le présumer, avec des Écossaises ou avec des filles métisses. Ces colons, bien que fort isolés et dénués de soutien, voyaient le produit de leurs cultures s’accroitre sensiblement, tandis qu'il était facile de prévoir qu'à la Hève les cultivateurs se trouveraient promptement à l’étroit, et hors d’état d'y poursuivre un développement suffisant dans l'avenir. Les débuts néanmoins furent assez satisfaisants : trois années ne s'étaient pas écoulées depuis l'établissement de la seigneurie, que déjà chaque famille subvenait à son alimentation par les produits de ses cultures et de son bétail, car on avait importé quelques animaux, et, dans toutes les fermes, il y avait maintenant une ou deux vaches, quelques moutons et des porcs.

Cependant il s’en fallait de beaucoup que la colonie pût se suffire entièrement à elle-même; si le commerce des fourrures n'était point venu en aide au seigneur de la Hève, ses censitaires fussent promptement retombés dans une situation plus où moins semblable à celle des hommes de Biencourt, après la mort de son père : ce n’étaient encore que des arbres transplantés qui n’avaient établi que des racines insuffisantes dans le sol nouveau; les produits de leur travail pouvaient satisfaire à certaines exigences de

! Méinoire manuscrit attribué à Cadillac. — Rapport de M. de Meulles. Archives de la Marine.

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leur consommation, mais ils eussent été hors d'état de solder les objets manufacturés qu'il fallait faire venir d'Europe; ils étaient en outre trop peu assurés de la réguhrité de leurs propres produits, pour ne pas tomber dans l'hesitation et le découragement, s'ils s'étaient sentis tout à coup abandonnés à leurs seuls efforts. Les profits réalisés sur les pelleteries étaient eux-mêmes presque toujours insuffisants pour solder les avances qu'il fallait encore fire à l'établissement, et le commandeur fut obligé, à diverses reprises, de recourir soit aux fonds de la société, soit à ses ressources personnelles et à sa famille,

Ce fut sans doute une des considérations qui le pousscrent à diviser le pays en plusieurs seigneuries, afin d'alléger ses cha es; il était en effet non pas seulement seigneur de la Elève et représentant de la Compagnie de la Nouvelle-France, mais encore gouverneur de l’Acadie au nom du roi de France, et, comme tel, il avait le droit de concéder, à titre de fief, telle portion du pays qu’il lui semblait convenable. Ce fut à Charles de Latour que fut accordée la première de ces concessions; c’était à la fois la confirmation et la détermination de la gratitude que le Roi lui avait manifestée quelques mois auparavant, pour le récompenser de l’énergique persistance avec laquelle il avait maintenu en Acadie les droits et le nom de la France, I lui fut accordé en toute seigneurie : les anciens postes du cap Sable, au sud de la presqu'ile où il avait autrefois fixé sa résidence, et le bassin du fleuve Saint- Jean (Nouveau-Brunswick), territoire riche en fourrures, où il s’était porté de préférence dans ces derniers temps. Il construisit alors sur ce fleuve, au lieu nommé Jemsek, un fort auquel il donna son nom !; mais trouvant son per-

! Description du fort de Jemsek dans les mémoires des commissaires, cités par Beamish, p. 1#7.

sonnel insuffisant, et désirant même s'appuyer sur un établissement agricole, il passa en France en novembre 1632, avec le dessein de ramener des engagés pour s0* propre service, et des familles de cultivateurs, qu’il eût constituées comme ses censitaires autour de son fort de Jemsek. Le 6 mars 1632, il faisait publier à la Rochelle qu'il offrait, « à tous ceux qui voudraient choisir pour «retraite le climat de l’Acadie, des terres, des prés gran- « dement fertiles, que la Compagnie de la Nouvelle-France « lui avait concédés, abondants en toutes sortes d'oiseaux «et d'animaux de chasse ! ».

I ne parait pas néanmoins qu’il ait emmené avec lui, comme Razilly, des familles toutes constituées. Si quelqu’un de ses nouveaux compagnons se trouva marié, ce fut une exception, car la suite des documents ne nous montre aucune famille européenne établie dans ses fiefs avant 1651 * ; lui-même ne prit une épouse francaise que vers 1640 * ; il avait auparavant vécu maritalement avec une squaw indienne dont il eut une fille, quasi légitime ou au moins reconnue, nommée Jeanne, née vers 1626*.

Son projet de seigneurie agricole et censitaire n'eut donc point de suite; ses cultures, s’il en fit, demeurèrent très-restreintes, et les nouvelles recrues d’engagés, qu'il amena de France, furent employées dans son trafic de pelleteries, auquel il donna une grande extension. Le fort de Jemsek, situé à vingt-cinq lieues de l'embouchure du fleuve Saint-Jean, et qu’il nommait le fort Latour, était

l Gazette de Renaudot, citée par Moreau.

? Mius d'Entremont et sa famille, qui furent amenés par lui en 1651. Archives de la Marine.

3 Marie Jacquelin, native du Mans. (Moreau, page 156.)

4 Recensement de 1686. Riv. Saint-Jean. (Archives) — Beamish, p. 140. Cette Jeanne épousa Martinon d'Aprendistigny. Voir sa réclamation comme héritière de Latour dans les concessions de

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un poste important par lui-même (il était fortifié presque régulièrement) ! et par sa position, car il dominait le bassin du fleuve, par lequel Latour recevait facilement les fourrures d’un immense ter:itoire; chaque année, en effet, on voyait arriver à Jemsek toutes les flottilles de canots qui descendaient du fleuve et de ses affluents, les uns montés par les agents et les coureurs de bois expédiés par Latour, les autres conduits par les Indiens eux-mêmes. Ce commerce, grâce à la paix rétablie entre les deux couronnes, jouissait d’une sécurité jusqu'alors inconnue, et donnait de tels profits, qu’en certaines années on peut évaluer ceux de Latour de 100 à 150,000 livres *.

Razilly voulut aussi récompenser les bons services de Denys, en lui concédant en fief les côtes du golfe Saint- Laurent, depuis le détroit de Campseau jusqu'à ja baie des Chaleurs. Mais Denys était plutôt commercant que colonisateur; il s’adonna non-seulement au trafic des fourrures, inais aussi à l'exploitation des bois, et surtout à la pêche maritime; son principal établissement était à Chedabouctou, près Campseau; il y fit exécuter quelques travaux de culture, mais il ne parait pas que nulle part il ait installé aucune famille européenne *. Il se trouvait certes sur ces rivages, fréquentés depuis un demi-siècle par les navires de pêche, des filles de sang mêlé. Les gens de Denys purent donc contracter des unions plus où moins régulières avec ces filles ou avec des squaws indiennes ; mais c’est la seule trace de famille dont on trouve l’indice dans ce quartier de l’Acadie, sauf toutefois celle du seigmeur, dont les enfants succédèrent à leur père, poursui-

1 Description du fort Latour, citée par Beamish.

? Voir dans Beamish et dans Moreau le procès intenté par madame de. Latour à un capitaine de navire, et divers autres détails.

? Description des côtes de l'Amérique, par Denys. — Recense-

ment de 1686.

virent son œuvre, et devinrent l’origine familles seigneuriales du Canada.

Toutes les familles d’origine européenne se trouvaient

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done concentrées à Port-Royal et à la Ilève, où résidaient M. de Razilly et M. d’Aulnay de Charnisay; le commandeur avait gardé près de lui ce dernier : il était son parent et la cheville ouv.ière de son établissement seigneurial et agricole; il désirait en faire le continuateur de ses travaux. Toujours obsédé néanmoins par les difficultés pécuniaires que rencontrait le développement de son entreprise, il conçut un moment un projet dont les conséquences eussent été de la plus grande importance, s’il avait pu réussir : il était, nous le savons, un des grands dignitaires de l'Ordre de Malte, et commissionné momentanément dans le service maritime du roi de France. : il songea à associer à ses desseins l'Ordre auquel il appartenait ; les chevaliers de Malte étaient presque tous destinés à être marins; la possession d’un fief considérable et d’un bon port sur les côtes de l'Amérique présentait donc tout de suite un but de navigation excellent pour former les jeunes chevaliers dans leurs caravanes, et assurait plus tard à l'Ordre un domaine important et fructueux. Il écrivit dans ce sens au grand maitre; il eût abandonné sa seisneurie de la Ilève avec ses dépendances, et probablement aussi le magnifique port de Chibouctou (aujourd'hui Halifax). En y créant une commanderie sous la suzeraineté du roi de France, les chevaliers eussent poussé avec activité la création d’une station navale, dont les chantiers eussent été alimentés par les belles forêts de la contrée, tandis que la population se serait rapidement établie, groupée et développée autour de ce poste.

Dans ce plan, la seigneurie de Port-Royal avec ses alentours était réservée pour d’Aulnay, qu’il aimait particulièrement et dont il connaissait les goûts et les apti-

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RAZILLY ET D'AULNAY. 89

tudes agricoles, tandis que lui-même eût pu se ménager encore, sur les côtes du sud ou sur la baie Française, un fief respectable où il se fût installé comme gouverneur royal de l’'Acadie. Razilly eût eu de la sorte la satisfaction de voir la col6nie acadienne bien établie dans un court laps de temps, avec quatre ou cinq seigneuries coloniales, dont l’ensemble eût acquis promptement une importance capable de balancer l'accroissement que faisaient dès lors présager les colonies anglaises du Massachusetts et de la Virginie,

Malheureusement ces beaux projets ne purent aboutir :

le commandeur de Paulo, un des conseillers du grand maitre, répondit que les dépenses considérables entrai-

nes par les fortifications du port Lavalette ne pouvaient permettre de s'engager dans une entreprise si lointaine et pleine d'imprévu !; détermination fàcheuse, aussi bien pour lavenir de l'Ordre de Malte que pour celui de l'Acadie.

Tels étaient les soucis et les vues du commandeur de Rillv, et peut-être eût-il trouvé quelque nouvelle combinaison propre à donner une forte impulsion à la colonie qu'il avait fondée, si la mort n’était venue le frapper en 1636. D’Aulnay se trouvait naturellement désigné pour succéder à son autorité, au moins provisoirement; il paraitrait même qu'il fut confirmé dans ces fonctions : et comme gouverneur, et comme représentant de la Compagnie de la Nouvelle-France; mais ce changement fut probablement mal accueilli par Latour et par Denys, chacun dans leurs seigneuries respectives, car nous voyons surgir aussitôt des contestations assez facheuses pour qu'une patente royale, en date du 10 février 1638, intervint pour les aplanir. Cette patente nominait deux lieu-

! Moreau.

tenants gouverneurs en Acadie : l’un, Charles de Menou, sieur d’Aulnay de Charnisay; l’autre, Charles de Latour de Saint-Étienne; mais la rédaction de cet acte révèle chez ses auteurs une grande légèreté, une connaissance très-insuffisante du sujet, et la délimitation des fonctions et des territoires s’y trouve si mal conçue, qu’elle aboutit promptement à des dissensions envenimées, comme nous le verrons tout à l’heure.

Poutrincourt avait été dominé par l’idée de fonder une seigneurie, une sorte de principauté pour sa famille; Razilly, chevalier de Malte et sans famille propre, créa une seigneurie où il se plaisait à préparer l’agrandissement de la France, en lui donnant par delà les mers, comme disait Lescarbot, une province digne d’être sa fille. D’Aulnay se rattacha davantage à la tradition de Poutrincourt : comme lui, il songea à une grande situation féodale relevant de la couronne, et, comme lui aussi, il voulut établir sa famille en Amérique, dans une seigneurie agricole entourée de ses tenanciers et de sa mouvance, comme celle où il avait été élevé lui-même. Plus heureux que ses devanciers, il put grouper dans cette seigneurie de nombreuses familles qui formèrent une population stable et laborieuse ; il put se fixer au milieu d’elles avec sa femme et ses enfants, et pendant près de quinze ans, il y joua le rôle d’une sorte de seigneur suzerain, chef de tribu campagnard et guerrier !

Comme gouverneur du pays, il était chargé au nom du Roi de la police intérieure et extérieure; et comme représentant de la Compagnie de la Nouvelle-France, en même temps que seigneur propriétaire, c'était à ses risques et profits que s’opéraient le peuplement de la contrée et les diverses opérations de trafic qui formaient le bénéfice privilégié des sociétaires. Ses ennemis, et il en eut beaucoup, lui ont reproché avec une partialité excessive d’avoir

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été dominé par une ambition sans scrupule et par une àpreté rapace; cette opinion a prévalu trop exclusivement jusqu'ici dans le jugement des historiens ", et il est même très-regrettable de voir le caractère de d’Aulnay et les faits de cette époque complétement méconnus, et défigurés par des écrivains aussi estimables et aussi exacts d'ordinaire que Garneeu et F'erland. Mais aujourd’hui que nous connaissons mieux ses travaux, son activité et son intelligence, grâce aux recherches patientes et pleines d’érudition de M. Moreau *, il est nécessaire de reconnaitre que la persistance et le dévouement infatigables, qu'il montra dans l’accomplissement de son œuvre, méritent plus de Justice.

Vers ce même temps, la colonie française du Canada commençait à se développer, et dans cette contrée, Champlain, Giffard de Beauport, Juchereau de La Ferté et les Sulpiciens de Montréal, nous offrent certainement les types les plus accomplis des colonisateurs de cette époque. Nous pourrions citer au même titre le Hollandais Schuyler à Manhattan, F. Gorges dans le Maine, les cavaliers de la Virginie, Georges Baltimore, et surtout les puritains du Massachusetts. Mais d’Aulnay ne le cède à aucun d’entre eux, et son histoire est un des documents les plus curieux à étudier pour celui qui veut bien connaitre quel était l'esprit qui animait les colonisateurs du dix-septième sièc le, et quels procédés ils mettaient en œuvre.

Aussitôt après la mort de Razilly, dont il avait été le collaborateur, d’Aulnay imprima donc une nouvelle impulsion à son entreprise. Il comprenait l’erreur que le commandeur avait faite, en multipliant les postes dans une colonie immense et faible, et en choisissant, pour son

1 Voir Denys, Nicolas, Garneau, Ferland, Halliburton, Park-

man, et même Beamish.

? Moreau, Histoire de l' Acadie française (Paris, Techener), 1873.

92 UNE COLONÏIE FÉODALE.

premier établissement, les terres peu fertiles de la Hève: il s’attacha aussitôt à réparer cette faute, en réunissant toutes ses ressources et tous ses efforts sur Port-Royal, que la tradition, l'excellence de son port et la fécondité du sol, avaient toujours désigné comme le chef-lieu de l’Acadie.

En 1649, le tribunal, le greffe, le manoir et les tenanciers censitaires étaient tous installés à Port-Royal '; on y avait transféré tous les fermiers et cultivateurs qui avaient été d’abord établis à la Hève?, ne laissant en ce lieu que les familles des métis, les magasins et les gens nécessaires pour les garder, car ce poste conserva toujours une certaine importance commerciale; souvent, en effet, on débarquait à la Ilève des marchandises que Fon transportait à Port-Royal, en traversant la presqu'ile au moyen d’une sorte de route dont nous avons pu constater encore les traces en 1860, au milieu des forêts qui couvrent l’intérieur du pays entre ces deux villes.

Denys insinue que d’Aulnay dut employer la contrainte pour déterminer certaines familles à quitter la IHève. Cette assertion est-elle bien fondée, ou n'est-elle que le résultat de la malveillance de Denys? Nous ne saurions le décider; mais ce qui est certain, c’est que l’opération de d’Aulnay fut tellement raisonnable et avantageuse pour tous, que ceux-là mêmes qui vinrent à Port-Royal à contre-cœur durent, peu d’années après, bénir son intervention en cette circonstance.

La concentration de tous les colons cultivateurs parut

1 Procès-verbal d’information contre Latour, dressé à Port- Royal en 16%0. — Procès de l'ile aux Cochons, dans le mémoire anonyme de 1702; il est question d’une concession faite par d’Aulnay à Jacob Bourgeois. (Archives de la Marine.) — Mémoire de Desgouttins, du 29 novembre 1703. (Ibid.)

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RAZILLY ET D'AULNAY. 93

néanmoins insuffisante au seigneur de Port-Royal pour former le noyau du fief qu'il voulait créer; étant done passé en France dans l’année 1641 !, il ramena avec lui un certain nombre de familles nouvelles et plusieurs enganés; divers indices nous donnent lieu de présumer qu'il pi chercha dans sa province et dans les propres biens de son père, René de Menou, seigneur de Charnisay (Touraine, sur les confins du Berry) ?. Tel avait été le plan de Poutrincourt, et c’est ainsi qu’en ce moment même Gif fard de Beauport et Juchereau de La Ferté, seigneur cle More, opéraient dans le Perche, pour peupler leurs seimeuries du Canada. |

On peut évaluer à une vingtaine le nombre des familles que d'Aulnay transporta alors en Acadie *. Lui-même, prèchant d'exemple, avait depuis longtemps installé avec lui dans ce pays sa femme, Jeanne Molin, fille de Louis Molin *, seigneur de Courcelles en Charolais, dont il avait déjà quatre enfants. Ces immigrants étant réunis aux anciens colons de Razilly, il se trouva quarante familles environ de cultivateurs, ainsi groupées dans la vallée de

! Beamish, page 96. — Moreau, page 120. |

? Moreau, pages 120 et 123, cite un contrat passé entre d’Aulnay et Claude de Razilly, à Tours, le 19 février 162. ex

3 Parmi les familles qui nous paraissent remonter jusqu’à d’Aulnay sans atteindre l’époque de Razilly, nous citerons : Doucet, ditde La Verdure, — Jacob Bourgeois, — Petitpas, — Boudrot, — dont la présence à Port-Royal est attestée par des documents authentiques. Gestion de la succession du sieur d'Aulnay : ss ontrat de mariage de madame veuve d’Aulnay avec Latour, — I rocès de l'ile aux Cochons, — Actes de l’église de Beaubassin, — Informations contre Latour en 16%0 et en 16%3.

Nous citerons en outre, d’après certaines indications : les familles Hébert, Blanchart, Dupuis, Sçavoye, etc. A

4 Les uns écrivent Motin, d’autres Molin; nous avons préféré h version de M. Moreau, qui a eu les papiers de la famille entre

les mains.

Port-Royal; quelques-unes d’entre elles, quoique nous ne puissions préciser aucun nom, remontaient, au moins par des alliances avec les filles métisses, jusqu'aux colons de Poutrincourt (billets de concession cités par de Meulles et par Cadillac) !; d’autres avaient été amenées par Razilly *, et le surplus venait de s'installer dans la contrée sous les auspices de d’Aulnay. Tous étaient pourvus de concessions de terre par lots de cent arpents environ, qui étaient chargées d’une rente foncière et perpétuelle de un sol de rente par arpent, plus d’une redevance variable en poulets et autres menues denrées ; ce mode de colonisation exigeait ainsi fort peu de déboursés de la part des colons; quelques-uns d’entre eux recevaient même du seigneur des avances en nature, pendant le travail de leur installation, et ces avances étaient généralement remboursées en journées de travail durant les années suivantes”, Les rentes et les redevances ne constituaient en réalité qu'un profit très-médiocre pour le seigneur, mais il pouvait espérer sinon pour lui, du moins pour ses enfants, un accroissement de recettes notable, par les droits de mouture et pur les droits de lods et ventes, prélevés sur les actes d’aliénation; les charges du colon et les profits du seigneur étaient ainsi reportés, pour une grande part. sur un avenir à long terme, et que les lods et ventes et autres droits seigneuriaux étaient proportionnels, dans leur quotité, au degré de richesse répandu dans le pays.

1 Rapport de M. de Meulles en 1685. (Archives.)

Mémoire sur l’Acadie qui parait rédigé sur des notes de Cadillac. (Archives.)

? On peut citer les Martin, Dugas (lettre Desgouttins), Trahan (information contre Latour en 1640), et probablement : Gaudet, Bayols et Peseley, Mélanson, Landry, Pelletret, Aucoin, etc.

8 Voir les contrats passés entre Giffard de Beauport et ses censitaires en Canada en 1640. Ferland, Garneau, t. I, page 158. — Voir aux documents.

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RAZILLY ET D'AULNAY. 96

limprimait à l’œuvre colonisatrice un caractère de solidavité dans le temps et dans les personnes, dont la portée morale et sociale est facile à saisir; ce mode de colonisation n’était du reste que la reproduction du type de la seigneurie féodale et de son institution en Europe, depuis l'abolition du servage de la glèbe transformée en tenure censive !.

En outre des fermes de ses tenanciers, d’Aulnay établit deux grosses fermes qui étaient exploitées pour son compte, au moyen des engagés qu’il avait ramenés de France. Un de ses premiers soins fut aussi la restauration de l’ancien moulin de Poutrincourt, auquel il annexa une scierie, puis il édifia un nouveau moulin à blé qui marchait à l'aide du vent?. Les maisons d'habitation étaient sans doute fort grossières : un grand nombre étaient édifiées avec des arbres entassés les uns sur les autres, sans même ètre équarris; quelques-unes reposaient sur de gros pieux plantés en terre, entrelacés avec des branches et bousillés avec de l'argile (selon l'expression de Diéreville). Les mieux conditionnées et le manoir lui-même étaient formés par de grosses poutres dégrossies, étagées les unes sur les autres et assemblées par les extrémités ; ce genre d’édifice s'appelle encore aujourd’hui une construction de pièces sur pièces. Le tout était couvert quelquefois en bardeaux, le plus souvent avec des roseaux ou des morceaux d’écorce. Les meubles étaient faconnés avec des quartiers d'arbres encore bruts, et les ustensiles, presque tous en bois grossitrement ouvragé. Mais encore de nos jours les établissements des pionniers ne différent guère de ce tableau; ils consacrent leurs premiers soins et tout leur travail à

! Guérard, Polyptique d’Irminon. — Histoire des classes agricoles en Normandie, par Léopold Delisle. — Ch. Louandre, Terrier d'Abbeville en 1312.

3 Moreau.

créer les premières récoltes, réservant pour Pavenir la transformation de ces campements primitifs, alors qu'ils se seront munis de certaines avances contre les nécessités urgentes de la vie.

Le peu de Français qui étaient restés dans la vallée de Port-Royal, sous Razilly et avant lui, s'étaient reportés vers le haut de la rivière, afin de s'éloigner des incursions anglaises !, Mais le nouveau seigneur ayant fait rétablir, sur l'emplacement du vieux fort de Poutrincourt, une enceinte fortement palissadée et terrassée, on vit plusieurs familles installer leurs cultures et même leurs demeures vers l'embouchure de la rivière *,

Chaque printemps, d’Aulnay vendait, aux navires qu'appelait sur ces côtes la pêche de la morue, les pelleteries qu'il avait ramassées pendant l'hiver; on lui livrait en échange, du fer, des outils, de la poudre, quelques étoffes et autres marchandises d'Europe. Son père, le vieux sire René, et sa famille, se maintenaient d’ailleurs en relations constantes avec lui, et c’est par leur intermédiaire qu'il sollicitait à la cour, dans les litiges et autres difficultés qu'il eut à surmonter, car son père était un seigneur bien posé, ayant du crédit près des ministres, et possédant un hôtel à Paris, rue de Grenelle-Saint-Germain *, n° 16.

Quant à lui, ayant complétement renoncé à la cour et à toute ambition de charges et d’honneurs, il vécut pendant tout le reste de son existence, dans sa petite principauté, en seigneur rustique, comme une sorte de Robin-

1 Denys, Description des côtes de l'Amérique.

2? Procès de l’ile aux Cochons, dans le mémoire anonyme de 1702, catalogué aux Archives de la Marine comme mémoire important sur l’Acadie.

3 Procuration en faveur de son père par-devant Me Platrier, notaire à Paris, le 8 mars 1642, citée par Moreau et par Beamish,

page 97.

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RAZILLY ET D'AULNAY. 97

son féodal; mélant les habitudes de la gentiliommerie berrichonne aux occupations plus excentriques que nécessitait une colonie naissante, il partageait son temps entre la gestion de ses fermes, les excursions qu'il poussait dans l’intérieur parmi les Indiens, et la surveillance des travaux toujours renaissants par lesquels il cherchait à développer cette création coloniale, à laquelle il s'était voué sans réserve ‘.

« Habile en l’art de gouvernerles hommes », dit M. Moveau, « il savait les employer avec discernement; on ne « voit pas qu'en aucune circonstance il ait rencontré de « l'hésitation dans l'accomplissement ile ses ordres, ni que « l'intelligence de ses agents lui ait fait défaut. Dans la rela- « tion que nous venons de citer et qui a été écrite à Senlis, «trois ans après la mort de d’Aulnay, le frère Ignace de « Paris lui accorde cette louange, que pendant les onze années de sa résidence à Port-Royal, il ne lui a jamais entendu prononcer aucune parole injurieuse au moindre «de ses gens. Il rend hommage à la rare bonté du gentilhomme, et à la piété exemplaire du chrétien. D’Aulnay n’édifia pas en effet la colonie par les seuls actes de sa «vie publique; il lui donna dans sa vie privée les meilleurs exemples. La pureté de ses mœurs se manifesta dans la fécondité de son mariage, dont il sortit neuf enfants... Si l’on se souvient qu'il ne recut ni hommes ni argent du gouvernement de la métropole, on conviendra volontiers qu’il s’engagea dans une entreprise qui passait la portée d’un gentilhomme particulier. Aussi le sieur d'Aulnay peut-il dire que sans l'assistance particulière de Dieu, quelque bon courage et résolution qu’il ait eu, il lui eût été impossible de mettre le pays en l’état auquel il est, et de l’y maintenir comme il a fait, malgré les

! Relation du P. Ignace de Paris. Senlis, 1653.

troubles suscités par les Anglais et par Latour, n'ayant

jusqu'à présent aucun secours que celui qu'il a trouve

en lui-même; mais il s’estime assez heureux d’avoir fait. sous l'autorité du Roi, des choses qui soient à la gloire de Dieu et à l'honneur de la France !, »

Tous ces Lravaux, conduits par lui avec une énergie el une ténacité infatigthbles, ne lempéchaient point d'avoir l'œil sur ses tenanciers, sur leurs fermes, leurs défrichements et leurs bestiaux; ces humbles familles, qu'il avait

transplantées d'Europe à grands frais, étaient le point

essentiel, la partie vitale de sa création; s'ils eussent échoué, à quoi eussent servi ses cultures, ses pêcheries, son commerce de fourrures ? La colonie s’écroulait faute d'habitants, et la seignewuie se fût éclipsée avec les tenanciers !

On le voyait donc souvent sortir à cheval de son grossier manoir, bati en poutres gigantesques, et remonter la vallée de Port-Royal, en parcourant ces métairies naissantes, louant celui-ci, gourmandant celui-là, aiguillonnant tout le monde, Son exemple, d’ailleurs, et l'autorité de sa parole avaient imprimé tout autour de lui une émulation salutaire, et c'était plaisir de voir tous ces laboureurs abattre le bois, construire, cultiver, enfermer le bétail dans les pâtures, perfectionnant d'année en année les huttes demisauvages et les défrichements informes des premiers jours. Comme il connaissait la situation de chacun, ses travaux, ses bestiaux, les question: qu’il leur faisait étaient positives, pénétrantes, elles «flaient droit au but; il était familier avec les enfants, ii examinait l’état des labours, s’informait des veaux, des poulains qui venaient de naitre; n’était-ce point là tout l'avenir de la colonie ?

Déjà plusieurs de ces tenanciers s'étaient assuré sinon l’aisance, du moins une certaine assurance contre les plus

Moreau, p. 246 et 251,

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RAZILLY ET D'AULNAY. 09

urgentes nécessités de la vie; la certitude qu'il y avait derrire eux, en cas de dénûment et de malheur, une forte main pour les appuyer, donnait à chacun, dans sa lutte contre la nature, une solidité et une confiante audace qui doublaient les chances du succès, Comme leur seigneur, ils songeaient tous à l'avenir, et il n’était aucun d’entre eux qui ne se flattât de créer à sa famille et à sa postérité une existence aisée et indépendante.

Chacun, à la vue de ces forêts immenses et de ces terres fertiles, calculait déjà sans inquiétude les établissements nouveaux que feraient après eux ces enfants nombreux qui dès lors pullulaient à leur foyer. Dans ce pays où la main de l’homme fait seule défaut pour créer l'abondance, ces enfants étaient en effet le plus précieux gage de leur fortune, de même que leurs familles étaient pour le seigneur le plus beau fleuron de sa couronne. Les bestiaux se multipliaient aussi rapidement, les cultures et les récoltes s’accroissaient; on sentait la vie naître et se développer dans ces silencieuses solitudes : c'était comme le printemps d’une société nouvelle, avec ses âpretés et ses douceurs.

Voilà le spectacle que d’Aulnay voyait se dérouler sous ses yeux, quand il parcourait la vallée de Port-Royal, et son cœur se réjouissait comme si l'aurore de l'avenir se fût ouverte devant lui. Parvenu aux dernières huttes et aux derniers défrichements, quand il s’enfonçait dans les bois déserts, avec quelques trappeurs où coureurs de bois, la scène qui changéait n’était pas moins émouvante. Le pittoresque de l’imprévu et la sauvage grandeur de la forêt y apportaient un charme particulier; quelquefois un campement indien, s’étalant dans la clairitre, venait animer le tableau. Cette vue n’inspirait aucun souci, car depuis cinquante ans il s’était consolidé, parmi ces rudes tribus, une tradition de confiance et de respect, pour les chefs

francais, que Poutrincourt avait fait naître, et que Razilly avait fait grandir avec sa dignité froide et sévère ; d’Aulnay, actif et industrieux, père de famille et chef de tribu luimême, qui émerveillait à chaque instant leur esprit par quelque création nouvelle, avait conservé et développé cette haute influence. Il leur inspirait d'autant plus de vénération et d’attachement, que sans peser sur eux, sans contrecarrer leurs usages, qu’il respectait, il travaillait efficacement à leur éducation par les missionnaires et par ses relations familières avec eux, leur rendant mille services peu coûteux peut-être, mais auxquels leur imprévoyance donnait un inestimable prix.

Il pouvait donc parcourir les bois et les savanes d’un bout à l’autre de la presqu'ile, sans appréhension et sans souci : il n'avait à craindre ni hostilité ni embuscade, tandis qu’il était au contraire assuré de rencontrer partout l'assistance et le concours sans réserve de tous ces fils de la forêt qui tenaient à son service leur agilité, leurs armes et la grande sagacité de leur expérience sauvage.

Quand il débouchait dans un campement au milieu des wigwamms, ni les squaws ni les enfants ne s’enfuyaient en poussant des cris effarés ; ils le connaissaient tous, et venaient à sa rencontre au moment où il descendait de cheval ; ils s’accroupissaient en rond autour de lui en chantant un de leurs hymnes gutturaux, et ils attendaient la parole et la bénédiction du grand chef, tandis qu’un vieux sagamore venait lui présenter le calumet avec un collier de porcelaine qui devait former comme le procès-verbal de leur entrevue et des conventions que l’on pourrait arrêter”.

1 Collier de porcelaine. Les premiers colliers consistaient en une série de coquillages entfilés, dont les dispositions avaient un sens consacré par la tradition. C'était un rudiment d'écriture; plus tard, les coquillages furent remplacés par des grains de verrteries européennes, que l'on appelait alors porcelaines.

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RAZILLY ET D'AULNAY. 101

Un peu de poudre et quelques babioles distribuées parmi eux répandaient une Joie naïve parmi ces grands enfants ; les coureurs de bois lâchaient leurs chevaux dans la clairière et pouvaient se reposer sans crainte, car la paix régnait dans la solitude; les bêtes fauves seules auraient pu troubler le calme de la nuit, mais leur voisinage était peu redoutable avec de tels compagnons que les Indiens.

Quelquefois on venait à croiser en route un parti de ces guerriers peints, armés pour le combat, marchant à ha file dans les fourrés inextricables. Ces hôtes subtils et invisibles de la forêt, qui voient tout sans être vus, et qui percoivent l’approche de l’homme avant d’avoir entendu ses pas, arrivaient souvent en rampant jusque sous les pieds des chevaux hennissants; mais d’Aulnay ni les siens ne s'épouvantaient de ces rencontres subites : ils savaient que dans ces défilés tout homme devait être un ami; ces chasseurs incomparables, ces guerriers redoutés et cruels, assouplis par le respect traditionnel et une confiante affection, devenaient au contraire pour eux des auxiliaires précieux et leur servaient de guides dans les sentiers désolés, impraticables, dont eux seuls connaissaient les repères et les détours. L'histoire des Acadiens a cela de particulier, que jamais la bonne harmonie ne fut troublée entre eux et les Micmacs; et pc:dant cent cinquante ans, ilest sans exemple qu’un seul coup de fusil, une seule discussion, aient troublé l’riliance des Acadiens et de leurs sauvages amis.

Dans ces excursions chez les Indiens, d’Aulnay éfñit souvent accompagné par quelqu'un des missionnaires qui prèchaient l'Évangile parmi les tribus sauvages : ces moines Récollets suivaient depuis longtemps les ruissions de l’Acadie; déjà nous avons signalé leurs excursiuns aventureuses de 1620 à 1630 ; Raziliy en avait augmenté

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le nombre, et leur douce et religieuse influence n'avait pas peu contribué à établir, à consolider ces relations pacifiques entre les deux races. D’Aulnay, bon juge en ces matitres, avait su apprécier leurs services, efficaces et modestes ; aussi consacra-t-il une somme importante à leur maintien et à leur accroissement, car il considérait l’établissement des missions comme une des nécessités premières de toute formation sociale.

On avait donc construit par ses ordres, à Port-Royal, une sorte de monastère que l’on appelait dans le pays le Séminaire, dans lequel il avait installé douze Récollets, et il y avait annexé une étendue de terre assez considérable, qui pât subvenir ultérieurement aux besoins de ces religieux; ceux-ci, d'autre part, s'étaient obligés, non-seulement à desservir la colonie francaise et à faire des missions parmi les peuplades indigènes, mais encore à recevoir, entretenir et instruire dans leur maison trente jeunes gens et les enfants micmacs ou abénakis, afin de propager plus aisément dans la contrée la connaissance de la religion ct les premiers éléments de la civilisation ; c’est pourquoi cet établissement est appelé le Séminaire dans les documents du temps'. Un des moines, Ignace de Paris, plus tard moine à Senlis, nous a laissé une relation intéressante de leurs travaux, qui se partageaient entre le ministère religieux et l’enseignement qui se donnait aux enfants des Indiens et aux enfants des colons; il y avait là en germe quelque chose de semblable à l'établissement que les Sulpiciens formèrent à Montréal à peu près dans le même temps. Le séminaire de Port-Royal formait une corporation et une fondation à part, dont les intérêts étaient tout à fait distincts de ceux de d’Aulnay, comme il appert du contrat de mariage de sa veuve en 1653 et de la capitula-

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RAZILLY ET D'AULNAY. 103

tion de Port-Royal en 1654. Il est fort à regretter que d'une part les événements aient beaucoup contrarié sa consolidation, et que de l’autre l'Ordre des Récollets n’ait pas apporté à son développement la même activité et la même énergie que montréèrent les Sulpiciens dans l’ile de Montréal.

M. d’Aulnay fit en effet beaucoup pour eux, mais il ne pouvait suffire à tout : ces constructions, ces défrichements, cette immigration, toutes ces entreprises si varices, entrainaient des dépenses considérables qui le chargeaient outre mesure et qui expliquent, sans les justifier, les différends qui s’élevérent entre lui et Latour, ainsi que l'acharnement des luttes qui les suivirent. D’Aulnay en effet ne fut pas seulement un fondateur de colonie, un

| seisneur campagnard, industrieux et entreprenant, il fut

Laussi, malheureusement, un grand batailleur !

Nous avons vu au début de ce mémoire comment le souvernement français avait partagé l’Acadie en plusieurs seigneuries entre d’Aulnay, Latour et Denys. D’Aulnay

parait sans aucun doute, d’après les termes de l’ordon- | ; F

nance, avoir été le véritable successeur de Razilly, et, comme tel, devait avoir une certaine prééminence sur les autres; cependant les termes indécis, le partage très-mal concu que contenait cet acte, devaient amener des conflits, et ces conflits s’envenimèrent par des questions d'intérêt lrès-graves.

Dès l’année 1640, deux ans après les lettres patentes qui partageaient l’Acadie, nous voyons s'élever entre Latour et d’Aulnay, à propos de leurs limites commerciales, des démélés qui dégénérèrent promptement en attaques à main armée, Au commencement de 1640, Latour attaqua et prit deux petits navires appartenant à d’Aulnay; mais celui-ci, après avoir ravitaillé Pentagoët, où commandait Doucet, son capitaine d’armes, rencontra le bâti-

ment de Latour et le captura à la suite d’un combat assez vif; une information fut aussitôt commencée contre Latour, le 14 juillet 1640, par Germain Doucet, Isaac Peseley et Guillaume Trahan, comme représentant les habitants de Pentagoët, la Hève et Port-Royal (Moreau). La plainte et l'enquête furent envoyées à Paris, et le 29 janvier 1641, Latour fut cité en France pour rendre compte de sa conduite; d’Aulnay, qui avait à Paris son père et de puissants amis pour le soutenir, fut chargé de veiller à l’exécution de cet ordre de comparution, voire au be: ‘n « de saisir et embarquer de force ledit Latour, s’il ref: \y obtempérer » ; ce dernier fut en même temps révqué de ses fonctions. Mais il était plus facile de le révoquer que de le saisir, et il se maintint dans son fort de Jemsek en dépit des arrêts du Conseil.

D’Aulnay, se trouvant trop faible pour l’assiéger, se rendit en France en août 1641 !, afin d’éclairer la cour sur la situation du pays et d’obtenir quelques renforts. IL y passa l'hiver et, profitant de cette occasion, il poussa jusqu'en Touraine, chez son père, dans les biens patronymiques de sa famille, situés à Charnisay*; il y a tout lieu de penser que ce fut là, et parmi les censitaires de ces fiefs, qu'il engagea un certain nombre de familles à l'accompagner en Amérique pour aller s'établir sur sa seigneurie de Port- Royal”. Quoi qu’il en soit, il est constant qu’il ramena alors avec lui des ménages, hommes, femmes et enfants, et qu'il accrut ainsi sensiblement le nombre des tenanciers déj fixés en Acadie.

À ces tenanciers, cultivateurs et censitaires, il adjoignit quelques engagés célibataires, tant pour les employer à

! Moreau, page 165.

? Idem. Acte passé entre lui et Claude de Razilly, le 19 février 1642, à Tours, devant Beaufort, notaire.

3 Moreau. — Relation des Capucins. — Mémoire de d’Aulnaÿ.

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RAZILLY ET D'AULNAY:. 105

son trafic de fourrures que pour les armer à son service, et il repartit avec tout son monde au printemps de 1642, porteur de nouveaux ordres royaux contre Latour, datés du 21 février 1642. Afin d'amener ce dernier à composition, il occupa l'embouchure du fleuve Saint-Jean avec les quelques navires dont il disposait, Mais dans l'intervalle, Latour, oubliant ses anciennes traditions de loyauté, s’était abouché avec les Anglais du Massachusetts dont il espérait le concours, et il put en effet, grâce au secours qu'ilen obtint, forcer son rival à lever le blocus; bien plus, il le poursuivit avec les bâtiments ennemis jusque dans la rade de Port-Royal, où il débarqua en commettant quelques dégâts, et ne retourna à Jemsek qu'après s'être emparé d’une pinasse chargée de pelleteries .

D'Aulnay se vit donc obligé de retourner en France en 1643; là il compléta les mesures nécessaires pour amener ha réduction du fort de Latour. Le Conseil d'État rendit un nouveau et dernier jugement le 6 mars 1644*; en même temps, on fit défense aux gouverneurs anglais d'intervenir, malvré les traités, dans les affaires de l’Acadie ; Latour fut mis hors la loi*.

Une nouvelle attaque fut donc tentée au commencement de 1645 contre le fort de Jemsek; madame de Latour y tait seule alors avec une cinquantaine d'hommes; néanmoins elle soutint bravement le choc et forca les navires assaillants à se retirer dans le bas du fleuve Saint-Jean, où ils hivernèrent. Latour était en ce moment à Boston; un

" Voir l’information contre Latour, du 18 août 16%3, et aussi Moreau,

? L'arét porte que si dans trois mois Latour ne s’est pas présenté devant le Conseil d’État, il est enjoint à d’Aulnay de se saisir de lui, et d'occuper le fort de Saint-Jean (Jemsek), avec défense à qui que ce soit de prêter assistance à Latour et d’obéir à d’autres

qu'à d'Aulnay. (Moreau, page 194.)

à Moreau.

nouveau secours de la Nouvelle-Angleterre l’eût peut-être sauvé, mais les puritains, obtempérant aux représentations de la France ct aux injonctions de leur propre métropole, s’y refusèrent ; trois mois ensuite, d’Aulnay enleva la place de vive force par un assaut meurtrier.

Madame de Latour, faite prisonnière, mourut trois semaines après, laissant, assure-t-on, un jeune enfant qui fut envoyé en France'; son mari renonça momentanément à la lutte, et il erra pendant plusieurs années sur les côtes de l'Amérique du Nord.

En considérant ces discordes acharnées, on ne peut s'empêcher de s'associer à ces réflexions pleines de sens d’un "teur anglais : « Voici donc deux chefs francais très- « distingués, engagés dans un conflit acharné et illu- « soire, pour Ja domination d’une terre qui n’était encore « (ex epté un petit nombre de postes) qu’un désert sau- « vage; tandis qu'au Canada le courage francais se dé- « ployait dans une défense héroïque contre les plus dan- « gereux et les plus vindicatifs des sauvages, les solitude « de l’Acadie retentissaient de combats fratricides de « Français contre Français®, »

Il est probable en effet que si d’Aulnay et Latour avaient su amortir leurs ressentiments, et consacrer au développement de leurs seigneuries toutes les ressources de temps, d'hommes et d'argent qui furent dévorées dans ces luttes

1 Beamish, ch. xur, page 111. — Williamson, Hist, du Maine, vol, 1, page 320. — Voir aussi le contrat de mariage entre Latour et madame d’Aulnay en 1635, dont voici un extrait : « ... Quant «à MM. les enfants mineurs du premier mariage dudit sieur de « Latour, il leur sera réservé le cap Sable et ses dépendances, « ainsi que tous les héritages qui peuvent lui survenir dans la vieille « France. » .… Et plus loinil déshérite ses enfants s’ils ne se comportent pas convenablement avec sa nouvelle femme !

2 Beamish. — Murdocb,

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RAZILLY ET D'AULNAY, 107

inutiles, il est probable, disons-nous, que l’Acadie eût acquis dès lors dans sa population et ses cultures l'assiette définitive qu'elle ne trouva que trente années plus tard, sous M. de Grandfontaine. Cependant il convient de préseuter ici une observation qui, sans justifier entièrement la conduite de d’Aulnay, l'explique, en partie du moins, par les nécessités de sa situation.

Les travaux dispendieux, les créations considérables qu'il avait entrepris, nécessitaient des capitaux qui dépassaient de beaucoup ses ressources personnelles, et le gouvernement francais, fidèle à ses traditions coloniales, ne lui donna jamais que des éloges et des brevets; quant aux profits qu'il pouvait réaliser par le trafic privilégié des pelleteries dans les comptoirs de la presqu’ile et même à Pentagoët, ils étaient insuffisants pour combler le déficit, et chaque année il s’endettait de plus en plus vis-à-vis de ses fournisseurs de la Rochelle. D'autre part, les travaux qu'il exécutait dans sa seigneurie, travaux excellents, trés-bien compris, pleins d'avenir, ne pouvaient donner que des produits à longue échéance, comme toutes les entreprises terriennes ; il était donc à craindre que, dans un délai assez court, il ne se trouvât acculé entre l'obligation detout abandonner, ou l'impossibilité absolue de satisfaire ses créanciers.

Latour au contraire, par son fort de Jemsek, dominait et possédait effectivement tout le bassin du fleuve Saint- Jean, c’est-à-dire la contrée la plus riche et la plus productive en fourrures, et tandis qu’il n’y faisait aucuns travaux et aucuns frais pour coloniser le pays, il réalisait à lui seul plus de bénéfices que tous les traitants de l’Acadie ensemble; Latour, qui était un homme habile et un vieux routier dans le cominerce indien, avait su concentrer, sur lefleuve Saint-Jean et sur ses affluents, les apports des nombreuses tribus abénakisses, maléchites, armouchiquoises,

qui peuplaient le continent et fournissaient chaque année une immense quantité de pelleteries.

Hubbard, chroniqueur américain, prétend qu'il se trouvait dans le fort de Jemsek, quand il fut pris par d’Aulnav, pour dix mille louis de joyaux, d’argenterie, de mobilier, canons et munitions de toute espèce; lorsque sa femme revint d'Angleterre à Boston, en 164%, elle se plaignit au tribunal de Boston des préjudices que lui avaient causés les retards volontaires du capitaine anglais qui l'avait transportée, et on lui attribua pour ce seul fait deux mille louis de dommages-intérêts!; l’importance de ces sommes, les garnisons nombreuses recrutées et entretenues par Latour ne peuvent donc laisser aucun doute sur l’énormité des profits qu'il retirait de la traite des fourrures ; nous savons enfin qu'après lui d’Aulnay traita en une seule année, dans le bassin du Saint-Jean, trois mille peaux d’orignaux, sans compter les loutres, les castors et les menues fourrures ?.

Mille motifs sollicitaient donc lesprit de d’Aulnay et

le poussaient à supplanter son rival; quel ne devait pas

être son dépit en voyant Latour, qui ne faisait aucun sacrifice pour le bon établissement du pays, réaliser les profits les plus beaux et les plus nets, tandis que lui, qui prodiguait son temps, son argent, ses fatigues, sentait s’accroitre chaque Jour les dettes considérables qui pouvaient ruiner son entreprise malgré tous ses efforts ! La conquête du fort de Jemsek et du riche bassin qui en dépendait devait au contraire changer complétement sa situation, et en effet, dès qu'il eut concentré dans ses mains tous les postes commerciaux de la baie Francaise, il put donner un nouvel essor à ses travaux de culture et de colonisa-

1 Moreau, p. 201.

# Denys, Description, etc., cité par Moreau, p. 249.

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RAZILLY ET D'AULNAY. 109

tion, tout en atténuant cependant les dettes considérables dont il était grevé.

Dans ces dispositions d'esprit, toute discussion, toute querelle devait s’aigrir aussitôt, et s’envenimer dans la suite des événements. Latour d’ailleurs était d’un caractère agressif, et ses intelligences avec les Anglais, ainsi que la ficheuse composition de son personnel, donnaient trop de prise contre lui; voilà ce qui explique ces dissensions qui semblent oiseuses, et l’inconcevable acharnement avec lequel ces deux chefs gaspillèrent pendant six ans de si utiles ressources et un temps si précieux !

Après la défaite de Latour, d’Aulnay posséda une situation très-considérable : il s'était trouvé, en 1636, à la mort de Razilly : seigneur de Port-Royal par attribution spéciale du commandeur, gouverneur royal comme représentant la couronne, et enfin administrateur particulier comme fondé de pouvoir de la Société d’Acadie de 1632 ; en 16%1, les membres de cette Société, pour récompenser ses services, l’intéressèrent dans leurs opérations pour un septième; en 1642, le Père Honoré, supérieur des Capucins de France, le chargea de gérer la part à eux donnée par Richelieu, dans la Société de l’Acadie; le 19 février 1642, Claude de Razilly, héritier du commandeur, lui fit don de 4,000 livres sur la rivière Sainte-Croix ! ; enfin, après la chute de Latour, les nouvelles lettres royales de février 1647 constituèrent de fait, en sa faveur, l’Acadie entière comme un fief princier, relevant directement de la couronne. D’Aulnay se trouvait donc, en 1647, gouverneur général et seigneur en partie de l’Acadie, sauf les droits antérieurement concédés à la Société d’Acadie, à Denys, etc. Enfin, il était en outre associé de ladite Société et administrateur de ses biens propres.

! Moreau, pages 16%, 168, 169. — La rivière Sainte-Croix on de Pigiguit (recensement de 1701). Moreau, pages 143 et 2%5.

Le 7

Quand il devint gouverneur-seigneur de toute l’Acadie, son fief particulier et favori de Port-Royal se trouvaii-il fondu dans la seigneurie générale? C’est un point de droit féodal que nous ne saurions élucider ici; mais il paraitrait qu’en fait il n’en fut point ainsi, puisque les revendications de ses créanciers ne s’excreèrent plus tard que sur Port-Royal et les environs ; quoi qu’il en soit, ce fut là toujours pour lui le centre, le noyau essentiel de la colonie, le théâtre spécial de son action, aux progrès duquel il consacrait sa vie.

Ces progrès étaient aussi rapides que possible. Lorsque M. de Razilly vint s'installer en 1632 dans l’Acadie, on y comptait à peine vingt-cinq à trente Francais, devenus presque étrangers aux habitudes de la civilisation; à sa mort, en 1636, on ne comptait pas encore plus de cent cinquante à cent quatre-vingts habitants européens dans tout le pays, et comme le tiers d’entre eux, sinon plus, étaient attachés au service de Denys et de Latour, il ne se trouvait guère, entre la Ilève et Port-Royal, qu’une quinzaine de familles européennes et quelques engagés.

Or, en 1650, quatorze années après Razilly, d’Aulnay voyait se grouper autour de Port-Royal et de la Ilève quarante-cinq à cinquante ménages européens; il avait en outre à ses gages, comme soldats, comme coureurs de bois ou simples engagés, une soixantaine d'hommes, ce qui portait à trois cent vingt ou trois cent trente le nombre des habitants de ses domaines; si l’on y joint les gens de Denys, on peut dire que l’Acadie comptait déjà plus de quatre cents âmes. La population s'était donc plus que doublée en quatorze ans, et le nombre des familles plus que triplé.

1 Mémoire du P, Ignace de Senlis, cité par Moreau, et aux Documents.

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RAZILLY ET D'AULNAY. 111

L'accroissement des cultures et de l’aisance générale était non moins important : les tenanciers commencaient à prospérer; quelques-uns étaient agglomérés autour du manoir et sur le rivage du bassin, mais la plupart s’étendaient déjà le long de la rivière de Port-Royal, dont ils remontaient la vallée; les huttes primitives se transformaient en maisons de pièces sur pièces. Plusieurs d’entre eux amassaient déjà, par leurs récoltes, des provisions considérables ; les troupeaux devenaient nombreux. « Les « habitants que M. le commandeur de Razilly avoit fait « venir de France à la Haive, et qui depuis ce temps-là «ont bien multiplié à Port-Royal, récoltent beaucoup de «froment, et ils ont un grand nombre de vaches et de “pores !, »

Nous pouvons même désigner par leurs noms quelquesunes des familles qui étaient les plus notables et les plus aistes, telles que les Bourgeois, les Doucet, Trahan, Dugas, Boudrot, ete., ete. Nous savons, par un procès de 1702, comment plusieurs d’entre eux, entre autres Jlcob Bourgeois, avaient recu de M. d’Aulnay des terres en censive, Dugas était déjà propriétaire d’une terre en 1640, etc., etc.?.

Tout en s’occupant activement des progrès de Port- Royal, d’Aulnay ne perdait point de vue l’avenir; il visita plus d’une fois le bassin des Mines, où devaient se développer plus tard de si florissantes colonies. Il en entrevit la richesse, et peut-être constitua-t-il dès lors ce canton en un fief séparé, car Le Borgne de Belle-Ile, qui fut apré: lui seigneur de Port-Royal, fut aussi seigneur des Mines ; il songeait sans doute à y ménager plus tard un ou deux ctablissements pour ses fils puinés, tandis que l’ainé reste-

! Description des côtes, par Nicolas Denys.

? Voir aux Documents, 1"? série, (Appendix.)

rait à Port-Royal. Tel était en effet l’ordre d'idées dans lequel se mouvaient tous ces fondateurs de colonies : ils désiraient distribuer leur postérité dans des fiefs nouveaux, autour du manoir central qu’eux-mêmes avaient fondé ; et ce plan fut religieusement suivi comm "ne tradition, par les familles des tenanciers qu'ils .slirent dans le Nouveau Monde,

Ceux-ci en effet étaient unis à leur seigneur par une grande communauté d'idées et de sentiments; le respect

de la hiérarchie n’excluait point entre eux une certaine familiarité expansive et confiante, qui se manifestait dans les relations journalières de la vie. Le dimanche, on voyait déboucher de tous les replis de cette charmante vallée les fermiers acadiens, les uns en canot, les autres sur leurs chevaux, amenant en croupe leurs femmes ou leurs filles, tandis que de longues files de Micmacs, couverts d’ornements bizarres et de peintures voyantes, se saient avec eux. Autour du manoir et de l’église, d’Auu…., avait ménagé de grands espaces de terre et de prairie, qu'on appelait les champs communs, où les arrivants attachaient leurs montures et déposaient leurs bagages : ces champs étaient destinés au pâturage des bestiaux, alors que les mauvais temps empêchaient de les envoyer au loin; les habitants pouvaient s’y assembler, et c'était une réserve de terrain ménagée pour les nécessités communes dans l'avenir, telles que : écoles, églises, marchés, magasins, etc., etc. !.

Le seigneur arrivait de son côté, sortant du manoir avec sa femme ainsi que ses nombreux enfants, dont l’ainé, Joseph, avait déjà quatorze ans en 1650 ; et les Capucins, qui au nombre de douze tenaient le séminaire des sauvages, formaient cortége. Avec leurs trente pension

1 À voir aux Documents. (Appendix.)

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RAZILLY ET D'AULNAY. 113

naires, et avec les enfants du pays qu'ils tenaient en l'école, ils arrivaient en rang prendre place à l'église. Celle-ci était plus que simple; c'était une hutte en charpente, grande et massive, sur laquelle les plantes parasites commencaient déjà à grimper, rustique à l’intérieur, mais proprement décorée de fleurs et de feuillée; il s’y trouvait peu d'ornements, mais beaucoup de piété sincère et une foi profonde, Tous les hommes soutenaient les chants du chœur, et personne n'ignore que ces ensembles de voix, souvent peu harmonieuses dans le détail, produisent toujours en masse, par le recueillement de leurs intonations, un effet saisissant. Les cérémonies étaient sérieuses, touchantes, pleines d’onction, parce que ce peuple était vraiment chrétien, et les sacrements étaient fréquentés, le seigneur donnant l'exemple avec les siens !.

C'étaient bien là des fêtes communes, dont chacun prenait sa grande part du fond du cœur, et d’où lon revenait chez soi plus réfléchi, meilleur, plus propre à supporter ensemble les travaux, les privations et parfois les déceplions de la vie rude et solitaire que menait la petite tribu de nos Francais, complétement séparés du reste du monde, En sortant des offices, on s’attardait volontiers, durant la belle saison, sur les champs communs, en devisant sur les récoltes, sur la chasse, sur les défrichements de chacun, sur les travaux entrepris par le seigneur, et aussi sur les mille incidents de la vie privée, ainsi qu’il est d'usage de commérer dans tous les pays francais. Il se faisait des jeux, il se nouait des parties, quelquefois des marchés et des mariages, et tout se terminait par quelques phisantes saillies et de larges éclats de rire; car lorsque dix Francais se rassemblent quelque part, il y a toujours un compère plaisant ct dispos pour égayer les neuf autres.

! Relation d’Ignace de Senlis.

D’Auinay se mélait souvent lui-même entremis ces propos; il racontait ses aventures de mer ou de bataille, et ses courses dans le pays indien; plus d’un vieux routier qui avait chevauché avec Latour et Biencourt, voire avec Poutrincourt, lui donnait la répartie, et de vénérables sagamos Micmacs intervenaient quelquefois avec solennité dans la conversation. C’était une occasion propice pour s'informer de ce qui advenait dans chaque famille; tout en plaisantant, il fomentait les mariages et discutait l'établissement des nouveaux ménages dans de nouvelles fermes, car c'était un de ses soucis dominants de multiplier ces foyers domestiques, qu’il considérait avec raison comine la base essentielle, la force vitale de sa seigneurie et de la colonie. Tout en causant de la sorte, les anciens, groupés autour de lui, le reconduisaient jusqu’à sa porte; d’autres fois c'était lui-même qui remontait avec eux dans la vallée, à travers les maisons, les cultures, les vergers qui commencaient déjà à donner leurs fruits.

Tel avait été le rêve du bon sire de Poutrincourt : s’établir en Acadie avec les siens, y créer une sorte de principauté dépendant de la couronne de France, qu’il eût peuplée avec quelques familles de ses anciens vassaux, vivant avec eux dans une familiarité digne et respectable, en travaillant d’un commun accord à féconder les déserts et à agrandir la vieille patrie. Il fut donné à d’Aulnay de réaliser cet idéal, mais un peu tard malheureusement, car déjà les Anglais étaient devenus puissants sur les côtes voisines, et ce voisinage devait être fatal à la colonie françcaise! Celle-ci, après avoir été la première en date, avait subi par le fait un retard de trente ans. Combien sa destinée eût-elle cté différente, si Poutrincourt eût réalisé en 1610 ces travaux que d’Aulnay ne put accomplir qu'après 1640? L’Acadie eût déjà possédé à cette époque assez

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RAZILLY ET D'AULNAY. 115

d'habitants pour se trouver désormais à l’abri de toute agression de la part des ennemis extérieurs !

Tout insuffisants que fussent ces résultats, ce n’était point cependant sans une grande dépense d’énergie et d'activité, sans parler des avances d'argent, que le seigneur de Port-Royal les avait obtenus; sans cesse préoccupé de ses propres entreprises et de celles de ses tenanciers, il était constamment par voies et par chemins. Tantôt il s'agissait d’allotir des terres dans le haut de la vallée, pour une concession nouvelle; tantôt le trafic des fourrures l’entrainait dans des courses lointaines, chez les sauvages; tantôt il prenait la mer, pour aller visiter ses établissements de pêcherie. Une de ses grandes préoccupations, après la pacification de lAcadie, fut l’extension des polders que depuis plusieurs années il avait commencé à enclore, sur !a rivière de Port-Royal.

« Il y a sur la rivière de Port-Royal quantité de prairies « des deux côtés, et deux iles qui ont des prairies, à trois « où quatre lieues du fort en montant. Il y a une grande « étendue de prairies que la marée couvrait, et que le sieur « d'Aulnay fit dessécher : elles portent à présent de beau «et bon froment. » (DENys.)

La mer, au moment du flux, remonte très-haut dans cette rivière, et alors elle recouvrait sur une assez grande étendue les parties basses de la vallée, sur lesquelles elle avait étalé, depuis des siècles, les dépôts limoneux qui roulient vers l'embouchure. Les nombreux engagés qui furent alors tirés de l’Aunis et de la Saintonge (notamment quelques saulniers) ! avaient sans doute raconté les avantages que l’on tirait en leur pays du desséchement de ces prés salés, en montrant en même temps comment on les enclosait avec des digues. Les travaux que d’Aulnay entreprit

1 Moreau, p. 250.

sur ces indications furent d’abord assez restreints, mais lorsqu'il eut connu par les résultats le grand profit que l'on tirait de ces opérations, quand la cessation des hostilités, et la jouissance des grands revenus que lui assura alors la traite des fourrures, lui procurèrent plus de facilité pour développer les améliorations, il donna tout à fait libre cours à son goût pour les travaux des champs, et il se prit à augmenter ses polders sur une large échelle; il entraina même ses tenanciers par son exemple, ses encouragements, peut-être par son aide, et il put vair plusieurs d’entre eux ne point reculer devant les dépe :es de temps et d’argent qu’entrainait une telle entreprise".

Cependant il supportait sans broncher toutes ces fatigues de corps et d'esprit, car il avait dans un corps de fer une âme bien trempée; toujours en route par terre et par eau, à cheval ou en canot, il suffisait à tout sans que la maladie ni la lassitude parussent avoir de prise sur ce tempérament solide ; malheureusement, ni sa forte stature ni son énergie ne pouvaient le garantir contre les accidents qu’un tel genre de vie semait sous ses pas. Cet homme, qui avait bravé les orages de la mer, la furie des assauts, les fatigues et les privations de la vie sauvage, chavira dans la rivière de Port-Royal, en allant visiter ses travaux et ses digues; le 24 mai 1650, il fut trouvé mort de froid et de fatigue sur le rivage. Ses jambes étaient entravées dans la boue par son canot renversé; il n’était point noyé, car le buste était hors de l’eau, mais, ayant fait des efforts inouïs pour se tirer de ce péril, le froid l’avait saisi dans un moment d’épuisement, et il avait succombé dans cette affreuse situation, victime de son activité et de son courage.

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1 Denys. Voir aussi Documents. L'ile aux Cochons.

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RAZILLY ET D'AULNAY. 117

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Quelles que soient les réserves que l’on ait à apporter aux éloges trop absolus de son panégyriste, on ne peut nier que d’Aulnay ait été méconnu jusqu’en ces derniers temps, et qu’il ait été un des types les plus complets du gentilhomme colonisateur au dix-septième siècle ; sa mort fut pour l'établissement acadien un coup aussi funeste que celle du bon Poutrincourt, ct s’il lui eût été donné de fournir une plus longue carrière, l’avenir de l’Acadie eût été sans doute profondément modifié.

Le commandeur de Razilly et lui furent les véritables organisateurs de cette colonie, et c’est à eux que la famille acadienne doit essentiellement son origine; nonseulement ce furent eux qui amentrent les premiers ménages purement européens qui ont servi de noyau et

de prototype à cette société, mais ils importèrent à eux seuls (de 1632 à 1650) deux fois plus de familles consti. tuées (environ quarante, qu'il n’en vint ensuite pendant tout le temps de la domination francaise, jusqu’en 1710 !, On peut donc considérer que le rôle de Razilly et de d’Aulnay, à Port-Royal, fut exactement semblable à celui des Sulpiciens à Montréal, et à celui de Giffard de Beauport et de Juchereau de La Ferté aux environs de Québec.

Les rêves généreux de d’Aulnay pour sa postérité échouèrent ; la seigneurie ne resta point dans sa famille, et ses huit enfants, tous nés en Acadie, furent obligés par les circonstances de retourner en Europe, sans plus jamais revenir dans leur pays natal”? ; ce fief bien-aimé de Port-Royal, où il avait travaillé avec tant d’ardeur et dépensé le meilleur de sa vie, ce fief qui s’était identifié dans sa pensée avec la maison de Menou, où il avait tant de fois songé à un brillant avenir pour les siens, et d’où ils devaient se répandre dans les contrées voisines, comme autant d’essaims féconds, tomba en d’autres mains plus vulgaires; des cœurs moins haut placés présidèrent désormais à son développement, mais la petite colonie qu'il y avait établie avec tant de soucis et de labeurs resta fortement assise et continua à grandir à travers les vicissitudes de la fortune. Les orages arrachent les grands arbres et les humbles arbrisseaux leur échappent. Les familles acadiennes avaient désormais dans le sol même

1 Il résulte de nos recherches sur les recensements nominaux de l'Acadie (Archives) et sur les actes de l’église de Port-Royal (déposés à Halifax), qu’il ne vint pas ensuite de France en Acadie vingt ménages constitués; tous les émigrants ou engagés qui arrivérent dans ce laps de temps étaient des jeunes gens qui prirent femme dans les familles acadiennes.

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RAZILLY ET D'AULNAY. 119

de profondes racines, elles pouvaient déjà vivre de leur travail, sur le pays et par le pays lui-même. Elles survécurent donc à leur seigneur et fondateur, et nous verrons tout à l’heure ce qu’elles étaient devenues, vingt ans après l'époque de ce funeste accident.

Messire René de Menou de Charnisay, père de d’Aulnay, bien qu’âgé de plus de quatre-vingts ans au moment de la mort de son fils, fut pourvu à Paris, par acte du 3 novembre 1650, de la tutelle des enfants (quatre garcons et quatre filles). Étant dans l'impossibilité de s’en occuper utilement, il envoya, comme son fondé de pouvoir à Port-Royal, un sieur de Saint-Mas, qui parait s'être acquitté très- médiocrement de sa tâche; celui-ci fut remplacé par le sieur de Lafosse, conseiller d’État, qui ne put se rendre en Acadie. La gestion des biens du sieur d’Aulnay fut donc réellement administrée, sous la surveillance de sa veuve, par un nommé Germain Doucet, dit La Verdure, ci-devant capitaine d’armes à Pentagoët, puis à Port- Royal, et qui avait toujours été son homme de cpnfance.

Ce Doucet eut à se débattre contre plus d’un genre de difficultés : d’abord contre les dilapidations du sieur de Saint-Mas, s’il faut en croire les plaintes des enfants de d'Aulnay; puis contre les exigences des créanciers de la Rochelle, dont les réclamations étaient urgentes; enfin contre les entreprises de Latour. Celui-ci, en effet, se trouvait alors en France; profitant de la mort de d’Aulnay, il obtint, par ses intrigues, je ne sais quelles promesses et rassembla aussitôt quelques engagés, auxquels s’adjoignit une petite troupe commandée par un gentilhomme normand qui s’adjoignit à sa fortune, le sieur Philippe Mius d'Entremont, dont la postérité devait jouer un rôle considérable en Acadie, où elle est encore trèsnombreuse. (Lettre de Desgouttins, du 23 décembre 1707. Archives de la Marine.)

Ils débarquèrent en 1651, pleins d’audace et presque menacants. Latour présentait une certaine commission royale dont l’authenticité ne nous paraît pas très-certamne, et il obtint de madame d’Aulnay, moitié en négociant, moitié en l’intimidant, qu’on lui rendit le fort de Jemsek, plus le gouvernement de l’Acadie, à titre de délégué du Roi. Il fit en même temps attribuer au sieur Mius d'Entremont, qui est qualifié major de ses troupes, l’ancien fief patronymique des Latour, près le cap Sable. Ce nouveau seigneur s'installa aussitôt avec les siens (car il parait avoir amené avec lui sa femme Madeleine Élie) dans la presqu’ile de Pobomcoup, qui, dit-on, aurait été en même temps érigée pour lui en baronnie.

Ayant ainsi consolidé son autorité, tant sur le continent que dans la presqu’ile de l’Acadie, Latour étendit bientôt ses prétentions; il s’éleva entre lui et madame d’Aulnay des difficultés nouvelles, tant sur l'étendue de leurs fiefs respectifs que sur les limites des traites de pelleteries, et après divers pourparlers ces discussions aboutirent à une transaction bizarre; Latour, qui était veuf, épousa madame d’Aulnay le 24 février 1653! Par cette union, la paix se trouva rétablie, sans que les droits des enfants de d’Aulnay fussent cependant lésés d’une manière grave, car ils furent longuement spécifiés dans le contrat, en présence des Pères Récollets, qui avaient toujours été les amis dévoués de leur père; Germain Doucet, l’administrateur du fief et du manoir de Port-Royal, figure aussi dans ce contrat. Quant à Latour, il retourna aussitôt dans sa seigneurie propre de Jemsek avec sa femme.

Les litiges pendants en Acadie paraissaient ainsi résolus, et, par un singulier revirement de la fortune, Latour se trouvait en possession des biens, des honneurs et de la femme de celui qui l’avait poursuivi de sa haine et ruiné de fond en comble; sauf les fiefs de Denys sur le détroit de

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Campseau et dans les iles du golfe Saint-Laurent, tout l’ancien gouvernement de d’Aulnay était dans sa main; mais ilse préparait à la Rochelle un orage bien autrement redoutable. Quoique d’Aulnay disposât à la fin de sa vie de ressources considérables, il n'avait pas encore éteint toutes ses dettes; son père, René de Charnisay, reconnut qu’il devait à Emmanuel Le Borgne, un de ses fournisseurs de la Rochelle, 260,000 livres. (Moreau)

Mais la succession avait été si mal administrée, que la vente de toutes ses marchandises ne fournit aux créanciers qu’un assez faible à-compte. Ils obtinrent done un jugement, et deux d’entre eux, Le Borgne et Guilbaut, partirent de la Rochelle en mars 1654, pour procéder, à main armée, à la saisie de Port-Royal et de tous les biens du défunt. Leurs navires s’arrêtèrent à Campseau, et soit qu'ils fussent aussi créanciers de Denys, soit qu’ils se figurassent, comme représentants de d’Aulnay, avoir droit sur tout ce qui se trouvait en Acadie, ils s’emparèrent des établissements de pêche de Chédabouctou, appartenant à Denys, qui jusque-là avait échappé aux désordres de es divisions intestines.

Après les avoir pillés, Le Borgne se dirigea sur Port- Royal, dont il prit possession etse fit reconnaitre seigneur ; de là il se préparait à aller attaquer Latour, sur le Saint- Jean, lorsqu'il apprit que Denys, muni d’une commission royale qui le confirmait dans tous ses fiefs, se disposait à se réinstaller à Chédabouctou ‘. Tandis que cette nouvelle faisait hésiter Le Borgne, les Anglais du Massachusetts, profitant de la guerre qui venait d’éclater entre l’Angleterre et la France, se jetèrent sur le fort de Jemsek, où le pauvre Latour, surpris et hors d’état de résister, dut capi-

1 Cette nouvelle commission est imprimée dans le Rapport des commissaires sur les limites.

tuler. Après la prise de cette place, l'ennemi mit à la voile sur Port-Royal; ce poste était mieux pourvu pour la résistance, par suite de l’arrivée du navire de Le Borgne; on y comptait alors cent cinquante hommes en état de porter les armes, y compris les habitants, les engagés et les gens du nouveau seigneur !. Mais, faute d’un homme capable de diriger la défense, on dut se rendre presque sans résistance le 16 août 1654. Cette prise fut suivie de celle de Pentagoët, du cap Sable, etc., etc. ; toute l’Acadie tomba ainsi aux mains des Anglais, sauf les postes occupés dans le Nord par Denys, qui venait d’en reprendre possession. Quant à Charles de Latour, il survécut peu à ce dernier désastre et mourut en 1666, laissant à sa troisième femme, madame d’Aulnay, deux fils : Jacques, âgé de cinq ans, et Charles, âgé de deux ans.

Les Anglais enlevèrent de Port-Royal les pelleteries et quelque butin, puis se retirèrent en laissant la colonie sous la direction d’un conseil choisi parmi les habitants, et présidé par un syndic nommé Guillaume Trahan; les droits de Le Borgne comme seigneur furent reconnus par eux *, ce qui n’empêcha point Cromwell de concéder, le 9 août 1656, toute l’Acadie à sir Thomas Temple, en compagnie de William Crowne et de Charles de Latour‘; Temple envoya à Pentagoët Richard Walker comme son lieutenant, mais il ne parait pas qu’il ait eu ni garnison ni délégué à Port-Royal. Les choses demeurèrent en cet état jusqu’au traité de Bréda (1667), qui rendit l’Acadie à la France, et M. Morillon du Bourg vint au nom du roi

1 Beamish, page 127.

* Voir le recensement de 1686. (Appendix.)

3 Capitulation de Port-Royal. (Archives de la Marine et à l’Appendix.)

# Lettres patentes de Cromwell, publiées par Beamish, p. 138.

$ Beamish, pages 1%# et 1#6.

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de France prendre possession de ce pays en 1668. Il donna alors le titre de gouverneur provisoire à Emmanuel Le Borgne, dont le père était seigneur de Port-Royal comme créancier et successeur de d’Aulnay; il prenait dès lors la qualification de Le Borgne de Belle-Isle.

La remise définitive de l’Acadie ne fut du reste complétée qu’en juillet 1670, entre les mains de M. Hubert d'Andigny, chevalier de Grandfontaine, qui fut nommé gouverneur en titre de la contrée. À partir de cette époque, le caractère de la colonie se trouva profondément modifié : jusque-là, l’Acadie avait été comme une espèce de principauté, où le seigneur était le pivot essentiel de l’entreprise, et la seule autorité de la contrée. Désormais il y eut à côté de lui un gouverneur royal, qui prit la direction supérieure des affaires du pays, et celui-ci ayant été morcelé entre un grand nombre de seigneurs, l'importance de ceux-ci fut très-réduite.

Les enfants de d’Aulnay, deshérités du fruit des longs travaux de leur père, ne reparurent plus en Acadie; Joseph, l’ainé d’entre eux, qui avait trente-quatre ans en 1670, sollicita cependant la fonction de gouverneur royal, mais ayant échoué dans cette demande, il embrassa, ainsi que ses frères, la carrière des armes', et tous succombèrent glorieusement sur le champ de bataille durant les guerres de Louis XIV, ayant oublié leur pays natal, ainsi que l’entreprise qui avait illustré leur père, et qui aurait pu jeter tant d’éclat sur leur maison *.

1 Beamish, page 137.

2 Moreau.

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