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M. Hubert d’Andigny de Grandfontaine, ci-devant capitaine au régiment de Carignan, puis au regiment de Poitou, et maintenant major d'infanterie, avait servi avec distinction sous M. de Tracy, tant en Europe qu'au Canada. Depuis plusieurs années, il s’était familiarisé avec les guerres de l'Amérique, dans les expéditions dirigées contre les Iroquois; la longue et pénible traversée qu'il venait d'accomplir ne l'avait donc ni effrayé ni surpris. Il avait d’ailleurs choisi pour l'accompagner des officiers plus jeunes que lui, mais qu'il savait, par leur énergie et leur dextérité, propres à le seconder dans une expédition aventureuse : c’étaient le capitaine de Chambly, le lieutenant Joybert de Soulanges !, l'enseigne de Villieu, et le capitaine Vincent de Saint-Castin.
Tous ces noms figurent avec honneur dans l’histoire du Canada; mais le dernier que nous citons mérite une mention particulière. Vincent, baron de Saint-Castin, était des environs d’Oloron, dans le pays basque; c’était donc un compatriote de Henri IV, et peut-être le fils d’un de ses compagnons d'armes; capitaine lui-même au régiment de Carignan, il était presque le contemporain de M. de Grandfontaine, dont il avait été non-seulement le collègue, mais en quelque sorte l'ami. Leste et vigoureux comme tous les Basques, il était doué d’une de ces natures vives et fougueuses qui sans agitation et sans imprévu ne connaissent pas de plaisir; expert dans tous les exercices du
14... Avons concédé au sieur Joyber: de Marson de Soulanges, lieutenant en la compagnie d'infanterie de M. de Grandfontaine du régiment de Poitou et major de l'Acadie....., % lieues de front à prendre à l’est de la rivière Saint-Jean... (avec la maison du fort de Jemsek, dont il jouira pour autant de temps seulement qu'il aura la commission de commandant sur ladite rivière, pour lui donner lieu de se loger, etc., etc.). Le 20 octobre 1672, par Talon. » Registre des concessions d'Acadie.) .
corps, âpre à la fatigue, plein de sang-froid dans le danrer, il était rempli d'esprit de ressource dans le besoin. C'était un homme prédestiné pour les aventures et les expéditions difficiles; aussi son vieil ami le choisit-il tout d’abord, bien que son âge ne fût plus celui d’un officier subalterne. Mais il s’adressa à lui plutôt comme son camarade que comme un chef, et il n’eut pas de peine à gagner son assentiment.
La petite troupe de nos Francais n’eut qu’à s’applaudir de posséder un tel compagnon, ou plutôt un tel guide; de même qu’il devait être un jour le héros des montagnes acadiennes, le prince légendaire des tribus abénakisses, de même il fut la cheville ouvrière, le chef de file de cette expédition laborieuse, durant ce long et pénible voyage. Cent vingt lieues de forêts et de montagnes désertes, tel était le trajet à parcourir, tantôt en ramant dans les canots d’écorce, tantôt en se frayant des sentiers difficiles à travers les rochers; il fallait porter les canots à dos d'homme pour franchir les cataractes où passer d’une rivière dans l’autre ; il fallait savoir suppléer à tout par sa patience et son adresse, ou se résoudre à se passer de toutes choses.
Cependant ces traversées périlleuses n’effrayaient point les aventuriers de cette époque, endurcis à la fatigue comme aux privations, et devenus aussi habiles que les sauvages, dans la traque des bêtes fauves et dans la connaissance des forêts et des défilés. Cette entreprise serait
1 Pour la vie et les aventures du baron de Saint-Castin et de ses enfants, seigneurs de Pentagoët en Acadie, voir Histoire de la Nouvelle-Écosse, par La Fargue, — Hildreth, et les chroniqueurs de la Nouvelle-Angleterre, — Brodhead, Documents de Paris, notamment pages 853, 858, 910, 1026, etc. — Beamish. — Garneau, tome II. — Maurault, Histoire des Abénakis. — French Neutrals, by mistress Williams. — Archives de la Marine, Recensements de l’'Acadie, ete,
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encore aujourd’hui une chose difficile, puisqu’une grande part de ce territoire (l'Arrostook) est restée presque inhahitée et sauvage, jusqu’à nos jours; mais à l’époque dont nous parlons un tel itinéraire renverse l'esprit, et l’on refuserait d’y croire, si l’on ne savait par les plus authentiques témoignages que déjà ce trajet avait été parcouru dès l'an 1630, par trois Récollets venus de Bordeaux, qui, s'abandonnant à la conduite des sauvages et à la Providence, se rendirent ainsi en mission parmi les Abénakis. Ilsne cherchaient ni les aventures, ni le profit, ni la gloire; cétaient des serviteurs de Dieu qui finirent peut-être leur vie au milieu de ces pauvres Indiens, et leurs noms ne sont même pas venus jusqu'à nous; mais la trace de leurs explorations ne resta point inutile. Ils venaient de frayer un chemin entre l’Acadie et le Canada, et après eux les compagnons de Latour et ceux de d’Aulnay suivirent plus d'une fois ces traces pieuses, dont la religion avait posé les jalons, et que le commerce et la gucrre vinrent exploiter à leur tour.
Durant toute la route, Saint-Castin se porta toujours en avant, Doué d’un flair admirable pour découvrir les passaves, deviner les choses utiles, ou éviter les difficultés scbreuses, amateur passionné de la chasse, il rendait d'inappréciables services, car en de telles secousses il falhit vivre de son gibier et de sa j1 "he, ménageant jusqu’à h dernière extrémité le peu de provisions que l’on pouvait emporter; mais ni les fatigues de la navigation, ni les insomnies du bivouac en plein air, n’altéraient ce tempérament de fer, et on le trouvait toujours prêt à se mettre en quête de la bète sauvage, avec quelques bons compagnons au jarret solide et fins tireurs, qu’il choisissait tour à tour, Déjà expert depuis de longues années dans les chasses des sauvages, il ne laissait guère manquer les siens de provisions fraiches, et c’est ainsi que l’on vécut sans trop
de privations ni d’encombres, entre Québec et Pentagoët,
Tous les soirs on cabanait autour d’un grand feu, et là encore son esprit petillant de verve méridionale et de gaieté, dissipait la mélancolie des uns, réconfortait les autres contre la fatigue, déridait les plus moroses, et relevait le moral de tout le monde.
Lorsque dans les montagnes du Kennebec on rencontra les Abénakis, ce fut lui qui servit d’introducteur, d’interprète, de régulateur ; les Abénakis étaient déjà les alliés de la France, par les sympathies dont ils entouraient nos missionnaires, mais Saint-Castin mit le sceau à cette alliance, qui devait durer deux siècles, par l’empire extraordinaire qu'il conquit sur ces peuplades chevaleresques. Il commença précisément durant ce voyage à établir les prémisses de son influence; lorsqu'il les rencontra pour h premicre fois dans une partie de chasse, et qu'ils l’eurent amené en un de leurs campements, une vive et réciproque sympathie les rapprocha et les unit, comme il était arrivé soixante ans auparavant entre Membertou et le bon sire de Poutrincourt. Son air déterminé et sa loyauté insigne, sa bonne mine et sa grande tournure lesséduisirent d’abord: il n’était pas jusqu’à son insouciante gaieté qui, n'étant point dépourvue de grandeur, ne plût, par contraste, à ces populations qui poussaient la dignité du maintien jusqu'à l’extrème ; mais quand ils le connurent mieux, illes captiva par sa bravoure à toute épreuve, par son sang-froid et par souplesse vigoureuse de son corps et de son esprit ; l’aflabilité de ses manitres, le bonheur extraordinaire qui semblait attaché à toutes ses entreprises, et l’amabilité native qui régnait dans toute sa personne, achevèrent de ls enthousiasmer.
Dès ce moment, certains Abénakis se dévoutrent à lui corps et âme, attachés à ses pas comme le chien à ceux de son maitre, et c’est à lui que l’on devait ce grand cortége
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de guerriers indiens qui avec lcurs canots avaient suivi M. de Grandfontaine jusqu'à Pentagoët. Si le baron de Saint-Castin avait produit le plus grand effet sur ses hôtes sauvages, il n’était pas sans avoir éprouvé, de son côté, une impression analogue en leur compagnie. De tous les indigènes, les Abénakis furent certainement ceux qui se rapprochaient le plus du caractère européen, et particulièrement du caractère français; plus susceptibles qu’auuns autres de dévouement et de discipline, dotés d’une bravoure brillante ct d’une loyauté assez rare parmi les Indiens, ils montrèrent unc fidélité inaltérable aux hommes et aux idées auxquels ils s’attachèrent,
Saint-Castin, très-ému de leur chaleureuse amitié, se laissa séduire par leur genre de vie, puis son imagination s'échauffant, à mesure que son influence grandissait parmi eux, il resta et fut agréé comme une sorte de chef. Son sang s'allumait en pensant aux expéditions extraordinaires qu'il pouvait combiner, avec ces alliés sauvages ct intrépides : leurs montagnes dominaient absolument les colonies anglaises, en fournissant de toutes parts des embuscades redoutables durant la lutte, des abris assurés en cas de retraite, ct des sorties multipliées sur les colonies de la Nouvelle-Angleterre.
Cette perspective de marches et de contre-marches, de retours calculés et d’invasions rapides, offrait un mélange des excreices du corps et de l'esprit, tout à fait propre à séduire ce tempérament béarnais, et peut-être commencatil à projeter dès lors cette principauté demi-féodale, demi-sauvage, qu'il devait fonder plus tard au milieu d'eux, projet très-bizarre et qui réussit mieux cependant que ceux de Poutrincourt et de d’Aulnay; Saint-Castin, en cffet, épousa en 1680 Marie Pidikwamiska, fille d’un chef des Abénakis, et sa postérité put s’y perpétucr pendant de longues générations.
Dans ces circonstances, est-ce lui qui demanda à M. de Grandfontaine de demeurer dans cette contrée? Est-ce M. de Grandfontaine qui, démêlant ses émotions secrètes et pressentant son avenir, lui proposa ce poste? Nous ne saurions le dire ; quoi qu’il en soit, il demeura à Pentagoët, chargé du gouvernement de toute cette contrée, et c’est ainsi qu'il débuta dans cette destinée étrange, aventureuse, dont nous reparlerons plus tard; type de chevalerie, légende de montagne, qui a tellement frappé l'imagination des Américains, que cet homme est devenu dans leur primitive histoire une sorte de personnage demi-historique, demi-héroïque ".
Les Français, nous l'avons dit, tenaient extrêmement au chemin de Kennebec; on considérait alors au Canada Pentagoët comme la clef de l'Acadie, et on n'aurait pas été éloigné d'y fixer le cheflieu de la province. M. de Grandfontaine avait recu des instructions spéciales sur les travaux à effectuer dans les portages et pour les fortifications du fort *; il fallait donc placer là un homme sûr, en attendant qu'on prit un parti définitif. C'est ainsi qu'il laissa en charge, sur les bords du Penobscot, son ami et compagnon d'armes, avec les Abénakis qui lui étaient dévoués; quelques engagés européens, qu'il avait amenés pour travailler sur le chemin de Kennebec, y demeurèrent aussi, tandis que le petit détachement francais poursuivit sa campagne, de Pentagoët à Jemsek, puis à Port-Royal, qui fut occupé le 2 septembre 1670 par M. de Soulanges”, lequel rejoignait ainsi les vieux établissements de nos Acadiens, dont il est temps de reprendre l'histoire.
1 Voir la chronique et les auteurs déjà cités plus haut, page 118, sur la famille Saint-Castin,
? Letire de M. de Grandfontaine de 1671, aux Archives.
3% Les Joybert de Soulanges existent encore près de Reims, au châteou de Belval, par Corbeny ou Corbery.
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Le gouvernement confié à M. de Grandfontaine comprenait une immense région : 1° l’État du Maine, le sud du Nouveau-Brunswick, et la Nouvelle-Écosse, qui formait l'Acadie proprement dite; — 2° le pays des Maléchites et de la baie des Chaleurs, c’est-à-dire le nord du Nouveau- Brunswick; — 3° les iles Saint-Jean et du cap Breton. Les postes principaux étaient à Passamacadie, Pentagoët, Jemsek, Miramichy, Népisiguy, Chédabouctou, la Hève, le cap Sable et Port-Royal. De tous ces établissements, Port-Royal, le cap Sable et la Hève étaient les seuls où il se trouvât une population européenne sérieusement établie, avec des femmes, des enfants et des cultures; partout ailleurs on ne rencontrait que des forts plus ou moins considérables avec des magasins ; le cap Sable était occupé par le vieux d’Entremont et par les siens; Mirachy, Népisiguy, Ché labouctou appartenaient toujours aux enfants de Denys.
En explorant les divers districts de ce gouvernement, M. de Grandfontaine n'avait pas tardé à se convaincre que si Pentagoët offrait des avantages politiques, il était sous beaucoup de rapports inférieur à bien d’autres postes, notamment au point de vue colonial : Port-Royal possédait une vallée bien plus fertile, et une population de cultivateurs consolidée depuis d’Aulnay par une longuc occupation du sol. Un grand nombre de Francais étaient nés dans le pays même, et leurs familles montraient déjà la puissance de leur prodigieux accroissement ; à la Iève se trouvaient aussi quelques familles de colons, quelques métis adonnés à une existence sédentaire, et les relations avec la France y étaient fréquentes et faciles, par les bâtiments de pêche si nombreux qui hantaient ces rivages. Jemsek mème, moins important comme situation politique et militaire, l’emportait de beaucoup sur Pentagoët comme poste commercial !
änfin le chemin de Kennebce, donc lutilité paraissait si capitale au gouverneur du Canada et au ministre, lui parut beaucoup moins nécessaire, lorsqu'il eut appris par les anciens du pays, combien les communications seraient plus faciles et plus promptes avec Québec par la voie de mer, en allant de cette ville, à travers le golfe Saint-Laurent, débarquer à la baie Verte sur l’isthme de Shédiac, d’où l’on rejoignait, par un très-court portage, le fond de la baie Francaise, déjà fréquenté par les barques acadiennes. Il retira donc promptement les engagés qu’il avait installés à Pentagoët et au rapide de Kidiskuit, les dirigea sur Port- Royal", et reprenant l’œuvre de d’Aulnay, il résolut de concentrer désormais en ce lieu les colons qu’on pourrait à l'avenir lui envoyer de France.
Les établissements de l’Acadic allaient du reste changer complétement de caractère; les seigneuries princières, inaugurées par Poutrincourt, Razilly, d’Aulnay et Latour, avaient amené, comme toutes les grandes féodalités, le relâchement de lautorité centrale et des dissensions funestes. Les Anglais persistèrent encore dans cette voice; mais la France installa partout la prééminence des gouverneurs royaux, qui reçurent l’ordre de réduire les scigneuries existantes en Acadie, et de multiplier les fiefs de moindre importance, système pratiqué avec succès au Canada.
C’était l’époque où l’intendant Talon organisait l’administration de ce dernier pays, ct l’on put espérer un instant de voir l’Acadie profiter de ces velléités colonisatrices que montra Louis XIV, pendant une quinzaine d’années, sous l'influence de Colbert.
D’après l’ordre de Colbert, on avait fait accompagner M. de Grandfontaine par M. Patoulet, spécialement chargé
! Procès Campagna, déposition de Renault ct celle de Campagna.
— Appendix.
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de faire un rapport sur le chemin de Kennebec, entre le Canada et l'Acadie, sur les travaux qu'il serait possible de faire pour en faciliter le parcours, et l’on en attendait d'utiles renseignements sur l’ensemble de la colonie.
L'Acadie reçut donc pendant plusieurs années quelques renforts d’immigrants; presque tous se rattachèrent au groupe de Port-Royal. L'étude des recensements, le procès de Campagna, la correspondance de M. de Grandfontaine et autres documents nous donnent licu de croire que de 1670 à 1679 il s'établit de quarante à cinquante colons nouveaux en Acadie, célibataires presque tous, mais dont plusieurs se marièrent dans le pays. Nul doute que cette immigration n'eût pris un essor plus considérable, sans le revirement qu'éprouva alors la politique coloniale de la France : Louis XIV n’aimait pas les progrès lents, il comprenait mal les difficultés que rencontre nécessairement, l'installation de familles nouvelles dans un pays nouveau '; la gucrre semblait sans doute à son ambition impatiente un instrument de puissance bien plus rapide que la colonisation; il se lassa donc promptement du Canada et de l'Acadie, Talon dut un instant visiter cette contrée, mais il retourna en France avant d’avoir pu exécuter son dessein, et le gouvernement cessa de s’occuper de ce pays pendant près de vingt ans.
Le premier soin de M. de Grandfontaine fut de se rendre un compte exact de la population, de son assiette et de ses ressources ; il fit dresser, à la fin de 1670 ou au commencement de 1671, un recensement exact. Ce. recensement, que nous avons retrouvé aux Archives de la Marine, est un docament capital pour lhistoire des Acadiens? ;
! Voir la France aux colonies. — Canada, p. 38. * Ce document a été publié in extenso dans la France aux colonies, par Rameau, p, 12#.
c’est en quelque sorte le point de séparation entre la tradition et l’histoire positive; il marque le moment où les divers éléments dont est sortie la population acadienne, ayant pris une assictte définitive, se sont fondus ensemble, pour suivre désormais une marche constante ct rapide vers un dévelopement que l’on pourrait considérer comme un phénomène extraordinaire, s’il se fût opéré sur une échelle moins modeste.
Nous avions laissé Port-Royal en 1654 entre les mains des Anglais, dans une situation assez précaire; il n’était resté dans la contrée que les colons censitaires installés sur leurs fermes, dans la seigneurie de d’Aulnay '; le nouveau scigneur, Le Borgne, dont les Anglais avaient reconnu le titre et les droits, dans la capitulation*, avait laissé à Port-Royal son fils Emmanuel, qui, sans posséder l’intelligence et l’activité de d’Aulnay, s’employa néanmoins de son mieux à rassurer les colons et à maintenir son fief en bon ordre. Il leur servit de centre et d'appui, et lorsque M. Morillon du Bourg quitta Acadie en 1668, après en avoir conclu la remise nominale avec les Anglais, il lui délégua provisoirement ses pouvoirs comme représentant de l’autorité royale *.
Il y avait alors à peine quarante ans que M. de Razilly avait installé des familles régulières, parmiles compagnons grossiers, demi-sauvages, de Biencourt, de Latour et de Krainguille : déjà cependant la troisième génération commençait à surgir; Port-Royal et ses environs comptaient plus de soixante-dix failles, car nous verrons que le recensement de 1671 contient plusieurs omissions. Telle
1 Un certain nombre d'habitants quittèrent l'Acadie après 1654. (Voir Moreau.)
2 Cette capitulation est aux Archives, mais le texte en a été publié en anglais par Beamish.
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était la longue habitude qu’avaient les Acadiens d’être abandonnés à eux-mêmes et de ne rien attendre de la métropole, que l'occupation anglaise n’arrêta point leurs travaux, et l'abandon même dans lequel ils demeurèrent de 1654 à 1670 ne nuisit que médiocrement à Ja colonie, I n'est si ficheuse situation qui ne possède quelque compensation : les hommes habitués à vivre à la dure se font à cette existence et s’y comportent sans broncher, pourvu que leur tempérament soit solide; le moindre vent de bonne fortune leur profite plus qu'à d’autres, sans les énerver; et ils quittent et reprennent le harnais de la misère, sans s’effrayer et sans faiblir.
Le résultat le plus fâcheux de ces vingt années fut de priver entitrement le pays de toute immigration nouvelle, et les naissances comblèrent à peine les vides que produisit, après la capitulation, le départ de ceux qui quittèrent la colonie ; mais celle-ci ne fut point désorganisée, Les tenanciers censitaires, accoutumés aux travaux agricoles et à une vie relativement paisible, sous la direction de Razilly et de d’Aulnay, se groupèrent sans difficulté autour de Le Borgne, et lui ayant consenti aveu de foi et hommage, ils reprirent le cours de leurs occupations ordinaires; dans le recensement, il est facile de constater que chaque famille vit sur son bien des fruits de son travail, et que toutes progressent, se développent en faisant essaimer autour d'elles de jeunes ménages, qui créent, aux dépens des forêts seigneuriales, leurs nouveaux établissements.
Ces familles du reste étaient prévisément celles qui devaient former le fonds essentiel du peuple acadien; le nombre des colons qui vinrent ensuite se joindre à elles fut assez restreint, et l’avance que ces colons primitifs avaient déjà conquise par la multiplication de leurs propres familles, ne permit guère aux autres de compter en Amérique une aussi nombreuse postérité. Nous engageons
Fi :
le lecteur à noter soigneusement dans sa tête les noms contenus dans ce document; la plupart de ces hommes sont devenus de véritables têtes de clans extrêmement nombreux, malgré les catastrophes successives qui ont dé. cimé et dispersé cette malheureuse race, Nous signalerons tout particuliérement les Bourgeois, Gaudet, Hébert, Daigle, Terriau, Gautherot, Trahan, Thibaudeau, Bourc, Boudrot, Landry, Doucet, Girouard, Brot ou Breau, Leblanc, Poirier, Commeaux, Belliveau, Cormier, Dugast, Mélanson, Robichaux et d'Entremont.
Chacun d’entre eux a été le chef d’une postérité si considérable, que quelques-unes de ces familles comptent aujourd'hui plusieurs milliers de branches, soit en Acadie, soit au Canada, soit dans le golfe Saint-Laurent, ou en Louisiane, et même en France, où se fixèrent plus tard quelques-uns de leurs proscrits,
Ces noms sont les grands types du peuple acadien, comme les Mac Donald, les Mac Nab, les Mac Gregor, Mac Dougall, Mac Intyre, etc., ete., représentent les grandes souches de la race écossaise, Lorsqu'on rencontre ces noms dans les recensements du Canada, des provinces anglo-américaines et autres pays de l'Amérique du Nord, on peut être presque certain que l’on a affaire à quelqu'une des malheureuses familles acadiennes dispersées par la funeste tempête de 1755; il y a sans doute dans les divers recensements que nous possédons bien d’autres noms parmi les Acadiens", mais nous citons ceux-ci comme représentant plus spécialement les souches, qui furent à la fois les plus anciennes et les plus fécondes.
Le recensement de 1671 énumère les principaux postes où étaient alors établis les Français en Acadie. Port-Royal
1Ilya quarante-trois noms dans le cens de 1671, et environ cent vingt nouveaux noms dans les cens ultérieurs.
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à lui seul contient plus des neuf dixièmes de la population, «voir : 373 habitants en 68 familles : on y comptait 66 hommes, 71 femmes et 236 enfants; en y comprenant quelques habitations non recensées, ces colons possédaient environ 650 bêtes à cornes, 425 bêtes à laine ct 400 arpents de terre mis en valeur; ce document ne mentionne pas les chevaux, mais nous savons d’une manière certaine que les habitants en possédaient, ainsi que beaucoup de pores. (Voir le rapport de Lamothe-Cadillac.)
Le quartier du cap Sable, qui doit s'entendre de la scineurie de Pobomcoup, appartenant aux d’'Entremont jusqu'au cap Neigre, figure pour 25 personnes, y compris les engagés du sieur d’'Entremont et les deux fils de Latour qui étaient venus se fixer près du vieux lieutenant de leur pére; il s’y trouvait 26 bêtes à cornes, 25 brebis, et Tarpents de terre en culture, — Dans le quartier des côtes de l'Est, 16 personnes, plus tous les habitants français et métis des rivières de la Hève, qui sont visiblement omis dans ce dénombrement. Le total devait ainsi s'élever dans toute la presqu'ile à quatre cent quarante habitants de race blanche, si lon tient compte des omissions.
I y avait en outre sur la terre ferme, à Pentagoët, une dizaine d'hommes avec Saint-Castin, et quelques colons sur le fleuve Saint-Jean, vers le fort de Jemsek, où commandait M. de Soulanges, ctoù demeurait aussi un gendre de Charles de Latour, Martignon d’Aprendistigni ou l'Arpentigny, lequel avait épousé sa fille ainée Jeanne, née de sa première union avec une squaw', avant la venue de Razilly. Ce Martignon était à la fois héritier et créancier de Latour; il s'était installé dans les domaines de la famille, afin de se payer, s’il était possible, sur le
!Réclamation du sieur Martin d’Arpentigny, seigneur de Martignon, du 47 octobre 1672. (Registre des concessions en Acadie.)
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poil de la bête, et en 1672 il se fit confirmer dans la possession d’une partie de ces domaines’. Enfi. trois autres fiefs venaient d’être concédés, sur les démembrements de cette immense seigneurie, deux aux frères Jovbert de Marsan de Soulanges ?, et l’autre au sieur Potier de Saint. Denys.
Un peu plus haut, vers le fond de la baie Française, un gentilhomme canadien, Leneuf de La Vallière, commencait à établir des postes de traite, au lieu de Shignitou qu'il appela Beaubassin, et dont il obtint la concession scigneuriale quatre années plus tard. Enfin plus loin encore se trouvaient Denys et ses fils, établis à Chédabouctou, et au fond du golfe Saint-Laurent, à Miramichy. Si lon additionne tous ces détenteurs de ficfs, avec Saint-Castin, les d'Entremont, les Latour et Le Borgne, seigneur de Port- Royal et des Mines, on trouve qu'il y avait déjà en 1672, en Acadie, une quinzaine de scigneuries grandes et petites.
La plupart de ces fiefs furent créés par M. de Grandfontaine, conformément au nouveau plan que l’on avait adopté, et qui avait été suivi avec tant de fruit au Canada : seigneuries d’une moyenne étendue, dont le titulaire entreprenait le peuplement et la mise en produit; il
avait vu la plupart de ses anciens compagnons d'armes du À
régiment de Carignan : de Verchères, de Chambly, de Vincennes, La Durantaye, de Contrecœur, de Saurel, ete. devenir ainsi seigneurs terriens, sur le Richelieu et le
Recensement de la rivière de Saint-Jean en 1696.
2 Concession du 20 octobre 1672 sur la rivière Saint-Jean, avec jouissance provisoire du fort de Jemsek, au sieur de Marson de Soulanges. Le même jour, concession de deux lieues de front sur rivière Saint-Jean à la suite du précédent, jusqu’à la mer, au sieur Joybert de Soulanges. — Le 18 octobre 1772, concession de deux lieues de front sur la rivière Saint-Jean au-dessus de la concession du sieur de Martignon, au sieur Jacques Potier de Saint-Denvs. (Registre des concessions en Acadie.)
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Saint-Laurent, où ils avaient été les agents les plus actifs
et les plus efficaces de la colonisation, et il espérait obtenir
des résultats analogues en Acadie.
Mais ses espérances ne furent pas pleinement réalisées : les seigneurs du Canada trouvaient des colons avec une facilité relative, soit en les tirant de France, dont les arrivages étaient assez fréquents et réguliers, soit en les cherchant dans le pays ième, parmi les soldats congédiés, ou sur les plus anciennes seigneuries créées trente ans auparavant; déjà à cette époque (1670) celles-i comptaient plus d’un millier de familles depuis longtemps établies, et qui servaient de pépinières aux seigneuries nouvelles. En Acadie, au contraire, toutes ces ressources manquaient : les communications avec la France étaient rares et irrégulitres, il y avait à peine quelques hommes de garnison, et le peu de fortune des nouveaux seigneurs les rendait incapables de suivre l'exemple de ces gentilshommes qui avaient été recruter en France, sur leurs propres fiefs, les familles de leurs censitaires; quant à la population si clairsemée de la vallée de Port-Royal, le peu de jeunes ménages qu'elle aurait pu fournir, préféraient encore demeurer près de leurs parents ou dans le voisinage, contrées où abondaient toujours les terres vacantes et fertiles.
Les seigneurs que M. de Grandfontaine attira en Acadie, et ceux qui dans les années suivantes y obtinrent encore des concessiun, etant dans l'impossibilité de se procurer des tenanciers censitaires, furent donc promptement portés, par la force des circonstances, à chercher dans leurs fiefs autre chose que les nroduits agricoles, les redevances féodales et la création d’un apanage pour leur postérité ; il leur vint alors naturellement dans l’idée de profiter de ces fiefs isolés et entourés de tribus sauvages, pour y installer des comptoirs où l’on achetait aux Indiens leurs pelutrries, en leur vendant avec de gros profits les mar-
chandises européennes à leur usage. La traite des fourrures
avait été fructueusement exploitée dans ces parages, par
Latour, par d’Aulnay, par Le Borgne; chacune des nouvelles scigneuries forma done comme une subdivision de ce wrand commerce; si la quantité des marchandises était moindre dans chaque comptoir, il faut remarquer d'autre part que les frais de ce commerce se trouvaient simplifiées, et si quelqu'un de ces scigneurs (quels seigneurs!) avait des engagés eurupéens à sa solde, il les utilisait dans la belle saison en les employant à la pêche maritime, qui fournissait à la fois des provisions et du poisson salé que l’on vendait en même temps que les pelleteries.
Au Canada, presque toutes les seigneuries se formérent immédiatement sur le plan des sejgmeuries féodales de l'Europe, avec un manoir entouré de tenameiers établis sur leurs fermes; en Asadie, au contraire, # n°y eut longtemps que la seigneurie de Port-Kkoyal qui correspondit à ce modèle; mais d'autre part cette seigneurie présente un type très-curieux, plus curieux peut-être que celles du Canada. Par son isolement même, et par le petit nombre d’immigrants qui vinrent s’y fixer, sa population devint comme une petite tribu séparée du reste des hommes, qui se développa sur place, sans déperdition et sans mélange, avec une physionomie spéciale. Lorsqu'elle s'étend, ses ramifications se dessinent d’une manière originale, et l'esprit peut suivre ces développements avec une grande délicatesse, par suite de l'abondance des détails que fourunissent les documents.
Les extensions de Port-Royal ont compris : les seigneuries des Mines, avec toutes leurs branches; ceile de Cobeguit, accordée à un simple cultivateur, Mathieu Martin, en 1689; et les fiefs assez bizarres fondés sur les rivicres Chipoudy et Pecoudiak, par un simple meunier de Port-Royal, Thibaudeau, dont nous racontons au
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chapitre vu la singulière histoire ; on doit enfin y adjoindre aussi la seigneurie de Beaubassin, quoique sun fondateur, M. de La Vallière, fût venu du Canada avec plusieurs familles canadiennes, car il s’y porta tout de suite une affluence toujours croissante de familles de Port-Royal, à tel point que ce district doit être considéré comme un veritable essaim venu de cette paroisse. Dans toutes ces seigneuries on retrouve les mêmes procédés, les mêmes noms, les mêmes familles ; ce sont des essaims qui se rattachent au groupe primitif plus encore par leur caractère, leurs traditions et leurs souvenirs, que par leur proximité. Voi'« pourquoi nous avons pensé que l'histoire de l'Acadie fournirait un excellent spécimen d’une colonie feodale, formée dans des conditions très-normales, grandissant par elle-même et sur elle-mêm sxtepeure,
en dehors de toute influence
juelques autres concessionnaires cherchèrent cependant peu à peu à transformer en une véritable seigneurie le poste où ils se tenaient cantonnés d’abord. Nous signalerons sous ce rapport : les Mius d'Entremont, du cap Sable, qui, dès le principe, s’attachèrent à avoir quelques bestiaux et des cultures; Leneuf de La Vallière, qui, étant originaire du Canada, amena de ce pays, dans son fief de Beaubassin, des engagés et même quelques familles. Les seigneuries de Jemsek, — Freneuse, — Naxouat, — Ekoupag, etc., — sur le fleuve Saint-Jean, dans lesquelles, d'après les recensements, se maintinrent constamment l'éducation des bêtes à cornes, des porcs et quelques récoltes de céréales; enfin le district de la Hève, peuple de métis, chasseurs et pêcheurs, qui avaient aussi quelque bétail et s’habituaient graduellement aux travaux des champs. Ces mœurs agricoles, bien que fort médiocres et à l'état naissant, impliquaient néanmoins un certain progrès vers la civilisation ; mais la plupart des fiefs, dissemi-
nés sur toutes les côtes par les gouverneurs, au nombre d’une trentaine, demeurtrent à l’état sauvage; et les possesseurs de ces fiefs, vivant avec un très-petit nombre d’engagés européens, au milieu des Indiens, se rapprochèrent de ceux-ci par un régime de vie demi-civilisée, demi-barbare, et conquirent sur les tribus une puissante influence; Saint-Castin, dont nous avons parlé au commencement de ce mémoire, offre un des types les plus remarquables de ces gentilsh::mmes forestiers, habillés de peaux «le bêtes; les tenanciers ordinaires de la mouvance se trouvaient alors remplacés par les Indiens du canton. Il se forma de cette facon une espèce de seigneuries bizarres, dont les titulaires furent appelés capitaines de sauvages ‘. Comme ils disposaient ainsi d’une force et d’un pouvoir réels, le gouvernement francais les encouragea à plus d’une reprise, et s’en servit souvent pour s’assurer le concours des tribus indigènes.
Nous entrerons plus loin à ce sujet dans des détails plus circonstanciés ; mais cette digression doit suffire pour faire comprendre “omment M. de Grandfontaine fat promptement amenée à renoncer à ses projets primitifs sur Pentagoët et les autres postes de la côte; il se rattacha aussitôt avec raison aux vues de d’Aulnay, comme celui-ci s'était rattaché à la tradition de Poutrincourt, qui était la bonne et la vraie, et, tout en multipliant les seigneuries, il concentra la colonisation dans celle de Port-Royal ?.
Il agissait ainsi du reste avec un complet désintéressement, n'ayant aucune connexité avec la seigneurie dudit lieu; désormais, en effet, Le gouverneur de l’Acadie, représentant du Roi, et le seigneur du fief, furent deux personnes tout à fait distinctes. Le possesseur actuel de Port-Royal
1 Voir au chapitre suivant.
3 Procès Campagna; déposition de Campagna. (Appendix.)
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élait le fils de Le Borgne de Belle-ile, qui seconda de son mieux les bonnes intentions du gouverneur. Les engagés qu'on y avait ramenés de Pentagoët, y furent bientôt rejoints par quelques colons qui vinrent de France ; dans l'année 1671, qui suivit le recensement dont nous avons parlé, arriva le navire l’Oranger, chargé de munitions et ravitaillements divers pour la colonie !, et qui portait en vutre soixante personnes, tant soldats qu'engagés et colons, parmi lesquels une famille et quatre filles.
Les recrues destinées à la garnison de Pentagoët permirent de congédier quelques-uns des anciens soldats, qui répondirent aux Bienveillantes intentions du gouverneur en se mariant dans le pays; celui-ci annonce en effet qu’il désire licencier et établir tous ceux des soldats qui voudont profiter de ses offres, en leur fournissant certaines avances en argent et en provisions, pour faciliter leur établissement ?; c'était l'usage du Canada. Malheureusement la garnison était très-faible ; on n’y comptait pas, y compris les derniers renforts, plus de quatre-vingts hommes formant deux compagnies ; la population ne pouvait donc ylrouver qu'un petit nombre de recrues.
Quant aux engagés qui venaient dans les colonies, cétaient a+s jeunes gens raccolés par des colons, où par ks capitaines de navire; moyennant une certaine prime, iss'obligeaient, par contrat transmissible, à servir pendant cinq ans dans la colonie, à eondition d’être dérayés de tous leurs besoins; à l'arrivée, le capitaine cherchait à placer ses engagés, contre un remboursement avantaseux de ses frais; l’engagé entrait alors au service de là famille d'un colon, dont il partageait les travaux, ks repas et le logement; à la fin de ces cinq années, il
Lettre de M. de Grandfontaine, de 1771. (Appendix.) 34 , ibid,
redevenait libre de son temps. Parfois il passait chez un autre maitre à prix débattu, mais le plus souvent il s'établissait dans la famille même où il avait servi, en épousant une des filles de la maison.
Quelquefois aussi ces engagés étaient enrôlés, sous une autre forme, pour le service direct de quelque seigneur terrien qui cherchait à peupler le territoire qui lui était concédé; c'est ainsi que les seigneurs du Canada, les Sulpiciens, et plusieurs autres communautés religieuses, emmentrent de France, non-seulement des familles, mais beaucoup de jeunes gens dont les parenis leur remettaient la direction et l'avenir, avec une confiance qui honorait les deux parties * : c’est ainsi que MM. de Razilly et d’Aulnay fondèrent leurs colonies de la Hève et de Fort-Roval; c’est ainsi que Charles de Latour, en 1633, faisait publier à la Rochelle les offres d'engagement que nous avons relatées dans un chapitre précédent ; c’est ainsi que, peu après l’époque à laquelle nous scrames parvenus, le sieur Le Borgne de Belle-Ile, seigneur de Port-Royal, demandait et obtenait par l'entremise de son frère, André Le Borgne- Ducoudray, l'autorisation d'engager des gens de l'un et l'autre sexe, de gré à gré, et de les envoyer au pays de l’Acadie*.
Ces Le Borgne étaient les petits-fils de celui qui s'était emparé, en 1652, des seigneuries que d’Aulnay avait créées en Acadie. Alexandre, alors âgé de vingt-huit ans, et fils aineé d'Emmanuel, lui avait succédé dans la seigneurie de Port-Royal; deux ans après, il épousa une des filles de Charles de Latour, dont les enfants s'étaient presque tous réfugies dans la seigneurie de Pobomceoup, chez le vieux Mius d'Entremont, Cet ancien lieutenant de Charles de
1 Ferland, — Faillon., — Rameau.
? Note du 24 juin 1705. Voir l'Appendix.
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Latour, qui l'avait amené de Normandie en 1651, vivait paisiblement, depuis lors, sur son fief avec sa famille; âgé de soixante-dix-neuf ans en 1780, il avait élevé les enfants de son ancien chef, et deux de ses fils épousèrent même les autres ‘illes de Latour.
D'Entremont, de même que Le Borgne de Belle-Ile, était du petit nombre des seigneurs acadiens qui s’occu-
paient de culture et de défrichement; dès lors les barons de Pobomcoup avaient du bétail autour de leur grossier manoir, et ils avaient pu attirer, sur ces côtes retirées et sauvages, quelques familles qui cultivaient le sol, tout en se livrant activement à la pêche de la morue ".
Quant aux seigneurs de. Port-Royal, ils suivaient de leur mieux la tradition et l'exemple de Poutrincourt et de l'Aulnay ; ils travaillaient sans doute sur une échelle plus modeste au développement de leur seigneurie, mais ils s'appliquaient certainement à continuer le système de défrichements et de travaux que d’Aulnay avait inauguré avant eux. Nous venons de voir, à la précédente page, comment ils cherchaient à attirer des engagés dans leurs domaines. Ces efforts ne furent point inutiles, et, se trouvant soutenus par lénergie laborieuse des familles acadiennes, ils déterminèrent une progression telle qu'en 1679 nous apprenons, par une note annexée à un recensement du Canada, que la population de l'Acadie s'élevait à cinq cent quinze âmes, sans compter la garnison. C'était en huit ans une augmentation de 20 pour 100.
Port-Roval consistait alors en un fort grossier, formé de quelques terrassements couronnés par de grosses palissades en bois; l’église et quelques maisons se trouvaient aux alentours; la plupart des fermes étaient répandues dans la campagne, chacun demeurant sur son terrain.
‘ Recensements. — Voir la note sur les d'Entremont(Appendix).
150 UNE COLONIE FÉODALEF.
Ce fort était toujours sur l'emplacement choisi en 1605 par de Monts et Poutrincourt, et c’est même probable. ment la place où s'élève le fort actuel; en venant de la rade, on le voit encore sur le mamelon décrit par Lescarbot et par Diéreville, ayant la grande rivière à sa gauche et la petite rivière à droite, dominant leur point de jonction; on a retrouvé il y a quelques années, dans une fouille, un linteau en pierre portant le millésime de 1606"; c’est bien le même fort que les Francais avaient édifié et que les Anglais ont transmis jusqu'à nous par des restaurations successives; l’église anglicane, située vis-àvis dela porte d'entrée, occupe sans doute la place où était autrefois l’église catholique, et tout à côté est le cimeticre, où les Anglais reposent maintenant, parmi les ossements des anciens Acadiens, dont ils ont proscrit et dépouillé les descendants.
Cette église est aujourd’hui un édifice propre et bien bâti; mais en 1680 elle était en fort mauvais ordre, comme toutes les constructions du pays (lettre de la Sœur Chausson*?), et au rapport de Diéreville, il y entrait plus de terre que de bois. Un grand nombre de maisons étaient construites, en effet, au moyen de gros pieux plantés en terre, dont les interstices étaient bouchés avec de la mousse et de l'argile ; les cheminées étaient montées avec des poteaux et de la terre glaise battue, et le toit couvert de jones, d’écorces, parfois même de gazon. Les meilleures étaient bâties en planches, ou en pièces sur pièces, c’est-à-dire avec de fortes pièces de bois équarries, étagées lune sur l’autre et s’enchevêtrant à chaque angle. Le bois étant très-abondant, toutes ces constructions étaient faciles à édifier, et l’on pouvait, à la première alarme, les
1 Halliburton.
* Lettre citée par M. Faillon, Vie de la Sœur Bourgeois.
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abandonner sans souci et les perdre sans regret; considération importante, car les fréquentes incursions des Anglais inspiraient la défiance, et l’on s’efforcait de n’offrir aucune prise de quelque valeur à l'ennemi.
Quand celui-ci se montrait en force, les habitants se sauvaient dans la forêt, sans inquiétude sur ce qu'ils laissaient derrière eux, car leurs petits troupeaux étaient dressés à la vie des bois, et leur mobilier était d’un enlèvement facile : quelques inar mites de fer, les armes, les outils, et un paquet de hardes ; ceux qui étaient embarrassés de trop de richesses, en enterraient une partie et emmenaient le reste; mais tous connaissaient, dans les collines boisées, à quelques portées de fusil, de sûres retraites qui n'étaient pénétrables que pour eux et pour leurs amis fidèles, les Micmacs de l’intérieur. Ceux-ci, pour qui la guerre était une joie, accouraient aussitôt, et les Anglais ne s’exposaient guère, dans ces forêts escarpées et dangereuses, où chaque arbre pouvait recéler un ennemi; ils s’écartaient peu de leurs navires, brûlaient les maisons, tiraient quelques coups de feu contre le fort, s’il y en avait un, et retournaient à Boston faire grand bruit de leur victoire, annoncant qu’ils avaient détruit les établissements français.
S'ils eussent pu cependant revenir au bout d'une semaine, ils auraient vu combien leur triomphe était vain et leurs prétentions mal fondées; la hache et la pioche rétablissaient en quelques jours toutes choses en leur ancien état, et les Acadiens reprenaient le cours de leurs cultures, de leurs chasses et de leurs excursions maritimes; peutêtre même eût-on pu trouver, en quelque crique couverte et retirée, des barques flibustières échappées à l’investigation des croiseurs, et se préparant déjà à prendre la mer, pour tirer vengeance du trouble jeté momentanément dans l paroisse ; c’est ainsi que depuis près de cinquante ans les Acadiens vivaient et survivaient aux invasions de leurs
voisins et ennemis les Yankees, qui leur portaient une haine mortelle,
La culture, l’élève du bétail, l’exploitation des bois fai. saient le fond de leur occupation; il faut y joindre aussi la pèche. Il parait certain en effet, bien que Dicreville semble insinuer le contraire, que la pêche maritime leur fut toujours plus ou moins familière ; les nombreux tonne. liers, que le recensement constate, encaquaient le poisson salé, qu'ils donnaient souvent en payement aux navires qui venaient de France’. L'hiver, qui couvre ces pays de neige pendant plus de quatre mois, ramenait à l’intérieur l'exercice des industries domestiques, tissages, charronnages, corroyages et autres menues fabrications ; au dehors, les grandes chasses, et la traite des fourrures avec les sauvages de l'intérieur. Ceux de la presqu'ile s’appelaient Micmacs, et ceux du continent, Etchemins et Abénakis ou Cannibas, amis dévoués des Francais dont nous avons déjà parlé.
Toutes ces nations sauvages, du reste, vécurent toujours dans la meilleure intelligence avec les Acadiens. Nous avons vu des l’origine, dans la chronique naïve de Lescarbot, quelles étaient leurs amicales relations avec les Francais; Jamais cette sympathie réciproque ne se démentit un seul jour : quelquefois on put entendre les .\cadiens se plaindre du voisinage incommode des sauvages, de leur importunité, mais jamais, pendant plus d’un siècle que dura la domination francaise, on n’a ouï parler ni d’une altercation, ni d’un pillage, ni d’un acte de violence; il n'existe peut-être pas une autre colonie dont l’histoire présente un pareil phénomène.
Les Acadiens et les Micmacs s'étaient du reste apparentés par quelques mariages; dans le principe, les aven-
1 Mémoire de Cadillac.
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turiers qui menaient en Acadie une vie de hasard, sans famille et pour ainsi dire sans domicile, contractérent souvent, ainsi que nous l'avons vu, des unions passagères ou durables avec les squaws indiennes, surtout de 1615 à 1630. Il sortit de ces unions un certain nombre de métis, principalement à la Iève et autres côtes de l'Est, contrées où les Francais se cantonnaient souvent dans les époques primitives, pour se mettre en relations plus faciles avec les navires qui venaient pêcher la morue. Ces filles métisses furent plus particulièrement recherchées par les Francais qui vinrent ensuite, et quelques-unes mème furent épousées en mariage légitime, par les engagés que Razilly et d’Aulnay amenèrent avec les premières funilles francaises !; c’est de Ià aussi que sortirent ces nombreux métis français qui ont plus particulièrement peuplé les côtes de l'Est et du Nord-Fst.
Les recensements et les actes de mariage nous offrent plusieurs exemples de ces mariages, même parmi les gentilshommes. Saint-Castin épousa la fille d'un chef indien, et une des filles issues de cette union épousa un d'Entremont. Énaud, seigneur de Népisigny, avait épousé une squaw, etc., etc. Ces alliances, cette parenté, cette familiarité habituelle des relations, la conversion religieuse des Indiens, contribuèrent singulièrement à maintenir la bonne harmonie entre les indigènes et les Acadiens. Ceux-ci en recueillirent encore un autre avantage, la facilité d’un commerce constant et avantageux ; quand il n’y avait point de navires à la côte, les sauvages imprévoyants ne savaient absolument que faire de leurs pelleteries, et nos colons, dans leurs relations journalières avec eux, les obtenaient à bon compte contre quelques menus objets.
1 Recensements de 1671 et 1686. — Actes de l'église de Port- Royal. Voir à l'Appendix.
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La France profitait indirectement de ce commerce, car c'était elle qui fournissait ordinairement toutes les marchandises manufacturées; elle en eût profité bien plis encore, sans la négligence et le désordre qui régnaient dans la direction de nos colonies; les relations de la France avec l’Acadie étaient en effet si incertaines et si précaires, que très-souvent la colonie manquait de tout; on voyait alors des navires de Boston venir à la côte offrir leurs marchandises, en échange des fourrures et des denrées dont on regorgeait sans pouvoir les écouler.
Les marchandises qui venaient de France étaient débarquées, les unes directement à Port-Royal, les autres à la Iève, par des navires armés en pêche et qui tentaient quelques échanges à la côte; du port de la Hève on communiquait avec Port-Royal, en traversant la presqu'ile par un chemin tracé au milieu des bois; chemin abandonné plus tard et reconquis par le forêt, mais dont les traces ont été retrouvées et suivies, en ces dernières années, sur le parcours d’une route nouvellement ouverte !. L'incertitude de ce trafic, qui avait déterminé un commerce interlope avec les Anglais de Boston, fit surgir aussi une foule d'industries domestiques parmi les Acadiens; durant les longs hivers, ils tissaient leurs étoffes, avec leurs laines et le lin que l’on récolta plus tard aux Mines; ils préparaient leurs cuirs, fabriquaient du savon et de la chandelle, confectionnaient leurs chaussures, harnais, agrès et une grande quantité d’ustensiles en bois, car dès lors ils étaient renommés pour leur adresse à manier la hache et le ciseau: tous les printemps, l’érable leur donnait son sucre, et ils fabriquaient de la bière « avec des sommités de sapin, « dont on fait une forte décoction, que l’on entonne dans
1 Ceci m'a été dit en 1860, dans le voyage que je fis à la Nouvelle-Ecosse.
imerce, car es les maré bien plis ui régnaient le la France i précaires, 3 On voyait r leurs marenrées dont
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«une barrique où il y a du levain et de la mélasse ! ».
Leurs seuls besoins étaient donc : les métaux en barre et confectionnés, les armes et munitions, les marchandises de troque sauvage, du sel, un peu de vin et d’eau-devie; pour les plus riches, quelques étoffes et objets manufacturés, et enfin, dans les mauvaises années, une certaine quantité de farine pour la garnison.
Jusqu’à l’époque à laquelle nous sommes parvenus, les seigneurs jouissaient du monopole commercial; c’est ainsi que d’Aulnay, Latour, Le Borgne, Denys, etc., etc., subvenaient aux frais de toute nature que nécessitaient leurs établissements et leurs dissensions. Avec le nouveau régime d'un gouverneur royal, cet état de choses changea : tantôt le monopole commercial fut remis aux mains d’une compagnie qui devait subvenir aux besoins de la colonie; tantôt il y eut un magasin royal administré par le cominis de la marine, sous les ordres du gouverneur ; tantôt il y eut un régime de demi-liberté. Au fond, tous ces systèmes n'étaient guère que des expédients par lesquels le gouvernement francais, toujours à court d'argent, cherchait à défrayer, sans bourse délier, les dépenses de la colonie; expédients souvent funestes et toujours insuffisants, comme on peut en juger par les correspondances officielles : on manquait très-souvent du nécessaire, et les Anglais, continuant leur commerce de contrebande, devenaient nos amis les ennemis.
« Nous serions très-heureux, Monseigneur », écrivait Desgouttins, le commis de la marine, «si dans le temps pré- «sent nos ennemis (les Anglais) voulaient encore apporter « les nécessités du pays, et prendre le castor dont il re- « gorge; sans ce qu’ils ont apporté la dernière fois, on ne « mangerait point de soupe, les terres auraient été incultes,
1 Diéreville,
« on aurait arraché l’herbe pour faire du foin, et l’on aurait « mordu s6n pain : il n’y avait plus ni marmites, ni fours, « ni faucilles, ni couteaux, ni fer en ce pays, ni haches, ni « chaudières pour les sauvages, ni sel pour l’habitant !. »
Néanmoins il déplaisait fort au gouvernement francais que l'habitant s’adressât ainsi à l'Anglais; on aurait voulu qu'ils aimassent mieux languir que d'avoir recours à
eux, et l’on trouvait très-choquant, pour les convenances et pour la dignité de la cour de Versailles, que les Acadiens n’attendissent point, pour manger, que l’on eût bien voulu penser à eux. Une certaine année de mauvaise récolte (1698, autant qu’il nous semble), on avait si bien oublié l’Acadie, qu’elle demeura près de deux ans sans recevoir aucun envoi de France; on manquait de tout à tel point qu'il n’y eut plus ni blé ni farines pour les soldats; on fut obligé d'aller acheter du blé à Boston. Lorsque le commis intendant en instruisit plus tard M. de Pontchartrain, celui-ci s’en montra fort irrité, et nous avons vu, écrite de sa main en marge de la dépêche, cette note sèche et roide : Três-mal. C’est ici ou jamais qu'il conviendrait de répéter l’adage : « Périssent les colonies plutôt qu’un principe. »
Il ne faudrait pas croire cependant que l’on tombit souvent en de pareilles extrémités; cette contrée très-fertile fournissait déjà l’absolu nécessaire, et peu d'années après le dépassait de beaucoup. On agirait donc à l’étourdie si l’on se hâtait de prendre à la lettre les lamentations des gouverneurs et des commis. Les privations et les misères dont ils se plaignent sans cesse étaient fréquemment plus sensibles à eux-mêmes et à la garnison qu'aux habitants; s’il fallait s’en tenir au ton désespéré de leurs dépèches, Port-Royal aurait dû succomber chaque année sous le
! Desgouttins, du 23 décembre 1707. (Archives.)
dan hon nat
t l’on aurait es, ni fours, i haches, ni abitant v ») ent francais urait voulu * recours à onvenances ue les Acaie l’on eût ‘e de mau- ), on avait de deux ans anquait de 1es pour les à Boston.
tard M. de Lé, et nous èche, cette amais qu'il les colonies
on tombat ée très-feru d’annces l’étourdie tations des les misères ament plus habitants:
dépêches, ée sous le
coup de son dénûment, et cependant nous voyons constamment ses habitants croitre en nombre et progresser dans leurs cultures.
Si le gouvernement, en effet, faisait peu pour la colonie, celle-ci ne s’abandornait pas elle-même; on avait affaire à une population d’un vigoureux tempérament et d'un grand fonds de philosophie, de cette philosophie qui est la plus forte et la plus utile : une extrême modération dans les besoins et dans les désirs. « ...Ils sont accoutumés à se contenter de fort peu... », écrivait Desgouttins ; il aurait pu ajouter que dans l’occasion ils savaient se passer de tout, faisant contre fortune bon cœur, avec une vertu plus haute que la nécessité.
Cette puissante énergie morale et cette force singulière de réaction contre la misère leur vinrent pour une grande part de leurs sentiments religieux ; le catholicisme apprend beaucoup à l’homme sur le chapitre de la résignation et de la dureté pour lui-même; mais cette résignation n'est pas de l'abattement ; la religion apprend à l’homme à réagir aussi bien qu’à souffrir : en enseignant le travail et la méthode, germes de tout progrès, elle lui met dans la main cette adresse patiente par laquelle il a toujours su refaire sa puissance perdue.
Que faut-il donc à l’homme pour conserver ses titres de roi de la nature? Quelques aliments, des vêtements, un abri, de la patience et surtout de fermes croyances, qui créent la force de l’âme ainsi qu’une grande union dans les cœurs : voilà le capital nécessaire avec lequel les hommes les plus délaissés arriveront toujours à forcer la nature, par l’obstination et le travail, à leur rendre brin par brin tout ce qu’ils semblent avoir perdu d’abord.
Archimède disait : Donnez-moi un point d'appui extérieur, et je soulèverai le monde. Les Acadiens cherchèrent ce point d’appui extérieur dans l’idée de Dieu et dans la
religion ; ils affrontèrent donc, avec une grande simplicité de mœurs, l’isolement et la misère, sans succomber néanmoins dans l’abrutissement de la vie sauvage. Matérielle. ment, en effet, ils vécurent souvent sans plus de : »ssources que n’en avaient les tribus indiennes; mais la tradition chrétienne et l’enseignement religieux leur conservaient une certaine élévation d’esprit et de sentiment; dans ce dénâment physique, ils maintenaient chez eux la dignité acquise de l’homme civilisé, l’instinct du progrès et le germe fécond de l’avenir. Or, c’est un grand point d’obtenir un tel résultat, que l’homme commun et le plus vulgaire puisse tomber très-bas dans l’ordre matériel, sans déchoir entièrement dans les facultés de l'esprit.
C’est ainsi que les Acadiens, envahis par l'ennemi, délaissés par la mère patrie, oubliés pour ainsi dire dans ce coin du monde, parcoururent cette période laborieuse de 1650 à 1685, non-seulement sans décroitre, mais en progressant, par l’emploi judicieux de leur travail et du peu de ressources dont ils disposaient. En 1671, M. de Grandfontaine avait déjà constaté quatre cent quarante habitants dans le pays; huit ans plus tar, en 1679, nous y trouvons cinq cent quinze âmes, et en 1686 plus de neuf cents; le nombre des bestiaux, la quantité des cultures se multipliaient à l’avenant; ils étaient donc, en dépit de leur isolement, solidement établis dans ce pays qui leur devint cher. Leur existence d’ailleurs ne s’y trouvait dépourvue ni de plaisirs ni de bonheur, car rien n’est plus relatif que le bonheur de l’homme; il ne désire et ne regrette que ce qu’il connait, et nos jouissances ne se composent guère que de nos espérances satisfaites :
Ignoti nulla cupido ; Miseri pauca voluptate gaudent.
Leurs joies étaient celles du foyer domestique, et au
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dehors, les courses violentes et les pêches hardies; ils aimaient les fêtes de l’Église, les longues guirlandes des processions fleuries, et les chants solennels, auxquels répondait la grande voix de l'Océan. Dans les veillées, ils retrouvaient encore quelques vicilles chansons de France, au milieu des joyeux propos, des récits de chasse et de fibuste; d’autres fois, songeurs solitaires, il éprouvaient, aux accords mélancoliques de la mer, ces méditations rèveuses que la religion éveille dans les âmes les plus simples, aussi bien que chez les grands esprits ; ils en faisaient des légendes et des chants populaires, et c’est dans ces premitres ébauches de la vie intellectuelle que Longflow a été puiser l’idée mère d’Évangéline, ce chetd'œuvre charmant :
« Suill stands the forest primeval...
«In the fishermans cot, the wheel and the loom are still busy ;
« Maidens still wear their norman caps and their kirtles of homespun ;
«And by the evening fire, repeat Evanpgelines story
« While from its rocky caverns, the deep voiced neighbouring Ocean
« Speaks, and in accents disconsolate, answers the wwail ofthe forest! (LoxcrezLow, Tale of Acadia.)
«Ils répétaient l'histoire d'Évangéline, tar lis que « l'océan voisin, mugissant d’une voix profonde, répon- « dait en accents inconsolables aux gémissements de « la forét. »
C'est au milieu des érotions de cette poésie primitive que germa et grandit parmi les Acadiens l’idée de la patrie ; le nouveau monde n’était plus pour eux un lieu d'importation ou d’exil; trois générations déjà avaient connu et travaillé cette terre; au milieu de ces fermes, de ces polders, de ces vergers, leurs pères avaient vécu ; ils avaient vu grandir et prospérer ces plantations et ces
cultures; l'amour du sol était entré dans leur âme, avec ces souvenirs, ces attachements et ces joies !
Mémoire de notre passé, lieux toujours charmants qui ont été témoins de nos premiers jeux et des premiers mouvements de notre cœur, traditions de famille, enseignements aimés de notre enfance, vous êtes toujours pour nous revêtus d’un prisme incomparable! Les chants qui nous ont bercés, la langue et jusqu’à l'accent qui nous les ont transinis, tout ce qui tient à ces souvenirs du jeune âge, à ces premières émotions de l'adolescence, nous laisse des impressions qu'aucune jouissance matérielle n’égalera jamais. Puis viennent les œuvres de notre virilité; pouvons-nous revoir avec indifférence les objets qui ont subi l'empreinte de notre travail, ces terres que nous avons faconnées, ces arbres que nous avons plantés, ces progrès que nous avons semés et que nous avons vus grandir, en nous passionnant pour notre œuvre ?
Tout cela nous émeut, nous réjouit, nous attriste par des sentiments multiples et saisissants, supérieurs à tout dans leur vivacité, et plus pénétrants dans leur action que les jouissances les plus raffinées. Il faut bien qu'il en soit ainsi, puisque nous voyons tous les hommes, dans les climats les plus sévères, dans les pays les plus pauvres, tous invinciblement attachés, par des charmes secrets, à ce mythe indéfinissable, insaisissable et chéri, que nous appelons la patrie !
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