NOUVELLES SEIGNEURIES. —— LES CAPITAINES DE SAUVAGES
Les populations rurales de notre Europe sont ordinairement groupées autour du clocher; les habitations qui sont dispersées dans les champs sont elles-mêmes disposées en petits hameaux, ou constituent de grosses fermes placees au centre des terres exploitées.
Les cultivateurs américains se sont au contraire installés dès le principe dans un ordre tout différent; l’établissement des familles civilisées dans un pays sauvage est en effet subordonné à des nécessités de communication qui forcent les habitants à s’échelonner, d’abord le long des voies navigables, puis le long des chemins nouveaux, à mesure qu’il s’en ouvre. Dans ce plan uniforme qui s’est produit simultanément, par la force des choses, dans toutes les colonies anglaises, francaises et hollandaises de l'Amérique du Nord, les héritages forment tous des quadrilatères juxtaposés en bandes parallèles, et ces carrés sont perpendiculaires aux rivières et aux chemins; chacun bâtit sa maison sur le front de la terre, de sorte qu’il n’y a point, à proprement parler, de villes ni de villages, mais des espèces de rues dont les maisons sont espacées par des intervalles inégaux, selon la grandeur des propriétés, ou la fantaisise des propriétaires. Cet état de choses est devenu une habitude traditionnelle qui domine encore aujourd’hui.
Lorsqu'une circonstance particulière, comme un port d'embarquement, un carrefour, la situation d’une église où d’un fort, motivent sur un certain point une population plus dense, alors les terres se subdivisent, les maisons se rapprochent, et quelquefois il se crée des voies de communication perpendiculaires sur les anciennes, qui pénètrent dans l’intérieur des terres, d’où partent même latéralement de nouveaux chemins parallèles à la voie primitive et centrale; c’est ainsi que surgissent les villes et les vil: lages.
Mais on voit tout de suite combien l’aspect descampagnes et la distribution de la population différent de ceux de la vieille Europe. Toutes les habitations se trouvent étalées sur le bord des grandes voies de communication, et l'intérieur des terres reste complétement désert, à moins qu’une voie transversale ne soit venue joindre les diverses routes primitivement établies.
C'est un fait rare, et tout à fait extraordinaire, de voir un colon s'installer comme nos fermiers au centre de ses héritages; même sur les chemins transversaux qui pénètrent dans l’intérieur des zones, il se construit peu d'habitations, par suite des habitudes contractées, et à cause de la disposition longitudinale des héritages ruraux.
Les Acadiens, qui furent les premiers colons de l’Amérique du Nord, préludèrent à ces usages en étalant successivement leurs habitations sur les bords de la rivière, dont l’embouchure était occupée par le fort; ils avaient tous des bateaux ou des canots d’écorce, et cette rivière fut d’abord leur première route; en été, on y cheminait à la rame, et en hiver sur la neige avec des raquettes! ; leurs terres venaient de chaque côté aboutir sur le rivage, et,
1 Les raquettes sont des planchettes assez longues, fixées sous les chaussures, pour empêcher d’enfoncer dans la neige.
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s'enfonçant dans l'intérieur en forme de carrés longs, allaient remonter sur les coteaux jusqu’à mille ou deux mille mètres du cours d’eau. Sur la ligne de front, près du bord de l’eau, étaient les maisons, les prés, les précieux marais endigués, toutes les terres cultivées; puis, dans la profondeur, des paturages et des terres à bois; chacun de ces lots formait une ferme de cinquante à cent hectares (cent ou deux cents arpents), et ils étaient séparés sur toute la longueur par de longues barrières en bois fixées sur des poteaux (les haies vives sont encore aujourd’hui trés-rares en Amérique); dans les terres nouvellement établies, les séparations étaient souvent formées par de simples abatis de troncs d'arbres et de branches.
Dans cette disposition de leurs héritages, ils ne tardérent point à se trouver à l’étroit, car la vallée de Port- Royal est assez resserrée, et personne ne voulait s'établir en arrière des premières censives, en remontant sur les collines dans les terres hautes. Le nombre des familles cependant s’augmentait sensiblement ; il fallut donc songer, peu d'années après le recensement de 1671, à chercher hors de la seigneurie primitive de nouveaux établissements. Non-seulement les habitants y furent poussés par le désir de chercher de nouvelles vallées, mais aussi par le soin de leur propre sécurité.
M. de Grandfontaine s’était employé activement à rétablir dans le pays, en même temps que le drapeau de la France, l’ordre et la paix; mais cette paix fut malheureusement trop souvent troublée sous ses successeurs immédiats, MM. de Chambly, de Soulanges et de La Vallière. Les flibustiers étrangers débarquèrent plusieurs fois sur ces côtes, et comme la colonie ne recevait de France ni immigrants, ni secours d’aucune sorte, ces invasions concoururent, avec l’incurie de la métropole, à ralentir singulièrement les progrès de l’Acadie.
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Les flibustiers occupèrent même Port-Royal et Pentagoët en 1679, et cette occupation aurait pu avoir des conséquences assez graves, si Saint-Castin avec ses Abénakis n’eût surpris l'ennemi, qu'il expulsa de Pentagoët ; ces pirates se retirèrent également de Port-Royal, où ils avaient déjà commis quelques dégâts; les habitants, qui s'étaient sauvés dans ies bois avec leurs effets et leurs bestiaux, revinrentalors avec M. de La Vallière, qui réoccupa le fort en le restaurant grossièrement, et chacun, rentrant chez soi, reprit le cours de ses travaux habituels. A défaut de ravitaillement par les navires de l’État, on obtenait les objets les plus néccessaires en pratiquant des échanges avec Boston, ou avec les navires pêcheurs qui venaient d'Europe sur ces côtes.
Il se forma précisément en 1680, à la Rochelle, une compagnie de marchands, à la tête de laquelle était un nominé Bergier, qui obtint un privilége de pèche et de commerce en Acadie et sur le fleuve Saint-Jean, avec le droit d'y former un établissement sédentaire, tant pour la pèche que pour la culture, mais sans aucun concours de l'État. Le gouvernement français suivait toujours le même système, s’efforçcant par mille expédients de soutenir ses colonies, sans y débourser d'argent. En 1684, M. Perrot, ci-devant commandant de Montréal, fut envoyé à Port-Royal comme gouverneur, et l’on put croire que l'on allait sortir de cet état d'inertie.
En 1685, en effet, M. de Meulles, intendant du Canada, duquel relevait l’Acadie, résolut de s’y transporter ; c’était un pays dont on parlait quelquefois, qui figurait sur les livres, mais que personne ne connaissait exactement, et qui semblait perdu dans les brouillards de Terre- Neuve comme un château des contes de fées. On doit savoir gré à M. de Meulles d’avoir pris cette résolution, car ce n’était point chose facile ni agréable que de passer
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en Acadie ; il s'embarqua à Québec, traversa le golfe Saint- Laurent, pénétra dans le baie Verte, et descendit sur les côtes alors désertes de l’isthme de Shediak ; il traversa cet isthme à pied, avec sa suite et ses bagages, et s'embarqua au fond de la baie Francaise, pour Port-Royal, sur une méchante chaloupe pontée,
M. de Meulles étudia sérieusement la situation et les ressources de l’Acadie, sur laquelle il nous a laissé un mémoire très-intéressant ‘. Ce fait sans doute par ses ordres que, l’année suivante, il fut dressé un recensement que nous avons mentionné dans le précédent chapitre, Il ne parait pas néanmoins que, malgré son bon vouloir, il ait pu attirer l’attention de la France sur ce malheureux pays; M. Perrot, dans sa correspondance, se plaint toujours d'être sans force; il n'avait que trente soldats, 1l en réclane cinquante en plus; il eût bien désiré aussi qu'on lui donnût quelque facilité pour faire établir dans le pays, comme colons, ceux qui prendraient leur congé; mais il ne put rien obtenir.
M. de Menneval, qui fut nommé gouverneur le 5 avril 1687, se trouva dans une situation non moins précaire. Lorsqu'on parcourt sa correspondance aux Archives, on n'y trouve qu’un tissu de lamentations et de regrets :
«.…. Je commence à désespérer de voir les navires que « nous attendons toujours, et qui cependant ne viennent « point, Si nous passons jusques à la Toussaint sans rece- « voir de secours, je ne sais en vérité ce que je ferai, car « je me vois dans des embarras dont un plus habile homme « que moi aurait peine à se bien tirer, et plât à Dieu que « Je vous y puisse voir seulement une semaine, M. de La- « {ny et vous, qui êtes tous deux habiles; cela m'appren- « drait, en vous voyant faire, et me vengerait un peu des
l'Appendix.
facilités que vous croyez être en ce pays... . Si l'année
prochaine je ne sors d'ici, ou j'y mourrai de chagrin, ou
je ferai quelque pas qui déplaira à la cour, c’est-à-dire je sortirai d’ici sans congé, quoi qu'il puisse arriver. »
À entendre ce bon M. de Menneval, on croirait volontiers qu’en aucun pays, aucune population n'eût été aussi dépourvue et aussi misérable; en ceci pourtant il y a beaucoup à distinguer, comme dans tous les rapports officiels; cette existence, qui paraissait intolérable à un gentilhomme de la cour, transplanté de Versailles à Port-Royal, ne semblait point si fàcheuse aux Acadiens, que nous voyons se multiplier, accroitre leurs cultures, étendre leurs défrichements et former sans cesse des exploitations nouvelles; ce qui est vrai, c’est que le pays n’ét:it point soutenu clans ses progrès par la mère patrie, qu’il était sans défense contre l'ennemi, et M. de Menneval en fit par luimême la triste expérience, car en 1690 les Anglais s’emparérent de nouveau du fort, et emmentrent le gouverneur prisonnier à Boston. C’est ce défaut de sécurité, joint
à la grande multiplication de leurs familles, qui poussa les Acadiens à créer des établissements dans l'intérieur du pays, comme àcus allons le voir. Peu à peu ils s’étaient
presque exclusivement consacrés aux travaux des champs, et ils commencaient à trouver très-pénible de supporter les incursions périodiques que les corsaires et les Anglais dirigeaient constamment contre Port-Royal. Au fond de la baie Francaise, au contraire, dans ces parages peu connus et d’un accès difficile, ils espéraient mieux s’abriter contre les ennemis, et jouir en paix des dons de la nature et du fruit de leur travail.
Beaucoup d’Acadiens possédaient des chaloupes de pêche, et même des barques pontées avec lesquelles ils parcouraient la baie Française, soit pour pêcher, soit pour commercer sur les côtes avec les tribus indiennes; ils
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avaient donc pu observer de bonne heure les fonds d’alluvions immenses qui existent au nord de la baie. En ces quartiers, les marées, extrêmement hautes, se précipitent dans les estuaires multipliés d’un grand nombre de petites rivières, sur lesquels ils rejettent tous les dépôts limoneux de leurs deltas; il se crée ainsi incessamment de grandes
| étendues de prairies salines, éminemment propres à être
converties en polders. Les Acadiens retrouvaient donc là, sur une échelle bien plus considérable, les mêmes phénomènes et les mêmes avantages que dans la vallée de Port- Royal, et ils y cherchèrent naturellement un agrandisse-
ment, qui devenait plus difficile et moins avantageux dans
h seigneurie primitive.
Ces colonies nouvelles, que forma par sa propre initiative et par ses propres ressources une population encore si faible et si pauvre, présentent un spectacle aussi intéressant qu'utile à étudier; c'est une des plus curieuses chroniques coloniales que l’on puisse consulter, et sur laquelle nous demanderons au lecteur d'arrêter quelques instants son attention. L'une et l’autre furent établies loin des incursions ennemies, au fond de la baie Francaise; la première fut appelée Beaubassin et la seconde les Mines.