BEAUBASSIN
Celui qui parait avoir inauguré ces premières émigrations hors de Port-Royal fut un nontmé Jacques Bourgeois : établi en qualité de chirurgien bar M. d’Aulnay ”, il était devenu un des notables de Port-Royal; il figure dans la tapitulation de 165%, comme beau-frère et lieutenant de
1 Voir, à l’Appendix , la note sur la famille Bourgeois et tous les documents signalés dans cette note,
Doucet de La Verdure, tuteur provisoire des enfants de d’Aulnay et commandant de Port-Royal; il fut un des otages remis aux Anglais, et son frère Robert Bourgeois est un des signataires de la capitulatio:
En 1671, il est porté en tête du recensement comme possédant trente-trois bêtes à cornes, un petit troupeau de moutons, et cinq arpents de blé; il avait alors cinquante ans et dix enfants. L’ainé de ses garcons, âgé de vingtsept ans, était né du vivant de d’Aulnay. Il nous parait probable, d’après les documents postérieurs, que cet homme intelligent et industrieux pratiquait depuis longtemps le commerce avec les Indiens, sur les côtes de la baie Francaise (baie de Fundy); il y avait déjà formé un établissement du temps de M. de Grandfontaine, et lorsque M. Leneuf de La Vallière établit à Chignitou ses postes de traite, puis son manoir seigneurial de Beaubassin”, il y trouva le sieur Bourgeois déjà installé et y possédant même des constructions et des cultures, car son titre de concession renferme une réserve expresse en faveur des colons déjà établis sur le lieu.
Nous pouvons donc considérer comme certain que, peu d'années après le cens de 1671, Bourgeois fonda sur le territoire de Chignitou un établissement demi-commercial et demi-agricole, où il installa ses deux fils aînés, Charles et Germain. Charles mourut peu de temps après en laissant deux fils, Charles et Claude, et sa veuve épousa un nommé Jean Aubin-Mignaut, qui parait être venu du Canada avec M. de La Vallière.
Jacques Bourgeois, de grands sacrifices pour former et consolider cetie création : il vendit une partie des terres qu’il possédait près de Port-Royal, notamment l'ile aux Cochons, qui fut achetée par Étienne Pélerin. Il
1 Titre de concession de Beaubassin, le 24 octobre 1676.
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avait déterminé deux de ses gendres, Pierre Sire et Germain Girouard, à suivre son exemple et celui de ses enfants. Germain Girouard entraina avec lui ses deux beaux-frères, Jacques Belou et Thomas Cormier ; enfin un autre colon de Port-Royal, Pierre Arsenaut, venu dans le pays depuis 1671 et qui était principalement adonné à la navigation, seconda énergiquement Bourgeois dans cette entreprise ; il prit lui-même des terres à Chignitou, mais il ne s’y fixa que plus tard, ainsi que plusieurs autres habitants de Port-Royal, qui y possédaient des terres comme lui. Il parait aussi, par la correspondance de Desgouttins, que les prêtres des Missions étrangères, récemment établis en Acadie à la place des Récollets, favorisrent beaucoup cette petite émigration.
Ce canton de Chignitou fut concédé le 2% octobre 1676 à M. Leneuf de La Vallière, sous le nom de seigneurie de Beauhassin, et pendant que ces Acadiens entreprenants s'établissaient ainsi à leurs risques et périls dans ce pays qui devint son fief, il ne resta pas inactif. Dans les premiers temps, peut-être chercha-t-il à contrarier les travaux et établissements de Bourgeois et de ses compagnons, dont la présence était évidemment nuisible à son monopole commercial; mais sentant qu’il était forcé par son titre méme « de ne point troubler les habitants de la pro- «vince qui se trouveraient en possession de terres et « héritages qu’ils cultivent, habitent et font valoir ou « font cultiver », il changea de visées et résolut, puisqu'il ne pouvait exclure les émigrants, de développer autant que possible à Beaubassin la culture et la population, afin d'y créer une seigneurie modelée sur celles du Canada, dont il sortait. Il transforma son poste de traite en un manoir seigneurial ; sur les navires qui commereaient avec lui par le golfe Saint-Laurent, il fit venir du Canada des engagés destinés à travailler sur ses terres, des ustensiles
de toute sorte, et parvint même à amener de ce pays quelques familles’ qui prirent des terres dans sa seigneurie, De 1676 à 1696, il fit exécuter des travaux considérables autour de son manoir seigneurial?. Il ne faudrait pas cependant que ce mot pompeux de manoir seigneurial fit naitre trop d'illusions dans l'esprit du lecteur; en de telles entreprises, le manoir consistait, comme les autres habitations, en une construction massive de poutres superposées et qui, assemblées par leurs extrémités, formaient les quatre murailles, le tout surmonté d’une charpente couverte en bardeaux ; à cette forte maison était attenant un enclos de palissades formées par de gros poteaux fichés en terre et réunis par le sommet; cet enclos renfermait la cour et quelquefois le jardin. Autour du logis principal étaient disposées quelques autres maisons plus grossitres encore, où demeuraient les familles et les engagés attachés aux cultures du manoir, puis les étables et les granccs, construites quelquefois en planches, quelquefois en bois massif comme les maisons ; la grande abondance du bois, qui souvent éluit abattu sur le lieu même où l'on batissait, facilitait singulièrement ce genre de construction.
M. de La Vallière ne se borna pas à édifier un manoir: il amena des bestiaux, fit enclore des défrichements et des pâturages, et à l’imitation des colons de Port-Royal il créa des polders, en faisant entourer de digues une quantite considérable de marais’. Tous ces travaux ne l’empichèrent point d’ailleurs de continuer ses opérations de troque avec les sauvages, et il possédait un petit navire appelé le Saint-Antoine, qui faisait le cabotage sur les côtes de la baie Francaise; ce fut ce navire qui conduisit à Port-Royal M. de Meulles en 1685, et l’évêque de Que-
1 Recensements. — Actes de l'église de Beaubassin. 3% Procès Campagna.
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bec qui vint donner la confirmation en Acadie en 1689; il transportait en même temps diverses marchandises venues du Canada par le golfe Saint-Laurent et la baie Verte, notamment de l’eau-de-vie !.
Parmi les familles amenées du Canada par M. de La Vallière, étaient les Chiasson, les Cottard*?, les Aubin- Mignaut, qui plus tard retourntrent dans ce pays; parmi les engagés, nous trouvons Mercier, Lagassé, l’armurier Perthuis, et un jeune homme actif et intelligent nommé Haché Galand, qui était son facteur de commerce, son sergent d'armes * et son homme d>? confiance. Au bout de quelques années, ce Jeune homme, comme la plupart des engagés, se fixa dans le pays en épousant une Acadienne, Anne Cormier, et il devint la souche d’une famille qui a joué un rôle notable sur les côtes du golfe Saint-Laurent, où ses descendants se comptent aujourd’hui par centaines de familles.
Il se trouva donc ainsi à Beaubassin deux centres d’origine différente, l’un fondé par le vieux Bourgeois et ses parents, produit spontané de la colonie primitive de Port- Royal, et l’autre groupé autour de M. de La Vallière, avec des éléments salariés provenant du Canada ct de la France; les Acadiens dominaient néanmoins, et presque toutes les femmes sortaient de leurs familles, de sorte que les deux éléments ne tardèrent pas à se fondre.
Ce qui accroissait beaucoup l'importance de la situation de Beaubassin, c’est que cette colonie devint, à cette époque, le point de jonction entre le Canada et l’Acadie : on
1! Mémoire de 1690. (Archives de la Marine.)
* Comparer les recensements de l'Acadie et ceux du Canada. — Voir : Extraits des acmi de l'église de Beaubassin, communiqués par l'abbé Ferland. (App. dix.) — Histoire de la riviere Ouelle, par l'abbé Casgrain.
* Recensement de 1686 et procès Campagna.
abandonna complétement le vieux chemin de Kenneber, qui avait si fort préoccupé Talon et M. de Grandfontaine, et les communications s’établirent entre Québec et Port- Royal, au moyen d’une navigation qui, traversant le golfe Saint-Laurent, atteignait ce dernier port par la baie Française, au moyen d’un transbordement sur l’isthme de Shédiak. Ce fut cette voie, comme nous l’avons indiqué plus haut, que suivit M. de Meulles, intendant du Canada, lorsqu'il vint visiter l’Acadie en 1685 : ayant débarqué au fond du golfe Saint-Laurent, dans la baie Verte, à peu après où est aujourd’hui Tatamigouche (Téte à ma gauche), il trouva sur le rivage M. de La Vallière qui, l’attendant avec des chevaux, l’emmena immédiatement au manoir de Beaubassin, où l’on s’embarquait sur la baie Francaise pour se rendre à Port-Royal.
La visite de M. de Meulles en Acadie commença donc par la seigneurie de Beaubassin, et il a consigné les prenicres impressions de son voyage dans le rapport qu'il écrivit à cette occasion ! :
« La baie de Beaubassin, dit-il, a un quart de lieue « dans son entrée, deux lieues de profondeur et une de « large; il y a tout autour de Beaubassin une si grande « quantité de prairies, qu’on y pourrait nourrir cent mille « bêtes à cornes; l’herbe qui y vient s'appelle misette, « très-propre pour engraisser toutes sortes de bestiaux. « Aux deux côtés desdites prairies, ce sont de douces côtes « toutes couvertes de bons bois francs; on y a déjà fait « plus de vingt-deux habitations, sur de petites éminences « que les habitants y ont choisies, pour avoir communica- « tion dans les prairies et dans les bois. Il n’y a aucun de « ces habitants qui n’ait trois ou quatre corps de logis assez « raisonnables pour la campagne, la plupart ont déjà
! Rapport de M. de Meulles en 1685. (Appendix.)
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« douze à quinze bêtes à cornes, et même vingt, dix à « douze cochons et autant de bêtes à laine. Ils ne se « donnent point la peine de les faire venir dans l’étable, « hors deux ou trois mois de l’année et lorsqu'ils en ont « affaire pour les tuer, ce qui est cause qu'ils en perdent « beaucoup, par les chiens sauvages qui les mangent,
« Ils n’ont pas encore grande quantité de terres labouwrées, mais lorsqu'ils seront parvenus d’en avoir assez « pour recueillir leurs provisions de bled , ils seront très- « heureux, et se pourront passer des étrangers. La plu- «part des femmes font elles-mêmes des étamines dont «elles s’habillent et leurs maris aussi; elles font presque « toutes des bas pour leurs familles, et se passent d’en ache- «Ler'; ils ne se servent tous que de souliers sauvages qu’ils « font eux-mêmes. Il vient tous les ans dans ce lieu une « barque anglaise, au mois d'avril, qui leur apporte le « reste de leurs petites nécessités, qu’ils achètent pour des « pelleteries qu'ils ont eues des sauvages : il s’y fait aussi « «le la toile de lin.
« Le portage d’une lieue entre la baie Verte et Beaubas- «sin se peut facilement couper par un fossé, parce que « toutes les terres y sont fort basses ; en ce cas, l’on ferait «“ une communication de la haie Française avec le fleuve «le Saint-Laurent, qui abrégerait le chemin de Québec, « pour aller au Port-Royal, de deux cents lieues au moins, «et donnerait lieu par cette cominunication à plusieurs « habitations qui se formeraient en peu de temps; et cela «permettrait aux gens de Québec de faire tout le com- «merce que les Anglais font sur ces côtes, et qui est assez «considérable, puisque tous les étés il y vient au moins “trois ou quatre barques de Boston, qui vendent, à tel “prix qu’elles veulent, toutes leurs denrées aux habi- “ tants de l’Acadie, , . , , . . . . . .
. + .* . . «Ce lieu de Beaubassin est si heureuse- « ment situé, pour faire des nourritures considérables de « bestiaux, que si l’on établit à Port-Royal des relations « régulières avec nos iles de l’Amérique, il s’y trouverait « assez de bestiaux pour faire le commerce des iles, et « leur fournir leur provision de bœufs, que l’on tire des «pays étrangers. Les bestiaux actuels sont d’une mé- « chante espèce, qu'il faudrait changer, faisant la dépense « d’y en envoyer une trentaine seulement, que l’on don- « nerait à autant d'habitants, qui en rendraient une « pareille quantité au bout de dix-huit mois; ce que l’on « donnerait à d’autres, et de cette manière le pays serait « bientôt garni... M. de La Vallière en est le seigneur, « lequel, depuis six ou sept ans qu’il s’y est établi, y a « attiré par sa considération beaucoup d'habitants; il ya « fait bâtir un moulin à ses dépens, etc., etc... »
Lorsque M. de Meulles quitta l’Acadie, il donna des ordres pour qu’il fût opéré un recensement général, lequel fut dressé en 1686. — On trouve dans ce recensement que Beaubassin contenait alors vingt-deux familles, dont dixneuf seulement étaient résidentes; les trois autres, Pierre Arsenaut, Guillaume Bourgeois et Charles Dugas, partageaient leur temps entre Port-Royal et Beaubassin, faisant soigner leurs fermes et leurs bestiaux par des engagés ou par leurs enfants, quand ils s’absentaient.
Les dix-neuf familles résidentes comprenaient cent vingt-neuf individus ; le sieur de La Vallière s’y trouve en personne avec tous les siens, savoir : huit enfants, trois engagés, une servante et l’armurier Perthuis. Tout cel logeait dans le manoir; plusieurs engagés précédemment amenés du Canada et qui s'étaient mariés dans le pays demeuraient autour'; le seigneur avait déjà défriché
! Recensement de 1686. (Appendix.)
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NOUVELLES SFIGNEURIES, 175
soixante arpents de terre, mais il ne possède que dix-neuf bêtes à cornes; sur deux cents fusils qui se trouvent dans tout le quartier de Beaubassin, il y en a soixante-dix dans le manoir, qui sert évidemment d’arsenal et de réserve pour tout le fief, et peut-être pour les sauvages des environs.
On comptait en tout dans la colonie deux cent soixante bêtes à cornes, cent dix-huit moutons, cent quatre-vingtneuf cochons et cinq cent seize arpents de terre en culture. Jacques Bourgeois ne figure pas dans ce recensement, soit qu'il se partageñt, comme plusieurs autres, entre ses biens de Port-Royal et ceux de Beaubassin, soit que, parvenu à un certain âge (il avait alors soixante-cinq ans), il eût senti le besoin de se reposer. Il avait donc à cette époque quitté Beaubassin, après avoir divisé entre ses enfants les propriétés qu’il v avait créées : l’ainé, Charles, était mort, mais sa veuve, qui s'était remariée avec le Canadien Aubin-Mignaut, avait eu de son premier mari trois enfants, auxquels elle conservait l'héritage de leur père, huit arpents de terre en culture, et vingt bêtes à cornes; Germain Bourgeois, le fils cadet du vieux Jacques, possédait cinq arpents de terre et huit bêtes à cornes ; enfin le troisième, Guillaume Bourgeois, le plus riche de la fanille, qui faisait le commerce entre Port-Royal et les côtes, comptait à Beaubassin trente arpents de terre en valeur et huit bêtes à cornes. Les autres enfants de Jacques Bourgeois paraissent être restés à Port-Royal. Mais une de ses filles, veuve de Jean Boudrot, avait épousé un Portugais des iles Acores, nommé Manuel Mirande ", qui parait avoir été un des colons les plus actifs et les plus laborieux de Beaubassin; il avait alors vingt-cinq arpents de terre en valeur et dix-huit bêtes à cornes ; il devint la souche d’une
! Actes de l’église de Beaubassin. (Appendix.)
176 UNE COLONIE FÉUDALE.
famille nombreuse; c’est de lui ou de l’un de ses fils que vint le nom de la Butte à Mirande, hameau situé près de Beaubassin, qui a joué un rôle dans les guerres de l’Acadie,
Le plus riche de tous les colons de Beaubassin était alors Thomas Cormier, apparenté aussi à la famille Bourgeois, et qui figure pour quarante arpents de terre en culture, trente bêtes à cornes et dix moutons.
Une des premières nécessités de ces colonies naissantes était les moulins, tant pour moudre la farine que pour mettre promptement en œuvre les bois de charpente beaux et abondants que l’on trouvait sous sa main; M. de La Vallière en fit construire un; mais déjà, plusieurs années auparavant, Beaubassin avait été pourvu d’un moulin à farine et d’un moulin à scie par les soins de Jacques Bourreois, qui les fit venir de Boston par l'intermédiaire d’un négociant nommé Nelson, qui venait fréquemment commercer dans la baie Française". Une grande partie des ustensiles et du fer que l’on employait, arrivait ainsi par l'intermédiaire des Anglais, et M. de Meulles nous le confirme dans son rapport; il est vrai qu'il venait directement quelques vaisseaux de France à Port-Royal, mais c’est à peine s’ils subvenaient à la consommation ordinaire du pays, et Beaubassin recevait une grande partie de ses marchandises européennes, soit du Canada par la baie Verte, soit de Boston.
Ce fut aussi de Port-Royal que vinrent à Beaubassin les premiers arbres fruitiers; il y avait longtemps déjà que cette culture était intronisée en Acadie, et il est probable que ce fut d’Aulnay qui rapporta les premiers plants; durant tous les voyages qu’il fit d’Acadie en Touraine, pour y chercher des colons, des ustensiles et approvisionnements de toutes sortes, on doit croire qu’il amena
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Celui qui parait avoir importé les arbres fruitiers de Port-Royal à Beaubassin fut un nommé Roger Quessy, jeune Irlandais qui peut-être avait été capturé dans quelque course contre les Anglais, et qui, élevé à Port-Royal, s'était marié à une Acadienne, Marie Poirier’. (Il se trouve aussi au Canada un grand nombre de familles qui ont eu une origine analogue.) Ce Quessy, qui naturellement n'avait point d’héritage patrimonial à Port-Royal, se joignit volontiers aux émigrants qui allaient à Beaubassin, dont il fut un des premiers colons ; laborieux, industrieux et économe, il y devint promptement un des habitants les plus aisés. En 1686, il avait huit arpents de terre en culture, dix-huit bêtes à cornes et six moutons; en 1693, vingt-six bêtes à cornes et trente-deux moutons.
Ei 1698, après avoir établi un fils et une fille (deux ans après l’incursion désastreuse des Anglais de 1696), nous le trouvons encore avec dix-sept bêtes à cornes et vingt moutons. C’est en cette année que fut fait le recensement des arbres fruitiers : il en avait trente, et un autre colon en avait trois; c’est tout ce qui en existait alors à Beaubassin.
La seigneurie fut dès lors constituée en paroisse, sous
! Procès Campagna.
178 UNE GCOLONIE FÉODALE,.
la direction d’un missionnaire récollet appelé le Père Claude, qui dirigeait à la fois les colons et les tribus sauvages des environs; ilservait comme toujours de trait d'union entre les Européens et les Indiens, qui vécurent toujours dans une parfaite intelligence (fait notable quand on compare cet état de choses avec celui des colonies anglaises) !.
Cette jeune colonie continua à prospérer : en 1693, le nombre des bètes à cornes était de trois cent neuf, les moutons deux cent quatre-vingts, les cochons cent quarante-six; — à ce nombre il faudrait joindre le bétail du manoir seigneurial, qui ne figure pas daus ce recensement, ce qui nous donnerait environ trois cent cinquante bêtes à cornes, et à peu près autant de moutons. Les bestiaux s'étaient donc accrus de plus d’un tiers.
Trois ans après survint un grand désastre en ce quartier : dans les premiers jours de septembre 1696, une croisière anglaise de sept navires, commandés par Church, pénétra dans la baie, et débarqua quatre cents hommes dont cinquante Indiens du Massachusetts. Le vieux Bourgeois, qui élait revenu à Beaubassin, avait souvent traité avec les négociants de Boston; il avait même, en 1690, échangé des relations amicales avec Willian Phips, le com-
mandant anglais qui prit Port-Royal à cette époque; +5 |
habitants le prièrent donc de négocier avec l’escadre ennemie, et malgré son grand âge, montant dans une chaloupe, il alla trouver Church, pour lui montrer une sorte de sauf-conduit délivré par Phips six ans auparavant. En considération de cet écrit, les Anglais, parait-il, épargnèrent la maison de Bourgeois et plusieurs autres ?, mais
1 Vers 1689, les prêtres des Missions étrangères, qui dès 1678 avaient remplacé les Récollets à Port-Royal, envoyèrent l’un d’entre eux, M. Trouvé, à Beaubassin, (Mémoire sur le clergé en Acadie, 4690.) — (Archives de la Marine.)
% Beamish, page 227.
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ils brâlèrent et pillèrent la plupart des habitations qui se trouvèrent à leur portée, ils tuèrent bequcoup de bétail, et après neuf jours se rembarquèrent avec leur butin et quelques prisonniers,
La colonie ne se trouva point cependant détruite; presque tous les habitants s'étaient réfugiés dans les bois avec leurs bestiaux et leurs objets les plus précieux, et comme ils étaient armés, les Anglais s’arrêtèrent à une certaine distance du rivage; d’après la distribution très-espacée des habitations en ces contrées, ils n’atteignirent donc point les fermes éloignées de la mer, et telle était la fertilité du pays que deux ans après, en 1698, non-seulement toutes les pertes étaient réparées, mais le nombre des bestiaux e montre déjà plus élevé qu'au recensement. de 1692 : — on y trouve trois cent cinquante-deux bêtes à cornes, cent soixante dix-huit moutons, cent soixante cochons, toujours sans compter le troupeau du manoir scigneurial. Bien plus, le nombre des colons est notablement accru; il s'élève à cent soixante-quatorze, et peutètre à près de deux cents, en y joignant les habitants du manoir.
I semble, par la comparaison des deux recensements, que ce fut surtout la partie de la colonie créée par Bourgeois qui souffrit de l'invasion des Anglais : s’il parvint lui-même à préserver sa propre demeure et celles de quelques voisins, plusieurs de ses parents el ses deux gendres, etc., perdirent une partie notable de leur bétail, surtout en moutons. Si l’on compare la situation de ces familles avec l’état de celles qui échappèrent au désastre, on peut aisément en conclure que les bestiaux eussent doublé de nombre en cinq ans, sans l'invasion des Anglais.
Ce fut là le dernier service que le vieux Jacques Bourfois rendit à la colonie de Beaubassin; il y était sans doute revenu depuis le recensement de 1693, car non-
seulement nous le trouvons dans son bien, au moment de la descente des Anglais, mais il y figure encore dans le recensement de 1698 : il demeurait alors, avec ña vieille et fidèle compagne Jeanne Trahan, chez son fils Germain
Bourgeois, auquel il avait délaissé sa ferme principale; il
avait soixante-dix-sept ans et sa femme attcignait à peu près le même âge. De quatre fils qu'ils avaient eus, l’ainé, Charles, était mort à Beaubassin, laissant une nombreuse famille qui vivait sur une des autres fermes créées par leur grand-père ; le second, Germain, était celui qui leur donnait l'hospitalité; le troisième, Guillaume, avait fixe sa demeure à Port-Royal, sur la vieille ferme patrimoniale où il fit souche, sous le surnom de Beaupré'; le quatrième, Francois, ne reparait plus dans les recensements, soit qu’il fût mort sans s’être marié, soit qu’il eût éte s'établir dans ces campements de l’intérieur dont nous avons déjà signalé l'existence. La postérité de Bourgeois devint extrêmement nombreuse, surtout à Beaubassin, et l'on pourrait compter aujourd'hui ses descendants par mil liers, tant dans l’Acadie que dans le Canada, où plusieurs d’entre eux se réfugièrent en 1755.
Ces deux vénérables doyens de la famille acadienne. étaient encore deux anciens témoins des premiers jours de la colonie; ils avaient vu d’Aulnay et peut-être Razilly, ainsi que Charles de Latour; ils avaient donc vécu avec d'anciens compagnons de Biencourt, de Poutrincourt et de Lescarbot, avec les derniers restes de cette colonie nomade qui s'était perpétuée de Poutrincourt à Razilly. et ils possédaient ainsi directement la tradition des temps héroïques, où ces pionniers généreux fondaient la societe europo-américaine.
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mières générations de ce petit peupie, mais au recensement de 1707 nous ne trouvons plus leurs noms. La tradition vivante de tout un siècle était désormais éteinte, pour ne plus laisser place qu'à l'histoire !
Après l’invasion des Anglais, le développement des cultures et du bétail reprit son cours avec intensité, et neuf ans plus tard, en 1707, leur imporiance avait plus que doublé. Quant à l'accroissement de la population, il fut presque exclusivement le résultat du dédoublement des familles de la seigneurie elle-même, dédoublement qui commence à se raontrer dès 1693, vingt ans après leur premier établissement. Il ne venait plus presque aucun immigrant de Port-Royal; de 1686 à 1700, c’est à peine si l'on en compte cinq". D'où venait ce ralentissement subit? L'expédition de Church en 1696 avait montré, il est vrai, que cette côte était aussi accessible à l’erinemi que celle de Port-Royal; d'autre part, M. de La Vailière s’était retiré au Canada, et son neveu, M. de Villiers, se rendait insupportable par sa hauteur et sa dureté. Mais une raison bien plus grave encore arrêtait l’émigration des Acadiens, ou plutôt en détournait le cours : nous voulons parler de la fondation d'une seconde colonie acadienne dans le bassin des Mines, qui pendant plus de trente ans eut le privilége d'attirer exclusivement presque toutes les familles de Port- Royal, qui désiraient former de nouveaux établissements.
Nous venons d’observer dans cette colonie de Beaubassin les résultats d’une entreprise privée, formée par quelques-uns de ces pauvres colons acadiens, abandonnés à eux-mêmes depuis quarante ans; mais cette entreprise se trouva soutenue par l’action du seigneur terrien, qui cher-
1 Colons nouveaux venus de Port-Royal à Beaubassin de 1686 41696 : Michel Bourg, Pierre Gaudet, Laurent Godin, René Bernard, Michel Deveau; de France, il n’en vint directement aucun. (Étude romparée des recensements.)
chait en même temps qu’eux à peupler et défricher son fief. Nous allons maintenant étudier dans l’établissement des Mines plusieurs groupes de ces mêmes Acadiens agissant seuls, par leur propre initiative, et sans que le scigneur paraisse avoir exercé une grande influence sur leur développement.
Les Mines.
De même que Jacques Bourgeois, beaucoup d’habitants de Port-Royal poussaient souvent leurs excursions maritimes le long des côtes de la baie Francaise; montés dans de petites barques pontées, et souvent même sur de simples canots ; les uns allaient à la pêche faire d’amp; provisions de poisson salé, d’autres poussaient sur les rivages, afin d'échanger avec les Indiens, contre des fourrures, les produits de leur industrie domestique, ou quelques menucs marchandises apportées par les rares navires qui venaient d'Europe en Acadie; ils exploraient en même temps les côtes, et souvent, en séjournant à terre, ils se joignaient eux-mêmes aux chasses des Indiens, leurs amis anciens et traditionnels.
Quand ils parvenaient jusqu’au fond de la baie, ils rencontraient deux branches, qui la terminaicnt en manière de fourche : l’une, à gauche, formait le bassin de Chignitou, que M. de La Vallière avait nommé le Beaubassin; l’autre, à droite, formait le bassin des Mines. On entre dans ce dernier par une sorte de détroit, en laissant sur sa gauche le cap Chignitou, qui sépare les deux branches de la fourche; puis on pénètre dans une baie intérieure assez vaste qui recoit plusieurs rivières et une foule de petits cours d’eau : les uns se jetaient directement dans le bassin, les autres se réunissaient avant d'arriver à la mer. La rivière des Vieux-
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Habitants et celle des Canards, la Grand’Prée où se rejoignaient plusieurs ruisseaux, la rivière des Gaspareaux, celles de Saint-Antoine, de Sainte-Croix, de l’'Ascension, de Keneskouet, formaient au sud du bassin un véritable delta où s'accumulaient, depuis des siècles, des alluvions limoneuses, toujours refoulées par les marées énormes qui se précipitent au fond de la baie Francaise. C'était en réalité une seule et immense prairie, sillonnée par une multitude de petits canaux dans lesquels s’engorgeaient et sc dégorgeaient les marées. Aussi les Acadiens, dans leurs excursions, avaient-ils nommé ce district la Grand’Prée des Mines, et c’est dans ce magnifique estuaire, si souvent remarqué par eux, qu'ils songèrent à s'établir, quand leurs familles, devenues trop nombreuses, sentirent le besoin de s’étendre. Il ne faudrait point croire d’ailleurs que ce nom des Mines provint de quelque gisement de métaux ; mais les premiers explorateurs avaient cru trouver des traces de cuivre : de là le nom qui fut donné à la contrée.
Ce fut vers 1680 que deux habitants de Port-Royal, Pierre Mélanson et Pierre Terriau, concurent chacun de leur côté le dessein de se rendre aux Mines. Pierre Mélanson, dit La Verdure, était ce colon de 1671 qui, cumulant l'office de tailleur avec celui de cultivateur, avait déclaré d’une manière fort incivile, au père Laurent Molin, qu’il refusait net de répondre aux questions du recensement !: il pouvait avoir alors quarante-sept ans, et l'ainé de ses sept enfants était un garcon déjà âgé de quinze ans, Il possédait un troupeau considérable de bêtes à cornes, et probablement un certain approvisionnement de blé, laborieusement amassé pendant les années de paix,
l Voir le recensement de 1671, publié par nous dans la France aux colonies,
qui suivirent Île traité de 1667. Il put d’ailleurs réaliser quelques ressources en vendant ses terres de Port-Royal : ces terres avaient déjà acquis une certaine valeur, ainsi quon peut le constater par les actes passés par M° Courant, qui remplissait les fonctions de notaire et de procureur fiscal de la seigneurie ; Mélanson lui-même figure dans un de ces actes, en 1679 !.
Quoi qu’il en soit, il quitta sa ferme patrimoniale sans esprit de retour, avec toute sa famille : mais bien différent de Bourgcois, à Beaubassin, il ne parait pas qu'il ait entrainé aussitôt à sa suite aucun autre émigrant, à moins que ce ne soit un nommé Noël Labauve, homme pauvre et nouveau dans le pays, que nous trouvons établi près de lui dès le principe : il est possible que Mélanson l’ait pris à ses gages, ou lui ait fait quelques avances pour l’établir à sa proximité, dans ce lieu alors complétement désert. Il avait pourtant de nombreux parents à Port-Royal et aux environs : son frère Charles était un des colons les plus aisés ; les frères de sa femme, MM. Mius d'Entremont, qui étaient seigneurs de Pobomcoup; Jacques de Latour qui avait épousé sa fille, etc. ; mais nul ne songea à s'associer à ses projets. Ce pays paraissait cependant offrir des avantages considérables, qui ne tardèrent pas à attirer une grande quantité d’autres émigrants; mais cet isolement s'explique par le caractère de Mélanson, qui parait avoir été sombre, bourru et peu sociable; il possédait néanmoins les qualités nécessaires pour réussir dans ses travaux, et par son labeur joint à son économie, il parvint en peu de temps à créer à la Grand’Prée une ferme consi-
1 Ce Courant n’est pourtant pas porté sur les recensements de 1671 ni de 1686, non plus que Desgouttins, ni Lamothe-Cadilla, ni Simon Pelletret, ni beaucoup d’autres dont nous connaissoni les noms par d’autres documents, ce qui montre que les recense ments n'étaient jamais parfaitement complets.
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dérable, et les rudiments d’une colonie qui devait devenir un des plus riches districts de l'Amérique du Nord. Presque en même temps que lui, il est vrai, un autre habitant de Port-Royal, Pierre Terriau, entreprit aussi de s'établir dans la baie des Mines, mais dans cette entreprise, complétement indépendante de celle de Mélanson, iln'eut rien de commun avec lui; loin de là, il parait, par diverses contestations qui s’élevèrent entre eux, qu'ils ne vécurent point en bonne intelligence. Il dirigea d’ailleurs ses travaux vers un quartier différent de celui qu'avait choisi le premier, et ce fut sur la rivière Saint-Antoine, qu'il se porta avec les compagnons qui suivirent sa fortune. Pierre Terriau, en effet, quoiqu'il fût bien plus jeune que Mélanson (vingt-six ans en 1680), entraina un grand nombre d’Acadiens sur ses pas. Il était d’une nature diamétralement opposée à celle que nous venons de décrire. Actif et intelligent, il parvint, jeune encore, à ramasser de forts approvisionnements de blé, pour soutenir le début de sa colonie ; doué d’un caractère ouvert, gai et généreux, il aimait à rassembler ses parents et ses amis, à se réjouir avec eux, et à les aider de ses conseils et de ses ressources". I quitta Port-Royal un peu plus tard que Mélanson, peu de temps après avoir épousé Céline Landry, qui sortait comme lui d’une vieille famille acadienne. (Le père de Terriau, Jean, était en 1671 un des patriarches de la colonie, âgé de soixante-dix ans; il parait être venu dans le pays avec un frère et peut-être avec son père et sa mére.) Pierre Terriau fut accompagné dans sa colonie par deux frères de sa femme, Claude et Antoine Landry, dont l’ainé venait aussi de se marier, par René Le Blanc, un camarade d'enfance, et probablement aussi par Étienne Hébert et
! Lettres de Desgouttins de 169% et du 2 octobre 1702. — Recensements de 1671, 1686, 1693, etc., etc.
par Claude Boudrot; il emmenait un domestique. ct peu de temps après il fit venir un de ses neveux, Jean Terriau, Tous étaient mariés et à peu près du même âge; ils se fixérent tous autour de lui, sur un des plus jolis ruisseaux du bassin des Mines, la rivière Saint-Antoine, où ils furent rejoints peu après par Martin Aucoin, Philippe Pinet, Francois Lapierre; ces deux derniers étaient nouveaux
venus en Acadie".
Ce fut Terriau qui avança à ces jeunes ménages une grande partie du blé nécessaire aux premiers temps de leur établissement, et probablement aussi quelques bestiaux ; ils le lui rendirent quelques années après, sans intérêts, observe Desgouttins. Lui-même créa tout de suite une ferme considérable, avec ses polders bien endigués et bien plantés. Une partie de ces jeunes gens, auxquels il avancait du blé, l’aidaient dans ses travaux? ; ilavait amené avec lui neuf vaches, et eut promptement enclos seize arpents de terre.
En 1686, quatre ans après la première immigration, il se trouvait trente-cinq personnes, en sept familles, sur la rivière Saint-Antoine, tandis que sur la Grand’Prée il n’y avait encore que deux ou trois familles, avec le vieux Mélanson; mais la richesse prodigieuse du sol leur donna bientôt de telles récoltes, que les émigrants affluèrent de Port- Royal vers cette terre de promission. Dans les années qui suivirent 1686, on vit arriver d’abord les parents des premiers colons, quatre Terriau, deux Landry, un Boudrot, quatre Hébert, deux Leblanc; puis le mouvement s’étendit, et dans un grand nombre de familles, dès qu’un jeune homme se mariait, il allait prendre des terres aux Mines. C'est ainsi qu’en sept ans, de 1686 à 1693, la population sextupla *.
| Etude comparee des recensements.
3 Rapport de Desgouttins, du 2 octobre 1702.
# Recensements.
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la population
Le progrès appelle le progrès : cette afiluence d’émigrants nécessita bientôt l'installation des industries rudimentaires de toute civilisation. On vit arriver ua meunier, Francois Rimbaut, fils lui-même d’un ancien meunier de Port-Royal; un forgeron, Célestin André, venu récemment de France, ainsi que trois où quatre matelots, dont l'existence en ce lieu avec leurs familles dénote un cabotage assez actif pour l’exportation des produits de la contrée' ; il s’établit jusqu’à un chirurgien, Amand Bugeaut, nouveau vent lui aussi en Amérique, qui épousa une fille de Pierre Mélanson et s'établit près de lui”.
Celui-ci n’était plus isolé comme dans le principe; le flot des émigrants se portait maintenant de tous côtés, et la Grand’Prée, qui était le plus riche territoire des Mines, se peupla rapidement; on vit même des fermes se créer en dehors des deux centres primitifs, sur la rivière aux Canards et sur celle des Gaspareaux; il convient de noter que tous ces immigrants, excepté les matelots, le forgeron, le chirurgien et trois ou quatre autres, appartiennent tous aux anciennes souches acadiennes. Plusieurs même de ces émigrants possédaient à Port-Royal une certaine aisance; c'étaient les familles récemment! établies en Acadie, ainsi que les engagés d'Europe, qui restaient généralement au centre de la colonie.
Non-seulement le mouvement d’émigration sur Beaubassin se trouva ainsi tout à fait arrêté, mais on voit une famille de Beaubassin envoyer aux Mines un de ses membres, Gabriel Chiasson*.
Tout ce quartier du bassin des Mines, comprenant la Grand’Prée et les rivières voisines, formait une seigneu-
l Recensements.
* Lettre de Desgouttins, du 29 novembre 1703, et autres documents,
3 Recensements comparés.
rie qui avait appartenu en propre à d’Aulnay, et que possédaient maintenant les héritiers de Le Borgne de Belle- Ile. Mais il ne nous parait pas, jusqu'à présent, que ces derniers aient coopéré à la colonisation des Mines; ils se contentaient de concéder les terres à rente censive à ceux qui les demandaient. Il faut dire cependant que, tout en s’occupant de peupler la seigneurie de Port-Royal, ils facilitaient indirectement l’émigration sur les Mines, en comblant les vides qui se faisaient autour d'eux. On pourrait alors supposer que Pierre Mélanson était aux Mines leur agent, leur procureur fiscal, car il était capitaine de milice dans ce quartier, où il parait figurer comme représentant d’une autorité quelconque.
L’accroissement des Mines, avons-nous dit, fut trèsrapide; on pourra en juger par le tableau suivant :
Annces.
Nombre de familles.
Nombre d'habitants.
Arpents en culture.
à cornes Moutons.
Sur le nombre de fusils recensés en 1686, douze se trouvent dans la maison de Pierre Mélanson, et c’est une des raisons qui nous font présumer qu’il était l’agent et le représentant des seigneurs; sa maison, dans ce cas, aurait tenu lieu de manoir, et servait alors de chef-lieu et d’arsenal pour la milice, ainsi que nous l’avons observé à Seaubassin, dans le manoir des La Vallière.
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Bien que Port-Royal eût plus de soixante ans d’existence agricole, tandis que les Mines ne dataient que d’une vingtaine d'années, on trouve, en 1701, les deux endroits parvenus presqu'au même état de richesse, en bestiaux et en cultures. C’est sur la rivière aux Canards et sur la rivière Saint-Antoine, c’est-à-dire autour de l’établissement de Terriau, que l’on trouve les fermes les plus considérables; non-seulement on y produisait du blé et du bétail, mais la culture du lin y prit une grande extension, et il est fréquemment question, dans les correspondances, des étoffes que l’on fabriquait durant l'hiver, en mélangeant les laines du pays avec le lin que l’on récoltait aux Mines.
Les nombreuses familles qui affluaient aux Mines, depuis vingt ans, ne purent se contenter longtemps des territoires primitivement choisis par Mélanson et par Terriau dans la Grand’Prée et sur la rivière Saint-Antoine; dès 1693, la plupart des petites rivières qui avoisinaient la Grand’Prée, telles que la rivière des Gaspareaux, la rivière des Canards, celle des Vicux-Ilabitants, celle de l’Ascension, etc., se trouvaient envahies par les immigrants. Et nous voyons même qu’en 1701 la rivière de Keneskoët, appelée plus tard Pigiguit (aujourd’hui Windsor), à cinq lieues au nord de la Grand’Prée, était déjà occupée par six familles acadiennes .
Enfin à ce moment même, au fond du bassin des Mines, à treize lieues au nord de Pigiguit et à dix-huit lieues de la Grand’Prée, sur le territoire de Wecobeguit (aujourd'hui Truro), surgissait une nouvelle seigneurie dont il convient d’énoncer la singulière histoire : parmi les colons amenés par M. de Razilly était un nommé Pierre Martin, accompagné de sa femme, Catherine Vigneau, et d’un
! Recensements de 1693 et de 1701. !
jeune enfant nommé Pierre comme son pére; peu de temps après leur installation en Acadie naquit un second fils nominé Mathieu, qui se trouva le premier enfant de pure race blanche né en Acadie". Ce jeune Mathieu grandit à travers toutes les vicissitudes de cette époque difficile, qui s’écoula entre M. de Razilly et M. de Grandfontaine; c'était un homme résolu et intelligent, qui, tout en apprenant l’état de tisserand*, sut acquérir à l’école des Pères Récollets une certaine instruction rudimentaire; il fut à diverses reprises chargé de la surveillance et de la comptabilité des magasins de pelleteries, par les négociants de France qui entretenaient des relations en Acadie*,
Cette traite des pelleteries l’obligeait à des excursions fréquentes et lointaines parini les indigènes, et c’est ainsi qu'il acquit une connaissance très-sérieuse des portions les plus reculées du bassin des Mines et de la rivière Cobeguit, qui y verse ses eaux; il y établit même un poste pour la traite. Peut-être manifesta-t-il alors dans ses lettres le désir de former un établissement en ce lieu ; peut-être quel-
qu'un de ses riches correspondants, parmi lesquels était M. de Chevry, pensa-t-il qu'il leur serait utile d'installer leur facteur d’une manière fixe, au fond de la baie Fran-
caise,.
Quoi qu’il en soit, en mars 1689, ilrecut un titre de concession qui lui attribuait en fief seigneurial la rivière de Wecobeguit où Cobeguit; ce titre contient cette mention bizarre autant que louable, savoir : que cette concession lui est accordée, parce qu’il était le premier néen Acadie parmi les Français du pays"; c’est ainsi que ce pauvre colon devint tout à coup seigneur d’un fief de quatre lieues
1 Voir le libellé de la concession qui lui fut accordée en mars 1689. ? Voir le recensement de 1671.
$ Lettre de M. de Menneval, du 8 septembre 1689. (Appendix.) # Registre des concessions en Acadie. (Archives)
tre; peu de it un second er enfant de athieu granque difficile, andfontaine ; ut en appreole des Pères aire; il fut à le la comptaégociants de adie*.
$ CXCUrSIOns et c’est ainsi s portions les rivière Cobeun poste pour ses lettres le ‘ut-être quellesquels était le d’installer \ baie Fran-
titre de cona rivière de ette mention
concession en Acadie 1e ce pauvre quatre lieues
en mars 1689.
D. (Appendix.)
de front, sur le bassin des Mines. Dans l'acte où ces considérants sont détaillés, après avoir commencé par l'appeler de son modeste nom, Mathieu Martin, on termine en lui donnant la particule : ... .....,.,.,.,., «.…, Étavons audit sieur Mathieu de Saint-Martin, conu cédé ledit lieu de Saint-Mathieu, sur la rivière Wecobe- « guit, à titre de fief, seigneurie et justice, ete...»
Le pauvre labourcur acadien était tout à coup passé entilhomme !
Il fit du reste bon usage de cette faveur de la fortune ; il aurait pu, comme tant d’autres, lui surtout qui n’était qu'un courtier en pelleteries, tirer un petit profit net et clair de sa concession, en y installant un poste de traite où il eût échangé avec les Micmacs leurs fourrures contre quelques pots d’eau-de-vie et autres bagatelles ; — sur dix concessionnaires en Acadie, il y en avait neuf qui ne faisaient point d'autre métier; — il eût tenu lui-même ce abaret sauvage, et au milieu des Indiens, qui étaient ses amis de longue date, il eût aisément distancé tous les autres traitants; cependant à ces faciles profits il préféra le travail long et pénible du défrichement et du peuplement de sa seigneurie. Il voulut y créer un vrai manoir et des fermes ; malheureusement, il fut pendant longtemps traversé dans son projet par plusieurs habitants, et notamment par le commissaire de marine, qui faisait fonction d'administrateur et de juge à Port-Royal, le sieur Desgouttins, lequel prétendait se faire aliouer cette seigneurie où il avait dessein, dit M. de Menneval, d'établir un cabaret d’eau-de-vie pour traiter avec les sauvages!
L'année même de la concession, en 1689, Mathieu Martin ayant envoyé quelques hommes pour préparer le ter-
‘ Lettre de M. de Menneval, du 7 novembre 1669, in medio. (4rchives.)
rain et l'installation du manoir, ceux-ci furent chassés de vive force, par les parents de la femme de Desgouttins et quelques vauriens qu’ils avaient embauchés ; sans la ferme résistance de M. de Menneval le gouverneur, Martin eût même été obligé d'abandonner la partie. En 1693, nous ne trouvons point encore, dans le recensement, aucune trace d'établissement à Cobeguit; ce ne fut que postérieurement que le nouveau seigneur put ÿ commencer une installation sérieuse.
Dans le recensement de 1701, nous voyons trois familles établies sur la baie de Cobeguit : Bourg (Martin), Blanchard (Martin) et Guérin (Jérôme). Ces familles venaient de Port-Royal, et le seigneur Martin (Mathieu) dut luimême les accompagner dans la nouvelle colonie, car, à partir de 1700, il ne figure plus sur les recensements de Port-Royal, tandis qu’on le trouve constamment à Cobeguit.
Un de ces nouveaux tenanciers du nouveau seigneur, Martin Bourg, appartenait à une des plus anciennes familles de l’Acadie; son père, Antoine, figure, en 1671, parini les chefs de famille les plus âgés; nous pensons qu'il appartenait à cette série d’immigrants amenés par d’Aulnay vers 1640. La famille Martin était plus ancienne encore, elle était au moins en effet contemporaine de Razilly; mais il y avait eu déjà des alliances entre ces deux familles : un des frères de Martin Bourg, nommé Jean, avait épousé Marguerite, sœur de Mathieu Martin.
Ce fut peut-être une des causes qui déterminérent Martin Bourg à suivre le nouveau seigneur à Cobeguit. Celui-ci fut, en tout cas, une précieuse recrue pour la seigneurie; sa famille figurait parmi les plus aisées à Port- Royal : il possédait, en 1693, dix-huit bêtes à cornes et vingt-quatre brebis ; il comptait quatre garcons; mais ses qualités personnelles, ses nombreuses relations, étaient
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plus précieuses encore; ce fut lui qui devint la cheville ouvrière du peuplement de la seigneurie,
En 1707, nous trouvons à Cobeguit dix-sept tenanciers inscrits; quatorze nouveaux ménages étaient venus depuis 1707 prendre des terres à cens, de Mathieu Martin de Saint-Mathieu, comme dit le titre de concession, tisserand par la grâce de Dieu, et seigneur par la grâce du Roi, auquel il rendait foy et hommage à son manoir de Port- Royal. Sur ces quatorze tenanciers nouveaux, dix venaient de Port-Royal, et les quatre autres des Mines; tous appartenaient aux souches primitives de l’Acadie, excepté trois : Martin Henry et Jean Benoit, qui étaient établis à Port-Royal depuis environ quarante ans, et Fincent Lonquespée, nouveau venu en Acadie, Mais ce qu'il est plus important encore de noter, c'est que neuf de ces familles nouvelles tenaient à Martin Bourg par des liens de parenté ou d'alliance, de sorte que les deux tiers des habitants se rattachaient directement où indirectement à la famille Bourg, et par suite à celle du seigneur lui-même, On voit ici une fois de plus quelle influence les relations de personne ou de parenté exercaient sur le peuplement des nouvelles seigneuries. Il se trouva alors (1707) dan: Cobeguit : quatre-vingt-une personnes, cent quatrevingts bêtes bovines, cent vingt-huit bêtes ovines, cent quatorze pores et cent une barriques de terres ensemencées !,
Sept ans plus tard, en 171%, on y trouve vingt-trois familles, comprenant cent soixante-quinze âmes. Sur ce nombre l’immigration n'avait amené que trois familles nouvelles : Antoine Bréau et Noël Douaron, venant des Mines, et Jean Herpin, nouveau venu en Acadie. Mathieu Martin y résida toujours de sa personne jusqu’à la fin de
! Voir Appendix, Recensements de Cobeguit.
sa vie, et le recensement de 1714 nous le montre encore, à l’âge de soixante-dix-neuf ans, vivant dans son rustique manoir au milieu de ses censitaires.
Cobeguit était situé fort à la reculée, au fond d’une petite branche du bassin des Mines, qui pénétrait trèsavant dans l’intérieur. Les habitations les plus proches étaient celles de Pigiguit, du district des Mines; ce district, avec ses mille ou douze cents habitants, éparpillés dans cinq ou six quartiers différents, était certes bien peu de chose, mais encore s’y trouvait-il quelques marchands, des artisans, un chirurgien, un ou deux priètres; c'était un centre, une petite cité, pour les pauvres isolés de Cobeguit. Port-Royal était un chef-lieu, et Québec une capitale, autour de laquelle l'imagination s’arrêtait, car
l'Europe ne pouvait leur paraitre que comme le mirage !
lointain et incertain d’un conte de fées.
Les premiers fondateurs, du reste : Poutrincourt, Razilly, d'Aulnay, Saint-Castin, Le Neuf de La Vallière, ete. pour être nés dans les châteaux de France, ne s’étaient pas trouvés en bien meilleure situation que le modeste châtelain de ce fief perdu au milieu des bois; il y avait en effet cela de particulier, dans les colonies d'Amérique, c’est que tout le monde y mettait la main à la pâte, parti cipant aux mêmes fatigues, au même travail, aux mêmes privations, et nous ne pensons pas que Martin ait éprouvé dans sa solitude sauvage plus de soucis et plus de misère: que n’en avaient subi Poutrincourt et d’Aulnay.
Tous ces détails viennent encore ici confirmer un fait que déjà nous avons plusieurs fois signalé, savoir : que tous les colons qui se dirigeaient vers le fond de la baie Francaise venaient exclusivement, pour ainsi dire, de Port-
ÿ , ! , Royal, et se recrutaient parmi les descendants des vieilles souches acadiennes. Dans les colonies nouvelles, comme Beaubassin, les Mines, Cobeguit, on ne trouve à peu pri
aca lui
rest huit
les 1
vers Por Con:
à le trés que peoi
jam fou
ontre encore, son rustique
u fond d'une énetrait trèsplus proches lines: ce disits, éparpillés it certes bien quelques mardeux prètres; pauvres isolés t Québec une s’arrêtait, car
une le mirage !
trincourt, Ra- Vallitre, ete.
, ne s'étaient ic le modeste is; il y avait s d'Amérique, la pâte, partiil, aux mêmes in ait éprouvé us de misère nay.
ivmer un fait
savoir : que nd de la baie dire, de Portats des vieilles “elles, comme ve à peu près
aucun nom qui ne figure sur le recensement de 1671, ou tout au moins sur celui de 16S6.
Iest donc évident que presque aucun immigrant venant directement de France n'allait s'établir dans les seigneuries nouvelles; le pea de gens qui débarquaient à Port- Royal y restaient; s'il n’en avait pas été ainsi, cette place se serait graduellement dépeuplée. On n'y comptait en effet que cinq cent quinze habitants en 1679, et de cette époque à 1701, dans l'espace de vingt-deux ans, cette petite paroisse dut fournir aux autres environs six cents colons; et pourtant le recensement de 1701 nous y montre encore quatre cent quarante-sept personnes, sans compter la garnison ni les fonctionnaires .
La population de Port-Royal parvenait done encore à se recruter, tant par la natalité puissante des familles acadiennes que par les Français qui de temps en temps lui venaient d'Europe. A partir de 1701, les habitants, du reste, reprirent le cours de leur accroissement, car en 1710, lors de la conquête anglaise, on comptait plus de huit cents àmes dans la petite cité.
Le mouvement de la population se dessinait done ainsi : les vicilles familles acadiennes se portaient en grande partie vers les établissements nouveaux; ceux qui restaient à Port-Royal étaient en général, ou les ainés de famille qui conservaient les fermes pz:rnelles, en donnant assistance à leurs frères pour leur émigration, ou quelques failles trés-aisées, qui achetaient aux émigrants les propriétés que ceux-ci vendaient, comme il arriva à Jacques Rourgeois, à Pierre Mélanson et à bien d'autres ven‘lenrs,
Certaines familles acadiennes, en effet, ne quttérent jamais Port-Royal, où elles restèrent cantonnées, sans fournir aucun élément à l’émigration : ainsi ies Bellivaut,
1 Etude comparée des recensemenis de l'Acadie.
nat
Brun, Guilbaud, Pitre, Petitpas et Robichaut, si quelque individu de ce nom se trouve ensuite dans les autres colonies acadicnnes, on peut affirmer qu’il ne quitta Port- Royal que longtemps après 1700. Il se forma ainsi, par la grande multiplication de chaque famille, comme de petites tribus propres à certains cantons. Celles que nous venons de nommer étaient spéciales à Port-Royal, de même que les Sire, les Cormier, les Kuessy, les Poirier, les Mirande, les Haché-Grland, les Arsenaut, etc., etc., ne se trouvaient qu’à Beaubassin ; tandis que les Aucoin, les Babin, Douaron, Gautreau, Trahan, etc., se portèrent tous dans le quartier des Mines.
Quelques-unes de ces familles devinrent si nombreuses qu’elles formérent en certains endroits de véritables clans, tels que les Landry, Le Blanc, Commeaux, Haché-Galant, Arsenaut, Bourg, Trahan, Cormier, Bellivaut, Hébert; quelques-unes donnèrent leur nom au canton dans lequel ils dominaient : ainsi la Prée des Bourgs, — la Rivière des Héberts, — la Butte à Mirande, — la Prée des Richards, ete., etc. ".
Les héritages de Port-Royal restèrent donc ainsi entre les mains des ainés ou des familles quin’émigraient point; ceux-ci recherchérent alors : les soldats de la garnison qui prenaient leur congé, les engagés qui venaient de temps à autre sur les navires de France, et les rares familles qui pouvaient venir par cette même voie*; ces nouveaux
1 Reccnsements de l’Acadie. — Lieux cités dans les pièces et rapports aux Archives.
3 Nous trouvons par les actes de l’église de Port-Royal, de 1700 à 1710, trois ou quatre familles qui paraissent être venues de France toutes constituées : Maisonnat (de Bergerac) et Judith Soubiran, Pretieux (de Charente), Poitevin et peut-être Moyse (d'Arcachon). Dans ces mêmes actes, deux noms de femmes natives de France et mariées À Port-Royal : Marie Brunet (de la Rochelle), 1710, et Marguerite Guy. D'autre part, il semble résulter
habi daie Jus com dest
qui s vemd norn régul
AN leur « des n
franc encot gouv dait la col dune femm pour heure au Ca variai die, i
des re viêre ; Louise venues
{, si quelque autres coloquitta Portainsi, par la me de petites nous venons e même que les Mirande, , ne se trouà, les Babin, rtèrent tous
| nombreuses itables clans, aché-Galant, ut, Hébert; n dans lequel — Ja Rivière la Prée des
c ainsi entre raient point;
la garnison venaient de rares familles es nouveaux
s les pièces et
ort-Roval, de être venues de ac) et Judith ut-être Moyse e femmes na- Brunet (de la
emble résulter
habitants, soit comme engagés, soit comme fermiers, aidaient les habitants de Port-Royal à exploiter leurs fermes, jusqu'à ce qu’ils pussent eux-mêmes s’établir à leur propre compte, au bout de quelques années, les uns en défrichant desterres neuves dans la seigneurie de Port-Royal, les autres en émigrant, eux aussi, dans les nouvelles scigneuries.
C’est ainsi que la population de Port-Royal s’était maintenue, en comblant une partie des vides par les iminigrants francais, tandis qu’une grande partie des colons primitifs se transportaient en avant, dans les établissements qui se formaient dans l’intérieur du pays. Ce double mouvement est du reste, ordinairement, une des conditions normales de toutes les colonies lorstu’elles se développent réculièérement.
Nous avons parlé tout à l’heure des soldats qui prenaient leur congé pour se fixer dans le pays; ce fut toujours un des modes de recrutement les plus suivis dans les colonies françaises de l’Amérique. Il est constamment prévu et encouragé, dans les instructions officielles données aux gouverneurs et aux commandants des troupes. On accordait certains avantages à tout soldat qui se mariait dans la colonie; ainsi, au Canada, il avait droit pendant un an à une ration de vivres, et l’on donnait une petite dot à la femme. Les correspondances officielles insistent sans cesse pour pousser les soldats à s’établir de cette facon! : malheureusement les garnisons étaient fort peu nombreuses ; au Canada, qui était une province considérable, le chiffre variait de sept cents, à mille quatre cents hommes ; en Acadie, il dépassa rarement deux cents soldats, mais le plus
des recensements que les femmes : de la Rozette, Jeanne la Ri-
vire; — de Martin Benoît, Marie Chosegros; — de Saulnier,
Louise Pécher, — et de Jacques Corne, Marie Grislard, seraient
‘enues de France avec eux, à moins que ce ne fussent des métisses. ! Archives de la Marine, passim.
souvent il ne s'élevait pas même à cent hommes. Si peu importantes que fussent ces garnisons, elles eussent encore rendu de grands services pour le recrutement de ces colonies, où les immigrants francais étaient très-rares: inais la plupart du temps ces troupes étaient composées d’une facon si fâcheuse, qu’une grande partie des soldats étaient tout à fait impropres à la colonisation, les uns à cause de leur inconduite et de leur fainéantise, les autres à cause de leur âge ou de leur état de santé. Nous ignorons si les compagnies d'infanterie de marine, qui foraient les garnisors coloniales, étaient plus particulièretiout mauvaises que l'infanterie ordinaire, mais on ne peut s’iimaginer quels tristes éléments entraient dans leurs cadres, et quel déchet il en résultait dans l'effectif réellement serviable de ces garnisons, déjà si médiocres par le nombre : une certaine quantité de vauriens, ramassé sur les quais et dans les faubourgs de Paris, y figurent constamment, avec cet esprit de déréglement et ce physique malingre qui dès lors caractérisaient la population parisienne ; les uns avaient été embauchés par les sergents recruteurs, les autres y étaient envoyés de force, sur k demande des parents poussés à bout par leur libertinage. On peut concevoir maintenant combien peu d’immigrants fournissait en Acadie, malgré les encouragements de l’administration, une garnison si peu nombreuse et si médiocre en qualité; encore faut-il dire que, parmi ces colons militaires, il s’en trouvait nécessairement une partie dont l’établissement eût été plus regrettable qu’utile! Quelques-uns cependant, plus fougueux que méchants revenaient naturellement au bien et au travail; quelques autres, plus libertins, étaient heureusement influencés par le milieu et les circonstances, et la plupart de ces coloni improvisés se modifiaient, dans leurs nouvelles familles, à l'unisson d’une population honnête et laborieuse.
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D'après les actes de Port-Royal, nous savons que, de 1705 à 1710, il y eut douze mariages de soldats contractés dans cette paroisse avec des Acadiennes ; mais il en survint peut-être quelques autres, dansles paroisses de l’intérieur, dont nous n'avons pas les actes, et quelques soldats ont pu se fixer dans le pays sans que nous ayons saisi leurs traces ; ainsi il est certains noms nouveaux dans cette période, lesquels, nous avons tout lieu de le présumer, appartenaient à des soldats congédiés. Nous ne pensons pas néanmoins que, durant ces cinq années, il ait pu s’en établir
| plus de vingt ou vingt-cinq. Or dans ce même temps
les immigrants de toute origine ne dépassèrent guère à Port-Royal le chiffre de cent. On voit par là (et c’est l’époque où l'immigration fut la plus considérable) combien peu la colonie recevait de renforts de France, et pour quelle proportion la garnison intervenait dans ce contingent.
A l’époque que nous étudions ici, les immigrants étaient bien moins nombreux encore, et la garnison presque nulle ; nous avons constaté que de 1686 à 1701 on trouve à peine trente à trente-cinq immigrants, de tout sexe et de tout âge; c'est avec ce faible concours et celui des naissances que les familles acadiennes demeurées à Port-Royal se soutinrent, non-seulement sans s’appauvrir, mais encore avec un accroissement d’aisance très-visible ; bien que l’on eût exporté chaque année beaucoup de bestiaux à Beau-
bassin et aux Mines, bien que l’on eût subi de ia part des
Anglais une invasion fâcheuse en 1690, le nombre des bestiaux, qui en 1686 était à Port-Royal de six cent quarante-trois bêtes à cornes et de six cent vingt-sept moutons, se trouve élevé, en 1701, à sept cent vingt-huit bêtes à cornes et à sept cent quatre-vingt-trois moutons. Or, comme le nombre des habitants était moindre en 1701 qu'en 1686, il en résulte que la richesse moyenne de
chaque famille s’était accrue en vingt ans dans la propor. tion de 6,50 à 8,50.
Enfin Port-Royal était l’entrepôt général des pelleteries de toute la baie Francaise, et ce commerce, ainsi que la préparation des fourrures, occupaient beaucoup de gens, surtout pendant ces longs hivers du nord de l'Amérique. Plusieurs habitants, même parmi les plus aisés, passaient alors une partie de leur temps à traiter avec les sauvages : les uns parcouraient l’intérieur du pays en chassant pour Jeur propre compte et en achetant les pelleteries des Micmacs qu'ils pouvaient rencontrer; ils faisaient en petit le mème trafic que faisaient les coureurs de bois du Canada, et comme eux se ménagaient dans certains endroits des caches où ils entassaient les peaux, qu'ik ramassaient ensuite à leur retour. Ces caches étaient marquées d’un signe particulier par chaque coureur, et c'était un usage accepté par les autres coureurs, et par les
sauvages eux-mêmes, de respecter les caches que l'on
rencontrait.
D'autres habitanis se cantonnaient dans des postes où ils apportaient un petit dépôt de marchandises européennes et de denrées, et là, pendant une grande partie de l'hiver, tenaient commerce ouvert avec tous ceux qui voulaient leur vendre des pelleteries. — Ces postes étaient généralement établis dans les seigneuries concédées sur toutes les côtes de l’Acadie, et qui, pour la plupart, n'avaient pont d'autre objet que d'établir un monopole local pour la traite des fourrures et la pêcherie sur la côte. Les uns étaient tenus par les titulaires eux-mêmes, comme les Denys, Degrez. inaud, sur le golfe Saint-Laurent; Damours, Chartier, Saint-Aubin, etc., etc., dans la baie Francaise. Les autres étaient exploités par des habitants de Port-Royal, qui étaient commissionés par les titulaires (ainsi Mathieu Martin fit longtemps ce métier), ou par d’autres qui, moyen-
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devi de trois ce g ces | ratic part dier lopp que tain
lans la propor-
des pelleteries e, ainsi que la icoup de gens, le l'Amérique, us aisés, pasr avec les sauys en chassant les pelleteries ls faisaient en reurs de bois dans certains peaux, qu'il aches étaient le coureur, et urs, et par les ches que l’on
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NUUVELLES SEIGNEURIES,. 201
nant une petite redevance, allaient y commercer à leurs risques et périls.
Ces postes de traite variaient beaucoup d'importance ; les uns étaient qualifiés forts, et présentaient en effet une sorte de magasin en bois, armé et palissadé ; telles étaient les résidences des Denys à Miramichy et dans les iles, celle des Saint-Aubin à Passamacadie, celles de Nachouak, de Cocagne, ete., ete., à plus forte raison les seigneuries de Pentagoët, de Jemsek, de Chedebouctou, de la Hève, qui étaient réellement des points fortifiés.
Beaucoup d’autres n'étaient que de véritables cabanes temporaires, où le principal commerce se faisait, malyré les règlements, au moyen de l’eau-de-vie que l’on débitait aux Indiens. Ces cabanes situées au milieu des bois, hors de toute espèce de surveillance et la plupart du temps inconnues, étaient, comme le disent plusieurs fois les gouverneurs, des cabarets sauvages, extrêmement funestes aux indigènes et même aux colons, bien que plusieurs d’entre eux parvinssent à y réaliser de jolis profits.
Ils servaient de refuge aux vauriens de la colonie, aux déserteurs de la garnison, à tous les métis qui se faisaient vagabonds, et aux individus les plus dégradés parini les tribus indiennes. Cependant ce genre d'établissements devint quelquefois, surtout à l’ouest du Canada, le noyau de populations demi-indiennes, demi-européennes, aux trois quarts sauvages, avec un grain de civilisation barbare ; ce germe se développait avec le temps, et plus d'une fois ces repaires, se purifiant peu à peu par le cours des générations, devenaient des espèces de colonies d’une sorte particulière, dont nous aurons plus loin l’occasion d’étudier avec quelque détail les origines, la population, le développement et l'influence; seulement nous devons dire ici que leur role fut très-limité en Acadie. Il se trouvait certainement en ce pays, comme partout ailleurs, quelques
202 UNE COLONIÉE FÉODALE,
mauvais sujets que le contact fâcheux de la garnison empirait encore ; mais ils furent toujours en petit nombre, et le chiffre des métis était également fort restreint. Presque tous ces derniers vivaient sur les côtes de l'Est, depuis la Ilève jusqu'à Campseau; ils descendaient en grande partie de ces premières bandes d’aventuriers errants qui, après Poutrincourt, étaient restés en Acadie avec son fils et les Latour; plusieurs d’entre eux même portaient des noms français, qui témoignent de leur origine".
Il se dessina ainsi, dès le principe, deux courants fort distincts dans l’émigration européenne. Les éléments les plus aventureux, les plus grossiers, préfèrent la vie vagabonde du trafiquant ou du chasseur : aux Antilles, ce genre d'hommes s'appelait flibustiers ou boucaniers; dans l'Amérique du Nord, on les nommait coureurs de bois, et bois-brülés lorsqu'ils étaient métis. Au contraire, les familles plus rassises, plus honnêtes, les éléments les plus précieux pour le travail présent et le progrès à venir, se rattachèrent à la vie sédentaire et agricole, sous le patronage fortement constitué de la hiérarchie traditionnelle. Latour et les capitaines de sauvages furent les chefs des premiers; Razilly, d’Aulnay, La Vallitre, etc., etc., servirent de centre et de point d’appui aux seconds ; on verra, quelques pages plus loin, à quel degré d’abrutissement tombaient parfois les chefs des coureurs de bois.
Ce triage de la population européenne s’opéra au Canada sur une bien plus grande échelle, et se répartit sur une bien plus vaste étendue. Au bout d’un très-petit nombre d'années, les coureurs de bois circulaient jusqu’au lac Supérieur, et en 1675 ils atteignaient le Mississipi; entre le Canada et ce fleuve, ils avaient échelonné en passant par
! Recensements des côtes de l'Est en 1686. — Beamish, passim;
page 503 en 173%; page 81 en 1746. Voir les actes de baptême ct de mariage à l'Appendix.
la garnison etit nombre, streint. Presl'Est, depuis it en grande errants qui, avec son fils portaient des el, courants fort éléments les t la vie vagailles, ce genre iniers; dans eurs de bois, contraire, Îles 1ents les plus ès à venir, se
sous le patroraditionnelle.
les chefs des c., elc., serds ; on verra, ssement tom-
ra au Canada artit sur une petit nombre jusqu’au lac sissipi; entre à passant par
mish, passim; de baptème ct
le Détroit, la baie des Puants, les Miamis, etc., une série de postes plus ou moins grossiers qui parvenaient jusqu'aux Illinois. Ils se trouvait déjà, en 1680, plusieurs groupes organisés composés de Canadiens, de métis et de sauvages; les actes de l’église de Kaskaskias (Illinois), que nous avons pu consulter, datent de cette époque.
Cette chaine de postes, depuis Montréal jusqu’au Mississipi, tous peuplés d’aventuriers sortis des centres civilisés, présentait les nuances graduées d’une civilisation toujours décroissante, jusqu'aux groupes où le mode d’existence commençait à se rapprocher beaucoup de la sauvagerie.
Ces phénomènes peuvent être considérés comme lapplication d’une loi générale qui s’observe au début de toutes les sociétés ; c’est une des formes les plus répandues et les plus naturelles de l’expansion civilisatrice : si les centres agricoles lui servent en effet de foyers, les coureurs d'aventures, les trafiquants demi-sauvages sont les véhicules naturels qui, par un rayonnement concentrique et gradué, répandent à travers le désert et la barbarie les procédés élémentaires d’une première civilisation. Dans cette expansion, le personnel civilisé se dégrade de plus en plus à mesure qu’il s’éloigne de son centre, tandis que les populations sauvages se familiarisent en ordre inverse avec ls données de l’organisation et de l’industrie humaines.
C’est un point de vue auquel il pourrait être utile de se placer quand on étudie l’histoire de l'Amérique, car on entirerait, par comparaison, de très-utiles enseignements sur la formation et l’expansion des sociétés primitives. (Voir à l’Appendix les notes sur l’expansion des civilisations primitives.)
Le commerce des fourrures n’était donc qu’une occupation accessoire des Acadiens pendant l’hiver ; à la fin de cette saison, tous les habitants qui s’occupaient de ce trafic, et qui n’appartenaient point à la classe la plus
infime des coureurs de bois, rentraient chez eux avec leurs fourrures, et chacun reprenait les travaux de sa ferme
ou de son métier. Les traitants plus considérables, qui tenaient des forts et des manoirs seigneuriaux, les capi-| taines de sauvages dont nous avons déjà parlé, menaient|
un genre de vie spécial, demeurant toute l’année au milieu des forêts et des déserts, n'ayant point d'autre société que celle des naturels ou de quelques engagés. Beaubassin et les Mines étaient pour ces aventuriers des lieux d’approvisionnement, des centres considérables; Port-Royal était une ville, une capitale avec laquelle ils ne communiquaient que rarement et difficilement.
Cette dernière portion de la population acadienne échappe en grande partie à nos recherches et à nos constatations. car les recensements ne comprennent communément que les gens domiciliés à Port-Royal, aux Mines et à Beaubassin; très-rarement trouve-t-on quelque mention de ceuxlà mêmes qui étaient fixés sur des fermes avec leurs familles, dans les seigneuries isolées et écartées, telles que Pomboncoup, Chipoudy, Jemsek, Ekoupag, etc., etc. Quant à ceux qui vivaient soit seuls, soit en famille, mais à l'état dispersé, avec les capitaines de sauvages, avec les trafiquants, ou sur les pécheries du littoral, comme ceux de la Hève, Mirliguesh, la Petite-Rivière, Chibouctou, Campseaux et les iles du golfe Saint-Laurent, il n’en est presque jamais question. De sorte que les constatations à peu pris régulières que nous pouvons établir sur la population acadienne sont toujours incomplètes, et laissent de ct? un certain nombre d'habitants qui varie du sixième a dixième sur le total.
On en trouve des preuves flagrantes par la comparaison des recensements, dans lesquels on voit fréquemment disparaitre des familles assises depuis longtemps dans le pays, qui reparaissent dans les recensements suivants;
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‘la comparaifréquemment temps dans le ents suivants;
ceci ne s'explique que par suite des courses passagères ou des établissements nouveaux entrepris dans l’intérieur, dans les endroits isolés, dans quelque colonie récemment fondée, que les recensements n’atteignaient pas. Cette même observation doit s'appliquer aux recensements du Canada; mais les omissions s'y montrent dans une proportion beaucoup plus forte, à cause du nombre si considérable des coureurs de bois qui se fixaient plus ou moins longtemps dans l'Ouest.
Nous croyons donc que les recensements acadiens de 1686 et de 1701 doivent être trop faibles; en 1686, on annonce en tout pour l’Acadie 885 habitants, savoir : 592 à Port-Royal, 57 aux Mines, 129 à Beaubassin, 15 au cap Sable, 20 à la Hève, et 32 dans divers autres postes ; celui de 1701 contient 1,153 personnes, savoir : 466 à Port-Royal, 498 aux Mines, et 189 à Beaubassin. Mais nous pensons qu'effectivement on doit évaluer le chiffre des Européens à 920 en 1686, et à 1,450 en 1701. Nous évaluons la répartition de ce dernier chiffre de la manitre suivante :
Port-Royal, les Mines et Beaubassin, 1,153 habitants; Chipody, 15; Pentagoët, 25; Megaïs, 6; Passamacadie, 15; la lève et son canton ', 75; Pobomcoup et le cap
! Nous ne comprenons pas dans ce chiffre, non plus que pour le fleuve Saint-Jean, toutes les familles de métis, mais seulement celles qui avaient tout à fait adopté les habitudes stables et plus ou moins agricoles des familles européennes qui étaient mêlées avec elles. Beaucoup d'autres métis restaient mélangés avec les tribus indiennes et de temps à autre venaient rallier les petit: centres des capitaineries de sauvages, soit en engageant leurs services et s'y acclimatant, soit par des mariages. Nos évaluations sont basées : L° sur des comparaisons approximatives de plusieurs recensements partiels indiqués à diverses époques pour ces localités; 2° sur les renseignements fournis par les baptèmes et mariages des actes de Port-Roval.
Sable, 40 ; fleuve Saint-Jean, 50; Miramichy, Chedabouc.tou, Népisigny, ete., 40; divers lieux sur la côte et dans l'intérieur, 31, En 1701, total : 1,450 âmes.
armi ces coureurs de bois, et les familles de stabilité irrégulière, dont nous indiquons ici les centres principaux, quelques-uns avaient fini par vivre au milieu des Indiens, d’une manière grossière, brutale candaleuse, suivant plus où moins les errements de ces compagnons de Latour stigmatisés par d’Aulnay, en 1640, dans le mémoire que nous avons cite,
Voici par exemple comment le gouverneur Villebon parle de la famille des Damours-Dechoffour : « Ces « quatre frères vivent sur la rivière Saint-Jean depuis « dix à douze ans, et y mènent une existence licencieuse «et vagabonde; ils sont insubordonnés et séditieux, et « méritent d'être surveillés de très-près. Bien qu'ils aient « de vastes concessions dans les plus beaux cantons du « pays, on leur connait à peine un logem ; ils ne pos- « sèdent ni cultures ni aucuns bestiaux, is ces pré- «tendus gentilshommes vivent en trafiquant avec les « Indiens, faisant la débauche, réalisant de gros profits, «et étant plutôt nuisibles qu'utiles au bien général", » Ces Damours devaient être les petits-fils de Mathieu Damours des Choffours, membre du conseil souverain de Québec en 1667.
Cependant tous ces seigneurs ou capitaines de sauvages n'étaient pas, heureusement, semblables à ce portrait. Les Saint-Castin *, les d’Entremont, les Denys, etc., etc., nous offrent des types très-différents, et beaucoup plus respectables; il est même possible que Villebon, qui avait eu plusieurs altercations avec les Damours, a chargé un
1 Archives de la Marine.
3? Voir : la famille Saint-Castin. (Appendix.)
Chedabouccôte et dans
, de stabilité tres princi- \ milieu des candaleuse, COMpPAGNONS 10, dans le
eur Villebon our : « Ces -Jean depuis e licencieuse séditieux, et n qu'ils aient « cantons du ; ils ne posis ces préint avec les gros profits, général", »
de Mathieu souverain de
de sauvages portrait. Les , ete., etc.
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peu ce tableau, car nous savons qu'à cette époque même les quatres frères Damours étaient mariés : chacun d’eux élevait une funille assez nombreuse !, et dès 1698, quelques familles de colons étaient déjà fixées près du manoir de Jemsek, Mais il s'en trouvait certainement quelques autres auxquels ce type se rapportait plus exactement, surtout parmi les nombreux concessionnaires qui figurent passagèrement dans les seigneuries acadiennes* et qui venaient du Canada, tels que Potier, Chartier, Meunier, Genaples de Bellefonds.
Ces chefs étaient d'autant plus influents sur les tribus sauvages, qu'ils adoptaient une partie de leurs usages et de leurs mœurs; plusieurs épousèrent des squaws, ou des filles métisses; ces unions accrurent beaucoup leur autorité, et leurs descendants n’en restèrent pas moins trèsconsidérés parmi les Francais : les Saint-Castin furent considérés comme officiers pendant quatre générations ; un des d'Entremont épousa une des filles de Saint-Castin ; Latour avait eu sa première fille, Jeanne, d’une squaw maléchite ; Enaud de Népisigny avait épousé une Indienne, et il est très-probable que Richard Denys de Fronsac, seigneur de Miramichi, avait pris pour femme une squaw ou une métisse.
Il ne se passait pas d'année sans que chacun des capitaines fit dans son quartier une grande distribution de présents aux guerriers des tribus, tant en son nom qu'au nom du roi de France; ils les réunissaient alors dans de grands festins, où assistaient souvent des officiers francais. Ces festins n'étaient point toujours d’une grande délicatesse, si bien que ces derniers, dans leurs rapports,
! Recensements de 1686 et de 1689. — Recensement spécial du fleuve Saint-Jean en 1693 et 1698. — Recensements spéciaux de là Hève et côtes de l'Est en 1689, 1693 et 1700. (4rchives.)
? Registres des concessions.
appellent plaisamment ces réunions des repas de chiens. Les viandes qu’on y servait étaient entassées dans de grandes chaudières, à la manière indienne; pendant plusieurs jours, les récits de chasse et de combat, les danses sauvages, y étaient entremêlés avec force rasades d’eaude-vie. Ces réjouissances grossières servaient de prélude aux expéditions de chasse ou de guerre, quand les capitaines de sauvages, ces seigneurs fauves habillés &e peaux de bêtes, rassemblaient leurs vassaux indiens, sur la réquisition des gouverneurs francais.
Le manoir seigneurial de ces chefs était ordinairement un fort grossier entouré de fossés, dont l’escarpe était revêtue de pièces de bois formant palissade; elles étaient soutenues à l’intérieur par des épaulements en terre, ou par des contre-forts en bois. Sur ces épaulements, on voyait fréquemment quelques pièces de canon en fer, posées en barbette et la plupart du temps sans affût ; dans cette enceinte, quelques bâtiments rustiques servaient de logements ou de magasins, et souvent c’est à peine si aux environs du fort on trouvait une ébauche de jardin qui restait presque inculte.
Les maitres de céans vivaient peu dans leurs demeures, se tenant presque toujours au dehors avec les sauvages, dont ils partageaient volontiers les plaisirs et les fatigues. Les femmes et les enfants gardaient le fort avec des engagés, ou quelques vieux Indiens de confiance, bien fermés et calfeutrés dans leurs palissades, et plus d’une fois on vit ces femmes faire le coup de feu contre les Anglais, quand ils débarquaient sur la côte. Lorsque le seigneur revenait au manoir, il apportait les pelleteries qu'il avait ramassées, et des provisions de venaison que l’on conservait en les salant ou en les fumant.
La plupart de ces forts étaient situés sur quelque gros cours d’eau, qui facilitait ce genre d’existence, car pres-
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de chiens.
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que toutes les excursions se faisaient en canots, et c'était ainsi seulement que l’on pouvait charroyer les pelleteries d'une part et les approvisionnements européens de l’autre : pendant la belle saison, en effet, on entrait en communication avec les bâtiments pêcheurs qui fréquentaient ces parages, et l’on échangeait avec eux les fourrures et quelques provisions fraiches, contre des armes, des outils, des étoffes, du vin, etc., etc.; on allait même jusqu’à Port-Royal, avec les canots, chercher de la farine et autres munitions. Cette description, nous le répétons de nouveau, ne s'applique rigoureusement qu’au commun de ces manoirs sauvages ; il en était plusieurs, que nous signalerons par la suite, qui présentaient un véritable germe de civilisation, possédant des bestiaux, des cultures, et quelques familles attachées à l’exploitation du sol.
Les capitaines de sauvages étaient de véritables intermédiaires entre les commandants des postes francais et les tribus indiennes. Lorsqu'une certaine dignité dans le caractère et dans l'existence leur attirait le respect et la confiance des tribus, ils exerctient une influence considérable et bienfaisante, qui fut constamment d'une grande utilité pour la France et pour ses colonies,
On peut même, sans trop de présomption, affirmer que si nous eussions soutenu avec plus de vigueur, et défendu avec plus de constance, le magnifique domaine colonial que nous possédions en Amérique, il se fût développé, par le cours des âges, un mouvement civilisateur analogue à celui qui se produisit en Europe après la conquête des Barbares, avec cette différence cependant que la vassalité germanique fut imposée par la force et subie avec crainte, tandis que l’ascendant des gentilshommes francais était accepté librement et reposait sur la confiance du peuple conquis, aussi bien que sur la supériorité du vainqueur.
A côté du capitaine, d'ailleurs, se trouvait le mission-
arme
see rererepenenronneevee pneu
naire, dont l'influence compensait ce qu’il y avait de trop brutal chez le premier. Autour de ces manoirs grossiers et des missions chrétiennes, les tribus indiennes se seraient groupées et transformées peu à peu; civilisation moins brillante, infiniment moins rapide, mais préférable peut-être, sous certains rapports, au développement social qui s’est produit en Amérique, préférable surtout au point de vue général de l'humanité : elle eût introduit en effet, dans le cours de la civilisation moderne, les éléments vraiment originaux d’une race neuve et d’une société nouvelle, résultat précieux pour l’ethnc yie générale! C'est par de tels procédés, l’étude de l’histoire nous le montre, que se superposent, d’une manière stable et féconde, les phases successives de nos progrès!
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Le concours que les gouverneurs francais tiraient des capitaines de sauvages pendant la guerre, et la combinaison qu'ils parvenaient ainsi à opérer entre l’action des troupes européennes et celle des bandes indiennes, étaient absolument indispensables pour la protection de nos colonies : le nombre des habitants était trop inférieur à celui des Anglo-Américains. On eût pu suppléer sans doute à cette inégalité en y entretenant des forces militaires considérables, mais la France, toujours absorbée par sa politique trop continentale, n’envoyait en Amérique que de faibles détachements; c’est à peine si, à la fin du dix-septime siccle, il se trouvait cinq cents soldats réguliers, tant au Canada qu'en Acadie.
Non-seulement la population coloniale était trop faible, mais encore fallait-il qu’elle eût à supporter tout le poids de sa propre défense; lors donc que les hostilités éclataient, les capitaines de sauvages mettaient sous les armes
leurs bandes indiennes; ils tâchaient d'accorder leurs manœuvres irrégulières avec la marche des officiers de l'armée et de la milice, et permettaient ainsi au Canada de repousser les agressions anglaises, malgré l’infériorité du nombre ; la plupart du temps même, ils portaient leurs incursions jusqu’au milieu des ennemis et paralysaient
ses forces en l’obligeant à un rôle défensif, en dépit de la supériorité de sa puissance.
Ce fut M. de Frontenac, gouverneur du Canada en 1689, qui intronisa, ou au moins perfectionna ce genre de guerre, dont il sut tirer un si merveilleux parti : M. de Menneval, gouverneur de l’Acadie, avait été attaque et capturé dans Port-Royal, en 1690, par une flotte anglaise partie de Boston, sous le commandement de l’amiral Phips; cette agression n’était que le prélude d’une expédition plus considérable, que Phips dirigea aussitôt contre le Canada, qu’il tenta d’envahir par mer, en remontant le Saint-Laurent ; cette tentative fut repoussée avec perte, mais les Anglais, pour réparer leur échec, organisèrent plusieurs incursions contre le Canada par les frontières de terre, et l’on pouvait craindre de voir se renouveler l'agression maritime qui venait d’échouer.
C’est alors que M. de Frontenac, homme énergique et intelligent, se trouva réduit presque à néant comme force militaire et dénué de tout secours de la métropole. Pressé par les Iroquois que soudoyaient les Anglais, et sachant ces derniers vingt fois plus nombreux que les habitants de toute la Nouvelle-France, il chercha à développer par terre, contre leurs établissements, un système d’incursions ana logues à celles qu’exécutaient au Canada Îles sauvages armés et dirigés contre lui. Mais, plus habile que les Anglais, il manœuvra en mêlant avec dextérité les Indiens et les Européens, ce qui décupla la force des attaques et h portée de ce genre de guerre.
Profitant adroitement des sympathies naturelles qu existaient entre la plupart des nations sauvages et les Français canadiens, connaissant parfaitement les aptitudes de ces derniers pour la vie militaire et les expéditions aventureuses, il organisa avec soin, pour ce but spécial, quelques bandes de jeunes Canadiens. Plusieurs parmi eu
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étaient habitués dès leur enfance à vivre avec les Indiens soit dans les chasses, soit dans les expéditions de la traite des fourrures; ils savaient faire de longues courses en hiver dans les pays déserts, sur la neige, avec des raquettes ; ils savaient se guider au milieu de la solitude et des frimas, se cabaner le soir de manière à reposer la nuit, malgré la rigueur du froid, vivre de peu et se créer mille ressources au milieu de la nature sauvage. On forma donc des compagnies qui s’adjoignirent aux guerriers des tribus canadiennes. Dressées à la fois pour la guerre européenne et pour la guerre indienne, douées d’une incomparable mobilité, éminemment propres aux surprises, aux embuscades et aux agressions impétueuses, elles étaient cependant susceptibles de se rallier, de faire corps et de présenter une défensive solide; ces bandes formaient alors, au milieu de l’essaim des sauvages, de véritables machines de guerre qui donnaient à ceux-ci ce qui leur manquait : de la stabilité dans le combat.
Frontenac eut la chance heurcuse de trouver sous sa main, pour mettre à la tête de cette jeunesse, des officiers et de jeunes gentilshommes d’un vrai mérite, qui adopttrent promptement et ce genre de vie et ce genre de guerre. Il nous suffira de nommer : d’Iberville, de Sainte- Hélène, de Bicenville, trois frères dont la famille fournit à la fois sept officiers distingués : Le Bert de Senneville, de Varennes, d’Ailleboust, Hertel, de Port-Neuf, Tonti, .ie Joncaire. Tels furent les principaux héros de ces expéditions aventureuses au moyen desquelles Frontenac, sans troupes, sans argent, avec une population de quatorze à quinze mille âmes à peine, tint en échec pendant sept ans toutes les colonies anglaises, qui comptaient alors deux cent mille habitants !.
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214 UNF COLONIE FÉODALE.
Ces chefs canadiens dirigèrent souvent leurs attaques et leurs marches, de manière à appuyer l’action des capitaines sauvages de l’Acadie, et ils parvinrent ainsi à dégager ce pays de l’étreinte des Anglais qui l’attaquaient sans cesse : après s'être emparés de Port-Royal en 1690, ces derniers n’y avaient laissé qu’une faible garnison ; elle fut expulsée presque aussitôt par le lieutenant de M. de Menneval, le sieur Perrot, qui, avec le commissaire de marine Desgouttins, se mit à la tête de quelques hommes pour attaquer l'ennemi. Mais dix jours après cet exploit, arriva un navire français monté par M. de Villebon, successeur de M. de Menneval, et celui-ci ayant constaté l’état de délabrement du misérable fortin de Port-Royal, se retira au fort de Jemsek, sur le continent, avec les quelques soldats dont il pouvait disposer; les colons restèrent seuls dans leurs fermes éparses, prêts à se réfugier dans les bois à la première alarme.
Ces inquiétudes n'étaient point vaines, car deux corsaires anglais entrèrent dans la rade, peu après le départ du gouverneur, et achevèrent l’œuvre de Phips; celui-ci n'avait fait que piller, ceux-là brûlérent non-seuleraent le fort et les magasins, mais encore l’église et vingt-huit maisons; ils tuèrent deux habitants, plus une femme tt un enfant, et tout ce qu'ils purent surprendre de bestiaux fut enlevé ou égorgé sur place. Du reste, ils firent comme Phips, ils ne s’écartèrent point du rivage, et h plupart des fermes échappèrent ainsi au désastre. Ville-
bon lui-même ne tarda pas à être attaqué à Jemsek. Phips, qui venait d’échouer sur le Saint-Laurent, chercli à réparer son échec, en 1692, en dirigeant deux brigantins et un vaisseau de guerre contre le fort de Jemsek ; mais cette agression fut repoussée par la vigilance tt la fermeté de Villebon, et les Anglais, obligés d'aller défendre leur propre territoire attaqué par les Cani-
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Il était en effet parti du Canada, à diverses reprises, des expéditions qui répandirent la terreur dans le nord de la Nouvelle-Angleterre. Une des plus notables, commandée par M. de Port-Neuf, fut dirigée jusque sur les côtes de l’Acadie, où elle opéra de concert avec notre ami le céltbre Saint-Castin. M. de Port-Neuf partit de Québec le 28 janvier 1690 avec quarante Canadiens, ayant pour lieutenant le jeunc Tilly de Courtemanche, fils comme lui d'un seigneur de la vallée du Saint-Laurent. Pendant tous les mois de février, mars et avril, c'est-à-dire en plein hiver, dans ce rude climat, ils vécurent au milieu des bois, en un pays entièrement désert, presque sans provisions, rencontrant de temps en temps quelque parti de sauvages qui n'étaient guère mieux munis qu'eux-mêmes ; il se dirigèrent ainsi, avec ces Indiens, vers les établissements anglais, les côtoyant, les pillant et cherchant l’occasion de quelque coup d’éclat. Enfin, au mois de mai, ils rejoignirent Saint-Castin et ses Abénakis non loin de Falmouth, sur la baie de Casco; ils se trouvaient alors à plus de cent lieues de leur point de départ.
Les Anglais avaient construit en ces quartiers, à l’embouchure du Kennebec, un fort dit le fort Loyal, avec trois autres fortins, destinés à protéger leurs colons et leur commerce. La garnison, pourvue de huit canons, complait soixante-dix hommes. Port-Neuf et Saint-Castin attaquérent résolâment ces fortifications, et le 20 mai les Anghais furent obligés de capituler; on enleva les canons et tout le butin, les forts furent brûlés et détruits, ainsi que toutes les maisons à deux lieues à la ronde, et les soldats ennemis fait prisonniers avec tous les habitants, y compris les femmes et les enfants.
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Quatre ans après, M. de Villieu, neveu de La Valière, le seigneur de Beaubasssin, renouvela dans les mêmes parages une semblable expédition : il surprit à Pemaquid (au sud de Pentagoët) les colons anglais de ce quartier; ceux-ci perdirent cent quatre morts, vingt-sept prisonniers, et soixante fermes qui furent brülées. Villieu retourna à Montréal avec son butin, ayant parcouru en plus d’un mois deux cent cinquante lieues, à travers les forêts sauvages et montagneuses qui séparaient le Canada de la Nouvelle-Angleterre. L'année suivante (1695), il reparut encore sur ces côtes, de concert avec d’Iberville, et captura les milices yankees qu’on avait envoyées pour protéger la contrée sous les ordres de Church !.
Mais ces courses militaires sont bien peu de chose auprès de l’expédition de Corlaër ou Slicnectady, dont Lemoyne de Sainte-Hélène, frère d’Iberville, fut le chef. Pendant plus de soixante-quinze ans, la ruine de cette ville a plané comme un effroyable fantôme dans les traditions des frontières, et les lecteurs pourront en trouver le curieux récit dans les historiens du Canada. C'est ainsi qu'un petit nombre de détachements mobiles, appuyés par la coopération des Indiens et adroitement disséminés dans les solitudes qui confinaient aux colonies anglaises, maintenaient celles-ci dans des inquiétudes incessantes; toujours sur un pied de défensive pénible et difficile, leurs précautions cependant se trouvaient toujours insuffisantes, parce qu’il était impossible de deviner la marche et les intentions de l’agresseur, dont les mouvements étaient perdus dans la forêt ?.
Villebon profita de cette situation fàcheuse des colonies puritaines pour se maintenir à Jemsek ; mais l'extrême
1 Williamson, Hist. du Maine, — Beamish, pages 21% et 219. 2 Garneau. —- Ferland. — Bancrofft.
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médiocrité de ses ressources le laissait sans force; il parvint néanmoins à faire subir d'assez grands dommages aux Anglais, en attirant vers son refuge, dans la rivière Saint- Jean, un certain nombre de corsaires qui firent la course sur les bâtiments de la Nouvelle-Angleterre, Nous connaissons les noms de plusieurs d’entre eux, tels que Robineau de Nantes, François Guyon (probablement le beau-père des Damours et de Cadillac) et Baptiste, le plus redoutable de tous"; ces corsaires allaient de temps à autre se ravitailler à Port-Royal ou aux Mines, d’où ils rapportaient aussi des vivres à Villebon, car autour de Jemsek il n°y avait à vrai dire ni fermes ni bestiaux; plusieurs fois même ils recrutérent des hommes pour leurs équipages dans les familles acadiennes *
Le commerce de Boston et des colonies voisines éprouva alors de tels préjudices, qu’il s’y organisa en 1696 une expédition maritime, dans le but d’enlever aux corsaires leur port de refuge, en détruisant le fort de Villebon. Le commandement fut donné au colonel Church, le plus habile officier des colonies anglaises, le seul même, à dire rai, qui entendit réellement cette guerre spéciale, de partisans et de surprises, que les Français pratiquaient avec tant de succès ; avant d'attaquer Villebon, il se porta dans le fond de la baie Francaise, sur la paroisse de Beaubassin, où il opéra une descente subite dont nous avons déjà parlé plus haut. La population, selon l’usage, s'enfuit aussitôt dans les bois et dans les fermes éloignées de la mer; Church resta en ce quartier neuf jours, pillant tout ce vil put atteindre, tuant les bestiaux et brûlant un grand
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1 Le véritable nom de Baptiste était Pierre Maisonnat, natif de ergerac : il finit par se fixer à Beaubassin, où il vivait encore en 1704. — Ceci résulte de l’Étude comparée des recensements et es actes de l'église de Port-Royal.
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nombre de maisons ainsi que l’église, mais il ne put saisir qu'un trés-petit nombre de prisonniers. Il remit alors à la voile, et arriva, le 18 octobre 1696, devant Jemsek, où | débarqua avec environ six cents hommes,
Villebon était sur ses gardes, et recut très-chaudement l'attaque des Anglais, qui furent obligés de se rembarquer le 20 octobre, après avoir eu huit hommes tués et dix-sept blessés, dont cinq officiers. Cette défense avait été secondée par le corsaire Baptiste, embossé sous le canon de Jemsek, lequel, aussitôt après le départ de l'ennemi, se rendit à Port-Royal, afin d’y renouveler les approvisionnements du fort ; il emmenait en même temps trois soldats malades, qu’on envoya aux Mines pour s’y rétablir tranquillement, Quant à Villebon, il répara les dommages qu'avait occasionnés l'artillerie anglaise, et resta désormais sans être inquiété jusqu’à la paix de Ryswick ; celle-ci se conclut le 25 septembre 1697, au moment même où le chevalier de Callières, lieutenant-gouverneur du Canada, projetait une expédition, qui aurait probablement consommé la ruine de la colonie de New-York, s’il eût été convenablement secondé par la France.
La paix de Ryswick, en nous assurant la possession paisible de l’Acadie et de toutes ses dépendances, affranchissait de tout danger Port-Royal et les autres colonies acadiennes ; néanmoins le gouverneur Villebon resta dans son fort de Jemsek ; il rebâtit même, en 1698, le fort de Nashouack, à l'embouchure du fleuve Saint-Jean !, Il avait alors avec lui deux compagnies, c’est-à-dire cinquante où soixante soldats, et cet état de choses dura jusqu’à sa mort: ce furent sans doute quelques hommes de cette petite garnison qui, après les coureurs de bois de Latour, furent l’origine des familles européennes ct métisses que nou
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