‹ Une colonne dans le Soudan françaisChapitre 27 sur 63 · EXPOSÉ GÉOGRAPHIQUE ET POLITIQUE · texte numérisé non relu

EXPOSÉ GÉOGRAPHIQUE ET POLITIQUE

Le 1®'" décembre 1893, je recevais l'ordre de M. le Gouverneur général, transmis par M. le général commandant en chef, de prendre le commandement du 2^ territoire militaire, àLang-Son.

Ce territoire comprenait les cercles de Lang-Son et de Cao- Bang et le commandement de la ligne du chemin de fer, en exploitation ou en construction, de Phu-Lang-Thuong à Lang-Son.

La situation était alors la suivante :

Le 2e territoire militaire s'étendait le long de la frontière de Chine, bordant la province chinoise du Quang-Si. Nos postes principaux, Lang-Son, Dong-Dang, Na-Cham, That-Khé, Cao- Bang, tenaient la route principale de Lang-Son à Cao-Bang, laissant entre eux et la frontière de Chine une zone, dont l'épaisseur allait en augmentant, au fur et à mesure que l'on s'éloignait de Lang-Son. Cette zone, habitée par des populations Thos et Mans, était tout entière aux mains des bandes pirates qui y étaient installées à demeure, venaient constamment pilier nos convois et nos marchands sur la route, opéraient souvent de concert avec les bandes du Sud et, après les razzias fructueuses, allaient se débarrasser en Chine du produit de leurs pillages : femmes, enfants, bestiaux, qu'ils échangeaient contre des armes, des cartouches et de l'opium. Les autorités chinoises de la frontière étaient toutes de connivence avec les chef de bandes, dont elles favorisaient les entreprises moyennant d'honnêtes rétributions de la part de ceux-ci.

Le commandant du 2® territoire militaire avait aussi dans ses attributions la surveillance à exercer sur la ligne du chemin de fer. Celle-ci ne fonctionnait, et encore dans les plus mauvaises

conditions, que jusqu'à Bac-Lé (kii. 41). De ce point à Lang- Son, sur une longueur de 60 kilomètres, elle était en construction, et même, en décembre 1893, au moment où je prenais le commandement, les travaux étaient presque partout arrêtés en raison d'une mauvaise organisation de l'entreprise et surtout des faits de piraterie qui avaient eu lieu les mois précédents. La ligne, en effet, entre Sui-Ganh (kil. 19) et Lang-Nac (kil. 71), traversait le pays le plus difficile, le plus accidenté, le plus couvert que l'on pût imaginer. D'un côté, à l'est, le Bao-Day, avec ses monts boisés, ses ravins profonds, se reliant h la Chine par les montagnes du Mauson et fournissant des abris impénétrables aux bandes chinoises, venant du Quang-Si; de l'autre côté, à l'ouest, le Caï-Kinh, bordé le long du chemin de fer par une haute muraille de pierre et composé d'une multitude de cirques, fertiles et bien arrosés, mais entourés de hauteurs rocheuses, à flancs inaccessibles et boisés, ne communiquant entre eux que par des cols difficiles, impraticables aux chevaux et animaux de bât. Ces deux régions sont, pour le moment, à peu prés inhabitées, les villages s'étant dépeuplés à la suite des ravages des pirates et les habitants s'étant réfugiés dans les grottes et les montagnes oii ils succombent de faim et de misère; de grandes bandes chinoises, commandées par des chefs redoutés ont donc élu domicile dans le Bao-Day et le Caï-Kinh, dans ce dernier pays surtout. De là elles viennent pousser des incursions périodiques sur la ligne ferrée, attaquant et brûlant les villages, dispersant les chantiers, enlevant les isolés, guettant les quelques Européens, voyageurs ou employés des travaux publics qui parcouraient la ligne. A la suite du payement de rançons, que le gouvernement du protectorat avait eu le tort de compter à ces bandits pour racheter plusieurs de nos compatriotes tombés entre leurs mains, de véritables agences commerciales s'étaient créées en Chine pour procéder à l'enlèvement des Français insuffisamment protégés par les escortes. En moins de quelques mois trois Français. MM. Roty, Bouyer et Fritz, avaient été ainsi capturés et se trouvaient entre les mains des pirates, dans leur fameuxrepaire de Lung-Lat. D'autres avaient été tués. Bref, au mois de décembre 1893, une terreur régnait sur la ligne ferrée; les chanliers étaient arrêtés; personne n'osait plus s'aventurer sur la ligne.

Page 1