‹ Une colonne dans le Soudan françaisChapitre 29 sur 63 · SITUATION DANS LE CAI-KINH · texte numérisé non relu

SITUATION DANS LE CAI-KINH

La situation y était la suivante à la date du 6 décembre, jour de mon arrivée à Phu-Lang-Thuong :

Les bandes pirates, chassées par le commandant Barre du repaire de Len-Daï, avaient reporté le centre de leurs opérations à Lung-Lat ; Lung-Lat était un cirque rocheux qu'elles avaient transformé en un repaire que l'on disait formidablement organisé et d'oii partaient les détachements qui venaient rançonner la ligne du chemin de fer et la route de Lang-Son à Cao- Bang. Elles étaient d'ailleurs complètement maîtresses du pays. Tous les villages du Caï-Kinh leur payaient l'impôt. Nos trois compatriotes : Bouyer, Roty et Fritz, s'y trouvaient prisonniers. Les renseignements étaient arrivés à fixer à peu près la composition de ces bandes : Quatre groupes de 200 hommes chacun, plus un détachement d'une quarantaine d'hommes, total 800 à 900 hommes se trouvant répartis comme suit : un premier groupe commandé par Thaï-Ngan, un deuxième commandé par un dé-doc nommé Ca-Qui, ancien mandarin annamite ayant acquis quelque notoriété lors de la défense de Thaï-Nguyen contre les Français, puis réfugié en Chine d'où il était arrivé vers le 3 décembre 1893; un troisième groupe commandé par un parent de Luu-Ky, nommé Dé-Ky et qui n'était autre probablement que Lieu-Tinh ; enfin, un quatrième groupe commandé par la veuve de Luu-Ky ; le détachement d'une quarantaine d'hommes formait la garde personnelle de Thaï-ISgan. Cent hommes de chaque groupe gardaient le repaire à un jour ou un jour et demi de marche, principalement vers Pho-Binh-Gia et Hun-Len, les pirates ne se croyant menacés que par deux colonnes françaises. La garde immédiate du repaire était formée par une douzaine d'hommes survellant les portes vers Hun-Vinh et Bac-Son, par lesquelles seules les habitants ont accès dans le repaire. En outre, des sentinelles étaient placées en observation sur les rochers formant l'enceinte du cirque. Chaque groupe avait pour mission, en cas d'attaque, de défendre une face du repaire. Les bandes possédaient environ 900 fusils dont un tiers de Winchester, quelques fusils de 1886 ; le reste étaient des fusils Gras provenant du Dong-Trieu. Chaque homme avait 150 cartouches environ qu'il portait sur lui : aucune réserve n'était constituée. Les vivres étaient en petite quantité et distribués au jour le jour très parcimonieusement. Enfin, le repaire lui-même était constitué par quatre villages établis aux quatre angles et occupés chacun par un groupe, les dimensions du cirque étant d'environ

1200 mètres dans le sens Nord-Sud et 600 mètres dans le sens Est-Ouest.

Heureusement quelque division s'était mise parmi les différents chefs de bande, et l'un d'eux, Lam-Nghi, s'était séparé de ses compagnons, pour aller opérer dans le Bao-Day. Mais il était hors de doute que les bandes de Lung-Lat, commandées par le chef Thaï-Ngan, connu depuis longtemps dans toute la région et auquel certains coups heureux contre nos convois ou colonnes avaient donné un grand prestige aux yeux des habitants, constituaient un rassemblement redoutable, fortifié dans un cirque réputé inexpugnable et contre lequel nos colonnes étaient déjà venues se heurter inutilement en 1892.

Le 8 décembre encore, le capitaine Delaunay, se rendant de Hun-Len à Tran-Yen, avec une escorte d'une trentaine d'hommes, tombait dans une embuscade : il était tué; l'escorte perdait un légionnaire et deux tirailleurs tués, plus deux tirailleurs blessés.

D'autre part, après l'enlèvement de Len-Daï, le commandant Barre avait échelonné à Tran-Yen, Hun-Len etBan-So, les trois groupes : Brodiez, Rémond et Genty, qui composaient sa colonne, forte au total de 432 fusils. Ces forces étaient trop dispersées : le principe essentiel de la concentration des forces s'impose au Tonkin, comme ailleurs. Les groupes extrêmes, le groupe Brodiez notamment, étaient très aventurés, loin de toute base de ravitaillement, privés par suite de vivres et de munitions.

Page 1