OPÉRATIONS PRÉLIMINAIRES. — LA QUESTION DU RAVITAILLEMENT
Il était essentiel de renforcer d'abord les groupes du commandant Barre ; je prescrivais donc à Lang-Son d'envoyer un peloton de la 7e compagnie du 3® tonkinois sur Van-Linh, et je faisais diriger en même temps sur ce point environ 120 hommes d'infanterie de marine, destinés à combler les vides des compagnies de cette arme, qui se trouvaient en colonne depuis le commencement d'octobre et avaient eu de nombreuses évacuations.
Ignorant encore complètement la situation de nos divers
groupes, sur lesquels le commandant Barre ne pouvait me donner que des renseignements insuffisants, je me bornais à prescrire de concentrer le gros de la colonne à Hun-Len, de ramener sur ce point le groupe Brodiez, toujours à Tran-Yen et sur lequel l'on n'avait que peu de nouvelles, et j'insistais de la manière la plus énergique auprès des services administratifs, pour assurer le ravitaillement de la colonne.
Il n'était déjà plus temps : dès le 11 décembre, le capitaine Brodiez de plus en plus pressé par les pirates et réduit à la plus stricte défensive par l'absence de vivres et de coolies, avait dû évacuer le village de Tran-Yen et se retirer dans un petit massif rocheux voisin, d'oii il pouvait mieux se défendre contre ses nombreux adversaires ; puis, cerné par des forces supérieures, manquant de vivres depuis deux jours, sur le point de manquer de munitions, il avait pris un parti héroïque et, dans la nuit du 13 au 14 décembre, il s'était fait jour au travers des masses ennemies qui occupaient toutes les hauteurs rocheuses avoisinantes. Il avait abandonné tous ses bagages et, par une marche audacieuse vers l'Ouest, avait pu gagner Tri-Lé, ne perdant en route qu'un soldat européen et quatre tirailleurs tués.
C'est alors que je prescrivais au lieutenant-colonel Chapelet, commandant le cercle de Lang-Son, d'aller prendre le commandement de nos troupes à Hun-Len. 11 recevait des instructions écrites, se résumant en ceci : « En attendant la formation des autres colonnes, concentrer à Hun-Len toutes les forces opérant actuellement dans le Caï-Kinh ; remettre son monde en main ; pousser des reconnaissances prudentes vers Lung-Lat et s'efforcer de maintenir les bandes pirates dans leur repaire, en couvrant toujours la ligne de chemin de fer ; enfin, s'occuper avant tout d'organiser solidement sa ligne de ravitaillement entre Cho-Trang et Van-Linh d'une part, Hun-Len d'autre part.
Cependant, le ravitaillement était toujours en souffrance et, malgré mon insistance, malgré mes énergiques représentations, le service administratif ne pouvait parvenir à réunir les coolies nécessaires au transport des vivres dans le Caï-Kinh ; nos troupes étaient forcées de subsister au jour le jour.
L'organisation de ce service était ma plus grande préoccupation. J'ai toujours estimé, avec juste raison, je crois, que le ravitaillement des troupes doit être le premier et le plus constant
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des soucis d'un chef ; mais durant toute cette période de préparation j'avais à lutter contre un système défectueux, en usage alors au Tonkin ; l'indépendance des services administratifs visà-vis du commandement, qui, cependant, avait seul en mains les moyens d'action nécessaires pour opérer ce ravitaillement, donnait ici ses résultats accoutumés : les magasins étaient vides, les vivres et munitions étaient entassés à Than-Moï, base du ravitaillement, dans des abris en paillottes, exposés à l'incendie et aux intempéries, sous la surveillance et la responsabilité d'un simple magasinier incapable de répondre au moindre renseignement qui lui était demandé ; les agents du service administratif, n'ayant pas sous leur autorité les fonctionnaires indigènes, ne pouvaient recruter les coolies nécessaires pour le transport des vivres sur Van-Linh et, de là, sur la colonne.
Le télégramme ci-dessous, que j'adressais le 9 décembre au général commandant en chef, indique la situation :
Territoire a Général en chef.
N° 1374 bis. — Bandes pirates, enhardies par notre inaction et par leur récent succès contre le convoi Delaunay, ont pris offensive contre groupe Brodiez, fortifié à Tran-Yen ; situation devient très critique par suite absence vivres, munitions. Nouveaux renforts ne peuvent quitter Bac-Lé et Than-Moï, coolies manquant pour transport vivres nécessaires. Dans ces conditions, impossible attendre et si services administratifs ne prennent pas dès demain mesures énergiques pour réunir coolies Than- Moï et concentration vivres Yan-Linh, il devient indispensable se repher sur ce poste, ce qui constituera mouvement très dangereux, compromettra succès de nos opérations futures dans Caï-Kinh et nuira à sécurité chemin de fer. Vous prie me donner instructions à ce sujet, car nous n'avons pas attendre réponse gouverneur général* et nous ne pouvons plus rester dans le Caï-Kinh, si mesures très énergiques ne sont pas prises dès demain par services administratifs pour ravitaillement. Du reste ne puis continuer à exercer commandement dans ces conditions et vous prierais, dès arrivée gouverneur Haïphong, lui présenter ma demande rester Sept- Pagodes si services administratifs non placés sous mes ordres. Phu-Lang-Thuong même ne possède aujourd'hui que trois barriques vin et vingt caisses farine.
* M. de Lanessan, gouverneur général, se trouvait alors en tournée à Saigon (CochiDchiue).
Le lendemain, un incendie consumait les magasins de vivres et de munitions de Than-Moï. Je l'ai dit plus haut, aucune mesure de précaution n'avait été prise pour parer îi un semblable accident. Aucune responsabilité ne pouvait être saisie. Ce sinistre occasionnait à l'État une perte d'environ 50,000 francs et mettait nos forces du Caï-Kinh dans la situation la plus fâcheuse.
Afin de ne pas découvrir la ligne ferrée contre les bandes, devenues de plus en plus audacieuses, je prescrivais néanmoins à la colonne Barre de rester sur ses positions et je demandais au service administratif de changer sa ligne de communication en dirigeant désormais ses approvisionnements par Bac-Lé, Cho- Trang et Hun-Len ; on évitait ainsi le transport jusqu'à Than- Moï et de là jusqu'à Van-Linh et Hun-Len, par des chemins rocheux excessivement difficiles.
Mais, deux jours après, en présence de cette situation, qui commençait à devenir critique, et de la pénurie de vivres, j'adressais le télégramme suivant au chef des services administratifs militaires à Hanoï :
Territoire a Chef Services administratifs Hanoï.
N° 1468. — Général en chef m'ayant autorisé correspondre directement avec vous, viens vous remercier concours que voulez bien me promettre de la part de tous. Toutefois, il est de mon devoir vous faire connaître que tout marche aussi mal que possible sur la ligne de ravitaillement de Phu-Lang-Thuong à Lang-Son ; gérants d'annexé ne savent ce qu'ils ont à faire et se plaignent n'être point renseignés sur arrivées et départs convois; approvisionnements sont réunis dans paillettes en ruines, exposés à danger imminent d'incendie ou, comme à Bac-Lé, sont laissés en plein air, près gare chemin de fer, sans avoir été signalés à gérant du poste. Coolies manquent totalement et, ce matin, moi-même n'ai pu quitter Bac-Lé qu'à grand'peine, par suite absence coolies; matériel voitures est en mauvais état et toujours trop chargé; faute coolies, ai dû faire traîner voitures par tirailleurs et laisser partie bagages en détresse entre Bac-Lé — Than-Moï; même chose est arrivée hier commandant Barre, qui a dû laisser voitures brisées en arrière avec munitions dont besoin absolument urgent colonne. Représentants entreprise transport négligent leur affaire, se désintéressent de tout et ne nous secondent nullement. Actuellement 12 décembre, 60 coolies seulement ont pu parvenir Bac-Lé et faire premier petit convoi sur Than-Moï. Colonne toujours aux prises avec pirates, non loin repaire Lung-Lat, et va être forcée, malgré mes ordres, abandonner ses positions par suite manque
vivres et munitions, ce qui compromettra succès opérations futures et découvrira à nouveau ligne chemin de fer. Gho-Trang, Van-Linii, Than- Moï, premières bases ravitaillement colonne, sont vides de vivres. En résumé, pénurie, désordre et confusion sont à leur comble. J'attends avec impatience débarquement gouverneur général pour le faire informer que je demande à quitter immédiatement commandement, ne voulant point dans ces conditions assumer responsabilité opérations, sécurité ligne chemin de fer et mesures à prendre pour faire face à situation actuelle.
Ce ne fut que lorsque j'eus obtenu gain de cause, lorsqu'on m'eut enfin confié le soin de me ravitailler moi-même et de recruter les coolies qui m'étaient nécessaires, que je pus donner l'ordre de mouvement aux troupes; ces tergiversations et discussions stériles avaient fait perdre un mois.