PRÉLIMINAIRES
Le Yen-Thé, avec ses forêts impénétrables et sa situation géographique, particulièrement favorable, entre les riches plaines du Delta et les régions montagneuses du Caï-Kinh et du Bao- Day, a toujours été la principale citadelle de la piraterie annamite au Tonkin.
Les chefs ont changé, les bandes se sont renouvelées ; leurs traditions sont restées immuables, et les ennemis que nous avons trouvés là en 1885 avaient la même audace, la même tactique, la même férocité que ceux qui s'y trouvaient dix ans plus tard.
Dès les premiers jours de la conquête, en décembre 1885, le lieutenant-colonel Dugenne y était aux prises avec le vieux Ba- Phuc, puis avec le dé-nam. En 1889, les commandants Dumont et Piquet y pourchassent le Doï-Van, En 1890-1 89 J, trois séries d'opérations, qui nous coûtèrent plus de deux cents hommes tués ou blessés, nous amenèrent à occuper d'abord Nha-Nam, avec le général Godin, puis avec le colonel Frey le célèbre fort d'Hu-Thué, où, avant lui, trois colonnes étaient venues se briser sans résultat; Hu-Thué était commandé par le dé-tham, qui devient désormais un personnage dans les annales de la piraterie.
Le Yen-Thé, organisé alors en cercle militaire, étroitement surveillé par de nombreux postes judicieusement placés et commandés par des officiers actifs, connut une période de calme, presque de prospérité; la nécessité de concentrer nos efforts sur la frontière de Chine amena le gouvernement du protectorat h
dégarnir le Yen-Thé des troupes qui l'occupaient avec tant de fruits.
Les cantons qui le composaient passèrent donc à l'autorité civile, qui crut s'assurer quelques gages de sécurité en ouvrant des négociations avec les anciens chefs pirates ou rebelles. Il s'ensuivit une période de près de deux ans, indécise, mal définie, sorte de trêve entre les bandes et nous, mais à la faveur de laquelle le dé-tham, reconnu officiellement maître du pays, étendit de plus en plus son influence sur toutes les régions voisines, et tandis que ses bandes mettaient à sac le pays environnant, lui-même, restant de sa personne à Phong-Xuong, sa résidence, affectait de conserver les relations les plus correctes avec les représentants de l'autorité française.
Cependant, le résident de France à Bac-Ninh apprend bientôt que le dé-tham reconstruit, au plus épais de ses forêts, des repaires fortifiés; de telles précautions paraissent suspectes; le résident décide qu'il enlèvera ces forts.: il échoue et, malgré son insuccès, entame des pourparlers avec le chef rebelle : le 17 septembre 1894 le dé-tham, libre de ses mouvements, s'empare sur la ligne du chemin de fer d'un otage précieux pour ses négociations, dans la personne de l'un de nos compatriotes qui circulait seul sur la voie; il peut ainsi arracher au protectorat une sorte de traité qui le reconnaissait officiellement encore le maître des quatre cantons de Hu-Tuong, Yen-Thé, Huong-Ki et Muc-Son, c'est-à-dire de tout le haut Yen-Thé.
Le dé-tham aurait pu s'en tenir là; mais il lui était difficile de refuser son concours et sa protection à ses anciens compagnons d'armes dont les instincts de pillage n'étaient pas assouvis par les honneurs que leur chef et ami avait su amasser. Des bandes sortent donc encore du Yen-Thé et vont porter la terreur dans toute la province de Bac-Ninh ; de graves incidents émeuvent ainsi l'opinion publique dans le cours de l'année 1895 : au mois d'avril, c'est la bande du Doc-Thu qui vient en plein Bac-Ninh, à 10 heures du soir, tuer deux gendarmes et un douanier; peu après, une autre bande, celle du Linh-Tuc, l'un des principaux lieutenants du dé-tham, brûle le village de Phu-Liem, h peu de distance de Phu-Lang-Tuong et en massacre toute la population; chaque jour, ce sont des villages incendiés, des marchands pillés et mis à mort, des détachements de garde civile atta-
qués, etc. Si bien que M. le résident de Bac-Ninh, par une lettre du 9 septembre, vient lui-même rendre compte que « les bandes pirates se sont réfugiées chez le dé-tham » que, ainsi que l'a déjà fait ce dernier, « elles sont décidées à enlever quelque Européen pour nous forcer la main », qu'il faut replacer sous l'autorité militaire la partie du Yen-Thé qui avait été remise à l'autorité civile depuis un an, en un mot « prendre toutes les mesures préparatoires en vue d'une action militaire contre le dé-tham ».
Bref, le 4 octobre 1895, M. le gouverneur général prescrivait à M. le général commandant en chef de faire procéder, le 8 du même mois, au matin, à l'occupation des six cantons du haut Yen- Thé : Van-Nham, Huong-Ki, Tyn-Liet, Dao-Quan, Hu-Tuong et Nha-Nam, qui étaient replacés sous l'autorité militaire et rattachés au 2^ territoire.
En même temps, la protection du chemin de fer était placée en entier sous la direction de l'autorité militaire.
Je fis donc relever, dès le 7 octobre, les forces de milice des postes de Bo-Ha et Nha-Nam par de l'infanterie de marine et des tirailleurs et je plaçai ces troupes sous le commandement provisoire du capitaine Grimaud, commandant du cercle de Gho- Phong, le plus proche.
LE PAYS. — l'adversaire. — LA TACTIQUE A SUIVRE.
Tous les renseignements relatifs au pays, à l'adversaire et à la tactique à suivre, étaient réunis dans mon ordre n» 22, dont je détache les passages suivants :
1° Le pays. — Le pays, dans le triangle Bo-Ha — Nha-Nam — Mo- Trang, se compose de mouvements de terrain peu élevés, mamelons ou croupes, mais recouverts d'une épaisse végétation d'arbres puissants, d'arbustes, de lianes, de hautes herbes, constituant d'inextricables fouilKs, à travers lesquels on ne peut pénétrer qu'avec la hache ou le coupe-coupe. Les sommets des mamelons seuls fournissent quelques vues, et encore à courte distance, et après qu'ils ont été débroussaillés et pourvus de miradors élevés, permettant à des observateurs exercés
d'examiner la forêt environnante et les indices qu'elle peut recéler : fumée, bruits, etc.
Entre ces mamelons et croupes, sauf quelques étroites clairières défrichées et cultivées, on se trouve en plein bois, sans vues aucunes, sur un terrain souvent semé de fondrières, et que ne parcourent que quelques sentiers ou pistes, dont les habitants du pays connaissent seuls les directions.
Le Song-Soï, qui forme le grand côté du triangle, est encaissé, bordé de rives élevées et très boisées et facilement guéable en de nombreux endroits.
2° L'adversaire et sa tactique de combat. — Les bandes du dé-tham et de ses lieutenants sont à peu près exclusivement composées d'Annamites, habitants du Yen-Thé, en lutte ouverte contre toute autorité depuis de longues années, anciens tirailleurs ou miliciens déserteurs, tous gens braves, aguerris, obéissant parfaitement à leurs chefs, excellant dans la guerre de surprises et de bois, connaissant merveilleusement leur terrain d'opération et sachant en utiliser tous les avantages.
Us sont armés en général de fusils Gras ou Winchester et possèdent un certain nombre de Lebel. Ils semblent abondamment pourvus de cartouches.
D'après les nombreux renseignements, les linhs du dé-lham seraient vêtus de costumes caki, analogues à ceux de nos tirailleurs avec ceintures à cartouches, salacos et turbans rouges; mais il est à croire que tous ne sont pas uniformément pourvus de ces vêtements. Il est certain que les pirates chercheront, grâce à cette ressemblance de costumes, à nous tromper et à amener des méprises, contre lesquelles il sera bon de se prémunir et de prévenir tout le monde.
Les pirates du Yen-Thé combattent toujours dans les bois, dans les parties les plus fourrées et les plus cachées. Leur tactique semble être toujours la même : nous attirer dans un terrain très couvert et privé de vues dont les abords sont parsemés d'obstacles, à la faveur desquels ils peuvent attendre à l'abri et ne faire usage de leurs armes qu'à très courte distance, mais à coup sùr. Leur tir est toujours repéré à l'avance.
Leurs forts et touloî» les positions qu'ils occupent sont précédés d'avant-lignes sur lesquelles ils ne font qu'un semblant de résistance. Le terrain qui sépare ces lignes est toujours battu par les ouvrages en arrière à très courte distance. Enfin, le réduit ou fort principal est le plus souvent enterré et invisible; il n'est garni de ses défenseurs que lorsque la troupe assaillante est arrivée à 30 ou 40 mètres, souvent moins.
Les forts ou ouvrages sont constitués généralement par un parapet en terre et pisé, percés de créneaux permettant les feux élagés sur deux, trois et même quelquefois quatre rangs. Ces parapets sont llanqucs ou par de petits bastions, ou à l'aide de caponnières en bambous, le tout
étant entouré à distance variable d'une ou plusieurs palissades en bambous. Dans les intervalles, entre les palissades et les parapets et le plus souvent aussi sur le terrain en avant, sont accumulées toutes les défenses accessoires, telles qu'abatis, petits piquets, trous de loup, chevaux de frise, etc. Mais la meilleure de toutes les défenses accessoires est la forêt elle-même.
Contrairement à nos principes de fortification, jamais les pirates du Yen-Thé ne dégagent le terrain en avant, jamais ils ne débroussaillent les abords de leurs ouvrages. Ils considèrent toujours la forêt comme leur meilleure protection, aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur même de leurs forts. Les palissades sont perdues dans les fourrés et rien ne divulgue leur présence, si l'on n'est immédiatement dessus. Ils réduisent ainsi la portée de leur tir, mais aussi celle du tir de l'adversaire et notamment de son artillerie. Ils forcent surtout les colonnes d'attaque à se diviser, à se rompre et à se présenter sans cohésion à bonne portée de leurs créneaux.
En résumé, la tactique des pirates du Yen-Thé consiste à se retirer dans la partie la plus épaisse et la plus cachée de la forêt, à s'y fortifier et à organiser leurs défenses, de manière à forcer l'assaillant à se présenter devant eux à découvert, à très courte dislance, et à pouvoir le surprendre par leurs feux croisés et repérés au moment où il se heurtera devant les nombreux obstacles accumulés autour de l'ouvrage principal.
3** Conséquences tactiques à déduire des renseignements précédents. — De ces données, découlent pour nos troupes certains enseignements au point de vue de la méthode de guerre à employer contre les bandes du Yen-Thé. Toute action contre ces bandes peut se diviser en trois phases.
1^^ phase. — Les renseignements des espions ou émissaires, la terreur surtout des habitants, les indices que peuvent recueillir nos postes font connaître approximativement l'étendue de la région suspecte, celles où les pirates ont élevé, au cœur des forêts, leurs ouvrages et leurs défenses, celle où ils comptent résister, suivant la tactique indiquée cidessus. Mais on ne peut espérer apprécier la position exacte de ces repaires. On ne sera fixé à ce sujet que lorsqu'on y aura pénétré et lorsqu'on en sera à très courte distance. Cette région suspecte déterminée, nos colonnes concentriques vont occuper, tout autour et aussi près que possible, les sommets les plus favorables, leur permettant de se relier entre elles et de constituer une première ligne d'investissement, d'où elles chemineront vers l'intérieur, en tâtonnant, en se faisant précéder de plusieurs pointes d'avant-garde, en se ménageant toujours des points d'appui en arrière, pour recueillir nos éclaireurs, s'ils venaient à se heurter à des forces supérieures.
Cette première phase doit nous amener jusqu'au contact avec les premiers postes pirates.
Ce contact obtenu, le gros de chaque colonne, tandis que l'avantgarde livre un combat défensif en évitant de se heurter aux défenses ou ouvrages principaux, élève aussitôt un retranchement rapide, permettant de servir de points d'appui aux nouveaux progrès en avant^ et d'éviter tout échec aux détachements d'avant-garde.
2^ phase. — La deuxième phase commence alors; les colonnes concentriques, par leurs mouvements en avant, ont encore diminué l'étendue de la zone suspecte. Leurs gros sont établis sur des points d'appui, sommets plus ou moins élevés et organisés défensivement ; en avant, les pointes d'avant-garde tàtent le terrain pour reconnaître le plus ou moins de résistance qu'elles peuvent trouver devant elles; vers le centre de cette nouvelle zone, ainsi déterminée, mais sur des points encore mal connus, se trouvent les principaux ouvrages de l'adversaire.
Ici, une fois arrivé à courte distance de l'adversaire et en raison de la nature boisée du terrain, il ne faut plus avancer qu'en empruntant les procédés de guerre de siège.
En premier lieu, chaque colonne cherche à se relier à droite et à gauche avec ses voisines et à créer ainsi une deuxième ligne d'investissement plus dense, mieux organisée que la première. Entre les sommets qui servent de points d'appui et de places d'armes, on établit des postes retranchés d'où de petits groupes de tireurs, bien abrités derrière des épauiements en terre, ou, mieux, des couverts de fascines pourront bien balayer le terrain en avant; entre ces postes, on ferme les intervalles par des défenses accessoires; petits piquets, abatis, etc., faciles à établir, puisque les matériaux se trouvent sur p]ace en abondance.
Puis, de chaque place d'armes, chaque colonne doit cheminer vers les retranchements ennemis par des travaux de sape à travers bois, en utilisant les sentiers connus qui doivent nécessairement exister, quoique soigneusement dissimulés et en s'avançant toujours avec les plus grandes précautions. Les fractions en arrière sont constamment prêtes à recueillir les détachements de l'avant et à parer à tout incident, sauf à créer de nouveaux points d'appui en avant si la distance entre les détachements de tête et la première place d'armes devient trop considérable et ne permet plus de pouvoir efficacement leur venir en aide en cas de besoin. Il faut toujours que les soutiens soient placés très près en mesure de secourir ces détachements et de repousser énergiquemeut par leurs feux toutes tentatives de l'ennemi, favorisées par la nature couverte du terrain oîi il a pu dresser ses embuscades en toute liberté.
3^ phase. — L'emplacement des retranchements ennemis bien déterminés, l'assaut des colonnes d'attaque n'a lieu qu'à courte distance, et après une longue et énergique préparation par les feux de l'artillerie et d'infanterie.
Mais, toujours, il faudra se prémunir, par les échelons ou soutiens,
bien groupés et tenus prêts en arrière, contre les retours offensifs que les pirates ne manqueront de faire au moment où, leurs avant-lignes étant enlevées, on viendra aborder les ouvrages principaux.
Comme mesures d'exécution et de détail, l'exposé qui précède fait encore ressortir les principes suivants sur lesquels il est bon d'attirer l'attention de tous.
A. Marches d'approche. — Dans la région suspecte, ne commencer un mouvement en avant que lorsqu'un point d'appui solide, fortifié, tout préparé pour recevoir en cas de besoin les détachements d'avant-garde, a été établi à courte distance.
Aller toujours très doucement.
Former plusieurs pointes d'avant-garde, s'avançant parallèlement à la même hauteur, de manière à diviser l'attention des groupes ennemis en embuscade. Quelle que soit l'épaisseur des bois et des taillis, on peut toujours, avec la hache et le coupe-coupe, s'avancer par plusieurs directions parallèles.
Dans ces marches sous bois, composer toujours les têtes de colonnes €t d'avant-garde avec des soldats européens ou indigènes éprouvés et solides au feu. Confier ces postes d'honneur à des hommes choisis avec le plus grand soin et qui inspirent toujours confiance. De plus, les officiers et gradés, qui dirigent ces têtes de colonnes, doivent constamment se prémunir contre les surprises et embuscades et se tenir prêts à prendre sans tarder les mesures propres à les combattre : choix d'une position à proximité et à l'abri ; enlèvement des morts et des blessés, des armes, des cartouches des hommes tombés, etc. Il importe au plus haut point qu'une surprise en tête ne vienne pas jeter le désarroi dans la colonne.
Marcher toujours par échelons, l'échelon en arrière étant constamment prêt à appuyer de son feu et à courte distance les détachements en avant.
B. Choix et occupation des positions. — Avant tout, se procurer des vues en prenant pied sur les sommets des mamelons qui seront aussitôt débroussaillés. Exécuter toujours ces débroussaillements, quelque peine qu'ils donnent; en y mettant le temps et les outils nécessaires, haches, scies, coupe-coupe, ces points culminants pourront toujours être abordés par quelques hommes et installés ensuite comme points d'appui. Les grands arbres doivent être abattus, s'il est nécessaire, pour ménager des vues de l'artillerie.
Dans chaque groupe, organiser les divers détachements, les coolies, pour pouvoir constamment et au moment du besoin être employés à ce travail de débroussaillement, abatage des arbres, déblayement du terrain, installation de miradors, confection de fascines, etc.
Dès que l'on a pris pied sur l'une de ces positions, se relier aussitôt aux colonnes voisines de manière à former un cercle se rétrécissant de
plus en plus et devenant de plus en plus difficile à franchir par l'ennemi ; se relier aussi aux groupes en arrière.
Installer les défenses des points d'appui très rapidement et en utilisant les matériaux sur place pour préparer des abris à l'artillerie et à ses soutiens; employer surtout les arbres et les fascines, celles-ci pouvant ensuite être transportées plus loin ; ouvrir toujours les ouvrages à la gorge, sauf à fermer celle-ci provisoirement, si besoin en est.
C. Attaqi:e et assaut des positions ennemies. — Se rappeler constamment la tactique employée parles pirates du Yen-Thé et le mode d'organisation de leurs défenses.
Préparer fortement l'enlèvement de chaque ligne par l'artillerie, par des feux de salve d'enfilade et de plein fouet.
Ne se porter sur les avant-lignes et plus tard sur l'ouvrage principal qu'en se faisant précéder tout d'abord de patrouilles, marchant en avant des troupes d'attaque.
Éviter d'immobiliser les colonnes en avant d'une position défendue et retranchée, si l'adversaire l'occupe, le grand nombre et la nature des défenses accessoires devant nécessairement entraîner un arrêt dans l'attaque et, par suite, de pertes pouvant jeter le désarroi dans les colonnes en arrière. Dans ce cas, dès qu'on est arrivé à courte distance et en vue des défenses de l'ennemi, ne pas perdre son temps contre des palissades intactes, mais établir un nouveau point d'appui, solidement occupé sur une position bien choisie pour servir de base à de nouveaux cheminements, puis chercher à agir sur les lignes de retraite de l'ennemi.
D. Artillerie. — Dans ce pays couvert et privé de vues, l'artillerie, ainsi que le prouve l'expérience des opérations précédentes, ne peut intervenir efficacement que si elle tire à courte distance et sur des buts à peu près déterminés.
On renoncera donc, à moins de circonstances particulièrement favorables, au tir à grande distance. L'artillerie marchera par sections attachées à chaque colonne, de manière à pouvoir agir au moment favorable et dès qu'une position solidement occupée permettra d'avoir des vues en avant; elle servira aussi à assurer la possession de celte position et à protéger la marche en avant des détachements d'avant-garde.
Le tir employé sera donc le tir à courte distance, c'est-à-dire avec charges réduites, effectué sur l'ordre des officiers commandants de colonnes ou de groupes, qui laisseront toute initiative aux officiers d'artillerie pour les mesures de détail concernant l'emploi de leurs pièces : mise en batterie, choix de projectiles, genre de tir, etc. Les commandants de colonnes ou de groupes doivent se borner à indiquer la position c\ occuper, l'objectif à battre et le moment du commencement et la cessation du tir.
Les commandants de colonnes ou de groupes qui ont de l'artillerie avec
eux doivent, sous leur responsabilité personnelle, prendre toutes les mesures nécessaires pour la sécurité de cette artillerie, soit en marche, soit en position. Ils doivent, en toutes circonstances, lui fournir l'aide la plus énergique et les moyens de prendre part à l'action.
Les officiers d'artillerie doivent, autant que possible, marcher avec les reconnaissances, accompagnés d'hommes pourvus d'outils pour rechercher constamment les positions donnant des vues sur les terrains environnants.
L'artillerie, comme l'infanterie d'ailleurs, doit toujours veiller, dans ce pays si couvert, à ne pas tirer sur les troupes voisines ou en avant. Les commandants de colonnes et de groupes doivent prendre les mesures de détail nécessaires pour prévenir ces méprises : signaux, sonneries, avertissements donnés dès l'occupation d'une position aux groupes voisins, prescriptions à tous de se rendre constamment compte de la position occupée par les troupes voisines, division du terrain en sections de tir, etc.
Enfin, l'artillerie comme l'infanterie doivent constamment se prêter un concours réciproque permettant seul d'agir avec succès dans cette région boisée et difficile.
E. Principes généraux. — Observer scrupuleusement le principe de la solidarité militaire : un camarade doit toujours son aide à un camarade embarrassé ou blessé ; une troupe voisine d'une troupe engagée avec l'ennemi lui doit assistance.
Les commandants de colonnes, de groupes, de reconnaissances, d'avant-postes, etc., doivent constamment se relier entre eux, se communiquer tous leurs renseignements, l'indication de leurs positions, etc.
Enfin, il y a intérêt à ce que non seulement les officiers, mais aussi les gradés et même les soldats soient toujours mis au courant du but à atteindre dans chaque circonstance. Dans cette guerre spéciale de bois, il faut compter beaucoup sur l'intelligence et l'esprit d'initiative individuelle de nos soldats, tous entraînés déjà à ce genre de combats et animés en général d'un moral à toute épreuve.
Je rappelais, en terminant, que les instructions qui précèdent n'étaient que de simples conseils destinés à donner mon appréciation personnelle sur la méthode de guerre à suivre au Yen- Thé. Je comptais, avant tout, sur l'expérience, le sang-froid et l'esprit d'à-propos de chacun, sachant bien que, dans un pays aussi couvert que celui-ci, je ne pourrai prétendre à diriger l'action dans ses détails et que je devrai me borner, une fois les points décisifs reconnus et les ordres donnés en conséquence, à diriger l'ensemble des mouvements et les faire converger vers un. objectif commun.
Gallieni. "7