‹ Une commune normande sous l'Ancien régimeChapitre 36 sur 101 · BRIGANDAGE · texte numérisé non relu

BRIGANDAGE

Une des plaies dont vainqueurs et vaincus souffrirent vivement, fut ce que les Anglais ont appelé le brigandage. Ce fléau apparut dès les premiers jours de l’invasion et se continua jusqu’à la fin. Des paysans chassés ou ruinés, des gentilshommes dépouillés, des proscrits, des outlaws (hors la loi), se cachaient dans les repaires, enlevaient les convois, s’attaquaient aux forteresses mal défendues et. faisaient une guerre de chaque jour.

En 1419, le vicomte de Beaumont-le-Roger n’osa plus tenir ses assises judiciaires aux lieux accoutumés, à cause de la crainte et de l’afflux des « brigands ».

Le roi d’Angleterre lui permit de transporter le siège de sa juridiction dans le château fort de la Rivière-Thibouville (Puiseux, p. 62). Cet état de choses semble avoir subsisté encore vingt ans après.

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Charpillon et Caresme ( Dictionnaire , article Bernay , p. 3*2 1) disent qu’en 1438, les religieux de l’abbaye de Bernay, aux assises de Beaumont, tenues à la Rivière-Thibouville, furent confirmés dans la possession du patronage de Bouffey qui, jusqu’à la Révolution, fut du bailliage de Beaumont ainsi qu’une partie de Bernay (1).

C'est en vain que les rois d’Angleterre multiplièrent les ordonnances, les menaces, les exécutions, les noyades, les massacres, rien n’y fit. Au commencement du règne de Henri VI, et dans une seule année, il y eut jusqu'à 10.000 « brigands » punis du dernier supplice. (Voir dans Puiseux, p. 62, le triste tableau que l’évêque Basin fait du brigandage en Normandie : Histoire de Charles VII , livre II, chapitre vi. Voir aussi dans M. de Beaurepaire, Etats de Normandie , pp. 20 et suivantes).

On ne peut pas prendre à la lettre ces qualifications de voleurs et brigands, prodiguées à des hommes dont le seul crime était d’avoir supprimé quelques Anglais, ou d’avoir donné des vivres, ou simplement d'avoir été « absents ». (Puiseux, pp. 60 et 62, Louis de Neuville, pp. 7, 26, 3o et 35.)

(1) La Charentonne servait de limite. Voir notice Hospice de Bernay, pp. 18 et 3j.

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La politique des Anglais, dans tous les temps, fut de chercher à flétrir leurs adversaires. En fait de perfidies, ils les connaissent toutes ; ils en auraient remontré au Sénat de Rome (i).

Et Puiseux rappelle fort à propos ce que disait Salvien en pareille circonstance : « Qui les a faits, ces brigands! » (Voir Edouard Laboulaye, Histoire de la propriété foncière en Occident , Appendice, p. 478.)

Dans ces dernières années, deux savants distingués, le vicomte Louis de Neuville (en 1893) et Germain Lefèvre-Pontalis, dans la bibliothèque de l’Ecole de Chartes (1893 à 1896), rivalisant de zèle avec Puiseux et Siméon Luce, ont publié des études remarquables sur la guerre avec les Anglais, en Normandie, à partir de 1424, surtout au point de vue de la lutte de partisans.

On trouve, dès le début, dans Lefèvre-Pontalis (extrait, 1893, pp. 4, 5 et 42) : la défection de Guy-Lebouteiller et le don à lui fait de la terre de la Roche Guy on.

(i) Voir le journal le Temps. 4 et i5 mai 1891

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Le jeudi 17 août 1424 eut lieu, entre les deux armées française et anglaise, ce qu’on a appelé la bataille de Verneuil.

Le premier choc nous avait d’abord été favorable. Une panique s'était emparée de la réserve anglaise. Des groupes de fuyards affolés s’échappaient dans toutes les directions, criant : « la journée est perdue ! » Il en vint le soir même et le lendemain jusqu’à Conches, et jusqu’auprès de Beaumont-le-Roger, dans le bois de la Futelaye , où les paysans soulevés firent un massacre. (Lefèvre-Pontalis, extrait, 1895, p. 71, et notes 1 à 5.)

Cette fausse victoire ne dura point. Dès le lendemain notre déroute était consommée.

La guerre de partisans reprit alors.

Une agitation se produisit à Beaumont-le-Roger en 1428. Les partisans vinrent attaquer la « forte maison » du lieu, aujourd'hui l’hôtel de ville.

Il fallut murer le grand huis de la cohue pour la sûreté des magistrats (Lefèvre-Pontalis, extrait, i8q3, p. 3o).

Puis la lutte se porta vers Lisieux et Cormeilles, dans des lieux boisés, accidentés, vallonnés. Les partisans avaient une organisation sérieuse.

Leurs chefs étaient :

Perrot Lesaige ; Guillaume de Brevedent; Guillot Levêtre; Robert de Carrouges, qui résidait à Fontaine-la-Forêt, et dont le père avait eu le célèbre duel judiciaire avec Legris qu’ont rapporté Le Prévostet Ganel ; le Borgne de Noce, vers iqSb-iqSS ; Guillaume Halley (1), de la Chapelle- Bayvel, le plus entreprenant de tous, et dont la renommée s’étendit jusque dans le pays de Gaux. (Lefèvre-Pontalis, extrait, 1893, p. 33 et note 1.)

Ces chefs avaient avec eux ce qu’on appellerait aujourd'hui des francs-tireurs.

Les noms de ceux-ci se retrouvent encore dans les mêmes communes :

C’est, par exemple, Davy, à Moyaux (la Davière) ; Clerisse, Lefranc, Mouton, à Cormeilles; Le Guettier, dont on a fait de Guestiers à Saint-Sylvestre ; Colin Boutry, de la Chapelle-Bayvel ; Colin Vallée ; Guillaume Larquer, dont on a fait Larcher.

A cette guerre de partisans les Anglais opposèrent une répression implacable.

La torture était souvent employée. Il y avait

(1) N’y a t-il pas un rapport entre ce Halley et le Bois- Haly, petit bien situé à la Chapelle-Bayvel, sur le bord de l’ancienne voie romaine, et qui appartenait, il y a quelques années, à Mme Melotte ? Sur la cour se trouvait une vieille maison très basse. Etait ce l’ancienne demeure de notre héros ?

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toute une installation à cet effet dans la grosse tour de Bernay (de Neuville, p. 19).

Les partisans qualifiés de brigands étaient mis hors la loi et déclarés bons pour l'exécution sommaire. Voilà comment les Anglais traitaient les malheureux qui tombaient entre leurs mains.

On payait 6 livres, comme pour un loup, à qui les prenait; mais, pour le Borgne de Nocé, « homme de grant entreprise et couraige », la prise fut payée 600 livres.

Jean de Cressy et Etienne Pâtes, décapités et écartelés à Honfleur en 1429, eurent les membres dépecés et partagés pour être exposés en plusieurs endroits.

Louis de Bienfaite, réfugié en l’église Saint- Jacques de Lisieux, y resta bloqué pendant dix jours. Vaincu par la faim, il se rendit et fut exécuté à Lisieux (1442) avec Georges Deschesnes. On confisqua leurs biens et les biens de leurs femmes coupables de s’être absentées.

Parmi tant d’autres victimes, on peut signaler Robin Hertaut, de Aloyaux; Philippe Yirault, de Saint-Jean d'Asnières ; Naudin ; Le Marquant, de Bailleul ; Raoul Rivière, de Saint-Germain d’Asnières.

II y a quelques années, Marquant, brave cou-

vreur en paille, heureux de la naissance d’un fils, disait : « La race des Marquant ne s’éteindra pas ». Une intuition secrète, une voix mystérieuse lui avait-elle dit que la race des Marquant valait bien celle des « fils de bouviers normands » et des rustres anglais « sot'tis aussi de la plèbe » (Blondel, vieux poète patriote normand), et qui ont donné naissance à la plus puissante aristocratie des temps modernes, dit Puiseux dans Y Emigration normande (pp. 1 et 48).

Les Anglais se vengeaient même sur les femmes. Us ne se contentaient pas de les outrager, ce que leur roi leur reprocha ; ils confisquaient leurs biens et les enterraient vives au pied des gibets. (Lefèvre-Pontalis, extrait, 1893, p. 10.)

Le 9 mai 1897, à l’occasion de la fête de l’héroïque Jeanne d’Arc, le maire de Rouen recevait de la société anglaise et à la gloire de Jeanne d’Arc, une caisse renfermant une magnifique touffe de palmes avec nœuds d’immortelles portant cette inscription : « A la sainte Pucelle, hommage de quelques Anglais pénitents. » ( Journal de Rouen du 9 mai 1897.)

Le même hommage fut rendu le 10 mai 1898, par la société anglaise, à la gloire de la chère Lorraine. (. Journal de Rouen du 1 1 mai 1898.Ï

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Il était un peu tard pour regretter d’anciens crimes.

Les renseignements donnés par Lefèvre-Pontalis et par de Neuville ont été tirés des Archives Nationales, et copiés sur des pièces émanant de fonctionnaires au service des Anglais.

Comme appoint, je citerai deux pièces que je possède sur vélin, de l’année 1437 (1438 n. s.) ayant figuré sous le n" 1 363 du catalogue de la Librairie normande Dumont (juin 1897, n° 7 5).

La première : mandement par Duvant de Thieuville, lieutenant de la vicomté d’Auge au vicomte de Pont-Audemer, de payer au bourreau d'Orbec huit livres tournois pour avoir exécuté, cejourd'hui 12 mars, pour « leurs démérites », les 4 ci-après nommés...

La deuxième : quittance donnée par ledit bourreau, devant le notaire du lieu, au vicomte de Pont- Audemer, de huit livres pour sa paine et salaires d’être venu à Pont-Audemer, où il a exécuté Jehan Trehan, dit Cuisine de Préaux ; Guillaume Gendu Château de la Lune, vicomté de Beaumontle-Roger ; Robin Lecarpentier, du pays de til, Caux, et Gauthier Valleville, d’Yvetot, « pug- « nis comme traîtres , larrons, brigands , guet- « teurs de chemins, ardeurs de maisons, sacrilè-

ges », et condamnés à être traînés, décapités, leurs corps pendus au gibet.

« De laquelle somme de huit livres il se tient pour « bien payé content et en quitte ledit vicomte.

« En témoin de ce nous avons scellé.

« L’an de grâce iqSy, le jeudi i3 mars. »

Les termes sont d’une ironie cruelle:

L’an de grâce... et le bourreau est bien content !...

Le vicomte lui-même dut être satisfait. Il fut récompensé de ses services par le don d’un hôtel, situé à Saint-Jacques de Lisieux, nommé la Blanche-Maison, confisqué, saisi sur Colin de la Fresnaye et Clémence, sa fille, « pour leur absence et désobéissance. (Voir de Neuville, pp. 35 et 41.)

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