‹ Une commune normande sous l'Ancien régimeChapitre 9 sur 101 · LE BÉNÉFICE · texte numérisé non relu

LE BÉNÉFICE

Dans l'origine, c’était un « bienfait », traduction littérale du mot latin benejicium , c’est-à-dire une concession par faveur, à titre de bienfait p. 1 59). Plus tard, le même mot a été employé pour désigner la terre même, objet du bienfait (p. 162), ou toute autre chose concédée (p. 180). La concession était viagère ordinairement, pas toujours. (Fustel, op. cit ., p. 179.) C’est par la suite qu’elle deviendra héréditaire. (Laboulaye, Histoire de la Propriété foncière, p. 337.)

Au « bénéfice », il faut joindre le « précaire » qui, de nature analogue, était concédé à celui qui le demandait par prière toujours révocable. (Fustel et Laboulaye.)

ORIGINES DU REGIME FEODAL

« Les mots précaire et bienfait avaient la même « portée. Le même acte était précaire et bienfait: « précaire du côté de l’homme qui avait sollicité, « bienfait du côté de l’homme qui avait accordé. » (Fustel, p. 179.)

Il faut chercher dans les troubles et dans les malheurs des temps la cause de ces usages, si contraires à nos idées actuelles.

« Les faits et les lois, dit Edouard Laboulaye « ( op . cit., p. 278), tout nous atteste que du vie au « xe siècle, les petits propriétaires d’alleux furent « peu à peu dépouillés ou réduits à la condition, « soit de vassaux, soit de tributaires, par les en- « vahissements des grands propriétaires et des « comtes, judices , agents du roi. » (Voir aussi Troplong, op. cit., p. 65.)

« A chaque instant, le petit propriétaire était « attaqué, pillé, dépossédé. Il lui fallait donc se « réduire à une simple jouissance, sous la protec- « tion des puissants du jour qui, du moins, ne le « dépossédaient pas en entier. » (Laboulaye, op. cit., p. 280.)

S’il avait besoin d’être protégé, il abandonnait sa terre à un grand qui, « par bienfait », lui en laissait Y usufruit. Le grand donnait sa protection pour prix de la nue propriété qu’il acquérait ;

« loin de rien donner, il recevait tout.» (Fustel,

Avec le bénéfice qui affectait la terre, se combinait la recommandation , qui affectait la personne. L’un n’allait pas sans l’autre, de sorte que « le bé- « néficiaire était dans la dépendance du bienfaik teur et à sa merci ».

Du reste, dit l’auteur des Origines du régime féodal (p. 188), « ... les formules qui présentaient le »< bénéfice ou bienfait comme un acte de pure gé- « nérosité, n’étaient qu’une pure apparence. Elles «c dissimulaient, la plupart du temps, un acte « tout opposé à celui qu’elles énonçaient. »

Et le savant historien cite plusieurs exemples de petits propriétaires, toujours leurrés, toujours dupés.

Mais on pourrait trouver que tout cela est bien loin de Vieilles et que je m’écarte singulièrement de mon sujet. Il n’en est rien.

J’ai eu la bonne fortune de trouver, chez Fustel de Coulanges, des faits qui, plus tard, à Vieilles même , en plein xvm® siècle, ont eu leur répercussion, leur imitation textuelle, et ce dans des actes du seigneur Blanfuné. Ces actes ramenaient les intéressés aux beaux jours du « bénéfice », du « précaire » et des surprises que ces pratiques méro-

ORIGINES DU RÉGIME FÉODAL

vingiennes couvraient il y a plus de dix siècles. Pareilles trouvailles m’étaient nécessaires pour donner à un sujet qui semble pauvre, au premier abord, un intérêt réel et pour justifier une exhumation assez inattendue.

Je dis donc avec Fustel de Coulanges: « Il ne « sera pas inutile de porter notre attention sur des « pratiques qui ont pu se transmettre, sur des « mots meme qui se sont transmis... Ce qui fait le « fond de la science historique, c’est l'observation « de la continuité des choses. » ( Op . cit ., pp. 20b , 206.)

De tous les exemples frappants cités par notre auteur, j’en retiendrai un qui semble viser ou prévoir particulièrement Vieilles, ainsi qu'on le verra plus loin, par une continuité, une répétition littérale, des abus pratiqués douze cents ans auparavant. Le voici :

« Souvent il arrivait qu’un petit propriétaire « eût besoin de protection ; ne pouvant par ses « seules forces défendre sa terre contre l’usurpa- « tion d’un fort, il mettait cette terre sous le « patronage d’une église ou d’un grand ; il livrait « sa propriété ; de propriétaire il se faisait béné- « Jicier ; son ancien alleu n’était pour lui qu’un « bénéfice. Beaucoup de nos formules... ne sont

« que les abandons de la peur ou du besoin... Le « benejicium a été le détour par lequel la petite « propriété s est perdue dans la grande »... (Fustel de Coulanges, op. c/7., p. 1 88) (i).

L’histoire est un recommencement perpétuel.

En effet, après de longs siècles, en 1736-1737, alors que le régime touche à son déclin, nous voyons à Vieilles le seigneur du lieu, Blanfuné, donner une représentation exacte des exemples tirés des origines féodales. Tout y forme un calque historique ; les expressions textuelles, les mots même se sont transmis.

Un « petit propriétaire » Adam, mon trisaïeul, met un coin de terre qu’il veut défendre sous la protection du seigneur Blanfuné, lequel, « en con- « séquence d'un accord par bienfaisance » (c’est Blanfuné qui le dit), prend « fait et cause » pour Adam qu'il trahit.

Et c’est « la peur... pour éviter aux frais » ; « le benejicium », le bienfait, Y accord « par bienfaisance », c’est-à-dire le mensonge, le « détour » du

(1) Voir aussi Laboulaye, op. cit., p. 278 : « De gré ou « de force, dit-il, tout propriétaire qui ne put être chef, dut a être vassal » ; — et à la p. 3 1 3 : « Les petits alleux ont « disparu ou se sont changés en précaires et en bénéfices ; « le régime féodal a conquis la propriété. »

ORIGINES L>1’ RÉGIME FÉODAL

prétendu bienfaiteur ; puis, finalement, Adam est « dépouillé par les habiletés de Blanfuné », aux termes de l’arrêt de la Cour de Rouen du 3 janvier 1891 , dont il sera parlé plus loin.

M ais où Blanfuné avait-il appris ces « habiletés »? Il n’avait certainement pas lu Salvien, il ignorait les documents mis à jour depuis par Fustel de Coulanges, car, ainsi que l’a dit Troplong : « la « féodalité ne fut pas savante... Il a fallu que les « légistes vinssent pour mettre chaque chose à sa « place , pour rendre à chaque contrat son véri- « table nom, pour dégager l'élément simple de ses « composés. C'a été l'œuvre de la Science. » (Préface du Louage , p. 80.)

Retenons ce passage curieux. Il trouve sa place à Vieilles. Troplong n'a pas seulement peint le passé. Avec cette faculté maîtresse que l'étude donne et développe, il a eu une vision directe, immédiate, anticipée des choses ; et, lorsque je reporte ma pensée vers Vieilles et vers l’illustre Président dont la mémoire m'est demeurée chère, je redis aujourd’hui textuellement, en évoquant un double souvenir : « Oui, il a fallu que les légistes «vinssent pour mettre chaque chose à sa place.. .. « C'a été l'œuvre de la Science. »

Blanfuné avait donc puisé simplement dans son

propre fonds et dans le fonds commun de la gent finassière et retorse.

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