LA FONDATION DU POSTE DE BAKEL
ration complétée de deux nouveaux membres, l'ingénieur des mines Grandin et le botaniste-agriculteur Morénas. « Les jeunes gens de V Argus sont remplis de zèle, écrivait Fleuriau, et vont à Galam avec une extrême confiance. )) En quelques jours, on acheva les préparatifs, et, le 17 août 1818, le' convoi se mit en route, acconvgagiié d*ïïn grand brick le Commandant-Fleuriau, frété par les négociants de Saint-Louis et armé de six canons, ainsi 1 que de plusieurs petites goélettes de traitants (1).
Le but de l'expédition était donc rétablissoiiiciit d'un poste fortifié susceptible de garantir la sécurité des opérations commerciales. Son chef, de Meslay, ennnenait, à cet effet, les ouvriers nécessaires, maçons, charpentiers, forgerons, pour tra\ailler aux constructions sous la protection des canons de V Argus et du Commandant-Fleuriau, et une troupe de quatorze soldats destinée à former la garnison du futur fort, sous le commandement du capitaine-ingénieur de Chastelus, car une seconde fois la Commission d'exploration trompa les espérances ; les deux membres récemment débarqués, Grandin et Morénas, refusèrent de monter en Galam, sous le prétexte qu'ils étaient mal préparés à un tel voyage par un séjour de deux semaines seulement dans la colonie.
L'expérience du xviiie siècle avait appris que la situation du fort Saint-Joseph offrait un sérieux inconvénient en ce que le lit du fleuve, trop peu profond à cet endroit, ne permettait pas aux goélettes d'y séjourner durant la période des basses eaux (2). De Meslay devait choisir un nouvel emplacement à proximité d'un bassin profond, le plus près possible de l'ancien fort, sur la rive gauche. En outre, et on reconnaît là les idées chères à Schmaltz, il devait procéder à quelques tentatives de culture, emportant une charrue, des graines de coton, de canne à sucre, des orangers en caisse, quelques arbres fruitiers, même
(1) Sén. I ; 6 août 1818. — Le convoi administratif comprenait les deux bricks, V Argus et le Postillon, et l'aviso le Colibri.
(2) Déjà, en 175.'), on avait songé à transférer le fort Saint-.Toseph près du village de San^alon, situé à rend)ouchure de la Falémé. On note, en 1780 et T78;5, la même indc^cision touchant i'em|;lacement du fort à -onstruire.
une « mécanique pour actionner à la fois douze moulins à égrener ■», susceptibles de fournir par jour 80 à 90 livres de coton net. On assurait que l'indigo, « dont la culture est extrêmement étendue en Galam >, donnerait d'excellents produits. De Chastelus, qui avait assisté à des expériences poursuivies à Saint -Loliis sur les indigofères, était chargé d'apprécier l'utilité de plusieurs indigoteries sur le hautfleuve. On espérait que, grâce à d'heureux essais, une partie des frais de l'expédition serait couverte par les retours en denrées du pays (1).
Afin d'éviter la faute de l'année précédente, de Meslay s'arrêta fort peu de temps à Saldé pour le règlement des coutumes dues au Fouta. Comme les gens de l'almamy tardaient à se présenter, il fit mettre à la voile. Les noirs coururent après le conv oi et acceptèrent avec empressement les cadeaux destinés à leur chef. Cette difficulté écartée, l'expédition reprit sa marche, mais lentement, contrariée par les vents ou le calme. Il fallut soixantetreize jours d'un voyage pénible pour atteindre le pays de Galam. Deux soldats noirs et trois blancs moururent en cours de route (2),
La situation en Galam s'était profondément modifiée depuis la fin du siècle dernier. Le pays, qui méritait précisément ce nom étendu peu à peu à toute la région, n'était qu'une bande de terre parfois étroite, courant sur les deux rives du fleuve, depuis la frontière du Fouta, à l'Ouest, jusqu'au royaume de Kasso, à l'Est, dont le prince résidait à Médine, au pied des chutes du Félou. Cette bande de terre se trouvait encerclée au nord, sur la rive droite, par l'immense royaume bambara du Kaarta et les vastes plaines où vivaient les Maures Dowiches ; au Sud, sur la rive gauche, par les deux provinces du Bambouk et du Bondou.
(1) Scn. I ; 21 août 1818. — Claude Fanre, Documents iné(1il<i sur Vhistoire du Sénégal (Cotn. Trav. Ilist., B. Uéngr. ]!)1 !, t. 29, ]>. 80) ; instruc tioni= h de Mefloy.
(2) Séu. I ; 11 oct.et .*5 nov. 1818.
LA FONDATION Dl' POSTE DE BAKEL
Pendant vingt années environ, les dernières du xviii^ siècle et les premières du xix*^, les Bambaras du Kaarta, les gens du Bondou, les Sarrakolhès de Galam et les Peuls du Fouta s'étaient entretués en des guerres continuelles. Le petit pays de Galam, resserré entre ses puissants voisins, avait servi de champ de bataille et vu beaucoup de ses villages détruits, dont les ruines apparaissaient encore des deux côtés du fleuve.
A ce bouleversement matériel avait succédé un bouleversement politique. Chaque agglomération était devenue vme petite république indépendante n'obéissant qu'à ses princes ou bakéris, qui ne reconnaissaient plus que nominalement ï'autorité du chef suprême élu par eux, le tonka de Galam, qui régnait autrefois d'une façon incontestée sur le pays entier. Néanmoins, la dignité de tonka avait subsisté et, conférée à vie, elle revenait successivement au plus ancien chef de chacun des six villages : Tuabo, Lanel, Cotera, Makana, Moussola et Tamboukané. Par contre, dans l'antique royaume, il s'était formé deux groupements distincts : l'un à l'Ouest, le Guoye ou Bas- Galam, soumis au chef ou tonka de Tuabo, l'autre à l'Est, le Kamera ou Haut-Galam, soumis au tonka de Makana. Une rivalité constante poussait ces deux groupements l'un contre l'autre. Egalement faibles, ils sollicitaient l'appui de leurs voisins. Le tonka de Makana s'était allié aux Bambaras du Kaarta, celui de Tuabo avait cherché protection près de l'almamy de Bondou.
Cette immixtion des rois étrangers avait encore été néfaste au pays de Galam. L'almamy de Bondou, ambitieux, fort de l'appui d'une petite peuplade, les Guidimakas, qui possédait deux villages sur la rive gauche et une dizaine sur la rive droite, voulait profiter de la faiblesse du Guoye, qui réclamait son aide, pour étendre sa souveraineté jusqu'au fleuve. Le Kamera lui-même, n'échappait pas à sa convoitise, mais il était soutenu par le Kaarta, et, se sentant menacé il devint l'agresseur. Chaque année, à la saison sèche, les Sarrakolhès du Kamera appelaient leurs voisins Bambarras qui, avec leur complicité, razziaient les territoires limitrophes du Bondou, et quand l'almamy apparaissait pour les chasser, ceux-ci
repassaient le fleuve, emmenant les troupeaux et le butin recueilli.
Par suite de ces troubles perpétuels, un royaume avait grandi à l'est du pays de Galam, celui du Kasso, qui imposait peu à peu son autorité aux contrées voisines du Logo et du Bambouk, Menacé également par les gens du Kaarta, il recherchait l'alliance du Bondou.
Au milieu de tels événements, l'antique Galam, commerçant et industrieux, aujourd'hui constamment bouleversé par des querelles intestines, avait vu ses cultures abandonnées et ses ressources réduites. Dès les premiers jours, l'expédition comprit qu'il fallait perdre bien des illusions ; elle rencontra de plus, sous ce climat dont on avait vanté la salubrité, la maladie qui terrassa ses plus belles énergies.
Peu de temps après son arrivée, de Mesja\^ fut pris de fièvre. Cet accident priva la mission d'un chef d'une compétence et d'une activité éprouvées. Le l^'" novembre, il dut s'embarquer pour regagner Saint-Louis (1). Le capitaine de Chastellus le remplag^a, apportant, dans l'accomplissement de ses fonctions, son grand courage et l'expérience d'une année de séjour au Sénégal.
Le premier acte fut de déterminer l'emplacement du futur fort. Les navires étaient remontés jusqu'à KoungucT, dans le Guoye, à quelques kilomètres en aval du confluent de la Falémé, où ils trouvèrent un bassin suffisamment profond pour les abriter. Sur l'affirmation du tonka de Makana, Samba Yacine, que ses gens ne pourraient fournir de vivres à l'expédition, de Chastelus ne jugea pas utile de pousser jusqu'aux ruines du fort Saint- Joseph. En effet, Makana, autrefois le centre de Galam, avait perdu de son importance depuis la division du pays et l'occupation par le Kasso des territoires descendant jusqu'à la Falémé, D'ailleurs, une considération politique motiva cette décision. S'établir dans le Kamera, chez Samba Yacine, c'était s'aliéner l'almamy de Bondou, son
(1) De Meslav s'embarqua sur le brick le Postilloti. Quelques jours plus tard Taviso Colibri descendit à son tour, escortant les petites embarcations des traitants qui avaient terminé leurs opérations.
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ennemi, et risquer de voir la route de Saint-Louis coupée par les alliés demi-sujets de celui-ci, les gens du Guoye. Or, le Bondou était un pays riche en mil, aliment indispensable au ravitaillement du poste ; c'était aussi la région des mines que traversait la Falémé et l'accès du Bambouk. S'en détourner n'était-ce pas le rejeter fatalement vers les Anglais de Gambie ? Or, Texpédiiion du major Gray se trouvait là, campée à deux Tevies seulement du fleuve. ~~
tFTfïSjôr, ayant perdu en route plusieiu-s Européens, tous ses chameaux, la plus grande partie de ses chevaux, et dissipé en outre beaucoup de ses marchandises, avait obtenu de l'almamy l'autorisation d'attendre sur son territoire la fin de la mauvaise saison et établi son camp à Samba-Contai, village assez proche de Kounguel. Puis il avait expédié d'une part son second, le docteur Dochard, pour préparer la route en avant et solliciter du roi de Ségou le libre passage sur ses Etats, d'autre part un homme de couleur du Sénégal, Adrien Partarieux, sur le littoral, pour lui ramener des secours en hommes et en marchandises. Quand il apprit l'arrivée de VArgua, Gray se rendit à bord et des relations amicales se nouèrent entre Anglais et Français.
Néanmoins, la présence, dans la région où ces derniers voulaient s'établir, de l'explorateiu' et de sa forte escorte, n'allait pas sans inconvénients. De Chastelus décida de s'installer le plus près possible de son rival. Connue les eaux baissaient à Kounguel, il descendit jusqu'au village voisinjde Bakel, situé près d'un bassin large et profond où les bateaux étaient assurés de flotter Toute l'année (1).
Outre la proximité d'une rade sûre, Bakel offrait un autre avantage. Deux partis s'y disputaient l'autorité : l'un obéissant aux chefs autochtones, les Bakéris, turbulents et insoumis comme tous ceux de leur race ; l'autre
(1) Durant le séjour à Kounf^uel. de Chastelus prévint ralmaniy de Bondou qu'il tenait à sa disposition les coutumes ordinairement payées Le règlement avait toujours lieu à Yaffré. Néanmoins, l'almamy consentit à se rendre à Kounguel. Comme il tardait à venir, l'expédition descendit ;\ Bakel où les envoyés du Roi durent la rejoindre. De Chastelus versa de même le montant des coutumes dues aux chefs de IVIakana et de Tuabo. (Sén. IV ; 15, U) avril 1821).
30 LA COMl'AGMi: DE GALAM Al SKNÉGAL
à la famille des X'Diaye, princes exilés du Foiita. Les N'Diaye, souvent victimes de la rapacité de leurs voisins, promettaient un secours permanent et assuré.
De Chastelus choisit un terrain situé sur la rive gauche, au l)ord de l'eau, à cent vingt toises du village de Bakel (1). L'emplacement relevait à la fois de l'almamy de Bondou, qui prétendait à la suzeraineté sur tout le Guoye et du tonka de Tuabo, chef du Guoye. Les palabres interminables sont la caractéristique des négociations avec les indigènes. Il fallut plus d'un messager pour obtenir de l'almamy que, moyennant un cadeau de la valeur de 20 pièces de guinée, il consentit à la station, pendant un an, de deux navires français en face du village, à l'échange de leurs marchandises contre les produits du pays et à l'établissement d'un fort sur l'endroit désigné. Les pourparlers furent plus difficiles encore avec le tonka de Tuabo, qui, après avoir exigé 60 pièces de guinée et 60 fusils, se contenta de 15 objets de chaque espèce. C'était déjà une valeur de 1.4 fO francs en argent (2).
On se hâta de descendre à terre et d'y installer les malades, très nombreux surtout parmi les Européens. De Chastelus avait été pris par la fièvre dès le séjour de Kounguel. Il commit l'imprudence d'effectuer une longue tournée à cheval. Atteint jile d^îsenterie, il expij'a le 4 décembre, avant inc'nie la fin. des négociations avec le tonka de Tuabo. Quelques jours plus tard le médecin de l'expédition, Reynaud, mourut à sqn tour.
La disparition du capitaine de Chastelus, après le départ du capitaine de frégate de Meslay, fit passer le commandement aux mains de l'enseigne de vaisseau Dupont et de.i>jpn second, l'aspirant Dussault. L'intelligence, l'habileté et la ferme énergie de ces jeunes officiers sauvèrent l'expédition d'un désastre quasi certain. Pendant prèij de deux.ans, dans un pays d'eux inconnu, au sein d'une hostilité latente, sans autre ressource que leur courage, ils luttèrent avec obstination et leurs noms
(1 ) De Chcastelus songea un moment à établir le poste sur la rive droite ; mais il préféra suivre ses instructions qui j)rcscrivaient formellement le choix sur la rive gauche. (Sén. IV 15 ; 5 nov. 1S18).
(2) Sén. IV 15 ; 10 avril 1S21.
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méritent d'être mêlés à jamais à l'histoire de l'occupation du haut-fleuve. Ils ne doivent pas faire oublier cependant celui de l'homme auquel les négociants de Saint-Louis avaient confié leurs intérêts et qui commandait le brick Commandant-Fleur iau : Alain, mulâtre des Antilles, ancien officier, venu en l'an vu avec le bataillon d'Afrique au Sénégal, où il s'était fixé définitivement : son expérience de plusieurs années et son sens avisé furent d'un utile secours aux deux jeunes gens (1).
On pouvait espérer qu'avec l'acquisition du terrain et l'établissement à terre finiraient les difficultés. Il n'en fut rien. Les cases à peine installées, la maladresse d'un laptot provoqua un incendie qui détruisit tout le campement, particulièrement les médicaments les plus indispensables et la plus grande partie du linge. liCS vivres furent heureusement épargnés, car, sur ces terres abandonnées, il ne fallait plus songer à développer les cultures, ni à planter des cotonniers ou des indigofères. Il y avait loin des rêves de Schmaltz et de Flcuriau à la décevante réalité. Ce qu'on put tirer des régions immédiates, ce fut le mil du Bondou et les bestiaux des Maures Dowiches. Encore dut-on les acheter à prix d'or.
La présence de l'expédition anglaise faillit provoquer une catastrophe. Gray attendait toujours dans son camp le retour du docteur Dochard et de Partarieux. Pour se concilier la faveur des noirs, il répandait largement les marchandises qu'il avait apportées, faisant au comptoir une terrible concurrence. Les indigènes comparaient la générosité des Anglais à la parcimonie des Français, ceux du poste ou du brick de commerce, soucieux les uns et les autres de ménager leurs réserves ou leurs intérêts. La disette fut bientôt menaçante. Lorsque, le 12 août 1819, après un an de séjour, le Commandant-Fleur iau repartit pour Saint-Louis avec les marchandises traitées, il ne restait plus à la garnison du poste et à l'équipage de V Argus, pour attendre l'arrivée du convoi de ravitaillement qui devait monter avec les hautes eaux, ni vin, ni biscuit, ni légumes, ni salaisons, à peine un peu de farine
(1) Sén., 27 iiov. 1818 et 13 janvier 1819.
32 LA COMPAGNIE DK (ÎALAM XV SÉNKGAL
et quelques litres d'eau-de-vie. Des vingt -trois Européens que la mission comptait au début, onze seulement survivaient (1).
Ces difficultés matérielles furent doublées par l'attitude hostile des indigènes. Le vieil almamy de Bondou étant mort, Dupont fit complimenter son successeur et lui adressa des cadeaux. Le roi n'en fut point satisfait. Il vint camper avec une nombreuse escorte près du village de Bakel et exposa ses exigences. Il n'entendait renouveler le traité signé par son prédécesseur qu'à des conditions exorbitantes. Il fallut des palabres sans fin, des menaces et plusieurs ruptures pour le contraindre à donner sa signature. La fermeté du commandant de Bakel eut raison de la fourberie arrogante de l'almamy, qui retourna dans le Bondou, vaincu par l'énergie du jeune officier.
De son côté, le tonka de Tuabo ne se montrait pas plus accommodant. Ses réclamations arrivaient continuelles, suivies d'une demande de cadeau en signe d'accord. Il osa même arrêter un chaland passant devant son village, que seule la menace d'une attaque armée lui fit rendre.
C'est au milieu de ces multiples ennuis qu'en risquant le sort de sa propre expédition, l'enseigne de vaisseau Dupont parvint à arracher d'une mort presque certaine la mission anglaise. Le nouvel almamy, soupçonnant Gray d'entente avec les Bambaras, ses ennemis, lui enviant également des vaisselles d'argent tenues cachées par le major et destinées au roi de Ségou, lui enjoignit d'abandonner son camp et de venir près de sa propre résidence. Après avoir obéi, Gray s'aperçut qu'il n'était plus qu'un prisonnier.
Alors commence entre le roi indigène et le major anglais une série d'entrevues où l'un défend sa liberté et celle de ses compagnons, où l'autre ne cherche qu'à satisfaire ses appétits cupides et effrénés. Une lettre de Dupont
(1) Sén. IV 15 ; 10 avril 1821. — Fleuriau, qui avait partagé les erreurs de Schmaitz sur la salubrité «lu climat, voulut trouver dans une saison particulièrement mauvaise, même à Saint-l.ouis. la raison des nombieux décès survenus parmi le personnel de TexpédiHon. (Sén. I. i;3 janv. 1819.)
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arrive au milieu des discussions, sommant l'almamy de laisser Gray continuer sa route. Le roi eut-il peur ou comprit-il que son A^éritable intérêt était de laisser les Anglais en paix ? Il ne leur permit point néanmoins de gagner Bakel, ni le Kamera, d'où ils auraient pu facilement rejoindre les Bambaras du Karta, Il offrit à Gray la route de Ségou par le Bambouk ou celle de Saint-Louis par le Fouta. Le major choisit cette dernière, dans l'espoir d'atteindre le fleuve, puis de remonter à Bakel, pour de là poursuivre son exploration.
Les indigènes de Bondou conduisirent donc la mission anglaise vers l'Ouest jusqu'aux confins de leur territoire et la remirent entre les mains de leurs alliés les Peuls du Fouta. Gray n'avait fait que changer de geôle. Après de nombreuses aventures, au cours desquelles les marchandises qu'amenait Partarieux furent en grande partie pillées, le major et ses compagnons purent rejoindre successivement Bakel. De nouveau privés du ravitaillement indispensable, ils vinrent accroître par leur présence les difficultés où se débattaient les Français. L'espoir en l'arrivée prochaine du convoi montant de Saint-Louis soutint les courages (1).
Jusqu'à la fin de septembre, on n'eut au comptoir aucune nouvelle du convoi ; on apprit peu après qu'il était parti de Saint-Louis le 18 seulement. Pour éviter le lent voyage de l'année précédente et les malheurs qui l'avaient suivi, Schmaltz, de retour dans la colonie, avait exigé de France l'envoi de navires à vapeur. Ceux-ci ne
(1) Alors qu'il était aux mains des Peuls, Gray Ht prévenir secrètement Dupont (le son intention de gagner le poste fran(,'ais et le pria de lui expédier à une date donnée quelques embarcations de secours. Mais les barques que Dupont envoya revinrent à vide n'ayant trouvé personne au rendez-vous. Par contre, le 10 juin 1819, le major arrivait seulàHakcl. Abandonnant momentanément ses compagnons, Gray s'était évadé et venait solliciter l'appui des lîakéris contre ses geôliers : bien inutilement d'ailleurs, car ils refusèrent. L'olïicier repartit à la recherche de son expédition avec une escorte de viiigt-et-un hommesprêtée par Dupont. Accueilli à coups de fusil par les Peuls qui lui tuèrent deux hiptots et en blessèrent trois, il put néanmoins entrer en pourparlers avec eux et fut assez heureux pour se tirer une fois encore de ce mauvais pas. l.c 21 juin, il revenait à Hakcl. Dans rintci\allc, y était arrivé Partarievix a\'cc les niarcliandîses (Mi'il avait pu soustraire au jiillage des Peuls (Sén. 1:11 sept. ISl!) ; — ITI (iray ; .S jiiill. ISl!» ; — IV 1.", ; 10 avril 1821. (Jray (William) et Doehard, Tirivels in Weslern .if rira in ihc i/ear'i 181S-182()/to/« ihc river Gumbia to the Niger ; trad. Iluguet, Paris. 182G, 2 vol. in S.
furent pas prêts à temps. Après une longue attente, les voiliers durent remonter le fleuve en toute hâte. Ils s'arrêtèrent à Saldé pour régler les coutumes ; mais, quand ils levèrent l'ancre, les eaux, trop basses, ne permirent plus de gagner le haut-pavs. On fit néanmoins quelques tentatives. Profitant des difficultés de la navigation, les Peuls attaquèrent deux canots et les pillèrent. Il fallut redescendre tout en bataillant, sans avoir pu faire parvenir à Bakel rien d'autre qu'un peu de vin et de la farine, dans une petite barque (1). Pendant que Schmaltz, désespéré par cet échec, tentait, vainement d'ailleurs, d'organiser une caravane pour ravitailler le comptoir par terre, Dupont l'informait bravement qu'il comptait, malgré les difficultés, pouvoir tenir douze mois encore (2).
Une circonstance fortuite sauva le poste de la famine et peut-être de la mort. Lorsqu'au bout d'une année, Alain, qui gérait à Bakel les intérêts des négociants de Saint-Louis, était reparti pour la côte avec le Commandant- Fhuriau, il avait laissé au comptoir trois cents barriques de sel appartenant à ses commanditaires. Grâce à cette réserve, soldats et laptots purent vivre. Malgré les défenses de l'almamy de Bondou, qui, furieux de l'intervention de Dupont dans son conflit avec les Anglais (3), cherchait à l'affamer, les indigènes des environs, depuis longtemps privés de sel, apportèrent leur mil. On put acheter également quelques têtes de bétail des Maures Douaichs. Ainsi fut assurée la nourriture.
Dupont fit plus encore. Non content de préserver l'établissement d'une ruine certaine, il parvint à ménager l'avenir du commerce. Dès la première campagne, les résultats avaient été satisfaisants et donnaient bon
(1) Sén. I; 29 oct. 1819 et 22 janv. 1820. — Le eonvoi de 1819 comprenait la goélette de TAdministration VElisa et six bâtiments de commerce réquisitionnés, deux bricks et quatre goélettes. A bord se trouvaient le lieutenant Godard, avec trente soldats, qui allait relever renseigne de vaisseau Dupont, ["ingénieur des mines Grandin et le capitaine de génie Oblet qui devait surveiller les travaux du fort.
(2) Sén. I; 22 janv. 1820.
(3) Dupont avait refusé de renouer toute relation avec l'almamy de Bondou avant que celui-ci n'eût restitué les marchandises volées à l'expé dition anglaise.
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espoir pour la seconde. Malheiirciisenient, pas plus que le convoi de ravitaillement, les goélettes des négociants n'avaient pu remonter en Galam et, un an après sa fondation, le comptoir, démuni de marchandises, se trouvait impuissant à satisfaire aux demandes d'échanges des indigènes. Or, les Maures avaient promis d'apporter toutes les gommes recueillies dans leurs forêts. Dupont les fit informer qu'ils eussent ù ne point venir. Malgré cette précaution, beaucoup de caravanes se rendirent à l'escale. Pour ne pas les mécontenter par un déplacement iruitile et assurer ainsi la traite des années suivantes, Dupont constitua parmi les membres de l'expédition une petite Société où chacun apporta le capital dont il disposa. On put acheter environ 20.000 livres de gommes aux Maures, satisfaits (1).
Le dévouement de ces abandonnés allait jusqu'au sacrifice.
Schmaltz était revenu à Saint-Louis, à la fin de mars 1819, en complet accord avec le Département de la marine, poùrTéa1isër"sôn^Tafrdë" colonisation. Séduit par les certitudes qu'il avançait et les résultats qu'il laissait entrevoir, le Gouvernement métropolitain se disposait à le seconder de tout son pouvoir quand lui parvint, au début de juin, un rapport du capitaine de frégate de Meslay, qui, au cours de son voyage à Bakel, avait vu le Sénégal sous un tout autre aspect que le gouverneur. De Meslay, victime de ce climat dont Schmaltz avait vanté la salubrité, observateur perspicace des difficultés vraies que devait rencontrer dans la vallée la création de vastes cultures, appréciant à sa juste valeur l'aide qu'on pouvait attendre des indigènes, avait jeté un cri d'alarme. Précisément, le ministre s'inquiétait des variations du gouverneur qui revenait alors sur son exposé primitif, abandonnait sans explications le Fouta aux terres fertiles pour les plaines du Oualo, que lui-même avaih autrefois recon-
(1) Sén, IV lô ; 10 avril 182] .
36 LA COMPAGNIE DK GALAM AU SÉXKGAL
nues sèches et salées, annonçait enfin la fondation d'un poste à Dagana, aux confins des deux pays. Il lui prescrivit sur le champ de limiter les dépenses et de n'établir pour rinstant que deux postes au lieu des trois projetés. En même temps, il fit partir au Sénégal le capitaine de vaisseau de Mackau, afin d'y faire une enquête.
De Mackau remonta le fleuve jusqu'à Podor, en compagnie de Schmaltz, inspecta, contrôla et, tout en confirmant en partie les affirmations de de Meslay, fut néanmoins d'avis de continuer ime entreprise déjà fortement engagée.
De Mackau avait à peine quitté la colonie que Schmaltz, sur l'invitation de l'almamy de Fouta, se rendait à Podor pour y traiter d'un accord. Quelle ne fut pas sa surprise d'entendre les Peids affirmer que les deux postes de Bakel et de Dagana étaient construits, non pas sur les terres de Galam et de Oualo, mais sur leur propre territoire, et exiger avant tout leur évacuation. Les pourparlers échouèrent devant cette exigence. Schmaltz revint à Dagana. Il y apprit la formation d'une ligue dont l'âme était le Fouta, entre les Maures Braknas, les Maures Trarzas et le damel du Cayor. En quelques jours, les ennemis entourèrent le petit poste et le menacèrent des deux rives. Des secours étant arrivés de Saint-Louis, ils n'osèrent pas l'attaquer; mais, par cette levée de toutes les peuplades riveraines maures ou noires, les Français n'en restaient pas moins confinés dans les deux établissements de Bakel et de Dagana, sans autre communication que la route du fleuve, fermée pour le premier pendant six mois de l'année. La politique de Schmaltz aboutissait à former contre eux cette coalition redoutable. Elle motiva son rappel. Pourtant ce fut encore lui qui prépara l'expédition de 1820, destinée au ravitaillement du poste de haut-fleuve et il faut reconnaître qu'il fit tout pour en assurer le plein succès.
Cette expédition fut chargée, non point seulement, de porter des vivres au comptoir abandonné depuis deux ans, mais de trancher une question dont la solution était d'extrême importance pour le succès de l'installation en Galam. Il s'agissait de rien moins que de fixer, de
LA FONDATION DU POSÏK DK HAKEL 37
façon définitive, remplacement du fort lui-même et conséquemment le centre futur des opérations commerciales.
En effet, diverses objections avaient été formulées contre le choix de 1818. On reprochait à Bakel de ne communiquer directement qu'avec les seuls royaumes de Fouta et de Bondou, dont les populations n'entretenaient aucunes relations avec les traitants, de ne pouvoir, par sa situation trop basse sur le fleuve, intercepter les caravanes du Kaarta et du Haut-Niger qui descendaient vers la Gambie, de n'être enfin destiné qu'à former une quatrième escale pour les gommes des Maures Douaïehs, qui les apportaient antérieurement par de plus longs voyages à l'escale du Coq. On réclamait donc une position plus en amont dans la vallée, se rapprochant du Kaarta et du Bambouk, celle par exemple qu'avait occupée, au xviii^ siècle, le fort Saint- Joseph, dont on conservait le souvenir des traites heureuses. Ce transfèrement présentait, en outre, l'avantage de placer le comptoir dans le royaume de Kamera, chez un prince qui avait passé sa jeunesse à Saint-Louis, s'y était familiarisé avec les Français et leurs coutumes et s'en déclarait l'ami (1).
Comme les travaux du fort de Bakel, encore peu avancés, ne préjugeaient point la question, Sehmaltz chargea le lieutenant de vaisseau Leblanc, qui conmiandait l'expédition, de la trancher définitivement après une enquête minutieuse (2). En même temps que lui, il envoyait en
(1) Sén. I ; 30 juin et l";ioiit 1820 ;— TV, 15juill. 1820.— Au début de 1820, l'aspirant Dussault avaft passé douze jours chez le tonka de Kamera, constaté la facilité des conmuinications avec le Bambouk et son ancienne capitale alors ruinée, Farabanna, et recoiuui condjien l'amitié du chef pouvait être {)récieuse pour attirer les caravanes de ses alliés du Kaarta. liC tonka se plaisait à raconter que lîubault, envoyé en Galam par Durand en ] 785, et qu'on disait être tombé sous les coups des c-aptifs révoltés,avait seulement été blessé par eux et que, recueilli par son propre père, il était mort dans la case même du tonka, peu de temps après, de maladie.
(2) Sén. IV 1.5 ; juill. et l'"' août 1820. — Sehmaltz avait constitué pour trancher la question une C'onmiission d'enquête présidée par le lieutenant de vaisseau I^eblanc et comprenant l'enseigne de vaisseau Dupont, commandant le poste de Bakel, l'enseigne de vaisseau liesse, ancien commandant de Dagana, qui allait relever Dupont, et le lieutenant de génie Rurke-O-Farell qui devait diriger les travaux. L'ingénieur des mines (îrandin y avait \()ix consultative. Chaque membre devait exposer dans un rapport particuhcr les raisons déterminant son choix et la décision serait prise à la majorité des suffrages. I,e convoi de 1820 comprit deux
38 LA COMPAGNIE DE GALAM Af SÉNÉGAL
Galam l'ingénieur des mines Grandin, successeur de Brédif, qui, par suite du décès de de Chastelus et du retour en France du botaniste Morenas, se trouvait, une fois de plus, seul représentant de la fameuse Commission d'exploration (1), et un jeune interprète de langue arabe, Rouzée, qui se proposait d'explorer la haute vallée et de pousser même jusqu'au bassin du Niger (2).
Le lieutenant de vaisseau Leblanc pénétra dans le Kamera aussi loin que le lui permirent la profondeur et le courant de fleuve ; mais, le vapeur qui le portait n'ayant pu dépasser le village de Dramanct, il reconnu l'impossibilité d'établir le fort en amont de ce point. Il n'existait, dès lors, que deux bassins suffi sanmient profonds pour abriter les goélettes en toute saison : celui de Bakel, déjà connu, et celui de Cotera, situé en amont, à deux lieues au-dessus du confluent de la Falémé.
A Cotera se dressait un monticule favorable à ime installation, mais qui pourtant offrait deux inconvénients assez graves : de ne point présenter la surface plane indispensable aux constructions et d'être chaque année, pendant plusieurs semaines, isolé de la terre ferme par l'inondation. En outre, le bassin de mouillage s'y trouvait barré, durant la saison des basses eaux, par des bancs de sable qui empêchaient même le passage des canots. Enfin, les environs apparaissaient extrêmement pauvres. A Bakel, au contraire, qui avait sur Cotera l'avantage d'un bassin plus profond, on était assuré de trouver toujours en abondance le mil du Bondou et le bétail des Douaichs. Le poste pouvait être facilement mis en état de défense et les constructions poursuivies sans retard.
bricks à vapeur cnlin arrives de France, Wijricuin et le Voijctgeur, un autre brick et trois froclettcs royales qu'accompagnaient deux bâtiments frétés par le commerce. Il quitta Saint-I.ouis le 5 août. Après Saldé, les deux vapeurs partirent en avant et atteigtnrent Bakel le 29 août.
(1) Grandin avait pour mission spéciale d'étudier le cours du lleuve de Bakel aux chutes du Félou, de tenter d'extraire la chaux des pierres calcaires du |)ays même et de parcourir, s'il en avait la possibilité, le Bondou et le Bambouk à la recherche des terrains aurifères.
(2) Trosper Rouzée, jeune orientaliste, avait été attaché pendant deux années à la Commission d'Kgypte et son goût d'aventures l'avait fait partir pour le Sénégal. Il n'eut point le temps de mettre ses projets à exécution ; la mort le surprit le G novembre 1820. à l'âge de 22 ans.