LA FONDATION DU POSTE DE BAKEL
Le traité de Paris du 30 mai 181 i, confirme par celui du 20 novembre 1815, rendit à la France la colonie du
Sénégal et dépendances, mais la lui rendit à demi ruinée. Alix" siècles antérieurs, le commerce des comptoirs avait été alimenté presque uniquement par deux produits : l'esclave et la gomnie. La suppression de la traite des noirs, promise par l'acte de paix et devenue effective avec le décret impérial du 29 mars 1815, les priva de leur principal objet d'exportation. Gorée tomba dans une misère subite qu'elle ne put vaincre qu'après quarante années d'efforts. Saint-Louis porta mieux le coup, car elle avait derrière elle le fleuve ; toute l'activité de ses habitants se tourna dès lors vers la scide ressource qui lui restait : la gomme.
Chaque année, dès les premiers jours de janvier, les goélettes de Saint-Louis remontent à trois points de la rive droite appelés escales, ordinairement inhabités comme tout le littoral, mais qui se peuplent à leur venue de tentes nombreuses où s'abritent les Maures et leurs caravanes. Lesi Trarzas, qui occupent les régions voisines de la mer, descendent aux deux escales du Désert et des Darmancourts ; les Bracknas à l'escale du Coq, ainsi que quelques tribus des Maures Dovuiichs, qui habitent plus en amont, tout près du pays de Galani.
Sauf circonstances extraordinaires, l'ouverture du troc ou de la troqvie comme on dit alors, est fixée par les règlements à la date in^'ariable du 1*^'' janvier. Alors commence
1(S LA co.mpa(;nik i)i: <;alam ai- sénk(;al
ce qu'on appelle la petite traite, à cause du peu de produits apporté, qui dure jusqu'en mars. A cette époque, et pendant plusieurs mois qui coïncident avec la récolte, la gomme afflue ; c'est la grande traite qui se termine en juillet, parfois prolongée par l'autorité de dix, quinze ou vingt jours, mais jamais au delà d'un mois. La fin des échanges se trouve d'ailleurs imposée par l'hivernage, plus précoce dans le haut-fleuve, et c'est pourquoi, des la fin de juin, la traite peut être considérée comme terminée à l'escale du Coq, alors qu'elle dure plusieurs semaines encore aux escales des Darmancourts et du Désert. Mais, de bonne heure, les deux traites 5e confondent. Les goélettes quittent Saint-Louis en janvier, chargées de guinées (1), tissus de Rouen, verroteries, fusils, poudre, tabac, pour ne revenir qu'en juillet, remplies de gommes.
L'escale du Coq fournit les plus grosses quantités, celle du Désert un peu moins, celles des Darmancourts fort peu. Tout ce que donnent les immenses forêts qui couvrent la rive droite descend à ces trois points avec une régularité presque absolue. Pourtant, bien que les échanges soient aussi nécessaires aux traitants qu'aux Maures eux-mêmes, des conflits surgissent, qui empêchent parfois toute opération. Les Maures ont alors comme suprême ressource, surtout les Trarzas proches du littoral, de porter leurs produits jusqu'à la rade de Portendiek, sise sur la côte du Nord, où les Anglais, prévenus, viennent les recueillir ; mais ce moyen leur impose un voyage pénible et dangereux, qu'ils évitent d'autant plus volontiers qu'ils trouvent un débouché plus avantageux sur les rives du fleuve.
En dehors de la gomme, on ne tire du bas-fleuve aucun objet d'exportation. Les Maures se refusent à toute autre industrie. Quant aux peu])ladcs noires de la rive gauches, elles ne produisent rien, sinon le mil consommé dans la colonie même. Aux portes de Saint-Louis, le Cayor étend ses plaines stériles et si les terres sont plus fertiles au fur et à mesure qu'on avance vers l'intérieur,
(1 ) Toiles de ootoa fabriquées dans l'Tnde, qui ne pouvaient être importées au Sénégal qu'après être passées par la France. La guinée était la véritable monnaie d'échange de la colonie.
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elles restent en partie improductives par suite de l'apathie des indigènes. Ceux du Oualo trouvent d'ailleurs une excuse à leur paresse dans les pillages constants dont ils sont victimes de la part de leurs voisins les Maures. Il faut aller jusqu'au Fouta poiu- rencontrer une population active, industrieuse, relativement civilisée, mais turbulente et agressive. Le commerce de la colonie a toujours beaucoup souffert de ses exigences. Les goélettes qui traitent la gomme et le tuil, ou remontent en Galam, se trouvent souvent en butte à ses attaques. En cas d'échouage, les autochtones résistent dififieilement à la tentation d'un pillage, malgré le paiement régulier des coutumes fixées, malgré la proximité du fort de Podor, et quand ils ne massacrent point, ils rançonnent ou pour le moins augmentent les droits de passage (1).
En présence d'un trafic aussi restreint, les négociants de Saint-Louis songèrent tout naturellement à reprendre avec le haut-fleuve les échanges heureux des années antérieures et d'autant plus volontiers que le gouvernement métropolitain parut soucieux de leur venir en aide.
Après 1815, la France se trouvait, au point de vue colonial, bien différente de ce qu'elle était dâns^îa première partie du siècle précédent, lorsque son immense domaine d'outre-mer suffisait à lui fournir, même au delà de ses besoins, les denrées exotiques que son sol ne produisait pas. Sauf ses trois vieilles possessions de la Guadeloupe, de la Martinique et de la Réunion, elle ne comptait plus que des territoires encore vastes, mais sans ressources exploitées. Les temps étaient changés. Ce que la métropole avait pu négliger aux époques d'abondance devait attirer l'attention quand elle vit qu'il fallait réparer ses pertes et ouvrir de nouveaux débouchés aux produits de son industrie. C'est la cause initiale des projets de colonisation qui éclosent dès les premiers jours de la Restauration.
Le Sénégal offrait un heureux champ d'expérience pour la réalisation des plans de ceux qui rêvaient de redonner à
(1) En 181:5, le colonel Alac-Carthy, gouvernenr du Sénégal, avait obtenu de l'alnuuny du Fouta la promesse de laisser les embarcations remonter en Galam. IMais, dès l'année suivante, l'accord fut rompu.
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la France la force et la suffisance perdues. Il apparut qu'on pouvait tirer l^eaucoup de cet immense pays et c'est avec des instructions précises, pour mettre en valeur toutes ses richesses, jusqu'alors plus ou moins méprisées, que débarqua dans Saint-Louis, en janvier 1817, le premier commandant et administrateur pour le roi, le"car5ïiel Schmaltz. On lui avait adjoint uné~Cômmîssîon permanente, dite Commission d'exploration, composée d'un ingénieiu' géograplie, d'un ingénieur des mines et d'un botaniste-agriculteur, pour l'éclairer par ses enquêtes et ses travaux.
Après un séjour de six mois dans la colonie, au cours duquel il remonta jusqu'à Podor, Schmaltz se jugea suffisamment informé pour présenter un programme d'action qui s'adaptait d'ailleurs merveilleusement aux vues du Gouvernement. Laissant à sa misère l'ilôt de Gorée, où quelques tentatives n'avaient abouti qu'à des déboires, le gouverneur se préoccupait vmiquement du fleuve et de Saint-Louis, et, sans s'arrêter à la traite de la gomme, qui s'opérait aux escales avec une stricte régularité, qui n'exigeait qu'une surveillance, il proposait la mise en valeur de la vallée moyenne par la culture du haut-pays, par le commerce et l'exploitation des mines. C'était reprendre quant à Galam, dans leiu' intégralité, les projets du xviii^ siècle, qui n'avaient jamais réussi qu'à demi.
Pour réaliser l'entreprise agricole, Schmaltz choisissait le Fouta qui offrait sur tous les pays voisins ime supériorité incontestable, tant au point de vue de la fertilité du sol qu'au point de vue de la main-d'œuvre. L'almamy, menacé par ses puissants voisins de l'Est, les Bainbaras duKaarta, se montrait favorable. Il consentait non seulement à laisser les Français s'établir chez lui, mais encore à faciliter leur installation en Galam, où un poste pourvu d'une forte garnison interposerait ses canons entre lui et ses adversaires. Le Fouta allait être tout à la fois protégé et soumis par une telle présence.
Relativement au haut-fleuve, Schmaltz s'était contenté des renseignements oraux fournis par les traitants indigènes qui ra\ aient fréquenté. Dans leurs récits, la contrée lui apparut comme un pays de cocagne. Outre les mines d'or et de fer du Bambouk et de Bondou, toutes
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proches, qui n'attendaient pour livrer leurs richesses que le pic de l'Européen, le royaume de Galani devait offrir un commerce actif, avec ses villages nombreux sur les rives, habités par une race tranquille, laborieuse, intelligente, qui, trop faible pour résister aux populations voisines du Kaarta, du Bondou, du Fouta, entre lesquelles elle étouffait, accueillerait les Français comme des libérateurs. Le climat salubre permettrait d'y transférer quelques déportés qui procureraient une main-d'œuvre blanche immédiate. Là enfin passaient les caravanes descendant des régions lointaines vers la Gambie.
Pour mener à bien cette double entreprise, il était indispensable de rétablir la sécurité que les Compagnies privilégiées avaient jadis obtenue grâce à leurs forts, particulièrement ceux de Podor et de Saint- Joseph. Schmaltz réclama donc la création de trois postes sur le fleuve : un premier, de deux cents hommes, dans l'île de Todd, surveillant l'escale du Désert ; un second, de même force, à proximité de l'escale du Coq, dans l'île de Reffo, où seraient tentées les premières cultures ; enfin, un troisième, de trois cents hommes, en Galam. Les crédits à ouvrir étaient assez considérables, mais le Gouverneur concluait avec une belle assurance : <- Tant d'avantages réunis doivent faire sentir qu'il convient de ne rien entreprendre que de grand dans un pays dont les ressources outrepasseront toujours les entreprises et faire regarder comme moins pénibles, les dépenses qui doivent produire de tels résulats » (1).
Les propositions faites, Schmaltz songea enfin à tirer parti de la Commission d'exploraticmquc Jlc Département de la marine avait mise à sadisposision et dont deux membres étaient seuls arrivés dans la colonie ; l'ingénieurgéograplie de Chastelus et l'ingénieur des mines Brédif. Sans plus attendre le botaniste-agriculteur, il décida de les envoyer sur le haut-fleuN^e, où leurs compétences devaient mieux trouver matière î'i s'exercer.
Les explorateurs reçurent l'ordre de gagner le plus rapidement possible le pays de Galam, de faire connaître
(1) Sén.I ;8 juill. 1817.
LA COMPAGNIE DE GALAM AU SENEGAL
au chef ou tonka l'intention du Gouvernement de rétablir le fort au cœui' de son pays, de s'aboueher avec l'almaniy voisin de Bondou susceptible de leur faciliter l'accès des mines. Ils remonteraient la Falémé, traverseraient le Banibouk pour rejoindre le Sénégal, au-dessus des cataracles diiFélou, et reconnaître sa navigabilité en amont. Pendant que Rrédif étudierait les richesses minières, de Chastclus déterminerait la marche des caravanes qui s'en vont en Gambie et évaluerait les ressources commerciales des pays parct)urus. Au retour, ils examineraient en détail les deux rives du fleuve, du fort Saint-Joseph jusqu'à Saint-Louis, enquêtant, sondant, analysant, afin de déterminer les endroits les plus favorables aux établissements, tant au point de vue des terrains qu'au point de vue des rapports a"\cc les indigènes (1).
Mais on avait compté sans vme difficulté de tragique conséquence, qui réduisit à néant toutes les espérances. Brédif et de Cha stelus qiiittèrent Saint-Louis \ej) octobre 1817, alors que la saison était déjà fort avancée. A Saldé, BredîT' ressentit les premières attaques de la dysenterie. Néanmoins, le voyage continua, ralenti seulement par cette maladie imprévue et une baisse des eaux rapidement accentuée. Des bruits de guerre couraient alors parmi les indigènes. Ceux de Fouta redoutaient une incursion des Bambaras. Craignirent-ils, comme ils le déclarèrent, de voir les Français aller aider leurs ennemis, ou voulurentils simplement profiter plus longtemps de leur présence qui leur procurait des marchandises en échange des vivres fournis ? Quoi qu'il en soit, ils entravèrent par mille prétextes la marche du navire. Les eaux diminuant et l'état de Brédif s'aggravant, de Chastclus prit le pai'ti de revenir à Saint-Louis. Quelques jours" plus "tardTBredif mourait. Il fut la première victime du haut -fleuve au cours du xix^ siècle ; cette expédition procura également la première des déceptions qu'il réservait (2).
(1) Claude Faure. Docunieuffi inédits sur l'iiistoirr du Sénégal {Coni. Trav.IIiit.. B. Grnsr., 1914, T 29, p. 80); instructions à Brédif et de Chastclus, (> oct. 1817.
(2) Sén. HT, niis'iion Brédif ; 31 déc. 1817. — L'ingénieur Brédif avait commencé la rédaction d'un journal interrompu par sa mort. Ce journal
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I/cclicc lie modifia en rien les projets de Sehmaltz, et si, au début de l'année sui\'antc, il s'embarqua pour la France afin d'arrêter, d'accord avec le ministre, un plan définitif d'opérations, sa politique continua d'être scrupuleusement suivie par son sui)ordonné Fleuriau, qui assuma l'intérim.
Ayant compris que l'insuccès venait d'une organisation trop précipitée et d'un départ trop tardil", Fleuriau prépara sans délai l'expédition de la prochaine campagne, résolu toutefois d'atTëndï-e pour la mise eiî iTÛitë les instructions de la métropole. Il eût été dangereux, en effet, pour le commerce de la colonie, de perdre pendant une année encore les bénéfices du troc en Galam. Un second motif survint (jui excita son zèle.
Suivant les traces de ses compatriotes Houghton et Mungo Park, le major anglais Gray se disposait, depuis quelque temps, à partir de Gambie pour atteindre les sources du Niger et Tombouctou. Dans les premiers jours de mars, il se mit en route avec une centaine d'hommes, dont cinq officiers, et toute une caravane de chevaux et de chameaux. Parvenu dans la Haute Gambie, Gray, qui comptait déjà quelques malades et plusieurs bestiaux morts, manifesta l'intention d'y demeurer pendant l'hivernage. Sur un ordre du colonel Mac-Carthy, gouverneur des établissements anglais à la côte, il dut poursuivre sa mission et, au début de juin 1818, apparut aux confins du Bondou. Il abandonnait donc la route directe de Segôli pour remonter vers le Nord et se diriger droit sur le pays "de Galam. Fleuriau craignit une manœuvre des Anglais pour le devancer dans Fc haut-pa^^s. Sous les dehors d'une politesse empressée et d'une cordialité voulue, la rivalité était patente entre les deux administrations ; on l'avait Aue trop manifeste lors de la remise de la colonie par les officiers anglais pour que le doute subsistât encore. Si le littoral paraissait délimité, l'intérieur restait
comportait trois cahiers. Le dernier seul, qui correspond à !a période du voyage comprise entre le 21 octobre et le '24 novembre, fut connuuniquc à son successeur à la commission d'exploration, Tingénicur Grandin, qui le cite intégralement dans son rapport du 21 juin 1S20. C'est une suite de notes journalières et d'observations minérulogiques.
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ouvert ; les deux nations se précipitaient à sa conquête (1).
Fleuriau soupçonna le danger. Le 27 janvier 1818, il fit partir de Saint-I.ouis un jeune et ardent commis de marine, nonmif Mollicn^avec mission de gagner leBondou au travers du Cayor et du Djolof et d'atteindre le Fouta- D jalon à la recherche des sources de la Gambie. C'était ainsi couper la route aux compétiteurs. Mollien devait reconnaître ensuite les sources du Sénégal, celles du Niger, descendre jusqu'à Ségou pour revenir par le pays de Galam. On sait la fin de cette héroïque, mais peu fructueuse randonnée. Parvenu à Timbo, après d'immenses fatigues, l'explorateur s'en échappa, épuisé, sans ressources, pour rejoindre, par le rio Grande, les comptoirs portugais de la Guinée (2).
L'entreprise de Mollien n'était d'ailleurs en rien comparable à celle du major Gray. Au contraire de l'Anglais fortement escorté et pourvu d'un stock énorme de marchandises, le Français était parti seul avec un marabout, un cheval et un âne pour tout cortège. Son passage ne pouvait avoir de conséquences durables.
C'est devant cette crainte et pour éviter de faire perdre au commerce ime nouvelle campagne que, bien qu'il n'eût reçu aucun ordre de Paris, Feuriau avertit les négociants désireux d'expédier en Galam de tenir leurs embarcajtions jprctes pour le début du mois d'août. Si on ne pouvait s'établir à terre cette année encore, du moins y commencerait-on les échanges.
Quelques jours sevilemcnt avant la date fixée pour le départ, arrivèrent de France sur le brick V Argus les instructions tant attendues, ainsi que le personnel nécessaire à l'expédition. Le brick, commandé par le capitaine de frégate de Meslay, l'enseigne de vaisseau Dupont et l'aspirant Dussault, avait ordre de remonter dans le haut-pays, portant à son bord la Commission d'explo-
(1) Sén.I, 20 juin. 1818. — Axi cours de rtinnéelSlB, les administrations du Sénégal et do la Gambie échangèrent des rçraincs et des plantes susceptibles d'être utiles aux deux colonies.
(2) Sén. I; 7 févr. 1818. — Havaisson - IVIollien (L), Découverte des sources du Sénégal et de la Gambie en 1818 ; in. 8, 1889.