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L'ETABLISSEMENT AGRICOLE "LA SÉNÉGALAISE

C'est dans le haut commerce de Saint-Louis que la Compagnie de Galam puisa, pendant toute sa durée, ses principaux éléments constitutifs. Elle offrait en effet aux négociants deux avantages : un placement fructueux pour leurs capitaux, un débouché pour leurs marchandises. L'obligation qu'elle avait de s'approvisionner dans la colonie même les intéressait à la bonne marche de ses affaires et le jeu de la spécidation les rendait rapidement maîtres, eux qui l'ormaient la. classe riche de la population, de la presque totalité des actions. On en vint bientôt à considérer que le monopole du commerce de (ialam était pour ainsi dire la chose des négociants, d'autant mieux que le monopole du commerce aux escales du bas-fleuve se trouvait, de par les règlements, être celle des traitants indigènes,

A Saint-Louis siège la direction de l'association, se règlent les mesures d'exploitatiônT s^^cl^ètent les matières d'échange. L' « Ageut p>rincipal du commerce » que la Compagnie possède sur le haut-fleuve ne fait que gérer les intérêts. Il n'en est pas moins un personnage important dont l'habileté, la compétence, l'honnêteté garantissent en partie le résultat final ; l'association le reconnaît puis-

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qu'elle lui alloue des appointements qui, en 1830, atteignent 20.000 frênes par an (1). Il a sous ses ordres un personnel nombreux, composé de un ou deux^ous-gérants ef de plusieurs commis qui l'aident dans les transactions et des làptots préposés tant à l'entretien qu'à la garde des magasins (2).

Chaque année, dans le courant du mois d'août, le gérant reçoit, de Saint-IiOuis, les approvisionnements nécessaires à ses opérations, La direction profite, pour les lui expédier, de la montée en Galam des bâtiments royaux qui vont ravitailler le poste. Les navires de la Compagnie débarquent à Bakel leurs marchandises et y chargent les matières précédemment recueillies. Mais le tonnage exigé par la gomme est si considérable que le gérant doit confier le plus souvent aux petites goélettes des traitants une partie des cargaisons qui descendent ainsi à la côte jusqu'à la fin de décembre, où la baisse des eaux coupe toute communication.

Dans l'ensemble, les échanges s'effectuent au comptoir même de Bakel et à l'escale qui lui fait face sur la rive droite, où les maures Douaïchs déposent l'élément essentiel de la traite : la gomme. Les autres produits, l'ivoire, l'or, les cuirs, la cire y sont apportés par les caravanes deTîntériëùr ou recueillis par les commis dans les quelques comptoirs que la Compagnie entretient parfois en amont ou sur la Falémé. Ces comptoirs, SQJt flottants, soit à terre, ne sont en réalité que de petits entrepôts qui s'alimentent aux magasins centraux de Bakel ; ils ne possèdent que des assortiments restreints, car ils restent à la merci d'une attaque des indigènes.

Ce n'est pas toujours l'habileté ou l'insuffisance de la direction, l'expérience ou l'incompétence du gérant, l'abandon ou la rareté des produits qui déterminent le succès des opérations financières de la Compagnie. A ces

(1) Il est curieux de noter qu'à cette époque, le commandant du poste de Bakel, Louis Alain, officier démissionnaire, ne reçoit qu'un traitement annuel de 4.000 francs.

(2) Fm 18.32. la Compagnie occupe à Bakel r>7 laptots qu'elle réduit cette même année à 87. Lors de sa dissolution, elle y emploie de nouveau en permanence une cinquantaine de personnes.

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causes générales qui agissent nécessairement sur les résultats de toute exploitation, s'en ajoutent d'autres inhérentes aux circonstances qui ont motivé la concession du privilège, et ces causes particulières ont une importance souvent égale, sinon supérieure à celle des précédentes. Elles se réduisent à trois principales : les relations du comptoir avec les peuplades, la situation politique du haut-fleuve et les réalisations effectives ou seulement tentées des charges imposées par les statuts.

Po\u' alimenter son commerce, la Compagnie a besoin de la coopération incessante des ^OYau^les voisins. Des accords ont bien été passés avec les chefs indigènes, qui se traduisent en échange d'une plus grande facilité dans les transactions par le paiement de coutumes annuelles aux Maures Douaïchs, à l'almamy de Bondou et au pays de Galam : la dernière est d'ailleurs partagée entre le tonka général, qui en reçoit la plus grande partie, et les deux tonkas du GuQye et du Kamera, résidant l'un à Tuabo, l'autre à Makana. Mais les indigènes ne remplissent leurs engagements qu'autant qu'ils y trouvent la satisfaction de leur intérêt immédiat qui reste leur principale règle de conduite. Chez eux, les promesses comptent peu quand elles sont contrariées par un présent, vu\ danger ou un désir. Pour maintenir les relations amicales indispensables à son négoce, la Compagnie se voit obligée à un constant effort, parfois même à des sacrifices.

Pourtant l'hostilité d'un royaume, le Fouta, lui est profitable: c'est qu'aucun commerce ne s'y effectue et que, d'autre part, l'état de guerre avec les Peuls interdit la montée en Galam aux goélettes des traitants, trop faibles pour tenter le passage. Les actionnaires se trouvent ainsi délivrés de toute concurrence pendant une période assez longue et les affaires sont prospères.

Mais il ne suffit pas que la bonne entente existe entre le comptoir et les peuples voisins, il faut encore qu'elle règne dans tout le haut-fleuve. Qu'un conflit surgisse entre le Kaarta et le Kasso, entre le Kamera et le Bondou, entre le haut et le bas Galam. voilà deux sources de productions taries et la njute coupée aux caravanes qui doivent emprunter le territoife des belligérants. Or, depuis

le début du xix^ siècle, le pays de Galam est le champ de bataille où se heurtent les races multiples qui peuplent les rives du Sénégal. Ces guerres se perpétuent ; toujours menaçantes, elles éclatent en attaques imprévues et d'autant plus redoutables. La Compagnie cherche à se poser en médiatrice, mais le plus souvent ses tentatives sont vaines et ses marchandises restent en magasin.

Enfin, une dernière cause influe sur les opérations : la réalisation des charges imposées à lajCompagnie dans le but d'étendre son commerce, c'est-à-dire d'avantager la colonie tout entière. Ce sont des sacrifices pécuniaires qu'on réclame d'elle en échange du privilège, qui doivent paraître moins lourds par l'espérance d'un gain, mais dont les conséquences heureuses ne sont pas toujours prochaines. Certaines obligations procurent quelques profits, mais en général elles coûtent plus qu'elles ne rapportent.

Avec des données aussi incertaines, il faut s'attendre à voir les bénéfices varier considérablement d'vme année à l'autre. Il n'y a point, dans les affaires de la Compagnie, mouvement continu de progression ou de régression. Telle campagne qui donne des recettes superbes a été précédée d'une mauvaise et sera suivie d'une plus désastreuse encore. Et cette incertitude, .malgré des espérances sans cesse renouvelées et de plus en plus souvent réalisées, est cause de la réunion constante des titres en quelques mains, réunion qu'aucune mesiu-e administrative ne put jamais empêcher.

Les charges iniposées à la Compagnie eurent toutes un étroit rapport avec le développement du commerce, sauf une qui exigea de la première Société, celle de 1824, la création d'un établissement de culture. Il peut paraître étrange que l'Administration ait demandé à une association constituée pour l'usage d'un monopole commercial de consacrer une partie de ses capitaux à une entreprise purement agricole. Pour comprendre l'origine d'une telle stipulation, il faut se rappeler quelle était à cette époque la situation économique sur la côte occidentale d'Afrique.

On connaît le plan arrêté par le Gouverneur Schmaltz

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et approuvé par le Département de la Marine, pour mettre en valeur la colonie du Sénégal après la reprise de possession. Il s'agissait, tout en continuant la traite des gommes aux escales léguées par les siècles antérieurs, de procéder à l'exploitation de la vallée du fleuve par la culture et à celle du haut-pays par le commerce. Les deux entreprises furent menées de front, et, pendant qu'on installa sur le cours moyen le poste de Dagana, on construisit en Galam celui de Bakel.

Les difficultés furent nombreuses sur le haut-fleuve et peu s'en fallut qu'au cours des premières années les efforts n'y aboutissent à un complet échec. Elles ne furent pas moins ardues dans la vallée. Schmaltz, qui avait primitivement préconisé l'établissement dans le Fouta, pays fertile (jui devait assurer la coopération de travailleurs nombreux et intelligents, en fut réduit, par suite des exigences de l'almamy, à préférer le Oualo aux terres plus sèches et plus salées, à la main-d'œuvre inférieure et rare. Par le traité du 8 mai 1819, le brack du Oualo céda la totalité de ses terres à la France, moyennant le paiement d'une coutume annuelle de plus de 10.000 francs. Immédiatement on s'y installa. L'exemple vint de haut : par ordre de Louis XVIII, Schmaltz organisa près du poste de Dagana l'établissement de Koïlel, sur les fonds de la liste civile.

On sait comment le rapport du capitaine de frégate de Meslay, en éveillant l'attention du ministre, provoqua l'envoi dans la colonie, à fin d'enquête, du capitaine de vaisseau de Mackau. Celui-ci s'occupa particulièrement de la question agricole, et, tout en confirmant les déclarations de son collègue, il conclut néanmoins que l'entreprise aurait d'heureux effets. Il lui sembla qu'avec un noyau permanent de dix ou douze captifs et le secours temporaire d'une quarantaine de travailleurs indigènes, un Européen possesseur de 20 à 80.000 francs de capital pourrait former dans l'Oualo, en trois ans, une cotonnerie de 20.000 francs de revenu.

De Mackau avait à peine quitté la colonie que l'almamy du Fouta se liguait avec les Maures Bracknas et Trarzas et lé Damel du Cayor. Le poste inachevé de Dagana était

cerné. Schnialtz accourut en hâte. Les ennemis se contentèrent de piller quelques villages voisins, de brûler les plantations de mil et d'emmener une centaine de prisonniers, après en avoir massacré cinquante. Ce n'en fut pas moins un désastre, car les Français restaient enfermés dans Dagana sans pouvoir s'en écarter. Des pourparlers engagés à deux reprises avec le Fouta, l'âme de la coalition, n'aboutirent point. Quand Schnialtz, rappelé en France, quitta la direction de la colonie, les cultures ne comprenaient encore que quelques plants de cotonniers sur l'île de Todd et au domaine de Koïlel. Le Gouverneur constatait lui-même que les habitants du Sénégal hésitaient à fonder des établissements agricoles ; ils attendaient de voir achevé le poste de Dagana et de connaître le résultat de l'expérience tentée au domaine royal (1^. Tl ne fallut pas moins de dix-huit mois au capitaine de vaisseau Lecoupé, successeur de Schmaltz, pour dissoudre la ligue formée contre nous et ramener la paix dans la Colonie. Des accords furent successivement conclus avec le Daniel du Cayor, avec les Maures de la rive droite, principalement les Bracknas, que la création de l'escale de Bakel a^ ait mécontentés. Les Peuls du Fouta réduisirent leurs prétentions et parurent disposés à traiter. Lorsque la politique de conciliation pratiquée par Lecoupé sur les instructions formelles du ministre eut produit ces heureux résultats, on put songer de nouveau à la colonisation.

A la hn de février 1822, Lecoupé fut remplacé dans ses fonctions de Gouverneur jpar le baroi)., Roger, qui avait séjourné précédemment au Sénégal comme intendant du domaine royal de Koïlel. Cet antécédent motiva en partie' le choixnde sa personne. « Coloniser est le grand but de votre mission, lui fut-il dit dàrn? 'ses' îîistructions ; le reste de vos fonctions tout importantes qu'elles sont, peut en quelque sorte n'être considéré que comme moyen d'arriver à cette fin essentielle (2). »

Roger eut à cœur de réussir. Deux moyens s'offraient de développer la colonisation : faciliter la création d'établis-

(1 ) Sén. I ; remise de pouvoirs, 20 août 1820. (2) Sén. I ; instructions, i) janvier lb22.

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