CHAPITRE II
La Société de 1824, la pi'einière des associations périodiques, se forma sans difficultés. Le Gouvernement et le commerce, reconnaissant la nécessité d'un privilège d'ime durée de quat£e annéÊ^s, arrêtèrent de concert les conditions de la concession. Le 3 mai, dix-neuf négociants de Saint-Louis déposèrent un premier projet qui reçut l'adhésion de treize autres quelques jours plus tard, après l'adoption de légères modifications. L'accord était quasi unanime (1).
L'acte de Société, établi définitivement le .IQ. juillet 1824, fut donc presenté au baron Roger, revêtu de trente-deux signatures. Un arrêté du 5 août approuva les statuts, sauf confirmation royale, et les rendit inunédiatement exécutoires. La sanction du roi fut d'ailleurs réservée, quoique l'anonymat de la Société l'exigeât. On se contenta, comme pour les associations suivantes, d'une simple approbation ministérielle (2).
Les statuts de 1824 imposaient à la Compagnie quatre r obligation^rcl^'ëxFension commerciale : créer deux coi.Tiptoirs iortifiés faits d'un pavillon en maçonnerie et d'un mur d'enceinte crénelé et bastionné, l'uii^ à Makana, la première année du privilège, l'autre la seconde année, aupessus de Makana ou sur la Falémé ; s'efforcer au cours /des deux premières campagnes de nouer par caravanes
(1) J.;v plus grande diflicullé (ut soulevée par la prétention des actionnaires à traiter la gomme toute l'année dans leur établissement de culture. Ce privilège aurait lésé considérablement les traitants indigènes qui réclamèrent sa suppression. (Sén. XIII 7).
(2) Sén. I ; 9 août 1824, dep. du Min., 22 nov. 1824. Sén. XIII 7, 4 févr.
LfiS SOCIKTKS DR 1S24, 1 S2S ET 1S32 97
des relations avec l'intérieur etsi possible avec Tombouc'tou ; "en fiïT fonder un établissement de culture (1).
A l'exécution de cettè^^dernière" clause, dont l'importance était capitale aux yeux du Gouvernement, la Compagnie apporta tous ses soins et dès le mois de mai, avant même sa constitution définitive, les travaux furent commencés : on sait ce qu'il en advint. Par contre, l'association ne remplit qu'imparfaitement ses autres engagements ; après vingt-quatre mois, il n'existait qu'un seul comptoir fortifié, à Makana, qui prit le nom de Fort \ Sàînt-Charles, en l'honneur du roi. Un petit entrepôt lie tToîivalt en outre établi à Diakandapé, à quelque distance en amont de Makana, mais il ne méritait en rien le nom de comptoir (2).
La Compagnie, quoique soucieuse de tenir scrupuleusement ses promesses, n'avait pu y parvenir, par suite de difficultés insoupçonnées. Ses deux établissements de Bakel et de Makana, en la mettant en de continuels rapports avec les bakéris de (ialam, l'engagèrent dans une politique qui devint funeste à ses opérations. Elle crut indispensable de se concilier la faveur des chefs sur les territoires desquels elle se trouvait et plus elle s'y efforça, plus ceux-ci se montrèrent exigeants. Si, d'autre part, son installation à Makana lui amenait quelques caravanes du Kaarta par l'entremise du tonka Samba Yacine, leur allié, elle lui assurait l'hostilité du Bondou et du Kasso, ses ennemis. liC comnierce, au lieu de s'étendre, fut limité. liCS frais énormes de premier établissement, les dépenses de la Sénégalaise absorbèrent presque tous les bénéfices. Les deux premières campagnes ne donnècfijat lieu à la répartitic7ii"d'àucun divicfende (3). ■■'-■
Poiir remédier à cette situation, le Gouverneur Roger joignit ses efforts^ ceiix deja Compagnie. Au mois de juillet 1820, il mit à sa disposition un fcmctionnaire de l'Administration, interprète de langue arabe, Prosper Gérardin, homme intelligent et actif, qui connaissait le
(1) Sén. XIII 7 ; "> août 1824.
(2) Sén.II;juil. 1827.
(3) Sén,I;16déc.l826.
98 LA COMl'AdNIE DU GALAM Al SKNlÎGAL
pays et projetait même un voyage à Tombouctou ; elle en fit son premier gérant à Bakel (1).
Dès son arrivée en Galam, Gérardin reconnut l'erreur de ses prédécesseurs avec une clairvoyance singulière dont l'avenir devait confirmer les prévisions. Il coniprit l'inutilité du second comptoir de Makana, trop proche du premier et fréquenté par les seules caravanes qui auraient pu sans difi^iculté pousser jusqu'à Bakel.
Par contre, il discerna deux centres importants de commerce : l'un, Bakel, sis entre le Bondou, le Fouta et le royaume desDouaïches, l'autre beaucoup plus haut sur le fleuve, Caignou par exemple ou Médine, suffisamment élevé pour couper la route des caravanes allant en Gambie, ouvrir l'accès du Niger et attirer les produits du Kasso, du Kaarta, du Bouré, du Bambouk. Ses observations venaient confirmer, et de façon fort nette, celles de la Commis^sion de 1820 et justifiaient le choix que cette dernière avait fait en laissant prévoir des possibilités d'extension sur le haut-fleuve.
Cette considération amena Gérardin à changer sa politique vis-à-vis des indigènes. Il décida de ne plus céder aux exigences des bakéris et des tonkas du haut et bas Galam, et de traiter directement avec les peuples qui pouvaient alimenter le commerce de la Compagnie. A Bakel même, il s'appuya sur la petite tribu des Guidimakas, soumise à l'influence du Bondou. L'almaray, heureux de nous voir en désaccord avec Samba Yacine, jTiontra des dispositions favorables ; les relations reprirent. Gérardin fut assez habile pour limiter de même les prétentions des Maures Douaichs, en ne payant les coutumes qu'en proportion des produits reçus. Enfin, sans abandonner le comptoir de Makana, il chercha à entrer en rapport avec__le roi de Kasso, Awa Demba, prince ambitieux, sur le territoire duquel il projetait de transférer le second établissement (2). Quand, après neuf mois
(1) Sén. I ; 12 août 1826. Gérardin, ancien élève de l'Ecole de langues orientales, était monté en Galam l'année précédente et en avril 1826 il * avait soumis au Gouverneur un projet d'exploration vers Tombouctou./
(2) Sén. I, dep. du Gouver., 2.5 août 1827. Sén. II, mémoire de Gérardin sur Galam, juill. 1827.
LKS sociKTKs i)i: 1S24, 1S2S i-i 1S;{2 99
de séjour, Gérardin, malade, redescendit à Saint-Louis, la situation dans le haut pays se trouvait considérablement améliorée.
Un acte de vigueur de l'enseigne de vaisseau Lelieur de Ville-sur-Arce, qui commanda le convoi annuel de 1827, virit parfaire l'œuvre commencée. Les gens de Tuabo ayant refusé de verser l'indemnité promise pour le rachat de deux de leurs captifs, en fuite, que le nouveau gérant de la Compagnie Valantin avait pu reprendre chez les Maures, Lelieur se présenta avec sa canonnière Le Serpent devant le village, en fit le chef prisonnier et bombarda les cases. Sur ces entrefaites, le tonka de tout le pays de Galam étant mort, on passa, le 30 oc to|2re lâ2I« i ^ un traité avec son successeur, qui s'engagea, moyennant 1"/ le paiement des coutumes habituelles à faire respecter le commerce, à laisser libre la navigation et à fournir des otages (1).
Ce n'est point seulement à cette politique nouvelle et vigoureuse que furent dus les résultats heureux dont le commerce allait bénéficier, mais aussi à l'entreprise hardie et généreuse d'un jciuie enseigne de vaisseau, E^eBeaufort, qui avait rêvé de parcourir les régions inconnues du cenl:Të~âfricain .
"Au début de 1823, de Beaufort avait présenté au Département de la Marine un plan d'exploration dont son courage seul pouvait justifier l'étendue. Il projetait de partir avec une caravane considérable, de gagner par terre le Bambouk et le Kaarta, d'atteindre le Niger et de le descendre ; au cas où le fleuve se dirigerait, non pas vers la mer, mais vers le centre du continent, il diviserait son expédition en quatre groupes qui reviendraient par le golfe de Guinée, le cap de Bonne-Espérance, la côte orientale et l'Egypte. Evidemment, de Beaufort ne se rendait point un compte exact des obstacles qu'il allait rencontrer. Sur les observations de Jomard à qui le projet fut soumis, on borna sa mission à l'exploration de la région comprise entre le Bambouk, les villes de Timbo et de Ségou. « Si les résultats sont bons, ce qui est déjà
(1) Sén. I ; 22 sept. 1827 : XIII 7, 30 oct, 1827.
100 LA rOMPACXIE DE GALAM AU SKNF.GAl.
chanceux, affirmait l'éminent académicien, ils auront déjà une importance énorme )' (1),
Consulté sur l'opportunité du voyage, le Gomerneur Roger n'y avait vu que des avantages. Depuis la reprise de possession, rien en ce sens n'avait réussi. Les tentatives de Brédif et de Chastelus s'étaient terminées de façon tragique et Grand in, leur successeur, n'avait jamais pu s'écarter de la vallée du fleuve. Roger venait lui-même d'expédier vers le Bambouk un marabout chargé de recueillir des renseignements sur le commerce possible, de rapporter des graines et des plantes et un peu de ce fameux minerai dont on avait tant parlé au xviii*^ siècle (2).
Quand de Beaufort débarqua dans la colonie, le Gouverneur, bien informé des difficultés d'une pareille entreprise, lui fixa un itinéraire précis. De Saint-Louis, il devait gagner Baracounda, sur la Haute-Gambie, en passant par Ouarkor, résidence du roi de Djolof, qu'il s'efforcerait de rendre favorable, atteindre la Haute- Falémé, le village de Sansandig, autrefois signalé comme lieu de passage des caravanes, et au travers du Bambouk dont il visiterait les mines, rejoindre le Sénégal aux chutes de Gouina pour le redescendre ensuite jusqu'à. Bakel. Le but de la mission était à la fois connnercial et scientifique; son chef apporterait une attention toute particulière aux cultures et constituerait des collections de graines et de minéraux. L'enseigne de vaisseau, qui avait souhaité parcourir l'Afrique avec une caravane immense, quitta Saint-Louis suivi de deux marabouts, deux ouvriers et trois nègres. Un jeune explorateur, de Montesquieu, l'accompagnait.
Les événements prouvèrent rapidement la sagesse des ordres de Roger. Dès son entrée dans le Djolof, de Beaufort se trou\a mêlé à une guerre civile. Il put néamnoins sortir du pays sans trop de peines et gagner la Ciambie où, grâce à la complaisance des Anglais, il remplaça en partie
(1) Sén. III, de Beaufort. (Cf. Claude Fauîîk. Le voyage cC exploration de Grout de Heonfort au Sénégal en 1824. et 1825[ Comité des Travaux historique.^, Bull, de la Section de Oéograptiie, t. o4, 1919).
(2) Sén.I : 25 avril 1823.
les approvisionnements qu'il avait déjà perdus. Poursuivant sa route, il arriva sur les confins du Bondou. Menacé par les gens de l'almaniy, volé par ses propres porteurs, il se vit contraint de remonter promptement sur Bakel où il parvint en mai 182J;. Son compagnon de Montesquieu, atteint d'une plaie à la jambe, le quitta pour redescendre à Saint-Louis.
Alors commence la période vraiment fructueuse de la mission de l'enseigne de Beaufort. Ayant acquis, au cours de ces quelques semaines, l'expérience qui lui manquait, servi par une indomptable énergie, l'officier lait de Bakel son port d'attache. Pendant les derniers mois de 1824, il reoignte la Falémé, parcourt tout Ic^ Bondou. Reçu par l'almamy, TT oTotîent de lui l'autorisation de__pilacer un résident à Sansandig, et, sur^ses indications, la Compagnie risque une goéîefte en rivière.
"Au début de I82S, il traverse le Kaarta, veut même pousser plus loin, dans la direction de Tombouctou, mais il se heurte au mauvais vouloir du roi Modiba, qui cherche à le retenir pour profiter seul de toutes ses marchandises.
Après avoir touché une fois de plus à Bakel, il repart dans le Bambouk, qu'il explore. Au mois d'août 1825, il est de retour en Galam et cette fois il paraît décidé à tenter le voyage de Tombouctou. Ses approvisionnements sont au complet. Il n'attend que le retour de son compagnon de Montesquieu, qui, guéri, tient à l'accompagner dans son expédition. Mais quand le jeune homme arrive à Bakel le 4 septembre, de Beaufort vient de succomber. Le chef mort, la tentative est abandonnée (1).
Sa disparition ne diminua en rien les résultats acquis et déjà considérables. Dès cette époque, les Maures fréquentaient régulièrement l'escale. L'almamy de Bondou était gagné ; sollicité par les Anglais, il adressai^ au poste leurs lettres et demandait instamment le rétablissement du comptoir de Sansandig, créé en 1825 et relevé un moment, par suite des troubles survenus dans le pays. Des négociations estaient engagées avec le Kasso, des rapports
(1) Sén. III, de Bcaulort. — Beauloit ; Expéditiun datin Vhitérieur de VAJri'iue par la voie du Sénégal. {Journal des voyages, XXIV, 249, 1824).
102 LA COMPAGxME DE GALAM AU SÉNÉGAL
établis avec Modiba, roi de Kaarta, et même avec le roi de Ségou, qui envoyait des messagers au fort (1). Au cours de la campagne de 18*26-1827, le troc fut si actif que la Compagnie, rendue prudente par les deux années précédentes, manqua de marchandises. Elle dut acheter à crédit et parfois même renvoyer les vendeurs. Malgré les dépenses de la Sénégalaise, les bénéfices s'élevèrer^^J-^^ fr. 87 par action de 500 francs, soit 38 fr. 50 « 'o (2).
La campagne de 1827-1828, quoique moins satisfaisante, fut néanmoins heureuse. La Compagnie, réalisant le ^ œu de Gérardin, expédia à Caignou un comptoir flottant, V Argonaute, avec 40.000 francs de marchandises. Ses commis y traitèrent 30 milliers de gomme apportés par des tribus nouvelles et divers autres produits. La bienveillance du roi Awa-Demba lui fut prouvée : 1j' Argonaute s'étant échoué, Awa-Demba envoj^a cinquante hommes pour aider à le remettre à flot. Cette prévenance d'un prince indigène, si différente des exigences coutumières aux bakéris, semblait consacrer définitivement la politique inaugurée par Gérardin. Et bien que le tonka de Tuabo remis en liberté, eût à nouveau tenté de faire assassiner le gérant Valantin, on envisagea les temps prochains avec sérénité. Après seize mois passés sur la côte, Gérardin revenait en Galam et, cette fois, non plus en commis de la Compagnie, mais en agent officiel du Gouvernement et commandant du poste de Bakel (3).
Tout semblait présager un avenir favorable et pourtant le privilège faillit n'être pas renouvelé à l'expiration des quatre années, faute de souscripteurs.
On avait d'abord songé à la prorogation pure et simple de l'ancienne Société. Mais certains actionnaires se déclarèrent mécontents de la façon dont elle avait été administrée. L'expérience acquise apportait d'ailieur+i des
(1 ) Le marabout porteur de la réponse adressée au roi de Ségou revint à Bakel en avril 1828 sans avoir pu accomplir sa mission. Le roi de Kaarta, informé et jaloux, lui avait refusé le passage (Sén. I ; 10 août 1828).
(2) Sén. XIII 7 ; 20 nov. 1827.
(3) Sén. I, 12 décembre 1827, et 10 août 1828 ; — IV 15, instructions à Gérardin, s. d. (Les instructions de Jubelin à Gérardin, eu date du 16 juillet 1828, sont aux Arch. du Gouv. Gén. de TA. O. F., au registre coté 3B.28, fol. Ilàl8).
données plus précises sur les avantages du système et ses inconvénients. Le nouveau Gouverneur, Jubelin, entreprit donc une réorganisation.
Comme on espérait de gros gains des campagnes suivantes, Jubelin imposa des conditions sévères. Malgré les échecs successifs éprouvés à la Sénégalaise, la nouvelle Société devait acheter l'établissement au prix de 25.000 fr. et continuer l'entreprise sans participation du Gouvernement. Bien plus, si les bénéfices généraux annuels dépassaient 25%, ils seraient partagés désormais entre les sociétaires et la caisse coloniale, en considération des dépenses faites par la colonie pour l'entretien du poste de Bakel. Mais en voulant trop exiger, Jubelin faillit ne rien obtenir. A la date fixée pour la clôture de la souscription, 288 actions seulement, sur 800, étaient demandées (1).
A ce moment arrivaient de France deux des principaux négociants du Sénégal avec des stocks importants de guinées, qu'ils espéraient écouler en Galani. Intéressés par le débit de leurs marchandises, ils reprirent la négociation, arrachèrent au Gouverneur des concessions qui provoquèrent des adhésions nouvelles. Ils parvinrent ainsi à dresser une liste de 600 actions, avec la certitude de la porter à 800, lorsque les statuts seraient définitivement arrêtés. Ceux-ci furent présentés au Conseil d'administration le 23 juillet et approuvés le même jour.
Si Jubelin en fut réduit à transiger, il obtint néanmoins satisfaction sur plus d'un point. Pour éviter à l'avenir l'insuflisance d'approvisionnements qui avait entravé la traite de 1 826, la Compagnie prit l'obligation d'employer à ses opérations commerciales les trois quarts de son capital, porté de 300.000 à 400.000 fi-, (2). On limita,/ d'autre part, la répartition des dividendes annuels au taux de 15 o/o, à moins que les bénéfices n'excédassent 25 o/o. La caisse coloniale n'y participait pas, mais cette limitation empêchait la direction de viser trop au lucre. Enfin, on établit sur la gestion des affaires le contrôle permanent d un conmiissairc du Gouvernement.
(1) Séii.I ; 10 août 1828.
(2) Le capital ne fut effectivement que de 375.000 francs.
Quant aux charges imposées, elles furent aussi lourdes, sinon plus, que celles qui avaient pesé sur l'association précédente. En ce qui concernait la Sénéoalaisc, le Gouvernement participait aux dépenses pendant six mois encore ; au l'*^ janvier 182 », la Compagnie resterait libre de continuer ou non l'exploitation suivant les chances de succès. En cas d'abandon, elle serait tenue d'employer une somme annuelle de 10.000 fr. à une entreprise nouvelle. En outre, elle s'engageait à parachever le comptoir fortifié de Makana par l'élévation d'un étage sur le pavillon, à maintenir le petit établissement nouvellement réinstallé à Sansandig, sur la Falémé, et à transformer en Lin entrepôt à terre le comptoir flottant de Caignou. Elle promettait même de fonder lui second entrepôt au-dess us des cataractes du Félon. C'était un nouveau pas en avant. On allait aborder le bassin compris entre les chutes du Félou et celles de Gouina. ¥j\\ attendant la construction des deux comptoirs à terre, la Compagnie enverrait ses marchandises par chalands jiLsqu'à Gouina et même au-delà (1).
Dans la rédaction de cette dernière clause s'est particiUièrement manifestée la tendance qu'a l'Administration de vouloir s'ingérer de plus en plus dans les affaires de l'association pour défendre au mieux les intérêts de la Colonie. Le premier projet présenté par le Gouverneur portait que la Compagnie expédierait des marchandises en amont de Caignou chaque fois que le jugerait bon le Conseil du poste de Bakel. Or, ce Conseil, constitué en 1824, se composait du conmiandant du poste, du lieutenant de la garnison, du commis de marine chargé du service de la comptabilité et, depuis 1827, du gérant de la Compagnie. Il comprenait donc, sur ses quatre membres, trois fonctionnaires, c'est-à-dire trois agents du Gouvernement, qui auraient à décider des envois possibles et. par conséquent des opérations commerciales. C'était confier à leur bonne volonté, à leur désintéressement et à leur compétence, les intérêts des actionnaires. Ceux-ci protestaient énergiquement contre cette stipulation. Ils
(1) Sén. XIII 7 : 23 juillet 1828,
LES sociKTiis DE 1824, 1828 ET 1832 105
ne purent admettre que leur gérant, qui seul les représentaitTTuFlrnaTgrë Tui contraint d'expédier des marchandises sur le haut-fleuve, si les trois fonctionnaires l'exigeaient, et demandèrent qu'en cas d'objection de sa part la question fût soumise au Gouvernement et par lui tranchée. Mais, pour que la réponse revint de Saint-Louis, il fallait compter deux grands mois ; après un tel délai l'occasion favorable serait vraisemblablement perdue. Un accord semblait donc difficile entre l'Administration et les actionnaires. Pourtant, à la suite de longues discussions, ceux-ci consentirent à ce que la décision du Conseil du poste fût exécutée sur le champ, à condition toutefois que l'envoi n'occasionnât pas une dépense supérieure à 3.000 fr., sinon, à moins tl'accord unanime, la question serait portée devant le (iouvcrneur.
On voit quelles conditions draconiennes Jubelin parvint à imposer aux nouveaux sociétaires. Il veut faire rendre à la Compagnie tout ce dont elle est capable. Il ne le sait point exactement et il l'avoue. Les résultats des quatre premières campagnes ont été si variables qu'on ne peut en tirer des indications certaines, mais il est toutefois possible de compter sur des bénéfices et le Gouverneur croit prudent d'exiger plus que moins. Le renouvellement de 1828 est à ses yeux un (^ essai », dont le contrôle permanent que l'Administration exerce désormais sur les affaires de la Compagnie permettra d'apprécier pleinement les résultats (1).
Mais si Jubelin exige de lourdes charges, il s'efforce d'en faciliter l'exécution. D'accord avec le Département de la marine, il nomme au commandement du poste de Bakel Gérardin, dont la courte gérance a été si profitable à la^Compagnic. Ccllô^î~C(nifiTî dé"Tic)uv'eau ses intérêts à P. Valantin, qui a déjà passé plusieurs années en Galam. La coopération de ces deux hommes promet d'être fructueuse.
Le fort est en bon état. Non seulement il offre maintenant une installation confortable qui permet d'éviter en
(1) Séu.,10aoùt 1828.
partie les trop nombreux décès des premières années (1), mais il en impose aux indigènes par sa seule apparence. Le prestige de la France grandit en m'ême temps que ses fortifications. Le 3 octobre, Gérardin conclut un traité
iavec les chefs de Tuabo, qui consentent à fournir quatre otages en réparation de l'attentat commis contre Valantin (2).
Un fait prou\'e combien l'autorité du Gouvernement est respectée à cette époque. La baisse des eaux ayant été, en 1828, plus précoce qu'à rordinaire,"le bâtiment de la Compagnie, qui portait la majeure partie des approvisionnements, dut s'arrêter à Saldé. Il fallut transborder les marchandises sur de petites embarcations ; celles-ci remontèrent jusqu'à Bakel sans le moindre incident. Pour la même raison, le cotre destiné au ravitaillement de Caignou ne put y parvenir ; on y transporta par terre les marchandises d'échange avec la même facilité. Les pirogues parcoururent donc le fleuve de Saldé jusqu'à Médine, en toute sûreté. Bien plus, on vit pour la première fois les bakéries prendre Gérardin comme arbitre de leurs propres différends (3). ~
Avec Samba Yacine, tçnka de Makana, les relations ne sont pas~moins bonnes. Aux termes de ses statuts, la Société nouvelle doit achever le pavillon du comptoir fortifié que la précédente a commencé de construire. Mais, comme la position de ce pavillon sis en plein centre du village est désavantageuse parce qu'elle soumet les commis aux vexations des indigènes, comme d'autre part les constructions faites en pierres sèches s'écroulent déjà, la direction préfère établir un nouveau comptoir hors du village, sur les ruines mêmes de l'ancien fort Saint-Joseph. Une convention est passée à cet efl'et avec Samba Yacine et les principaux chefs de Makana (-!<).
(1) Néanmoins, on eut encore à regretter des pertes douloureuses et le gouverneur Brou fut même amené, en 1829, à remplacer tous les soldats blancs que comptait le poste de Baliel par des soldats indigènes et il en confia la direction à un mulâtre des Antilles, ancien officier, Louis Alain, qui avait été gérant de la première Société annuelle, en 1818-1819.
(2) Sén. IV 1.5 ; 29 août et 3 oct. 1828.
(3) Sén. I 10 ; janvier 1829.
( 1.) Sén. XIII 7 ; 27 févr, et 2(j avril 1830,
La tranquillité paraît donc assurée aux abords immédiats des établissements. On peut, dès lors, tenter de s'installer au Kasso, où la Société antérieure n'eut qu'un comptoir flottant, et c'est pour aider à la réalisation de cette charge que Jubelin envoie dans le haut-pays un nouvel explorateur, Louis-Ferdinand Duranton, qui semble capable plus qu'un autre, par son expérience et ses relations, de mener à bien une telle entreprise.
Fils d'un commissaire de la marine et lui-même officier d'infanterie démissionnaire, Duranton, poussé par son goût d'aventures, était venu pour la première fois au Sénégal en 1819, en qualité de commis auxiliaire. Affecté au poste de Dagana, il y avait vécu huit mois, puis était entré au service de l'association que l'on constituait alors chaque année pour le commerce du haut-fleuve. En 1822, particulièrement, il visita Caignou oùron projetait déjà de s'établir. C'est vraisemblablement à cette époque qu'il approcha pour la première fois du roi de Kasso Awa- Demba. Litelligent, instruit, l'ancien officier plut au prince et quelque temps après il en épousa la fille, Sadioba (1).
Duranton resta dans le Kasso jusqu'en 1826. Il revint alors en France solliciter du (iouNernement une mission officielle dans le haut-pays, promettant de s'occuper à la fois de cultures, de sciences et de conmierce. La disparition prématurée de l'enseigne de Beaufort avait fait naître des regrets ; ses offres furent acceptées. On lui adjoignit un jeune élève sortant de l'Ecole des mines de Saint- Etienne, Tourette, pour reconnaître, sous sa direction, les terrains du Bambouk.
Cette mission, au contraire des précédentes, qui n'avaient été que des coiu'ses à travers le pays, avait un but précis que justifiaient les capacités du chef. A l'utilité des premières entreprises, pour compléter les informa-
(1) Chr. Schefer, Uti prince afrkuin {Jouruul des Débats, '22 juil. 1913). Duranton était né en 1787, à .Jéréniie (île de Saint Doniingue). Offieier, il avait démissionné le 16 novembre 1816, et avait été nommé comniis auxiliaire au Sénégal le 23 janv. 1819. (Cf. G. Hardy. Uii épisode de V exploration du Soudan. L" Affaire Duranton (1828-1838) dans Annuaire et Mémoires du Comité d'Etudes historiques et scientifiques de VA.O.F., 1917, p. J,13-436).
LA COMPAGNIE DE GALAM AU SENEGAL
tions sur des régions peu connues, elle joignait celle d'un résultat immédiat. Duranton projetait de se fixer en un lieu suffisanmient éloigné de ('aignou pou rjie point nuire aux opérations de la Compagnie, d'y fonder un établissement de culture pour le développement des plants indigènes et l'acclimatation des graines que lui confierait le jardin colonial de Richard-Toll. Pendant ce temps, le mineur Tourcttc apprécierait les richesses minières des régions voisines. Informé, documenté, Duranton entreprendrait l'exploitation du minerai de fer, qu'on disait abondant ; puis, lorsqu'il serait solidement installé dans la région, il commencerait à recueillir l'or dont les autochtones se montraient si jaloux. Tout en poursuivant l'aménagement de son établissement, il répandrait les marchandises françaises, détournerait vers les comptoirs les caravanes de l'intérieur, remplirait en somme le rôle d'un agent commercial, au grand profit de la Compagnie de Galam. Fort de l'appui du roi puissant et de l'expérience de quatre années passées sur le haut fleuve, Duranton semblait olTrir toutes garanties de succès (1). /^Pour subvenir aux dépenses matérielles de l'expédition, l'explorateur obtint du Gouvernement un secours de 35.000 francs, dont 20.000 lui furent immédiatement payés et le reste promis à la fin de la première année. On lui fovu'nit également trois pierriers, des fusils, des onunitions, afin d'assurer la défense de son établissement. Duranton conservait la plus grande liberté d'action. Néanmoins, pour les alïaires d'importance, il devait prendre conseil du commandant de Bakel et, en cas de désaccord, lui obéir jusqu'à décision du Gouverneur.
En imposant à la Compagnie l'obligation de créer deux com})toirs dans le Kasso, Jubelin avait cru la chose aisée. La présence de l'explorateur ne devait-elle pas, en effet, en faciliter l'exécution ? Il ne tarda pas à reconnaître qu'au contraire elle la rendait plus ardue. Awa Demba, ambitieux, entièrement jaloux de son autorité, avait recherché notre amitié sous la menace perpétuelle que faisait peser sur lui l'hostilité de Modiba, roi de Kaarta,
(1) Sén. III ; mission Duranton.
LES SOCIÉTÉS DE 1824, 182S ET 1S32 lOJ)
mais il ne craignait pas moins notre domination que celle de son puissant ennemi. Il vit presque un danger dans l'arrivée de ce gendre qui, après trois ans passés, revenait riche de marchandises de toutes sortes et puissamment armé. Les cadeaux distribués aux chefs voisins pour se concilier leurs faveurs mécontentèrent encore le beaupère envieux. Il y eut entre eux, pendant quelque temps, une défiance réciproque qui empêcha tout accord.
Dès son arrivée à Médine. le 28 octobre 1828, Duranton était d'ailleurs tombé malade. Ayant à nouveau goûté, près de Sadioba, cette existence de mollesse qu'il avait autrefois connue, il perdit vraisemblablement un peu de cette belle énergie manifestée en France. Au début de 1829, il n'avait encore rien fait ni rien obtenu. Gérardin et P. Valantin remontèrent en février jusqu'à Médine ; Awa-Demba les reçut assez froideiuent et refusa au gérant de la Compagnie toute cession de terrain pour y établir un comptoir fortifié.
Pendant ce temps, le mineur Tourette s'impatientait. Sous prétexte que la tranquillité du pays n'était point parfaite, que les gens du Logo, province qui s'étend sur les rives du fleuve entre les chutes du Félou et celles de Gouina, projetaient de se soustraire à l'autorité d' Awa- Demba, on lui défendit de s'écarter de la ville de plus d'une lieue. Fatigué par trois mois d'inaction, irrité de la mauvaise volonté qu'il croyait rencontrer chez Duranton, il redescendit à Bakel en février avec le commandant du poste et, convaincu de son inutilité, il allait demander son rappel au Gouvernem', quand il fut rejoint par son chef. Quelques joiu's après, ils s'embarquèrent tous deux sur la Falémé et parcounu'cnt le pays.
Le 0 mai, les voyageurs arrivèrent à Sansandig, où la Compagnie possédait un petit entrepôt. Ils constatèrent que les environs étaient riches en minerai d'or et que partout les indigènes procédaient au lavage du précieux métal. Le 9, ils atteignirent les confins du Bondou et pénétrèrent dans le Niagala, province du Bambouk. Ils y visitèrent plusieurs mines et se proposaient d'y séjourner quelque temps, quand ils apprirent soudain que la guerre venait d'éclater entre le Kasso et le Logo. Ils ren-
110 LA COMPAONii: Dt (lALAM Al SlÎNKCiAL
trèrent en toute hâte à Médiiie où ils arriv^èrent le 15 mai. après un voyage de trois semaines.
Tourette n'y resta que peu de jours. Duranton lui enjoignit de redescendre à Bakel, avec ordre d'y attendre ses instructions. Les nouvelles du haut-pays vinrent bientôt confirmer le jeune homme dans la pensée que cette fois sa mission était définitivement terminée. Pour cause de santé, il regagna Saint-Louis et fut autorisé à rentrer en France (1).
En effet, la guerre faisait rage au Kasso. Pour soumettre le Logo, toujours turbulent, et les quelques provinces du Bambouk qui le soutenaient, Awa-Demba était entré en campagne. Il fut, eu la circonstance, fort heureux de la j>résence de son gendre et surtout de l'appui de ses pierriers. Un combat eut lieu à Dinguira, à huit lieues en amont de Médine. Les boulets, dont l'un écrasa la fille du chef du village, mirent facilement en fuite les insurgés ; mais ce succès eut un effet tout contraire à celui qu'espéraient les vainqueurs. Les gens du Logo, battus mais non soumis, se réfugièrent dans les îles du fleuve. De leurs repaires, ils organisèrent des guérillas qui poursuivirent les embarcations, attaquèrent les villages, poussèrent des pointes jusqu'aux environs de Médine, enlevèrent dix-huit personnes campées à une lieue de là. Même, le 10 septembre, pendant une courte absence d' Awa-Demba, ils cernèrent la ville.
Ce fut un pillage en règle. Tout brûla, y compris les cases où Duranton abritait le matériel de son expédition et celles que la Compagnie avait installées provisoirement pour y déposer ses marchandises. Seul, le tata fortifié du roi résista. Les rebelles ne jouirent d'ailleurs pas longtemps de leur triomphe. Awa-Demba, informé, accourut avec ses cavaliers. Duranton, qui s'était réfugié à bord d'un bâtiment de l'association stationnant en rivière, fit jouer ses pierriers. Une heure après, les assaillants étaient chassés, poursuivis. Néanmoins, de Médine il ne restait guère que des ruines.
Cet événement mit fin à l'indécision qui régnait à Saint-
(1) Sén. III ; Duranton, 24 déc. 1829,
LES sociihKS i)K 1824, 1828 i:t 1832 111
Louis au sujet de l'explorateur. La Compagnie, qui avait vu son envoi d'un œil favorable, constatait aujourd'hui que, bien loin de la servir, sa présence avait été préjudiciable à ses intérêts. Les marchandises de Duranton, restées à Médine au lieu de pousser plus avant, y concurrençaient les siennes pro])res. Gérardin avait de bonne heure signalé le danger. Et maintenant que la guerre civile sévissait dans tout le Kasso, on ne pouvait songer à s'installer au-dessus des chutes du Félou, chez les ennemis d'Awa-Demba, trop vindicatifs d'ailleurs pour oublier que deux fois ils avaient été vaincus par le canon d'un blanc ; car le roi, qui ne consentait point à nous laisser s'établir chez lui, aurait encore moins permis le passage sur ses Etats d'objets destinés à ses adversaires. Il n'y avait donc plus lieu d'espérer un résultat avantageux de la continuation de la mission. Le nouveau Gouverneur, Brou, décida d'y mettre fin.
Duranton essaya de justifier sa conduite. Il prétendit n'être intervenu dans ces guerres intestines que pour sauvegarder les intérêts futurs de la France. Actuellement, l'autorité d'Awa-Demba était, selon lui, assurée. Il allait pouvoir continuer son entreprise et il demanda pour la prochaine campagne un gourmet de la Compagnie, qu'il établirait avec quelques marchandises près du territoire des mines, à Seocotto, village fortifié du Niagala. Mais la Compagnie, qui avait éproiué des pertes au pillage de Médine, hésita devant de nouveaux risques. Elle ne voulut même point réexpédier un bâtiment dans la capitale du Kasso. D'accord avec son directeur. Brou enjoignit pour la seconde fois, à Duranton, de regagner la côte. Celui-ci répondit d'une façon courtoise, mais resta dans le haut pays.
Toutes relations étaient interrompues depuis plusieurs mois entre l'Administration et l'explorateur, quand le gouverneur reçut de celui-ci une lettre datée du l^'' mai 1830, dans laquelle il proposait de remplir aujoiu'd'hui le but de sa mission, c'est-à-dire de créer un établissement dans le royaume de Kasso. Il demandait en conséquence qu'on lui fit parvenir la chaux, les planches doubles et les carreaux durs nécessaires dont il garantissait le paie-
112 LA rOMPAGNÎE DE GALAM Al SÉNÉGAL
ment sur les propriétés qu'il possédait en Europe. L'habitation terminée, le Gouvernement lui rembourserait la dépense, s'il s'en trouvait satisfait.
Cette offre prouvait de façon claire qu'x4wa-Demba, toujours menacé par ses ennemis, était décidé à supporter la présence française, qu'il la désirait même. La Compagnie, après en avoir conféré avec Brou, décida de tenter l'entreprise, mais en dehors de Duranton. Le gérant d'alors, Aussenac-Valantin, et le commandant du poste de Bakel (1), furent chargés de proposer directement au roi l'établissement d'un comptoir, soit à Caignou, soit à Médine, suffisamment fortifié pour abriter les forces militaires convenables et se défendre contre tout ennemi.
Quant à Duranton, Brou lui notifia de revenir sans délai, sa mission étant définitivement terminée. L'explorateur n'obéit point ; par contre, il répondit. Il consentait à regarder sa mission comme achevée, mais libre de sa personne, il entendait vivre dans le Kasso. Il rendit au gérant de la Compagnie les quelques objets qui avaient échappé au pillage des gens du Logo, sauf les trois pierriers qu'il conserva jusqu'à ce que, déclara-t-il, le service colonial voulut bien faire suivre en France la correspondance qu'il adressait à sa famille, interceptée depuis dixhuit mois (2).
Sans l'entremise de Duranton, les pourparlers s'engagèrent donc entre Aussenac-Valantin et Awa-Demba, qui parut souhaiter l'installation d'un poste à Médine et offrit même de donner des otages ; toutefois, il refusa de livrer son propre fils et se montra soucieux, avant la cession de tout terrain, de connaître le montant de la coutume qui lui serait payée. Les négociations duraient encore quand expira le privilège concédé pour quatre années (3).
lia société de 1828 était loin d'avoir répondu à l'attente
(1) Le commandant du poste était alors le mulâtre des Antilles, Alain, «gérant de la première Association annuelle de 1818-1819, ancien officier démissionnaire, qui avait consenti à prendre l'épaulette pour remplacer en Galam, à la fin de 1829, le capitaine Chenaux, qui avait lui-même succédé à Gérard in six mois plus tôt.
(2) Sén. III ; Duranton.
(3) Sén. I ; 10 nov. 1830.
LKs sociKTKs OF. 1S24. 1S2S i-ï 1832 ll.'i
du gouverneur Jubelin, qui, en la constituant, avait voulu en faire un instrument de pénétration. Il avait exigé d'elle l'emploi d'un capital plus considérable et la recherche de débouchés nouveaux. Il l'avait secondée de tous ses moyens. Mais les événements semblèrent prendre plaisir à déjouer ses calculs.
En premier lieu, la société s'était constituée dans des circonstances particulièrement défavorables. Le Conseil d'administration avait décidé que les actions seraient réalisées en guinées pour les 4 /S^ de leur valeur. Or, le marché s'en trouva subitement dépourvu, à l'exception d'un stock considérable détenu par une seule maison. Le prix en augmenta immédiatement. La pièce de guinée, qui valartordinairement 36 livres de gomme, soit environ 23 francs, fut achetée à raison de 52 livres, soit 32 fr. 50. Le fonds social s'en trouva diminué d'autant, car cette valeur fictive ne put être maintenue dans les échanges avec les indigènes. La perte réagit même sur deux campagnes, plus de 4.000 pièces de guinée étant restées inutilisées à la fin de la première année.
La baisse trop rapide des eaux, en octobre 1828, vint en outre augmenter les frais. Il fallut fréter de petites embarcations poin* transporter jusqu'en Galam les marchandises arrêtées à Saldé, organiser des caravanes par terre pour les faire parvenir à Caignou. On peut croire aussi à un défaut d'organisation puisque cette année-là, pour un capital de 350.000 fiancs, les dépenses d'exploitation atteignirent la somme énorme de 84.685 fr. 66 et, l'année suivante, dépassèrent 100.000 francs.
Une autre cause avait également j-écluiLles-liénéûces des premières opérations : la prise en charge de la SénégalaUe, achetée 25.000 francs à la Société précédente et sa mise en valeur pendant deux années et demie. On sait que les efforts de la direction ne furent point couronnés de succès. Après y avoir perdu plus de 20.000 francs, sans compter le prix d'acquisition, les sociétaires abandonnèrent l'habitation.
Enfin, un fait purement accidentel eut des conséquences plus graves encore. Un bâtiment, chargé de marchandises, fit naufrage en rivière. Il représentait une
valeur de 103.000 francs. On voulut tenter le sauvetage d'une partie de la cargaison, on y sacrifia inutilement une nouvelle somme de 10.000 francs (1).
Par ses statuts, la Société de 1828 avait repris pour son compte la promesse, que n'avait pu remplir l'association antérieure, d'envoyer vers l'intérieur du continent une icaravane largement approvisionnée d'objets de traite. Elle la tint et, le 3 mai 1829, la caravane partit dans la direction du Niger, sous la conduite des^hefs du village I de Dramanet. Elle emportait des marchandises évaluées à 4,248 fr. 44, qu'on estimait pouvoir être échangées contre 575 gros d'or. Dès les premières étapes, les difficultés commencèrent. L'expédition mit vingt-cinq 4ûurs pour atteindre le Niger. Il lui fallut subir mille vexations et payer d'énormes droits de passage, surtout au Kaarta. Parvenue dans la vallée du fleuve, elle s^ divisa. Plusieurs de ses membres gagnèrent Ségou, où quelques-uns s'établirent même définitivement ; le peu qui revint à Bakel rapporta la valeur d'environ 180 gros d'or, dont une partie avait dû être négociée en morfil, en captifs et en pagnes du pays. C'était un complet échec (2).
On a vu, d'autre part, les résultats malheureux des essais d'établissement dans le Kasso, La mission de Duranton n'aboutit qu'au pillage de quelques marchandises lors de la destruction de Médine. Les stipulations qui contraignaient la Compagnie à créer deux comptoirs fortifiés sur le haut-fleuve tombèrent d'elles-mêmes. Le GoUverneur neTâ releva pas de l'obligation qu'elle avait assumée de consacrer, en cas d'abandon de la Sénégalaise, une somme annuelle de 10,000 francs à une nouvelle entreprise commerciale, mais, tout en conseillant une tentative sur la Falémé ou au bas de la côte, il ne l'exigea pas.
Pourtant les actionnaires ne perdirent rien et si, après quatre années, les bénéfices furent absorbés à peu près entièrement, du moins le capital demeura-t-il intact, car pendant tout l'exercice les échanges se maintinrent importants. La Compagnie effectua un trafic particuliè-
(1) Sén. I ; remise des pouvoirs, 31 mai 1831 ; 20 fëvr. 1832, — XIII 7 : 27 févr. et 2G avr. 1830.
(2) Sén. XIII 8 ; 14 juin 1832,
LES SOCIKTKS DE 1S2^, 1S2S ET 1832 ll5
rement avantageux à l'escale de Bakel, où les Maures Douaïchs apportaient chaque année de 400 à 500 milliers de gomme qui formaient la base de la trafEeT^â^roduction atteignit même, en 1829-1830, le chiffre jusqu'alors ignoré de 797 milliers et se maintint pendant la campagne suivante. T-e roi Soudy-Amet, qui avait, im moment manifesté quelques exigences, accepta les conditions du gérant ; lorsqu'il eut péri assassiné, son frère et successeur montra encore plus de facilité. Le chef des Bambaras, Modiba, alléché par un cadeau annuel dej/iiigt pièces de guinée» dirigea quelques caravanes sur les comptoirs. L'almamy du Bondo\i, fidèle à sa promesse, contraignit ouvertement celles qui passaient sur son territoire à se détourner vers Bakel. Et rien ne laissait prévoir un avenir plus sombre, puisque le roi de Ségou lui-même, et pour la seconde fois, expédiait au poste français des émissaires chargés d'apprécier l'importance de ses stocks (1).
Ainsi l'expérience de quatre années enseignait de façon certaine qu'on pouvait effectuer à Bakel un commerce lucratif, mais que, dès qu'on s'en écartait, les difficultés surgissaient et les dépenses augmentaient considérablement. Malgré les efforts de l'Administration et la bonne volonté des actionnaires, la Société de 1828 n'avait pas étendu son champ d'action. Elle avait dû abandonner les^. deux petits entrepôts un instant ouverts à Médine et à Sansandig et se contenter des deux comptoirs fortifiés de Bakel et de Makana et du compj^oir flottant de Caignou, légués par l'association précédente. Néanmoins, on restait convaincu de l'utilité d'un établissement dans le Kasso, qui amorcerait la route du Niger. Et c'est pourquoi l'on poursuivait ol)stinémcnt les palabres avec Awa-Demba.
L'opinion qui domina, lors du renouvellement de 1832,
(1) Sén. XIII 7 ; 27 fév. et 26 avril 1830. Sén. I ; remise de pouvoirs. 31 mai 1831. A la fin de 18.30, la Compagnie sollicita l'intervention du Gouvernement afin d'obtenir de l'Almamy du Fouta une réduction sur les coutumes annuellement payées à Saldé pour le passage des navires. Ces coutumes s'étaient élevées pour la campagne précédente au chiffre énorme de 14.133 francs. La réclamation semble n'avoir eu aucun succès. Les coutumes étaient d'ailleurs payées au prorata des navires qui remontaient en Galam ; elles n'augmentaient donc qu'avec )e trafic.
116 LA COMPAGNIE DE GALAM Al^ SENEGAL
fut qu'il con\'enait désormais de limiter les charges d'extension commerciale précédemment imposées et de laisser à la Compagnie une plus grande initiative dans le développement de ses opérations. La mission de Duranton avait prouvé combien peu profitable était l'envoi d'exj)lorateurs ou d'agents officiels dans le haut-pays. Le Département de la Marine et l'Administration locale s'accordèrent pour ne point renouveler l'aventure. Après huit années d'existence, l'association leur sembla suffisamment expérimentée pour agir par elle-même (1).
Tout d'abord le Gouvernement renonce définitivement à se servir de la puissance matérielle et morale que possède la Compagnie de Galam pour tenter autre chose que l'exploitation du commerce et particulièrement contribuer au succès de la colonisation du Sénégal. L'établissement agricole, la Sénégalaise, a été abandonné en 1831 et nul ne songe à le remettre en valeur. D'ailleurs, les cultures ont été en grande partie délaissées dans la vallée du fleuve ; c'est la faillite des idées clières au colonel Schmaltz et au baron Roger.
Le Gouvernement renonce également à exiger de la Compagnie l'envoi de caravanes dans l'intérieur. Celle de 1829, bien qu'organisée avec tout le soin désirable, a donné des pertes sérieuses. Les bénéfices qu'une réussite pourrait procurer apparaissaient trop minimes pour justifier d'aussi gros risques. On néglige de même tout projet d'établissement sur la Falémé ; le trafic n'y est point assez considérable et quelques barques expédiées à l'époque de la crue suffisent à recueillir les produits que les indigènes n'apportent pas.
Ce n'est pas sans regrets que l'Administration locale consent à toutes ces concessions qu'elle considère comme autant de sacrifices de la Colonie entière, au seul profit des actionnaires. Elle caresse uu moment le projet de reprendre, pour le Haut-Sénégal, les obligations imposées en 1828, dont les événements politiques ont empêché la réalisation. On construirait un chaland démontable de 15 à 20 tonneaux, susceptible de franchir les cataractes du Félou et
(1) BB. ; 31 août 1830,
de remonter jusqu'aux chutes de Gouiiia. La première année, il servirait à la fois de poste et de magasin, en attendant une installation à terre. Si séduisante que soit la proposition, elle tombe au premier examen. Le Logo n'est pas cxjniplètement soumis et Awa-Demba n'a point encore accueilli les traitants chez lui. Tant que cette première question ne sera point solutionnée, on ne peut espérer dépasser le rocher du Félou.
Aussi les statuts de 1832 schoxneiitàl^ à imposer la création d'un comptoir à terre dans le Kasso, soit à Médine, soit à Caignou.
Cette charge, qui reste conditionnelle, suivant l'attitude d'Awa-Demba, semble suffisante et, si elle est exécutée, la caisse coloniale y contribuera pour une somme de 10.000 francs (1).
Cette participation importante du Gouvernement aux frais de premier établissement prouve nettement que celui-ci a perdu toute illusion sur les moyens dont dispose la Compagnie pour réaliser seule ses promesses. Il veut donc lui ap})orter un appui efficace qui se manifeste non seulement par la limitation des charges, mais encore par une coopération à leur exécution, bien plus, par des elîorts qui cherchent à diminuer celles inhérentes à l'exploitation. Pour permettre à la Compagnie de réduire de ô7 à 37 le nombre de ses laptots, on augmente de 23 hommes la garnison du poste de Bakel (2). Sans compromettre la sûreté de ses magasins, l'association peut ainsi restreindre ses frais généraux ; elle apporte, d'autre part, une économie sévère dans la gestion de ses divers services.
Son premier acte fut d'essayer de mener à bonne lin les négociations engagées avec Awa-Demba. Comme elle désespérait d'y réussir, elle lit appel au gendre pour vaincre l'obstination du beau-père.
Depuis qu'il avait rompu toutes relations avec l'Administration locale et vu repousser sa proposition de fonder
(1) Séii. I ; 20 lëvr. et 9 juil. 1832 ; — XIII 8 ; 27 juin 1832. — La participation de la Colonie aux frais de premier établissement restait soumise à l'approbation du Département de la marine. En cas de refus du Ministre, la Compagnie s'engageait à entretenir, à Médine, un comptoir liottant.
(2) La garnison du poste fut portée de 40 à 03 lionnnes. Sén. XIII 8.
au nom du Gouvernement un établissement dans le Kasso, Duranton avait songé à trafiquer pour son propre compte. Ecarté par les Français, il se retourna vers les Anglais. En 1831, il descendit par la Gambie jusqu'à Bathurst et tenta d'y conclure un accord. Les conditions qu'il imposa furent-elles trop dures ou les Anglais se défièrent-ils des avances de cet étranger, rejeté par ses propres compatriotes ? Quoi qu'il en soit, on ne s'entendit point et Duranton revint à Médine. Il y construisit alors, sur le point culminant du village, une habitation fortifiée, qu'il baptisa du nom de fort Jomard (1).
La demande de la Compagnie vint l'y trouver en 1833. Bénévolement il s'entremit. Il obtint d'avantageuses concessions d'Awa-Demba, qui livra même un otage. Le principe de la construction d'un comptoir fut admis ; il ne resta plus qu'à déterminer son emplacement. Mais cette question souleva des difficultés imprévues. Le roi ne voulut donner qu'un terrain sis en contre-bas, dominé à la fois par les hauteurs voisines et par le fort Jomard. La Compagnie réserva sa décision (2).
/^ C'est alors que les événements vinrent bouleverser la situation politique du haut-fleuve et réduire à néant l'œuvre de paix patiemment élevée depuis plus de dix années. En 1833, le tonka de Tuabo, qui était en même temps tonka général de Galarn^ mourut ; il fut remplacé, dans cette dernière dignité, par le tonka de Cotera et comme chef de Tuabo par Samba Comba, frère de Samba Yacine, de Makana. Samba Comba aurait volontiers conservé la jouissance des deux coutumes qUe touchait son prédécesseur, 1;elle de Tuabo, et la grande coutume qui passait désormais au chef de Cotera ; il désira pour le moins en garder la plus grande partie. Comme Cotera, situé dans Kamera, relevait du tonka de Makana, il accusa Samba Yacine de voviloir accaparer la grande coutume à son profit et de là naquit entre les deux frères une haine violente, qui se manifesta bientôt par des actes. Samba- Yacine trouva un appui chez ses vieux et puissants alliés, les
(1) Sén. III, Duranton.
(2) Sén. XIII 8 ; 3 nov. 1834..
Bambaras du Kaarta ; Samba Comba se rapprocha d'Awa- Demba et de Duranton.
A la demande de Samba Yaeiiie, qui lui montra un danger dans l'existenee d'un établissement français chez son ennemi, le roi de Kasso, le roi des Bambaras vint attaquer Médine. Tout fut détruit et particulièrement le fort Jomard. Duranton se trouva riujié^'autant mieux que, Awa-Demba étant mort à la fin de 1833, il rencontrait chez Sambatâ7'sôn beau-frère, moins de bienveillance et d'appui. Il en fut réduit à se lier davantage avec Samba- Comba.
Le Gouvernement du Sénégal avait traité une première fois, le 23 janvier 1829, avec Samba Yacine pour assurer la tranquilité du commerce, mais les conflits n'en continuaient pas moins. Le plus petit incident restait susceptible de provoquer l'orage. On le fit naître à volonté. D'accord avec Samba Comba, acharné contre son ennemi, le commandant de Bakel somma Samba Yacine d'exécuter ses promesses et, sur son refus, bombarda Makana. Un traité fut signé le 28 août 1836 (1), par lequel Samba Yacine garantit la liberté de la navigation ; mais, humilié, il n'aspira dès lors qu'à la vengeance. Quelques semaines plus tard, il attaquait Tuabo et massacrait, sous le grand arbre de la justice, quarante membres de la famille du tonka. Rien ne subsista du village, à tel point que les habitants renoncèrent à s'y établir de nouveau. Samba Comba se réfugia dans Counguel, sis entre Bakel et Makana, dont il fit sa résidence.
Au milieu de ces continuels combats, tout projet d'installation à Médine avait été abandonné. La guerre avec Samba Yacine avait même provoqué la relève du comptoir de Makana. La Compagnie, au lieu d'étendre ses opérations, les restreignit à la seule escale de Bakel.
En décembre 1836, la paix étant conclue avec Samba Yacine, le gérant expédia une barque à Makana, pour y reprendre les échanges. Comme elle arrivait à la hauteur
, (1) Le gouverneur MalHvois,qui venait de prendre la direction de la t'olonie, avait cru devoir remonter en personne jusqu'au Galam pour rétablir la paix. Il y contracta la maladie qui le terrassa au retour.
de Counguel, l'embarcation fut assaillie à l'iniproviste et des boulets tombèrent autour d'elle. L'agresseur, Samba Comba, refusa de la laisser passer sans le paiement de droits exorbitants. Le conunandant de Bakel fit appel à Samba Yacine, que liait le traité récent ; ce dernier refusa d'intervenir.
Le gouvernement de Saint-Louis se résolut alors à une action énergique. Le lieutenant Alain, qui commandait le poste français, reçut l'ordre de traiter Samba Comba en ennemi et d'arrêter Duranton, s'il était possible. En effet, la participation de l'aventurier à l'attaque de Counguel ne faisait point de doute. Il avait prêté ses canons au tonka et fourni les fusils : on disait même qu'il avait été présent à l'arrestation de la chaloupe. Alain agit avec habileté. Le 24 juin 1837, Duranton était amené au fort et incarcéré. Samba Comba, isolé, fit des excuses, mais son hostilité resta latente ; elle se manifesta même ouvertement contre les N'Dyaie qu'il empêcha de cultiver leurs terres. Aussi, en août 1837, le convoi de ravitaillement annuel porta en Galam une colonne de 122 soldats, appuyée par deux obusiers de campagne, sous le:^ ordres du lieutenant de vaisseau Simon (1).
L'officier se présenta devant Counguel, sur la canonnière V Africain et réclama la remise des pierriers prêtés par Duranton. Après de grandes hésitations, le tonka vint à bord, étala ses exigences longuement et sans vergogne, puis, selon l'habitude, céda peu à peu, consentit au libre passage des embarcations, promit même de laisser les N'Dyaie travailler en paix. Simon rédigea sur le champ un traité en lui demandant de le jurer sur le Coran. C'était la première fois qu'une telle formalité était exigée. Samba Comba refusa. Mais à la vue de la compagnie de débarquement rangée en armes sur le pont au signal du branlebas et prête à sauter à terre, il signa et jura. Les trois pierriers furent rendus.
Le même jour, 15 août, rAfricain remonta jusqu'à Makana et, après des palabres non moins difficiles, Simon obtint de Samba Yacine un nouveau traité annulant celui
(1) Sén.aV 15 ; 2 aoùtil837.
LES SOCIÉTÉS Dii 1824, 1828 ET 1832 121
du 28 août 1836, par lequel le tonka garantit désormais la libre navigation contre tout ennemi (1).
Au cours de l'expédition suivante, celle de 1838, le lieutenant de vaisseau Lacheurie, qui la commandait, remporta un beau succès diplomatique. Il parvint à réunir à bord du vapeur VErèbe les frères ennemis. Samba Comba et Samba Yacine, ainsi que le vieux tonka de Galam, réfugié auprès de ce dernier. Pendant trente-six heures, les deux familles, en guerre depuis six ans, fraternisèrent (2).
Cependant, Duranton, après avoir passé deux mois au secret, avait été envoyé à Saint-Louis pour y être jugé. Si sa complicité semblait manifeste, sa culpabilité n'était point prouvée. Il conservait, en outre, de nombreuses sympathies. Habile dans la discussion, sachant avouer quand il le fallait, il justifia sa conduite sans trop de peine. Quelques semaines plus tard, il fut remis en liberté et remonta dans le Kasso. Il y mourut le 3 septembre 1838 (3).
Son œuvre mérite d'être examinée sans parti-pris. Entreprenant, instruit, perspicace, Duranton avait à son service des qualités sérieuses. Il vit clairement que l'avenir de la France était au Kasso, qu'il fallait s'y installer en négligeant l'hostilité de Samba Yacine. Mais il ne trouva point en lui les éléments d'action indispensables au succès. Il avait plus d'audace que d'énergie, plus d'ardeur que de persévérance. Il montra peut-être aussi un trop grand souci de son intérêt personnel. La Compagnie, qui s'était réjouie de son envoi dans le haut-pays, prit ombrage dès qu'elle en constata l'inutilité. Or, elle était puissante à Saint-Louis. L'intransigeance du Gouverneur Brou précipita la rupture. Pourtant l'association comprit bientôt qu'elle avait avantage à ménager l'aventurier. Plus d'une fois, après 1830, elle recourut à son entremise. Encouragé, conseillé, Duranton eût pu grandement faciliter l'expansion sur le haut-fleuve. Pour n'avoir pas été aussi féconde qu'elle aurait dû être, son œuvre n'en fut pas moins utile. Malgré les haines suscitées par les guerres
(1) Sén. IV 15 ; 25 août et 25 oct. 1837.
(2) Sén. IV 15 ; 5 sept. 1838.
(3) Séii. III, Duranton.
intestines du pays de Galam et la rivalité d'intérêts, iJ n'y eut personne pour accabler l'accusé en prison et, lorsqu'un an après, il fut mort, la colonie crut remplir une dette de l'econnaissance en acceptant de l'aire élever à ses frais les enfants qu'il avait eus de Sadioba (1).
Depuis deux années déjà le privilège concédé à la Société de 1832 était expiré. Les opérations n'avaient pas été très lucratives. La mauvaise récolte de 1833, les tentatives des Anglais, dont les efforts avaient été encouragés par les offres de Duranton, et surtout les continuels conflits du haut-pays, en exigeant la relève des comptoirs de Caignou et de Makana, avaient réduit les échanges. Les bénéfices furent restreints. Pourtant, au cours de la deuxième campagne, ils atteignirent le taux de 66,66 ^/o- Ce résultat eut pour conséquence immédiate de grouper les actions aux mains d'un petit nombre de sociétaires. A la fin de la quatrième année, ceux-ci n'étaient plus que vingt-quatre, dont un seul possédait 72 titres sur les 500 émis (2).
De l'examen des bilans successifs des trois Sociétés de 1824, 1828 et 1832, ressort clairement en 1836 la grande incertitude des résultats annuels. Rien ne peut les faire prévoir : de multiples éléments de succès ou d'insuccès entrent constamment en jeu, font varier, dans d'énormes proportions, les bénéfices et les pertes. Pourtant, les premiers l'emportent encore et on reste convaincu qu'ils l'emporteront davantage avec plus d'expérience acquise. Déjà certaines campagnes ont procuré des gains tels qu'on a la certitude, en agissant prudemment, de les renouveler, sinon intégralement, pour le moins dans des proportions normales. Aussi les négociants sénégalais reconnaissent-ils, dans l'ensemble, l'excellence du principe d'association et ils continuent à réclamer le maintien du monopole.
De cet examen ressort également l'incapacité de la
(1) Sén. III, Duranton.
(2) Sén. XIII 8 ; rapport de l'Ordonnateur, 1833-1834. Les doeunients ne permettent pas de coiniaître de façon plus précise les opérations de la Société de 1832. Le premier exercice avait donné un bénéfice de 2 ° /o ; pour les deux derniers, les renseignements manquent totalement.
Compagnie à étendre son champ d'action aussi loin qu'on l'avait pensé. La pénétration commerciale, dans l'intérieur, s'est heurtée à des difficultés insoupçonnées. L'échec piteux des tentatives d'expéditions vers le Niger a forcé d'attendre dans les comptoirs les apports des caravanes. Quant à multiplier ces comptoirs, les événements en ont prouvé le danger, car, par suite de l'insécurité constante, les pertes y sont souvent supérieures aux profits. La Compagnie qui, sur les exhortations et parfois devant les menaces de l'Administration, a, dès le début, fait de louables efforts pour tenir ses promesses et s'installer à Makana, à Sansandig, à Caignou, à Médine, a abandonné successivement ces divers entrepôts et centralisé de plus en plus son trafic à Bakel, sous la protection des canons du fort. De même, les vues du Gouvernement se sont peu à peu modifiées. Bien qu'il persiste à vouloir l'extension des échanges, il se montre, depuis Jubelin, moins exigeant dans les charges qu'il impose. Il a reconnu, pour sa part, l'inutilité des grandes randonnées qui excitent seulement la curiosité des indigènes sans les tirer de leur apathie, et aussi le péril que peut apporter la présence permanente d'un agent officiel sur le haut-fleuve. On est, à Saint-Louis, persuadé chaque jour davantage qu'on n'assurera la prospérité du commerce qu'en réalisant deux conditions essentielles : se faire respecter des indigènes et maintenir parmi eux la paix. Le Gouvernement local n'a pas les moyens d'y parvenir, et comme la Compagnie est impuissante à réussir sans lui, il se contente d'attendre des temps plus favorables.