‹ Une compagnie a privilège au XIXe siècleChapitre 17 sur 33 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Les déceptions apportées par les trois premières Sociétés aux gens soucieux de l'avenir avaient augmenté peu à peu le nombre des partisans du libre commerce, et quelques voix s'élevèrent en sa faveur lorsqu'à la fin de 1835 on eut à songer au renouvellement de l'acte d'association. Pour connaître l'opinion des plus intéressés, le Gouverneur Pujol consulta les électeurs de Saint-Louis, inscrits sur la liste de l'année, ainsi que les actionnaires de la Société en exercice. Sur un total de 84 noms, alors que 8 personnes seulement étaient absentes, il n'y eut que 50 suffrages exprimés : 28 pour le renouxellement et 21 contre, avec une voix perdue. Tenant compte du désir de la majorité, le Conseil privé, dans un vote unanime, proposa la reconstitution d'une association. Une Commission dont l'ordonnateur prit la présidence, fut chargée d'opérer la révision des statuts ; elle déposa son rapport le 22 décembre. Aucune modification essentielle n'était apportée ; toutefois, pour satisfaire aux demandes des adversaires du privilège, on facilitait, par la réduction du taux de l'action de 500 à 200 fr., une plus grande répartition qu'on s'efforçait de maintenir en proclamant l'incessibilité des titres (1).

Les charges d'extension conunerciale restaient les mêmes qu'en 1832, puisque les circonstances n'avaient point permis jusqu'ici leur réalisation. Il était une seconde fois convenu que, si l'on pouvait s'accorder avec Sambala,

(1) Sén. I ; 17 junv. Ib^JG ; — XIII 8 ; 14 et 22 déc. 1835.

roi de Kasso, la Compagnie procéderait à l'établissement d'un comptoir à terre, soit à Caignou, soit à Médine, aux frais duquel la caisse coloniale participerait de moitié jusqu'à concurrence de 10.000 fr. Toutes les actions furent souscrites ; d'assez nombreuses demandes demeurèrent même insatisfaites.

On apprit alors, à Saint-Louis, que dans les premiers jours de février 1836, le commandant particulier de (iorée, Malavois, avait acquis, au nom du Gouvernement, la totalité de l'île de C'arabane, sise à rembouchure de la rivière Casamancë7^Ibnt le bassin s'étend au sud de la Gambie. Depuis quelque temps, sur les recommandations expresses du Département de la Marine, l'Administration de la Colonie cherchait des débouchés nouveaux, spécialement le long du littoral, dans la région communément désignée sous le nom de bas de la côte. Il s'agissait principalement de venir en aide à Gorée, qui vivait en pleine misère depuis la suppression de la traite des noirs, et on avait jeté les regards sur cette ri\'ière, où, depuis 1828, la France possédait un résident et dont le commerce restait aux mains de rares Anglais de Bathurst et des mulâtres du comptoir portugais de Ziguinchor ; à peine quelques caboteurs de Gorée allaient-ils y chercher la chaux et le riz, qu'on y recueillait en abondance.

La nouvelle fit naître immédiatement des espérances. Jusqu'à cette époque, les négociants de Saint-Louis avaient négligé le bas de la côte, car la barre, assez souvent impraticable qui les en séparait, non seulement augmentait les frais d'armement et les risques de naufrage, mais encore ajoutait à l'insécurité des transactions par l'irrégularité des voyages. Mais, dès lors que le Gouvernement prenait pied sur la côte, cette irrégularité n'offrait plus d'inconvénients. Là où flotterait le pavillon tricolore, les marchandises attendraient en sûreté la venue des goélettes. Saint-Louis songea donc à profiter de l'établissement.

Or, les négociants du fleuve devaient rencontrer dans ceux de Gorée, beaucoup mieux placés qu'eux pour fréquenter le nouveau comptoir, de redoutables rivaux ; dans la concurrence provoquée par le libre commerce, ils risquaient fort d'être vaincus. Ils cherchèrent une solution

120 LA COMPAOME DE GALAM AT SÉNÉGAL

susceptible de ménager les mtéréts de tous et les leurs en particulier.

Comme on était incertain de ce que donnerait le troc dans cette région encore peu connue et qui n'avait jamais fourni que d'assez maigres produits, comme il faudrait vraisemblablement y provoquer, par des sacrifices pécuniaires, les apports des indigènes, y triompher de la concurrence étrangère suscitée par cette venue, n'était-il pas prudent de s'y installer dès le début avec des moyens puissants et d'y opérer avec méthode, au lieu de laisser à l'initiative privée, réduite et souvent aventureuse, aux faibles ressources de quelques traitants ou négociants trop avides, le soin de mettre en valeur toute vme contrée peut-être susceptible d'accroître considérablement le trafic de la Colonie ? On avait sous la main un merveilleux instrument créé précisément dans un but d'intérêt commun et pour préparer les voies : la Compagnie de Galam. Lui confier l'exploitation exclusive de la rivière, c'était, semblait-il, assurer le succès de l'entreprise. Pour ne point faire perdre aux habitants de Gorée ce que leur promettait la sollicitude de la métropole, on leur permettait de souscrire aux actions de la Compagnie. S'ils sacrifiaient un peu de leurs avantages au bas de la côte, ils acquéreraient, par contre, la participation aux bénéfices du haut -fleuve. Le Comité de commerce, saisi du projet, l'approuva et, sur son avis, une seconde Commission fut nommée pour réviser à nouveau les statuts de l'association. Le 12 février 1836, le texte en fut définiti^venjent arrêté (1).

Comme le champ d'opérations s'élargissait, il fallait nécessairement augmenter le capital. Il fut porté de 250.000 à 400.000 fr. Le taux de l'action restant fixé à 200 fr., la part affectée à Galam se réduisit à 125 fr. et celle du nouveau comptoir à 75 fr. ; cette dernière ne devait être réalisée qu'à l'ouverture de l'établissement. Le nombre des titres s'éleva, en conséquence, de 1.250 à 2.000, dont l.GOO réservés aux souscripteurs de Saint- Louis et 400 à ceux de Gorée, ce qui permit de satisfaire

(1) Sén. XIII s ; 12 lév. 1836.

toutes les demandes, et la répartition fut si large qu'il parut inutile de maintenir la clause prescrivant l'incessibilité qu'on avait introduite pour empêcher l'accaparement.

La Compagnie conservait, sans modification, le privilège de Galam avec les obligations déterminées par les statuts du 22 décembre 1835, Elle obtenait également le monopole de la traite dans le nouveau comptoir pour une durée de quatre années, à dater du jour de son ouverture ; au cas où il ne serait pas établi dans ce temps, la Compagnie perdrait tout droit au monopole. Mais différemment à celui de Galam, le privilège du bas de la côte restait permanent ; il n'y avait, en effet, nulle raison, puisqu'on admettait sa nécessité, de le limiter à une période fixe dans une région où la navigation était possible en toute saison. Par contre, le monopole n'était point absolument exclusif : les petits patrons gardaient la faculté de venir traiter la chaux en Casamance, ainsi qu'ils le faisaient antérieurement.

Comme le commerce du bas de la côte intéressait particulièrement Gorée, on créa un poste de sous-directeur à choisir parmi les actionnaires de l'île, pour en surveiller l'exploitation.

A l'inverse de ce qui avait été jusque là proposé pour le haut-fleuve, où le Gouvernement devait participer de moitié à l'établissement d'un comptoir jusqu'à concurrence d'une somme de 10.000 fr., ce fut lui qui se chargea de l'installation au bas de la côte. Il est vrai qu'il ne s'agissait plus d'un simple entrepôt, mais bien d'un poste véritable destiné à recevoir garnison. La Compagnie y coopérerait par la construction de magasins et bâtiments d'habitation d'une valeur de 20.000 fr., dont 10.000 à dépenser au cours de la première année.

La nouvelle association fut ainsi constituée, ses statuts reçurent l'approbation du Département de la Marine, et cependant le lieu d'emplacement du futur comptoir n'était pas encore déterminé. On était d'accord pour le créer, pour l'exploiter, on prévoyait qu'il serait établi quelque part en Casamance, mais on ne savait où (1).

il) Le Ministre approuva les statuts par dépêche du 22 avril 1836. , i. 188, p. 569).

12S La roMPAGNin dk Galam au skxfgal

L'acquisition de l'île de C'arabane ne préjugeait en rien la question, car elle avait surtout pour objet d'assurer l'entrée en rivière. Certains pensèrent, au contraire, que le comptoir serait mieux placé plus en amont dans la vallée ou plus bas sur la cr-te. Afin d'évaluer les avantages et les inconvénients des divers lieux proposés, on expédia, pour explorer tout le littoral depuis la Gambie jusqu'au Rio Pongo, une Commission qui comprit, sous la présidence du commandant particulier de Corée, deux fonctionnaires et deux négociants, l'im délégué par le commerce de Saint-Louis, l'autre par celui de Gorée.

Divers incidents retardèrent le départ de la mission. Ayant mis à la voile le 9 mars 1837, elle remonta la Casamance pendant cinq jours et descendit ensuite sur le littoral jusqu'au Rio Grande et à l'archipel des Bissagos. La saison trop avancée l'empêcha de pousser plus loin. D'ailleurs, son choix était fait. Elle avait acquis deux terrains en rivière, l'un à Sédhiou, point extrême que les goélettes pouvaient atteindre, l'autre à l'embouchure, au village de Guimbering. Elle proposa d'y établir deux postes, le premier pour protéger les échanges, le second pour assurer la navigation.

Le 22 mai, le Conseil privé approuva le projet et le transmit à la Compagnie de Galam. Les actionnaires, réunis en assemblée générale quatre jours plus tard, y adhérèrent. Ils prirent l'engagement d'entreposer leurs marchandises à terre le jour où le Gouvernement aurait à Sedhiou des forces suffisantes et d'y envoyer un navire, dès octobre, afin d'y commencer la traite (1).

Les propositions de la Commission d'exploration contrariaient légèrement les données précédemment admises. On n'avait point prévu l'établissement de deux comptoirs distants de phis de 100 kilomètres. Le monopole, à l'exclusion de la chaux, s'étendrait-il à ces seuls comptoirs ou à tout le pays qu'ils jalonnaient, c'est-à-dire au cours entier de la rivière ? Il semblait difficile d'admettre cette dernière solution, d'autant plus que dans cet espace se trouvait situé le comptoir portugais de Ziguinchor. Pou-

(1) Sén. IV 25 et XIII 8 ; pièces diverses.

LKS SOCIICTKS 1)K ÎSlif), 1 S42 KT IS^Ii 129

vait-on refuser aux Français non sociétaires le droit de trafiquer là où des étrangers opéraient librement ? Les indigènes de Gorée avaient, en outre, l'habitude de traiter dans la basse vallée le riz indispensable à leur nourriture et quelques-uns même y possédaient des terrains. Devraiton les expulser ? Il ne le parut pas et un arrêté du 24 juin délimita le privilège aux trois points de l'embouchure appartenant à la Colonie : Djogué (1) Guimbering et Carabane, et au cours de la rivière seulement en amont de Ziguinchor.

Ce fut l'origine d'un grave conflit entre l'Administration et la Compagnie. Les actionnaires réclamèrent un privilège étendu à toute la vallée, comme on le leur avait laissé espérer au début des pourparlers, et ils refusèrent d'accepter la limitation imposée par l'arrêté du 24 juin. La question fut alors portée devant le Ministre. Mais ces difficultés nuisirent au prompt établissement du comptoir. La Compagnie, qui avait bénévolement offert de consacrer aux constructions, dès la première année, la somme de 20. 000 fr. qu'aux termes des statuts elle ne devait dépenser qu'au cours de deux campagnes, retira sa promesse et, quand la réponse ministérielle arriva, le 22 janvier 1838, confirmant l'arrêté du 24 juin, son hostilité éclata de façon évidente.

C'est que la situation s'était considérablement modifiée depuis deux ans que duraient les négociations. La Compagnie, après dix-huit mois d'exploitation du haut-fleuve, se voyait assurée de gros profits en Galam. La première campagne avait été mcrveilleurement bonne etjjmr le jeu de la spéculation, les titres se trouvaient déjà rassemblés entre peu de mains. Le prélèvement du fonds social, réservé au comptoir nouveau et pas encore réalisé, pesait d'autant plus sur ces quelques accapareurs, qui hésitaient déjà à courir les risques d'une entreprise douteuse, qu'ils étaient certains d'encaisser les bénéfices importants du haut-pays. Leur opposition saisit cette occasion pour se manifester (2).

(1) L'île de Djogué avait été acquise eu 1828 par l'explorateur Dauj^les, au nom du (Gouvernement Français.

(2) Sén.I : l"juil. 1887.

130 LA COMPAGNIE DE GALAM Al' SÉNÉGAL

La décision du Département de la Marine ordonnait une exécution immédiate du cahier des charges ; la Compagnie dut obéir. Dissimulant sa maUvaise volonté, elle arma un bâtiment pour porter à Sedhiou les matériaux de construction. Une épidémie, une inondation retardèrent successivement les préparatifs. Quand ils furent aclievés, la barre du Sénégal resta tout un mois impraticable. Ce fut seulement le 2 avril 1838 qu'arrivèrent en Casamance les premières marchandises expédiées par l'association.

On sait, d'autre part, quelle fut la situation politique du haut pays au début de ce quatrième exercice. Médine et Makana étaient abandonnés et l'attentat de Counguel aÂ^it interrompu tout trafic sur le fleuve. La guerre faisait rage entre Samba Yacine et Samba Comba. Elle ne cessa qu'en 1838, lorsque le lieutenant de vaisseau Lacheurie eut réuni à son bord les frères ennemis. Ce ne fut d'ailleurs point la fin des difficultés. Malgré le traité de 1837, Samba Yacine faillit encore à sa parole. Attaqué de toutes parts, même par ses amis les Bambaras, il se soumit. Samba Comba consentit également, en 1839, un nouvel accord qui fixa les coutumes et le nouvel almamy de Bondou, un instant hostile, montra moins d'exigences. Enfin, le roi de Kaarta proposa d'entrer en relations. Comme la paix semblait assurée pour un temps et que Sambala, roi de Kasso, inspirait confiance, la Compagnie décida de rétablir, en 1840, le comptoir flottant de Médine; elle y fit d'ailleurs fort peu d'affaires (1).

Malgré les troubles, les résultats de la campagne de 1836-1837, en Galam, avaient été extraordinairement bons. Chaque part d'action de 125 fr. procura un bénéfice net de 141 fr. 10, ce qui donna lieu à la spéculation effrénée précédemment signalée. L'année suivante, au contraire, l'action perdit 7 fr. 95 (2). Les campagnes de 1838-1839 et 1839-1840 fournirent par titre respectivement un bénéfice de 25 fr. 35 et 7 fr. 10 (3). Ces gains, relativement minimes

(1) Remise de pouvoirs, 14 avril 1839 et 18 mai 1841.

(2) Cette perte tint en partie à la baisse considérable de la gomme sur les marchés d'Europe.

(3) En 1839, la traite libre ne put s'effectuer par suite de l'hostilité du Fouta.

LKS SOCIKTKS DE 1836, 1<S42 ET 1843 IHl

en comparaison de ceux de la première campagne, tenaient à plusieurs causes : l'état d'insécurité persistant du hautfleuve, la mauvaise gestion d'un agent qui avait dû remplacer au pied levé le gérant décédé, une récolte inférieure de gommes, enfin la situation désastreuse du commerce aux escales qui réagissait sur les opérations du haut-pays. La guinée s'était fortement dépréciée dans la basse vallée, par suite de l'imprévoyance de quelques maisons qui en avaient accumulé des stocks considérables. Où une seule pièce suffisait, en 1836, il en fallait trois en 1840 et l'on vit cette marchandise tomber à 27 livres de gommes. Comme à Bakel, elle en valait encore 80, les Maures apportèrent par de plus longs voyages leurs produits à l'escale du Coq. Ainsi les gommes traitées dans le haut-fleuve diminuent progressivement. De 411.580 kilos en 1836-1837, elles descendent à 303.125, 116.835 et 156.832 dans les années suivantes. Cependant, à la fin des quatre années d'exploitation en Galam, pour 410 fr. versés, le bénéfice s'élevait encore à 239 fr, 22, soit 58,33 o/o.

L'établissement de Sedhiou était loin de donner d'aussi beaux résultats. Au 31 janvier 1841, après trente-quatre mois, pour 224.482 fr. 42 de marchandises vendues, on obtenait une réalisation de 331.293 fr. 66, d'où un bénéfice brut de 106.811 fr. 24. C'était un gain bien insuffisant en considération des grosses dépenses engagées pour la mise en valeur du comptoir par la Compagnie, qui s'était même vue contrainte d'augmenter son capital d'une somme de 50.000 fr. par un appel supplémentaire aux actionnaires. Sa médiocrité tenait aux sacrifices consentis pour attirer les caravanes, à la concurrence anglaise, aux guerres intestines qui empêchaient les échanges avec les peuplades, enfin à l'inexpérience du commerce dans la région. Pour Sédhiou, la perte de 1838 à 1841 fut de 46 fr. 85 par action. Rien ne laissant prévoir une amélioration rapide et la Compagnie songea, dès lors, à abandonner l'établissement (1).

On peut s'étonner de voir qu'en 1841 la Société cons-

(1) Sén. I , 9 août 1840 ; XIII 8 ; — 14 fév. 1841.

tituée en 1836 existait encore. Le fait demande une explication.

Les statuts, en fixant à quatre années la durée du privilège de Casamance à compter du jour de l'ouverture du comptoir, créaient inévitablement une difficulté sérieuse. Il ne pouvait y avoir concordance entre ce privilège et celui du haut -fleuve, qui, pour une durée égale, commençait au 1^^ août 1836. Alors que ce dernier devait expirer le 31 juillet 1840, le premier allait persister jusqu'au l^r avril 1842, le comptoir n'ayant été ouvert que le 2 avril 1838, par l'arrivée du premier bateau de la Compagnie.

Trois solutions s'offraient. On pouvait, en premier lieu, s'en tenir aux termes mêmes des statuts et exiger deux liquidations successives. Mais ce système présentait des inconvénients. liC privilège de Casamance ayant donné des pertes, trou^ erait-on des capitaux suffisants pour son renouvellement, lorsqu'il serait isolé ?

Certains proposaient de faire cesser le privilège de Casamance à la même date que celui de Galam. C'était peutêtre un gros danger pour le succès de l'entreprise au bas de la côte que d'être interrompue après deux seules années d'exploitation et remise aux mains d'une Société nouvelle. En outre, le Gouvernement était formellement engagé par les statuts et ne pouvait appliquer une telle solution qu'avec le consentement des actionnaires.

Or, ceux-ci, loin de l'accepter, en préconisaient une troisième qui consistait, au contraire, à prolonger le privilège de Galam jusqu'à l'expiration de celui de Casamance. Ils y trouvaient leur avantage, puisque le premier était seul productif. Ils alléguèrent, pour justifier leur demande, les charges considérables à eux imposées, les 20.000 fr. dépensés en constructions à Sédhiou, un présent de 2.000 francs qu'ils avaient bénévolement offert au roi de Kaarta pour l'inviter aux échanges.

C'est à cette dernière solution qu'on s'arrêta finalement. Du moins, le Gouvernement profita-t-il de cette circonstance pour exiger de la Compagnie la réalisation immédiate des promesses antérieures relatives à la fondation d'un comptoir fortifié dans le Kasso. Celle-ci dut

s'engager à transporter à pied d'œiivre les matériaux nécessaires dès l'ouverture de la campagne de 1810. afin de conmieneer les travaux et de les poursuivre sans interruption, sauf le cas de force majeure, sinon la somme de 10.000 fr. dont l'emploi était prévu par les statuts demeurerait acquise et serait versée pour le compte de l'établissement (1).

Ainsi le privilège de Galam se trouva prorogé jusqu'en 1842. Mais si, pour la Casamanee, la date du 1^^ avril n'offrait aucun inconvénient puisque les communications y restaient constamment assurées, il n'en était pas de même pour le haut-fleuve, où la baisse des eaux forçait la Société prenante à faire monter ses marchandises plus de six mois à l'avance pour être approvisionnée en temps utile. Cette difficulté, jointe à l'absence de magasins suffisants dans Bakel et au danger de concurrence qui résulterait de la présence simultanée de deux Sociétés distinctes au comptoir, fit fixer au l^^" août 1842 l'expiration du privilège de Galam. Cette décision entraîna une seconde modification. Pour éviter deux liquidations successives et une solution particulière de la question du bas de la côte, un arrêté du 3 mai 18-H prorogea jusqu'au l^'" août le privilège de Casamanee (2).

La Société, constituée en 1836 pour quatre années, en vécut donc six et pourtant, malgré deux campagnes heureuses supplémentaires (3), malgré des engagements formels et renouvelés, pas plus que les précédentes elle ne remplit ses promesses. Une fois encore la concession échut sans que fût construit le comptoir fortifié depuis si longtemps projeté dans le Kasso (4).

(1) BB. 191, p. 313 et 341 ; 19 fév. et 12 juil, 1839. — Sén. I ; 22 mai 1839 ; — XIII 8 ; 4 nov. 1839.

(2) Sén. I ; l(j nov. 1839 : — XII 8 ; 3 mai 1841 ;— BB. 193, p. 391, 14janv. 1840.

(3) La traite de 1840-1841 fut bonne pur suite de l'état de guerre avec le Fouta, qui supprima la concurrence des petits traitants. Celle de 1841- 1842 donne un hénétice brut de 210.900 fr. <53, pour un capital de 330.333 fr. 40 engagé dans le haut pays. Les gains furent donc appréciables bien que les opérations de Scdhiou n'eussent procuré que 8.429 fr. 03 de bénéfice net pour un capital de ] 80.527 fr. 42. (Sén. I ; remise de pouvoir, 4 fév. 1843).

(4) Les raisons invoquées pai' la Compagnie pour ne point satisfaire à ses engagements ne sont pas connues.

Au cours des dernières campagnes, la Compagnie avait réalisé des bénéfices importants sur le haut -fleuve et subi des pertes en Casamance. Lors du renouvellement de la concession, les principales difficultés naquirent donc de l'exploitation du bas de la côte.

Le comptoir de Sedhiou n'avait d'ailleurs pas répondu aux intentions primitives du Gouvernement métropolitain, qui avait voulu que sa fondation profitât surtout à Gorée. Saint-Louis, en demeurant le siège de l'association, avait conservé pour elle seule les avantages procurés par les achats de marchandises et les ventes de produits. Si la population de l'île était, en droit, susceptible de concourir aux adjudications publiques, en fait la distance le lui interdisait. Ses négociants n'avaient donc rien gagné dans l'affaire et, bien au contraire, perdu le petit débouché qu'autrefois leur offrait la rivière dont ils étaient maintenant exclus, pendant que les Anglais et les Portugais des comptoirs voisins y venaient trafiquer librement. Quant aux traitants, ils devaient se contenter de la chaux et du mil, les uniques produits de la basse Casamance, alors que la haute vallée en donnait deux autres, la noix de touloucouna et l'arachide, qui chaque jour se développaient davantage et leur convenaient à merveille parce que leur traite exigeait des capitaux restreints.

Ces désillusions et cette rivalité d'intérêts provoquèrent dans l'île un mécontentement général qui se manifesta bientôt par la démission du sous-directeur de la Compagnie, choisi aux termes des statuts parmi les sociétaires habitant Gorée. Aucun de ceux-ci — ils étaient d'ailleurs peu nombreux — n'accepta de le remplacer. Le Conseil d'administration de l'île en vint peu après et par deux fois à demander purement et simplement la suppression du privilège au bas de la côte (1).

La Compagnie, qui n'entrevoyait pour l'avenir en Casamance aucun bénéfice appréciable, sinon des pertes, sem-

(1) Sén. XIII 8 ; 23 avril et 13 déc. 1840 ; 16 sept. 1841 j — BB. 195 p. 365, 28 mai 1841.

blait assez disposée à reconnaître la justesse de ces réclamations ; mais le Gouvernement local craignit que l'île ne fût pas suffisamment riche pour tirer de la rivière tout ce qu'elle produisait et lutter du même coup avec efficacité contre la concurrence étrangère. Après avoir un moment envisagé le projet de constituer une société particulière dont le siège eût été à Gorée même, projet abandonné devant l'impossibilité de trouver là les capitaux nécessaires, il adopta la seule solution pratique en accord avec l'idée admise qu'on devait imposer à la Compagnie des obligations dans un but d'intérêt commun. Il proclama la liberté du commerce sur toute la rivière, mais en contraignant les actionnaires à conserver leur comptoir de Sedhiou. C'était opposer aux Anglais et aux Portugais la puissante association, qui elle-même souffrirait peu de la présence des caboteurs, puisque leurs faibles moyens les forçaient à délaisser les produits de valeur comme la cire et les peaux pour se contenter du riz, du mil, des noix de touloucouna et des arachides (1).

La question du bas de la côte fut ainsi réglée d'autorité, mais des événements économiques étaient survenus dans la colonie, dont les conséquences influèrent plus encore sur la reconstitution de la Société nouvelle.

Le troc aux escales du bas-fleuve avait donné, en 1837 et 1838, d'assez beaux bénéfices. On crut qu'ils se maintiendraient et cette prospérité momentanée amena sur le marché un grand nombre de traitants, qui n'hésitèrent point à abandonner des professions assurées pour une industrie incertaine. Aussi, l'année suivante, malgré la même abondance de gomme, la concurrence irraisonnée produisit-elle un désastre. Le mal, d'ailleurs, remontait à plusieurs années. Il avait son origine dans la progression continue du nombre des traitants, dont les 82 barques de 1833 étaient 160 en 1839. Il tenait aussi à l'accroissement de la population blanche de Saint-Louis, continu par suite de quelques brillantes fortunes faites en peu de temps. La colonie comptait en 1840^ deux fois plus de négociants qu'en 1820. Or, la quantité des produits n'avait

(1) Sén. I ; 10 déc. 1841 ; — XIII 8 ; 19 uov. 1841.

pas varié. Deux campagnes heureuses suflPircnt à provoquer la crise.

On en chercha diversement la solution. Puisqu'on ne pouvait diminuer le nombre des négociants et des traitants et que les Maures ne suffisaient plus à occuper tous les bras et toutes les activités, il fallait créer des débouchés nouveaux. Les uns songèrent à la suppression du privîîegëMë Galam qui, selon eux, ne profitait qu'à quelques riches. Les autres réclamèrent une extension du commerce, spécialement au bas de la côte ; mais les difficultés rencontrées en Casamance effrayaient un peu et les rivières du Sud étaient encore plus éloignées.

A la fin de 1839, l'attention se porta sur la rive gauche du Sénégal et particulièrement sur les immenses forêts de gommiers qui peuplaient les bords du lac de Guier ou Paniéfoul. A proximité de Saint-Louis, au carrefour du Oualo, du Djolof et du Cayor, sans communication avec la Gambie, le pays semblait propice. A plusieurs reprises, depuis le xviii^ siècle, on avait tenté d'y pénétrer et récemment l'enseigne de Beaufort y avait noué quelques relations subitement rompues par les guerres intestines qui sévissaient alors dans toute la région. On reprit le projet (1).

Vers le milieu d'octobre 1839, une mission, dirigée par le capitaine du génie Caille et comprenant le pharmacien de marine Huard-Bessinièfe, le négociant Potin-Patterson et le traitant Paul Holle (2), remonta le fleuve, pénétra dans le lac Paniéfoul et, après avoir rencontré le brack de Oualo et sa nièce Guimbotte, atteignit, le 30, le village de Mérinaghen. Poursuivant son voyage par terre, elle traversa le désert du Bounoun, séjourna deux semaines

(1) Vers la fin de 1823, quelques semaines avant le départ de la mission de Beaufort, un indi<rène de Saint-Louis, Beccaria, avait entrepris, à l'instigation du gouverneur Roger, un voyage dans le Ujolof pour y tenter un commerce de gomme. A la même époque, un négociant, Mille, s'el'forçait d'ouvrir un établissement au sud du lac Paniéfoul.

(2) Employé aux cultures dès 1823, Paul Holle devait commander plus tard a deux reprises le poste de Bakel (21 août 1840 au 1" sept. 1846), 21 sept. 1847 au 3 oct. 1819), puis ceux de Sénoudebou (30 sept. 1852 au 29 août 1855), de Médine (29 août 1855 au 7 oct. 1857) qu'il défendit contre le marabout El-Hadj-Omar, de Matani,,de Saldé, et enfin, une dernière fois, celui de Médine, où il mourut, chevalier de la légion d'honneur, le 27 mars 18(j3,

à Ouarkor, capitale du Djolof, puis revint par Mérinaghen à Saint-Louis, où elle arriva le l^ décembre.

Les renseignements rapportés par le capitaine Caille confirmèrent pleinement et avec avantage ceux qu'on possédait sur la région. Autour du lac, accessible pendant huit mois de l'année aux grandes embarcations, on pouvait recueillir en abondance le mil, le riz, les peaux, le morfil, les arachides, le sel, les plumes d'oiseaux, même la gomme jadis recherchée par les indigènes avant que les Maures de la rive droite ne les eussent découragés par les lourds tributs dont ils les frappaient. Le pays de Djolof donnait des productions identiques et plus particulièrement des bestiaux de toutes sortes pour un prix minime. Partout l'accueil avait été favorable et la mission revenait, persuadée que pour créer là un centre de commerce, il suffisait de planter le pavillon français sur les rives du lac, à Mérinaghen par exemple, et d'assurer la tranquillité de la région par un petit poste dont la seule présence mettrait fin aux incursions des Maures et aux pillages trop fréquents des tribus voisines du Fouta et du Cayor (1).

Les conflits survenus au cours des années 1840 et 1841 avec les Maures Trarzas empêchèrent l'Administration de donner une suite immédiate au projet. Mais dès que ceux-ci, la paix conclue, eurent consenti à l'ouverture du comptoir, le brack de Oualo reconnut de son côté, par la convention du 28 juillet 1842, le droit du Gouvernement à s'établir en un endroit quelconque de son territoire. Aussi, le 24 octobre de la même année, Huard-Bessinière débarqua de nouveau à Mérinaghen avec tout le matériel nécessaire à la construction d'un fort, et le 28, en présence des princes du pays et de la population des villages d'alentour, hissa solennellement le drapeau tricolore au son du canon, dev ant les soldats et laptots en tenue. Le directeiu'de la Compagnie de Galani, Beynis, assistait à la cérémonie (2).

(1) Sén. III ; mission Caille.

(2) Sén. IV 18. Huard-Bessinière était accompagné du directeur Parent, des sieurs Barazcr, délégué du conmierce, et Potin-Patterson, délégué des habitants de Saint-Louis. On décida que le fort porterait le nom de Pageot,nom du fîouverneur intérimaire; le village créé à l'entour, celui de IMontagnics. nom du Gouverneur en fonctions, et que le comptoir conserverait celui de Mérinaghen.

En effet, cette l'ois encore, l'effort accompli pour étendre le champ d'opération de la colonie allait tourner au profit de la Compagnie. Tl n'y a point lieu de s'en trop étonner puisqu'en somme l'association résumait toutes les forces du commerce sénégalais et surtout du commerce de Saint- Louis. Son installation au Paniéfoul, une annexe du fleuve, était par ce fait beaucoup plus justifiée encore que n'avait été son installation en Casamance. D'ailleurs, il semble que les actionnaires aient été moins curieux de renouveler une entreprise qui avait si mal réussi àSedhiou. Mais les raisons qui militaient en faveur du maintien du monopole sur le haut -fleuve se retrouvaient là en partie. On pénétrait dans un pays nouv^eau, où malgré la proximité de wSaint-Louis par eau et par terre régnait l'insécurité, où jusqu'ici les échanges avaient été ignorés, où le troc ne serait pas en conséquence sans difficultés et sans risques. Le capitaine Caille avait le premier conseillé, pour mettre en valeur la région et éviter la fâcheuse concurrence toujours redoutée, la création d'un monopole. L'association susceptible de l'exploiter existait déjà.

Depuis quelques semaines, la Compagnie de Galam se trouvait réorganisée. On sait quelle solution avait été prise pour le bas de la côte. En ce qui concernait le haut fleuve, certains avaient à nouveau demandé la suppression du privilège et ils avaient rencontré des défenseurs dans les deux membres du Conseil général appelés à faire partie du conseil d'Administration de la colonie par l'art. 89 de la récente ordonnance du 7 septembre 1840. Néanmoins, la reconstitution fut votée le 8 janvier 184'2, par sept voix contre deux. Pour désarmer en partie les opposants, on proclama l'incessibilité des titres, qui avait été ajournée en 1836, et on augmenta les obligations imposées à la Compagnie. Celle-ci promit de reprendre immédiatement les négociations avec Sambala pour créer enfin l'établissement projeté dans le Kasso, de conserver celui de Sedhiou sans privilège, de fonder, en outre, un nouveau comptoir à Mérinaghen en y consacrant la première année une somme de 10.000 fr. et une somme égale la seconde (1).

(1) Sén. I ; U iev. 1842 ; — XIII 8 ; 7 et 8 janvier 1842.

Le Gouverneur Montagniès, tenant compte du désir de l'Administration centrale de plus en plus soucieuse d'intervenir dans la concession du privilège, lui adressa le texte des statuts projetés dès le mois de janvier 1842. Bien lui en prit, car dans les premiers jours de juin il reçut du ministre l'ordre de surseoir à tout renouvellement d'une durée de quatre années et d'adopter l'une des trois solutions suivantes : former une Société transitoire pour la campagne 1842-184-3, proroger l'ancienne d'une année ou proclamer la liberté du commerce (1).

Le Département de la marine se refusait donc formellement à engager l'avenir. Il avait deux raisons pour justifier son geste, deux propositions alors à l'étude et dont la solution paraissait d'importance extrême. L'une préconisait la constitution d'vmc association générale povu' la traite des gommes au Sénégal, dans le but de remédier à la crise qui sévissait aux csciales ; l'autre, émanée de la Chambre de commerce de Bordeaux, tendait à appliquer, sur une grande échelle, le principe de l'association aux opérations conmierciales entre la France et la côte occidentale d'Afrique.

Respectueux des instructions métropolitaines, le Conseil d'administration de la Colonie examina les solutions présentées. Il écarta tout d'abord la dernière, c'est-à-dire le rétablissement du commerce libre, que le Département de la Marine avait proposé à défaut d'autres et que contrariaient à la fois l'insécurité persistante du haut-fleu\ e et l'exécution du plan projeté sur Mérinaghen. D'autre part, prolonger d'une année l'existence de l'ancienne Société, qui ne comptait plus que dix actionnaires, eût été un acte profondément immoral, que toute la population lésée dans ses intérêts eût condamné. Le Conseil s'arrêta donc à la formation d'une association transitoire, laissant croire, pour la faciliter, à une durée possible de quatre années, après décision ministérielle (2).

Cette limitation, dans le temps, entraîna nécessairement la modification des statuts du 8 janvier, ou plus précisé-

(1) BB. 197, p. 387 ; 10 mai 1842.

(2) Sén. I ; U juin 18-42 ; — XII 8 ; 9 juin 1842.

LA COMPAGNIE DE GALAM AU SENEGAL

ment des charges imposées par eux. Sans rien changer relativement à la Casamance et au Kasso, le Gouvernement n'exigea plus des sociétaires l'établissement d'un comptoir à Mérinaghcn, il leur demanda seulement de consacrer un capital de 50.000 fr. en achats de marchandises pour connnencer les échanges dans la région. Si le privilège leur était confirmé à la fin de la campagne, ils seraient tenus de remplir l'ancienne obligation dans son intégralité (1),

Sur 3.000 actions émises, 1879 furent demandées par 204 souscripteurs, dont 4 se trouvèrent n'y point avoir droit, La plupart des autres s'étant inscrits pour un nombre de titres supérieur à 10, maximum fixé en cas d'excès de demandes, les 3.000 titres lurent répartis sans difficultés et la liste définitivement arrêtée, le 9 août 1842. Si les sociétaires restaient peu nombreux, la cause en était à l'incessibilité des actions immobilisant les capitaux, aux charges de l'établissement de Mérinaghen et à l'incertitude de l'avenir (2).

Pour comprendre pourquoi le Département de la Marine avait refusé une existence de quatre années à la Société nouvelle, il est indispensable de connaître la situation faite au conmierce de la Colonie, par la traite des gommes, qui en était l'aliment essentiel. Nous avons antérieurement noté la concurrence effrénée qui régnait aux escales. Elle s'était encore accentuée par l'habitude, de plus en plus généralisée chez les négociants européens, d'opérer par eux-mêmes ou par l'intermédiaire de gérants salariés ; les traitants, qui tenaient d'eux leurs marchandises, ne pouvaient point les combattre.

Depuis 1832, on sentait l'imminence du péril et on avait essayé plusieurs fois d'y remédier. On préconisa d'abord le système du compromis, qui fixait un taux d'échange de la guinée contre la gomme et évitait ainsi une dépréciation de la marchandise. Les résultats n'ayant pas été heureux, on tenta la traite en participation en formant, pour la campagne de 1834, une association qui obtint,

(1) Sén.XIII 8 ; 11 juin 1842.

(2) Sén. I ; 14 juil. et 23 août 1842 ; — XIII 8 ; 9 août 1842.

LKs sociKTKs Di: 1S3(), 1842 i-i lS4:i 141

à l'instar de la Compagnie de Galam, le monopole du troc aux escales. Les résultats en furent assez bons, surtout parce que la Colonie étant en guerre avec les Trarzas et le Oualo, la majeure partie des opérations se trouva concentrée à l'escale des Bracknas. L'année suivante, l'association se continua, mais sans monopole, et, à côté de ses dix navires, prirent place quatre goélettes appartenant à des particuliers. En 1836, on revint à la libre concurrence, sans succès. Les deux campagnes de 1837 et 1838, avec le système du compromis : il fut si outrageusement violé qu'il apparut désormais impossible à pratiquer.

Ces essais successifs n'avaient point amélioré la situation. Les traitants, sauf quelques-uns qui, après avoir évité les difficultés du début, étaient arrivés à de petites fortunes qui leur permettaient de trafiquer pour leur propre compte, s'endettaient tous chaque année davantage envers leurs bailleurs de guinées, hasardant à la fois leur crédit et les intérêts de leurs créanciers. En 1840, on évalua la dette des traitants de Saint-Louis à près de deux millions. Une somme aussi considérable risquait de rendre les débiteurs à jamais insolvables.

Les négociants, intéressés à prévenir une catastrophe, s'accordèrent alors pour former avec les traitants une association qui assurait à ceux-ci une participation aux bénéfices généraux en échange d'une surveillance permettant de prévenir les effets désastreux de la concurrence. Ils voulaient ainsi maintenir le prix de vente de la guinée à un taux suffisamment élevé pour être rémunérateur. Mais ce système, favorable à la colonie tout entière, offrait un gros inconvénient en ce qu'il limitait l'importation de la guinée. Les maisons de France qui la fournissaient reçurent des demandes réduites ; celles qui n'avaient pas de représentants directs sur le marché se virent même complètement délaissées. Des quantités de guinées s'accumulèrent dans la métropole, restant invendues et pourtant offertes sans perte à des prix inférieurs à ceux fixés par l'association sénégalaise. Les réclamations arrivèrent nonil)reuses au Département de la Marine et une Commission fut nonniiée au dél)ut de 1842, à fin d'enquête.

142 LA r.OMPAONtfi DK GALAM Al SKXKC.AL

Sur le rapport de cette Commission fut rendue l'ordonnance du 15 novembre 1842 qui régla le commerce des gommes aux" escales. Xe système adopté fut celui de la liberté (les transactions pour la quantité et pour le prix dès marchandises d'échange. Toutefois, deux restrictions y étaient apportées : le Gouverneur pouvait, en cas de nécessité absolue, limiter la concurrence en établissant un taux minimum d'échange de la gomme contre la guinée, afin d'éviter une dépréciation exagérée de celle-ci, et les négociants de Saint-Louis, tout en conservant la faculté de traiter par eux-mêmes ou par l'intermédiaire de gérants, restaient tenus d'employer dans leurs opérations l'entremise de courtiers indigènes choisis parmi les corporations des traitants qu'on organisa dans ce but (1).

L'application de telles mesures semblait devoir assurer pour longtemps la régularité des échanges aux escales. Comme, d'autre part, le projet d'association générale pour le commerce de l'Afrique avait été écarté, il n'y eut plus lieu de différer la solution de la question du haut-fleuve.

Cependant, la campagne de 184.2-1843 avait apporté les résultats que les précédentes laissaient prévoir. Galam procura un bénéfice de 61 fr. 30 par action, car, une fois de plus, l'hostilité de Fouta avait interdit la montée de petites goélettes. Sedhiou, par contre, donna une perte de 46 fr. 45. Quant à Mérinaghen, la Compagnie n'en avait tiré que 3.438 fr. 45 de produits ; mais ses dépenses ayant été des plus réduites, elle n'y perdait au total qu'une somme insignifiante de 344 fr. 13. Le comptoir n'avait point répondu à l'attente. Le développement du commerce s'y heurtait à l'apathie des indigènes. Pendant plusieurs mois, aucune caravane ne l'avait fréquenté (2).

(1) Une autre question fut également réglée. On avait prétendu que la perturbation du commerce des escales était en partie motivée par la fraude dans la confection des guinées, dont quelques-unes n'avaient ni le poids ni la dimension des pièces dites marchandes. Certains négociants pouvaient ainsi, en mêlant ces mauvaises toiles à leurs assortiments, concurrencer terriblement les commerçants loyaux. Deux ordonnances des 18 mai et l*""" septembre 1843 prescrivirent que les guinées recevraient, à leur expédition de Pondichéry, des marques constatant, après vérification, leur poids et leur métrage. Cette mesure parut d'ailleurs, peu de temps après, entièrement inefficace.

(2) Sén. I ; 2 juin IS-tS ; — XIII 8 ; 29 février 1844, au cours de la campagne on avait traité à Mérinaghen 758 kilos de gomme, 680 kilos de cuirs. 6 kil. .500 de morfil. 14 barriques de mil et 94 pagnes du pays.

LES SOCIKTKS DE 18.%, 1842 El 1843 143

Dans l'ensemble, les gains demeuraient pourtant appréciables et ils eussent été plus grands si les intérêts de la Compagnie n'avaient pas été confiés primitivement à des mains inhabiles et si de fausses spéculations ne lui avaient pas lait éprouver dans les premières semaines des pertes assez considérables (1). On espéra donc mieux encore pour l'avenir.

La Commission de 1842, en réclamant le régime de la concurrence pour la traite aux escales, avait pris soin de spécifier que ses observations s'appliquaient uniquement au commerce du bas-fleuve et non point à celui de Galam, qui re st ait" anT'égle r au mieux des intérets"dé la colonie. Les deux questions, bien que connexes, lui paraissaient exiger des solutions différentes. Le Département de la Marine, appréciant les raisons invoquées par l'Administration locale et connaissant ses préférences, lui laissa toute liberté de former une seconde association ou de proroger celle de 1 842, sous la seule condition de réviser les statuts afin d'imposer la création de nouveaux centres d'échange sur le haut-fleuve, même en portant, s'il le fallait, à cinq ans la durée de la concession ; il exigea de même la continuation de l'exploitation sans monopole, tant à Mérinaghen qu'à Sédhiou, Cette dernière injonction mérite d'être soulignée. Repoussant les craintes du Gouvernement local, le Gouvernement de la métropole affirmait nettement sa confiance dans le libre commerce et exigeait son application partout ailleurs que sur le hautfleuve (2).

Le gouverneur Bouet ne vit aucun avantage à former une Société nouvelle, alors que l'ancienne n'avait qu'une année d'existence, et résolut de proroger celle-ci. Comme certains objectaient que les sociétaires en étaient peu nombreux, il invita la Compagnie à tenir à sa disposition 100 actions pour satisfaire à des demandes possibles : elle en mit 120, dont 80 pour Saint-Louis et 40 pour

(1) Sén.I; 11 mars 1844.

(2) BB. 199, p. 468, 28 avril] 843.

144 LA COMFAdMi: DR (iALAM AT SKNKGAL

Goréc, vainement d'ailleurs, car les actions ne furent point réclamées. De même qu'en 1842, on maintint l'incessibilité des titres ; on facilita encore la souscription en décidant qu'à l'avenir le capital appartiendrait toujours à celui qui l'aurait fourni s'il l'avait fait constater dans le libellé, le titulaire jouissant, par contre, des dividendes qui ne seraient affectés au paiement des dettes que pour les trois quarts de leur montant (1),

Les charges furent définies de façon précise, La Compagnie promit de procurer annuellement un nombre d'engagés à temps variant de 25 à 100 pour recruter le bataillon du Sénégal et la compagnie des pionniers de Cayenne. Elle conserva sans monopole ses deux comptoirs de Mérinaghen et de Sédhiou, prit l'engagement de fonder un établissement au Kasso, dans le plus court délai possible, et d'en créer un second sur la Falémé, si le Gouvernement l'exigeait, IMais, pour la réalisation de ce plan, on abandonna l'ancienne méthode, dont les résultats n'avaient pas été satisfaisants, La Compagnie fut tenue de participer aux dépenses désormais effectuées par l'Administration jusqu'à concurrence de 10.000 fr, pour chacun des deux établissements pendant les deux premières années. On espérait ainsi supprimer les lenteurs qui avaient été jusqu'ici si préjudiciables à l'exécution des vues gouvernementales (2),

C'est qu'en effet un grand effort a été fait, tant par le Département de la Marine que par l'Administration locale, pour prévenir à jamais le retour d'une crise semblable à celle qu'a traversée la Colonie au cours des années précédentes. En même temps qu'il fait partir pour le bas de la côte l'expédition qui doit al)outir à la fondation des trois comptoirs de Grand-Bassam, Assinie et Dabou, et fixer ainsi les assises des futures possessions françaises du golfe de Guinée, le Gouverneur Bouet, dont on ne saurait trop louer la justesse d'appréciation et l'énergique activité, envoie dans le haut-pays une mission d'exploration qui comprend, sous la conduite de Huard-Bessi-

(1 ) Sén. I ; 8 en s mars 1 843.

(2) Sén. T; 15 sept. 1843, 23 août 1843.

ij-s sor.iKiKs Di: IS.'^CÎ, 1842 in 1843 145

nière, l'enseigne de vaisseau Jamin, le commis de marine Raffenel et le négociant Potin-Patterson. Le passé de ces hommes, dont deux ont déjà contribué à l'établissement du poste de Mérinaghen, garantit le succès de l'entreprise.

La mission est en partie motivée par les avances de l'almamy de Bondou, qui s'efforce d'attirer les traitants et de sa propre initiati\'e a fait construire dans l'un de ses villages, Sénoudebou, des cases protégées par un tata pôûr'yabTitef' lés "commis quFTa Compagnie voudra bien y envoyer. Elle a pour but de s'aboucher avec lui, de reconnaître toute la vallée de la Falémé, de constater si l'on peut atteindre par êlTë les mines du Bambouk, de déterminer enfin les lieux de passage des caravanes qui descendent en Gambie. Elle décidera de l'utilité d'un comptoir fortifié et de son emplacement possible (1).

Au début de septembre 1843, Huard-Bessinière et ses compagnons arrivèrent en Galam. Pendant que Raffenel et Potin-Patterson explorent la Basse Falémé, le chef s'informe auprès des deux hommes qui connaissent le mieux le haut-pays, le gérant de la Compagnie Zeler et l'ancien traitant Paul Holle, qui commande à Bakel depuis quatre ans. La mauvaise saison passée, il se met en route le 28 novembre, avec les membres de la mission, accompagné seulement de six laptots. Il atteint, après quatre jours de marche, la résidence de l'almamy, puis gagne Sansandig, sur la haute rivière, et pénètre en Bambouk. Malgré les craintes des guides, qui redoutent une attaque des indigènes, Huard décide de visiter les mines. Il constate la richesse des productions, l'inhabileté de l'exploitation, mais aussi ses dangers pour des Européens, car les noirs sont hostiles et les communications difficiles. L'expédition revient à Sansandig, où toute la population emironnante travaille également à l'extraction de l'or et où passent, à l'époque des basses eaux, les caravanes qui vont en Gambie. Enfin, elle redescend à Sénoudebou, va prendre congé de l'almamy et rentre à Bakel le 30

(1) Trois jeunes garçons de Siiint-Louis. appelés à devenir plus tard des agents du (îouverneinent ou des gérants de rassoeiation, aecnmpagnaient la mission. L'enseigne de vaisseau .Tannn. rapi)elé peu après à la eùte, ne put partieiper aux opérations.

14(> Ï-A COMI'ACMK 1>K (JAI.AM Al" SKNKCAL

décembre, après une absence de trente-trois jours et un parcours de cent vingt-deux lieues.

Le rapport de Hiiard-Bessinière est catégorique. Deux points lui paraissent susceptibles de former des centres de commerce : Sansandig et Sénoudebou. Le premier offre l'avantage d'mie sifTTâtidn^au milieu des mines et sur le passage des caravanes, mais il est éloigné et ses communications avec Bakel ne sont pas toujours assurées. Le second, beaucoup plus proche, est au contraire d'accès facile. L'almamy, pressenti, consent à un établissement en ce lieu ; il cédera le terrain en toute propriété, moyennant une somme une fois payée et une coutume annuelle. Le plus sage paraît être de s'installer d'abord à Sénoudebou et de pousser plus tard jusqu'à Sansandig, qui sera donné aux mêmes conditions, La Compagnie, consultée, accepta l'ouverture d'un comptoir à Sénoudebou et, en attendant la venue de France du blockhaus et des barracons indispensables, elle décida d'y entretenir un comptoir flottant pendant la campagne de 1844 (1).

L'année suivante, le directeur du génie. Parent, monta dans le haut-pays poiu' installer le fortin. Le 23 août 1845, il passa avec l'almamy Saada un traité qui cédait à la France, en toute propriété, un terrain sis à Sénoudebou. sur la rive gauche de la ï^ilémé, près du tata royal, de six cents pas de longueur à partir de la rivière et de cinq cents * de large dans l'intérieur, moyennant le versement de cent/ pièces de guinée et d'un nombre égal de fusils, de grains d'ambre, de grains de corail et de bagatelles, et le paiement d'une coutume annuelle à fixer, L'almamy s'engageait, en outre, à favoriser le commerce et à attirer des caravanes. Le 25 septembre, en présence du fils de Saada, le pavillon fut hissé aux cris de u Vive le Roi '> ! et le blockhaus, avec quatre obusiers, laissé à la garde de Potin- Patterson, à qui la Compagnie confiait la gérance de ses intérêts (2).

La Compagnie avait hâte de s'installer à Sénoudebou,

(1 ) Sén, I ; fi août et 5 sept, 1844 ; — III, mission Huard-Bessinière, — Kallenel, Voyage dan>t VAfrique centrale... en 1843-1844, Paris, 1846, in-8, — Le rapport de IIuard-Bessinière a été en partie pul)lié dans le Courrier de In Gironde, 8 nov, 1844,

(2) Sén. IV 18 ; pièees diverses, 1845.

i.Ks sociihiis i)K 1SH6, 1842 i:t 1841^ 147

car les opérations effectuées par le comptoir flottant, la Petile-Elise, expédié en août 1844', sur les instances du Gouverneur, avaient donné des résultats heureux. La goélette était revenue avec un chargement important, notamment des peaux, qui doublèrent le nombre de celles recueillies sur le Haut-Sénégal, C'était la première fois qu'un établissement procurait des bénéfices dès l'année d'ouvertiH'e. Aussi l'association y envoya-t-elle un personnel nombreux : 1 iiiaître de langue, 3 gourmets, 25 laptots et 6 pileuses. La campagiïê ^1845-1 846, malgré iine faute de tactique du gérant Potin-Patterson, qui mécontenta l'almamy par sa trop grande avidité, produisit, pour 28.138 fr. 23 de marchandises vendues, un bénéfice net de 5.970 fr. 20, soit 21 fr. 21 » /q (1).

Ilfautdire, d'ailleurs, qu'au cours de ces années la traite en Galam fut merveilleusement bonne. Cette prospérité tint à une hausse exceptionnelle de la gomme, qui se vendit à Saint-Louis 1 fr. 70 et même 2 fr. le kilo, alors qu'elle ne trouvait antérieurement acquéreur qu'au prix de 1 fr. 40 et 1 fr. 20. Elle tint aussi à la sécurité relative qui régna dans toute la région. Bakar, le roi des Douaïchs. abandonna les exigences qu'il avait im moment formulées. En janvier 1845, après qu'on eut procédé à une nouvelle répartition des coutumes, Paul Holle et le gérant Zéler parvinrent à réunir les principaux bakéris et à leur faire jurer la paix sur le Coran. On put, en conséquence, rétablir le comptoir flottant de Makana ; toutefois, les pourparlers engagés avec Sambala, roi de Kasso, n'aboutirent pas mieux que précédemment (2).

La première campagne de l'exercice en Galam, celle de 1843-1844, produisit, pour une vente de 160.095 fr., un bénéfice net de 129.603 fr. 92, soit 76,50 o/o. Au cours de le seconde, celle de 1844-1845, le troc fut plus intense et, pour 239.156 fr. 21 de marchandises écoulées, on obtint un bénéfice net de 236.497 fr. 01, soit 98,88 O/q. Le taux

(1) Sén. XIII 0 : 20 sept. 1840, les eanipagnes de 1844-184Ô et 184.' 184fi fournirent respectivement au comptoir de Sénoudebou les produits suivants : gommes. 5.013 et 4.(>1 1 kilos ; cuirs (i.211 et 7.000 kilos : morlil, :510 et :{8?, kilos ;or. 4k.71T et Okil.OlO ; cire, 184 et 274 kilos,

(2) Sén. I ; remise de j)ouvoirs, 14 nov. 184.1.

148 LA COMPACMK DK GALAM AU SÉnÉGAL

élevé se maintint pendant la troisième campagne de 1845- 1846 avec des échanges encore plus considérables ; une vente de 323.086 fr. 78 procura un bénéfice net de 318.838 fr. 94, soit 98,68 «/o (1).

Malheureusement pour les actionnaires, il n'en fut pas de même aux deux autres comptoirs que la Compagnie exploitait sans monopole.

A Mérinaghen, l'insécurité arrêta tout trafic. Les quelques rares marchands du Djolof, du Fouta ou du Cayor qui s'y risquèrent furent en butte aux attaques des Maures, Les habitants qui tentèrent d'exploiter les forêts de gommiers proches de l'établissement se virent frapper par le roi des Trarzas, en avril 1845, d'une imposition de cent guinées ; ils désertèrent alors le comptoir. On ne trouvait d'ailleurs point l'appui désiré chez les chefs du pays, particulièrement chez la princesse Guimbotte. qui réclamait le paiement d'une coutume.

Les deux premières campagnes donnèrent des pertes ; toutefois, les échanges restant peu considérables, celles-ci furent légères. Pour les ventes respectives de 2.464 fr. 67 et 2.596 fr. 10, elles atteignirent les sommes de 533 fr. 73 et 2.904 fr. 47, soit 21 fr. 60 et 111,60 o/^. La troisième campagne, au contraire, procura vm gain de 3.085 fr. 35 pour 13.368 fr. 69 de marchandises écoulées, soit un bénéfice net de 23 O/'q. Il y avait donc lieu d'espérer. Néanmoins, pour réaliser des profits importants dans ce pays pourtant si proche de Saint-Louis que le numéraire y avait cours, il fallait avant tout se concilier la faveur des chefs et assurer la libre circulation des caravanes (2).

Par contre, à Sédhiou, les résultats furent franchement mauvais. Ils tenaient à plusieurs causes.

En premier lieu, la Compagnie y supportait difficilement la concurrence que lui faisaient à la fois les étrangers et les patrons de Corée ; mieux placés qu'elle pour trafiquer dans la rivière, ils étaient les premiers à profiter des sacrifices qu'elle s'imposait pour attirer les produits de l'inté-

(1) Xous n'avons pu connaître les résultats de la quatrième campagne, celle de 1840-184".

(2) Durant la campagne de 184.'}-184fi. on traita, à Mérinaghen, 7.158 kilos de gomme : 90 kil. ôOO de cuirs, et i:î kil. 730 de morfil.

rieur. Il lui fallait, en outre, un agent à Gorée, un premier et un second gérant à Sédhiou, assistés d'un garde-magasin et d'un traitant, tandis que les maisons particulières n'entretenaient d'ordinaire qu'un seul gérant pour tout personnel. Celles-ci, d'autre part, pouvaient se ravitailler en quinze jours, alors que les marchandises de l'association mettaient, pour venir deSaint-IiOuis, un mois, parfois plus, quand la barre ne permettait pas un passage immédiat. La distance exigeait l'armement constant d'un cotre, dont le seul entretien occasionnait une dépense annuelle de 1 2.000 fr.

Toutes ces causes entraînèrent des frais d'exploitation énormes qui, au cours des années 1844-1845 et 1845-1846, s'élevèrent respectivement à 55.895 fr. 56 et 34.0î)9 fr. 44 pour 65.864 fr. 73 et 46.391 fr. 10 d'objets écoulés. On ne doit point, en conséquence, s'étonnerdes résultats des trois premières campagnes, qui donnèrent pcjur des retours de 74.000 fr., 82.000 fr. et 65.391 fr. des pertes respectives de 23.404 fr., 23.803 fr. et 14.631 fr., soit 31 o/o, 29 «/o et 23 o/o. La diminution du trafic était seule capable de provoquer un abaissement du chiffre des pertes. Après une telle expérience, la Compagnie se montra résolue à délaisser la Casamance, en acceptant au besoin d'autres charges sur le haut-fleuve (1).

Pourtant, malgré les fluctuations de Mérinaglien et les insuccès de Sédhiou, les sociétaires de 1843 retirèrent encore des profits appréciables, puisque les dividendes s'élevèrent à 32,40 ° /o pour la campagne de 1843-1844, à 32,30 0 /o pour celle de 1844-1845, et à 51 o/o pour celle de 1845-1846. Ces résultats étaient dus aux opérations heureuses de Galam. Le haut pays donnait pleinement ce qu'on en attendait. Les actionnaires ne visèrent plus désormais qu'à son exploitation si productive.

Mais il était logique que la prospérité de l'association, en faisant oublier les raisons mêmes de son existence, quelque bonnes qu'elles fussent, lui attirât des envieux. On comprenait mal qu'elle réalisât de tels gains, alors que tant de gens végétaient misérablement dans la Colonie et

(1) Sén. XIII y, 29 sept. 1845, 29 sept, lU oct. et 17 iiov. 1846.

qu'elle ne fût même pas capable de remplir les obligations qu'elle avait contractées dans l'intérêt général. Quoique les circonstances qui avaient motivé l'établissement ne lussent en rien changées, le nombre des adversaires du privilège s'accrut considérablement, et quelques mois seulement nous séparent du moment où, sous l'influence des idées de liberté qui s'épanouissent dans la métropole, la Compagnie de Galam aura vécu.

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