‹ Une compagnie a privilège au XIXe siècleChapitre 19 sur 33 · LA PROCLAMATION DU LIBRE COMMERCE · texte numérisé non relu

LA PROCLAMATION DU LIBRE COMMERCE

Le triomphe des idées républicaines eut une répercussion énorme sur la situation économique des possessions françaises à la Côte occidentale d'Afrique. Une de ses premières conséquences avait été l'abolition de l'esclavage. Il ne sembla pas davantage possible de maintenir cès~ <( monopoles restrictifs de la libre participation de tous les citoyens aux industries qui peuvent offrir un aliment profitable à leur intelligence et à leiu' activité ». Et le Département de la Marine envisagea l'application intégrale à la Colonie du principe de la concurrence, dont l'excellence avait été une première fois proclamée, en 1842, par la Commission chargée de régler les échanges aux escales.

Les statuts de la Compagnie de Galam comportaient d'ailleurs des clauses incompatibles avec les idées nouvelles, comme celle qui obligeait l'association à recruter, par voie de rachat ou d'engagement à temps, les noirs destinés au bataillon du Sénégal et à la compagnie des pionniers de Cayenne. Cette stipulation avait déjà soulevé de fortes objections lors de soji apparition, en 1843, et le Gouverneur Bouet s'était efl'orcé de la justifier. « En achetant des captifs aux Bambaras, exposait-il, on fait un acte d'humanité véritable, parce qu'on sauve autant de victimes vouées à la hache. Ces achats, au contraire, sont un véritable encouragement au pillage et à la mise en captivité, si on les multiplie chez les autres peuplades, moins guerrières et moins barbares. ;> (1) Et il avait pres-

(!) Sén.I:]ô sept. 1848.

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crit, en conséquence, de ne recruter les captifs que chez les Banibaras. Mais une telle raison ne pouvait être admise par des hommes pour qui le premier bien était cette liberté qu'on refusait aux noirs.

Le 9 mai 1848, le Département de la Marine écrivit au Gouverneur, paré maintenant du titre de Commissaire de la République : » Il devient nécessaire d'arriver, pour Galam, à un système de traite libre et réglementée ou du moins d'en essayer, jusqu'à ce que l'expérience ait donné raison ou tort à ce régime si vivement réclamé de tout temps par la grande majorité des indigènes du Sénégal. Si, au moment où vous recevrez ces instructions, rien n'est encore engagé de ce côté, vous n'aurez à ajourner ni la proclamation du privilège, ni son application. S'il en était autrement, vous auriez à examiner, sans aucun retard, s'il n'y a pas possibilité de revenir sur ce qui aurait été fait (1) ».

La dépêche était expédiée depuis quelques jours déjà quand les statuts, arrêtés le 17 février, parvinrent à l'Administration centrale. Les explications qui les accompagnaient, les informations complémentaires recueillies sur la situation de la Colonie et les conséquences que pouvait faire naître un brusque bouleversement d'habitudes fort anciennes, modifièrent sensiblement la manière de voir du Département de la Marine. Il craignit d'avoir donné des ordres trop absolus et, par dépêche du 19 juillet, il autorisa l'Administration locale, si elle le jugeait nécessaire et après avis du Conseil privé, à surseoir à l'exécution des instructions du 9 mai. Il admettait la formation d'une Société nouvelle sur les bases préconisées, en exigeant seulement la suppression de la clause concernant les engagements à temps et la réduction en une période plus courte des cinq années précédemment accordées. Mais, une fois encore, la distance empêcha la réalisation du plan conçu.

Dès que les statuts de la future association eurent été arrêtés, le 17 février, le Gouvernement local les avait fait publier et avait ouvert les listes de souscription. Après

(1) Sén. XIII 9 ; 9 mai 1848.

1(>4 LA C0MPA(;NIE de GALAM Al' SÉNÉGAL

plus d'un mois, les cahiers revinrent en blanc, sans aucune signature. Le fait était assez inattendu, alors que douze mois plus tôt une Société analogue avait trouvé 567 participants. Etait-ce la conséquence des trop nombreuses charges imposées ou celles de la gêne que faisait peser sur le conmierce les événements politiques survenus en Europe ? Vraisemblablement les deux causes avaient influé sur le résultat.

La direction de la Colonie se trouvait alors confiée, par suite de l'absence momentanée du Gouverneur Baudin, au chef de bataillon Duchâteau, fonctionnaire d'une intelligence pratique, méthodique et consciencieux. Trois solutions s'offraient à lui : proroger d'une année l'ancienne Société ; en former une nouvelle pour la campagne prochaine, enfin déclarer le commerce libre. Cette dernière, jusqu'alors écartée ou faiblement préconisée en temps de crise, apparaissait plus vraisemblable par suite du triomphe récent des principes démocratiques. Pour fixer son opinion, Duchâteau organisa un référendum et invita la population entière à donner son avis sur les trois solutions envisagées. Des registres furent à cet effet déposés à Saint-Louis, à Gorée, dans les escales du fleuve ; ils revinrent couverts de quatre cents signatures, avec une majorité écrasante en faveur du commerce libre (1).

Duchâteau en fut un peu désappointé. Il craignait les conséquences de la concurrence et tergiversait encore, quand la dépêche du 9 mai vint mettre fin à ses hésitations. Puisque le Ministre ordonnait, il ne lui restait plus qu'à obéir. Toutefois, il eut le courage d'exprimer son opinion. « Bien que partisan de l'affranchissement de tout monopole, écrivit-il, je crois que le moment n'était pas encore venu de déroger à ce qui s'était fait jusqu'à ce jour » (2).

Le temps pressait. Duchâteau réunit le Conseil d'administration et, suivant l'habitude, convoqua en séance, à titre consultatif, le directeur des affaires extérieures, le directeur de la Compagnie, quatre négociants et deux

(1) La proportion en faveur de la liberté du commerce était de 9 contre 1.

(2) Sén. I ; nov. 1848.

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traitants. Il s'agissait de déterminer de quelle manière s'effectueraient les opérations en Galam, sous le nouveau régime. On convint d'appliquer le principe absolument, de ne point réglementer la traite et de réduire l'action du Gouvernement à la police de la navigation. On nomma sur le champ une Commission de sept membres pour élaborer en ce sens un arrêté qui fut promulgué dès le lendemain, 29 juillet (1).

Toute liberté est désormais laissée aux traitants poiir^ monter en Galam ou en descendTe7 Ils sont~seulem^îtinformés que, s*îls^ugèlit bon de rester à Bakel après le 15 décembre, ils ne pourront, en cas de pillage, prétendre à aucune indemnité, même si le Gouvernement tire réparations des indigènes. Chaque patron est tenu de se faire inscrire au poste de Bakel, dont le commandant l'autorisera à se rendre au-dessus du comptoir ; il ne pourra troquer la gomme que dans les quatre villages de Bakel, Sénoudebou, Makana et Médine. Pour prévenir autant que possible les conflits, on interdit aux interprètes d'aller au devant des caravanes, s'ils sont armés, et on prescrit que tous différends entre traitants et indigènes seront portés devant le commandant du poste ; néanmoins, ce dernier n'interviendra jamais pour la rentrée des créances. En cas d'infraction aux règlements, le commandant de Bakel, après avis d'un Cfmscil de quatre traitants élus à la majorité des voix, pourra prononcer une suspension de traite de cinq jours, allant jusqu'à dix jours, à la récidive. Quant aux coutumes, elles continueront d'être payées par le Gouvernement aux chefs indigènes, sauf celles du Foiita, (i[iii seront réglées directement par les patrons à leur passage à Saldé.

Avec le régime de liberté, c'est une ère d'espérance qui s'ouvre pour le commerce de Saint-Louis. Tout entier il se précipite dans le haut-pays.

(1) Séii. XIII 9 ; 28 et 2<J juil. 1842.

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