CHAPITRE III
Bien qu'on eût atteint les derniers jours de juillet, nombreux furent les négociants et les traitants qui armèrent pour Galam ; quelques-uns décidèrent même de s'y établir à terre, dès la première année. L'hostilité du Fouta semblant possible, l'Administration fit protéger la navigation dans les passages dangereux ; il n'y eut pas d'incidents notables.
On put craindre un instant que les troubles du haut pays ne nuisissent aux transactions. La guerre avait éclaté entre les Guidimakas de la rive droite et les bakéris du Guoye, et l'on dut transporter l'escale de Bakel sur la rive gauche, à proximité des canons du fort. D'autre part, Sourakié, toujours turbulent, soutenu dans ses réclamations par l'almamy du Bondou soucieux d'étendre son autorité jusqu'au fleuve, exigeait une part des coutumes payées au tonka de Makana. A son instigation, le village de Lanel arrêta et pilla vme barque qui gagnait le Kamera. Cet acte détermina l'interVention du Gouvernement. En août 1849, le lieutenant de vaisseau Reverdit monta en Galam avec deux canonnières et détruisit Lanel (1).
Malgré ces difficultés, la campagne de 1848-1849 fournit le chiffre énorme de 780.143 kilos de gomme et d'appréciables bénéfices. On voulut savoir si la production surpassait celle des années précédentes. Pour ces dernières, on connaissait de façon exacte les achats de la Compagnie, mais non pas ceux des petits patrons qui débarquaient
(1) Séii. I ; 27 août et 16 oct. 1849 ; — XIII 9 : 10 oct. 1848. — En 1846, le colonel Caille avait déjà opéré un débarquement contre le village de Goutubé, résidence de SouiaÉié, et brûlé la moitié des cases.
les gommes venant du haut-pays sur un simple permis de douane, non enregistré le plus souvent. Il fut donc impossible d'établir une comparaison précise. On eut du moins la certitude que la campagne 184'8-1849 avait produit autant que la plus heureuse des campagnes antérieures. L'expérience était favorable. On décida de la continuer (1).
Et pourtant les craintes, loin d'être dissipées, augmentaient. Un premier succès devait inévitablement rendre plus âpre la concurrence et ce n'était pas sans appréhension qu'on regardait l'avenir, quand l'hostilité des Peuls de la rive gauche fit surgir un danger plus immédiat encore. Au début de 184.9, le Gouverneur Baudin dut détruire le village de Fanaye, situé dans leDimar. Après ce châtiment, tout le Fouta entra en guerre contre nous, comme il l'avait fait si fréquemment au cours des dernières années.
Désormais, il ne fallait plus espérer la montée en (ialam de la flotille habituelle. Une escorte devenait indispensable aux petites goélettes pour franchir les passes dangereuses et les vapeurs du convoi annuel de ravitaillement ne pouvaient en protéger qu'un nombre restreint. De plus, dans l'impossibilité de terminer leurs opérations en quelques jours et conséquemnient d'accompagner les vapeurs au retour, les traitants se verraient contraints de passer douze mois entiers sur le haut-fleuve ; car, tenter ime descente isolée serait provoquer un pillage inévitable. Dès la seconde année, on se heurtait donc aux difficultés si fréquemment présagées.
Pour ne point perdre entièrement les bénéfices de la campagne, Baudin mit à la disposition du commerce les trois vapeurs de la station locale, susceptibles d'escorter quatre grands bâtiments et il préconisa un chargement en commun qui eût sauvegardé les intérêts de tous. Les négociants et les traitants désireux d'expédier en Galam furent invités à se faire inscrire, sous la seule obligation de laisser leurs marchandises douze mois dans le hautpays. Les ayant réunis, le Gouverneur leur soumit son projet, tenta de les grouper, mais ne put y parvenir. Force
(1) Séii. 1 ; 18 avril 184'J.
168 LA COMPAGNIE DE GALAM Al SÉNÉGAL
lui fut d'avoir recours au sort pour la désignation des armateurs qui profiteraient de l'escorte. On établit un bulletin au nom de chaque personne inscrite et quatre sortirent de l'urne.
Il est curieux de constater que les circonstances imposaient le retour aux errements anciens et qu'en somme la méthode préconisée par Baudin ne différait point de celle que Fleuriau avait appliquée pour la première fois, en 1818 ; mais, moins heureux que son prédécesseur, Baudin n'avait pas réussi dans sa tentative et avait été obligé de recourir à un tirage au sort. Le moyen, bien qu'équitable en apparence, n'en était pas moins inadmissible et les plaintes s'élevèrent nombreuses.
Elles furent d'autant plus vives que le quatrième bulletin favorisait non pas un individu, mais une association formée quelques semaines auparavant par les représentants de six grosses maisons de Bordeaux, réunis pour l'exploitation du haut-pays. On craignit qu'elle n'accaparât tout le commerce de Galam.
L'association, constituée pour trois semaines, sous forme de Société anonyme et dénommée Association Sénégalaise, n'était en effet qu'une nouvelle Compagnie de Galam par son organisation et son administration ; par contre, elle différait singulièrement de la précédente par sa composition. Dotée d'un capital de 450.000 fr., divisé seulement en neuf actions de 50,000 fr., chaque titre restant indivisible à l'égard de la Société, c'est-à-dire ne représentant qu'une voix même s'il était tenu par plusieurs, dirigée par un chef unique délégué des actionnaires qui n'était autre que Beynis, l'actif directeur de la dernière Société, V Association Sénégalaise semblait aux traitants et aux petits négociants beaucoup plus dangereuse que la Compagnie, puisque, tout en disposant de moyens d'action presque identiques, elle n'était plus, par suite de la suppression du privilège, assujettie au contrôle du Gouvernement. Ses ressources énormes allaient lui assurer en fait le monopole de la traite, et les bénéfices, au lieu d'être partagés entre de nombreux sociétaires, viendraient enrichir quelques rares capitalistes. C'était tomber de mal en pis.
LES DEBMÈRES HÉSITATIONS 169
Or, cette Société, en tant que Société anonyme, n'avait pu se former sans autorisation. Après avoir pris à deux reprises l'avis du Conseil d'Administration, Baudin la lui avait accordée par un arrêté du 20 juillet, qui lui permettait même de fonctionner immédiatement en attendant la ratification métropolitaine. Comme les circonstances interdisaient la libre montée en Galam et que ses efforts pour grouper les négociants étaient demeurés vains, le Gouverneur avait cru servir l'intérêt général en facilitant l'expédition dans le haut-pays du plus grand nombre de marchandises possible. Il n'axait nullement favorisé la nouvelle association, dont le nom n'était sorti de l'urne que par un coup du sort, de dernier. Tl pensait donc avoir agi légitimement et raisonnablement. Néanmoins, il avait outrepassé son pouvoir et on sut le lui rappeler.
I/ordonnance organique du 7 septembre 1810 prescrivait formellement au Gouvernein* de soumettre au Ministre de la Marine les demandes ayant pour but l'établissement de sociétés anonymes avant de permettre à celles-ci de fonctionner, l^audin pouvait invoquer, pour justifier son acte, les précédents de la Compagnie de Galam, mais il devait reconnaître que les circonstances n'étaient pas absolument identiques. Dans ce dernier cas, les intérêts de la Colonie tout entière se trouvaient en jeu ; dans le premier, principalement, les intérêts de quelques particuliers. L'Administration métropolitaine, énuie par les réclamations nombreuses qui lui étaient adressées, n'hésita point. Sans savoir de façon exacte à quoi l'engageait vis-àvis des actionnaires l'autorisation donnée par le Gouverneur, elle en référa au Conseil d'Etat, conformément au Code de commerce. Les statuts présentaient quelques vices de forme. Il n'en fallut point davantage pour légitimer le retrait de la permission accordée. L^n arrêté du 22 juillet 1850 prononça la dissolution de V Association Sénégalaise ; elle avait vécu à peine une année (1).
L'existence de cette Société n'eut d'ailleurs pas, au
(1) Séii. I ; 29 oct. 1849 ; — XIII 0 ; '12 juil. 18Ô0 : 30 iiov. 1849 ; — BB. 219.
cours de la campagne de 1849-1850, les conséquences qu'on redoutait. Après qu'on eut procédé au tirage au sort, deux autres associations s'étaient formées qui, sous le nom des favorisés, avaient fait d'importantes expéditions en Galam. Toutes trois s'étaient installées à Bakel et si bien entendues qu'un seul traitant devint, au nom de tous, détenteur de guinées et imposa ses conditions aux Maures. En conséquence, la traite fut excessivement lucrative ; le taux d'échange se maintint à 60 livres de gonmies pour une pièce de guinée ; les produits affluèrent et dépassèrent encore ceux de l'année précédente. Mais ces résultats ne faisaient en somme que confirmer la thèse des défenseurs du privilège : ils étaient heureux parce que la bonne entente entre les trois associations avait écarté toute concurrence. Et plus que jamais on redouta les conséquences du libre commerce au cours des prochaines campagnes (1).
Baudin, qui s'était antérieurement déclaré partisan de la liberté, crut devoir signaler de façon énergique le danger de plus en plus imminent. En informant le Département de la Marine de la dissolution de ï Association Sénégalaise, il ajouta : « îl n'en reste pas moins vrai que, si le commerce reste libre à Galam encore deux ans, il sera perdu pour tout le monde ou il tombera exclusivement entre les mains de deux ou trois personnes. » Quelques semaines plus tard, il abandonnait le Gouvernement du Sénégal ; libéré de tout scrupule, il écrivit confidentiellement au directeur des Colonies : <• Je crains de voir, cette année, perdre par la concurrence effrénée tout le connnerce de Galam. J'ai été effrayé du nombre de gens qui faisaient expédier pour le haut-pays. Je crois que vous ne devez pas balancer à rétablir la Compagnie privilégiée... Cette année sera terrible, je le crains bien pour les traitants. Et cette opinion ne lui était pas personnelle. Le Conseil d'Administration l'avait émise dans un vote du 22 avril 1850. De toutes parts, on la criait (2).
(1) 8én.I;8marsl850.
{'!) Sén. I ; 3] juil. 1850, XIII 9 ; 27 sept. 18.50, certains négociants, coninic X'alantin, autrefois partisan du libre commerce, réclamaient le rétablissement du monopole.
Le Ministre s'inquiéta. Déjà les opérations des derniers mois de 1850 apparaissaient moins bonnes. Quand le Gouverneur Protêt remplaça Raudin dans la direction de la Colonie, il reriit l'ordre d'apporter tout son soin à l'étude de la question.
Protêt agit avec méthode. Le 11 février 1851, il prit l'avis du Conseil de commerce, qui se prononça, par quatre voix Contre trois, en faveur du rétablfssement du privilège. Puis il convoqua le Conseil d'Administration qui, dans ses séances des 1? février et 6 mars, où furent appelés quatre des principaux négociants, réclama unanimement la reconstitution de la Compagnie de Galam. En conséquence, le Gouverneiu' fit procéder à la rédaction de nouveaux statuts (1).
Les raisons invoquées, en 1851, pour la défense du privilège ne dilïéraient guère de celles qu'on avait émises dès 1824 et répétées à chaque renouvellement. C'était toujours la difficulté de la navigation sur le fleuve et l'insécurité du haut-pays, l'impuissance des traitants à étendre le champ d'opérations, les conflits que leur mauvaise foi pouvait faire naître, les avantages qu'une association bien conduite procurerait à la colonie tout entière, enfin les dangers de la concurrence, non pas seulement la concurrence irraisonnée des petits patrons qui cherchaient avant tout à écouler les marchandises achetées à crédit, mais la concurrence réfléchie des gros négociants, qui abaissaient les prix pour ruiner leurs adversaires et acquérir un véritable monopole sous l'abri d'un piincijie. Le fait s'était produit tout récemment et on avait vu la pièce de guinée, achetée sur la C''>te IS fr. 50 et 14 fr., se changer à Bakel contre S kilos de gomme, la gonmie se cotant 1 fr. 50 le kilo. De telles opérations entraîneraient la ruine inévitable des traitants. Enfin, qu'adviendrait-il de Saint- Louis, si une importante maison de France s'installait en Galam et communiquait directement avec le haut fleuve sans plus s'arrêter au littoral (2) ?
(1) Sén. XIII 9 ; 17 février et G mars 1851.
(2) Les partisans du privilège alléguaient, pour la défense de leur thèse, que dei)uis quehiues années les maisons de France préféraient adresser leurs marchandises à des conmierçaiits qui s'occupaient exclu-
Pourtant, ces arguments étaient pour la j^lupart spécieux et ils résistèrent mal à la critique des partisans du libre commerce.
Tout d'abord, devait-on craindre de la concurrence les funestes conséquences qu'on se plaisait à étaler ? Inévitablement elle causerait des pertes et découragerait quelques traitants ; mais ceux-ci n'étaient que trop nombreux et d'autres métiers, qu'ils ne voulaient exercer par paresse ou par manque d'habitude, occuperaient leur activité, pour le plus grand bien de la Colonie. D'ailleurs, cette concurrence existait déjà au temps de la Compagnie de Galam. Les petits patrons rencontraient alors des difficultés analogues, plus considérables même, puisque la Compagnie se trouvait seule et pouvait appliquer vis-à-vis d'eux une politique déterminée et conséquemment plus néfaste. Aujourd'hui, la présence sur le haut-fleuve de plusieurs grosses maisons garantissait une prochaine mésentente dont ils seraient les premiers à profiter. Enfin, la situation en Galam ne pouvait être comparée à celle des escales, où la production restait limitée. Si la gomme y manquait, on recourait à d'autres échanges, à d'autres industries, et c'est ainsi que, pendant la campagne de 1840-1850, on avait écoulé des marchandises trois fois plus nombreuses que dans la meilleure campagne antérieure. Le fait était particulièrement probant.
Devait-on également craindre de voir se multiplier les conflits avec les indigènes ? Les commerçants de Saint- Louis avaient besoin des noirs et des Maures ; ils ne leur étaient pas moins indispensables. On pouvait donc espérer que ces querelles resteraient localisées sans engendrer la guerre qui contrariait à la fois les intérêts des vendeurs et des acheteurs.
On prétendait, d'autre part, que la Compagnie était seule assez puissante pour développer le commerce au loin. Mais avait-elle jamais cherché vraiment à étendre son champ d'action, demeuré, après un quart de siècle, ce
sivenient de faire la commission. Ces commissionnaires, non responsables des paiements, ne cherchaient qu'à vendre le plus possible sans même s'être assurés de la rentrée. C'étaient eux qui réclamaient avec insistancç la liberté du commerce.
LKS DERNIÈRES HÉSITATIONS 1 T.'i
qu'il était en 1824 ? Les traitants, par contre, s'ils ne pouvaient s'éloigner beaucoup des comptoirs surveillés, se répandaient aux environs, créaient entre les villages une émulation productrice ; ils avaient ainsi secoué l'apathie des autochtones et, grâce à eux, la gomme récoltée maintenant dans les forêts du Bondou affluait à Sénoudebou, qui n'en donnait antérieurement que quelques kilos.
D'autres causes militaient en faveur du commerce libre. L'abolition de l'esclavage avait lésé considérablement la classe des petits patrons, qui réclamaient une compensation. Elle avait, en outre, procuré une maind'œuvre assez nombreuse, qui déjà trouvait à s'occuper en Galam, car il était avéré que la concurrence prociu*ait du travail à un personnel beaucoup plus important que celui de l'ancienne Compagnie. Autrefois, cette dernière employait une centaine d'individus, dont une moitié passait l'année dans le haut-pays et l'autre assurait le ravitaillement et la descente des produits. Aujourd'hui, près de 500 personnes de Saint -Louis se trouvaient établies à Bakel et aux alentours et la montée anmielle était encore plus considérable. Certains négocialits avaient construit des établissements à terre ; un traitant, Macodé, y avait dépensé 12,000 Pr,, un second, Waly, 4.000 fr. ; on en citait d'autres, et journellement des magasins s'élevaient (1).
Les partisans du rétablissement d'un privilège durent reconnaître la force des objections présentées par leurs adversaires. Ils y opposèrent les avantages qu'une Compagnie procurerait à la colonie en remplissant les charges qu'elle assumerait. Elle créerait un comptoir à Médine et exploiterait tout le bassin compris entre les chutes du Félou et celles de Gouina. A ces promesses, fort anciennes et jamais réalisées, ils crurent prudent d'en ajouter de nouvelles. Au cours des dernières années, et depuis que le sésame tiré en grande partie d'Egypte avait été frappé d'un droit, la culture de l'arachide s'était considérablement développée, surtout en Cayor, où elle donnait des
(1) Sén. XITI 9 ; 10 mars 1851 .
résultats magnifiques. Une Compagnie privilégiée s'engagerait à l'étendre en Galam et sur toute la rive gauche du fleuve, depuis Bakel jusqu'à la côte (1). Elle établirait également un pont à Leybar, pour attirer directement à Saint -Louis les produits dvi Cayor, en les affranchissant du courtage imposé par les gens de Gandiole.
On sent la faiblesse de ces objections dans leur seul exposé. Après l'échec retentissant de la Sénégalaise, contraindrait-on la Compagnie commerciale de Galam à reprendre une exploitation de culture ? Et quelle connexité y avait-il entre le trafic du haut-pays et la construction d'un pont à Leybar, à quelques kilomètres de Saint -Louis ?
Le conflit d'opinion qui existait entre l'Administration locale, soutenue par le haut commerce de la Colonie, et la classe moyenne de la population, reçut sa solution de la métropole.
Un rapport, présenté quelques mois plus tôt à l'Assemblée législative, avait mis en question l'utilité des petits établissements que la France possédait alors dans le golfe de Guinée et qu'on regardait comme plus onéreux au Trésor que profitables aux échanges. Sur l'initiative des Ministres de la Marine et du Commerce, une Commission fut nommée pour examiner la situation des Colonies françaises sur les côtes occidentales et orientales de l'Afrique, leur degré d'importance et d'intérêt et les développements dont elles paraissaient susceptibles. Parmi les membres de cette Commission siégèrent des représentants de l'Assemblée nationale, des délégués des Administrations centrales et du Commerce, quelques officiers de marine qui axaient longtemps commandé en iVfrique, particulièrement le capitaine de vaisseau Bouet, ancien Gouverneur du Sénégal, et le lieutenant de vaisseau Auguste Bouet, qui avait accompagné le commandant
(1) l.e Cayor, où l'arachide venait de se développer, donnait déjà annuellement 4.000.000 kilos d'une valeur de 800.000 francs, alors que la récolte des tîomnies dans le bas-fleuve procurait, pour le même temps, l.U)0 tonneaux à 1 fr. 10, soit 1.210.000 francs. Ainsi les arachides du seul Cayor équivalaient presque au produit séculaire des escales. On commençait à cultiver la plante en Galam. En 1849. il en descendit près de 150.000 kilos et. deux ans plus tard, 600.000 kiIos.~^
LIÎS DERMKRKS HKSITATIOXS 175
Duchâteau, dans son voyage sur le fleuve, en 1847. et rédigé le rapport même de l'expédition. Nuls n'étaient plus qualifiés pour émettre luie opinion sur la question du privilège.
La Commission l'aborda, imbue des idées de liberté qui florissaient depuis le début du siècle et que le régime nouveau avait encore fortifiées. Elle les manifesta une première fois en demandant la levée des dernières entraves maintenues par la Commission de 1842 dans le règlement du commerce aux escales : l'interdiction des échanges entre traitants en rivière, la prohibition du colportage, le système du compromis laissé à la disposition du Gouverneur. L'immixtion de l'Administration lui apparaissait comme une prime en faveur de la fraude et la plus illusoire garantie contre les abus qu'elle s'efforçait de réprimer.
Il était logique qu'elle admît une solution identique pour le commerce du haut-pays. Elle se prononça de façon catégorique pour le maintien de la concurrence, tout au moins jusqu'à ce qu'une expérience de plusieurs années en ait prouvé indubitablement les inconvénients, et jusqu'ici les deux seules campagnes dont les résultats fussent connus avaient été favorables. « La Compagnie de Galam, il ne faut pas l'oublier, écrivait le rapporteur, s'est toujours montrée plus préoccupée du soin de réaliser des bénéfices, souvent exorbitants, sur son apport social, que d'étendre le cercle de ses relations : de là sa tendance à restreindre le chiffre de ses ventes et à refuser les produits qui lui offraient des profits moins élevés que ceux qu'elle réalisait sur l'or et les gommes. Loin d'attirer à nous les caravanes du Bondou et du Bambouk, le haut prix auquel elle tenait ses marchandises a eu, au contraire, pour effet de les éloigner ; il est résulté de ce système que la dernière année de son privilège est arrivée sans que cette association ait justifié par aucun résultat d'intérêt général, ni par la fondation d'aucun comptoir avancé, les motifs et les vues de progrès et de développement commercial qui en avaient successivement déterminé la fondation et le maintien depuis 1824. Enfin, bien que son monopole ne fût pas absolu et qu'il laissât aux traitants
I7(i LA COMPAGMK DK GALAM AU SKNKGAL
libres la faculté de concourir au commerce du haut -fleuve par des opérations faites en concurrence avec les siennes pendant la saison des hautes eaux, cependant sa puissance d'agence établie et le droit d'avoir en permanence un dépôt de marchandises dans le comptoir fortifié de Bakel la mettaient en pf)Ssession d'avantages trop supérieurs pour ne pas comprimer toutes les autres transactions (1).»
L'avis de la Commission prévalut. Le 13 septembre 1851, le Ministre notifia sa décision auGouverneiu' et il ajoutait, soupçonnant sans doute ce que l'avenir réservait : « La reconstitution d'une Compagnie privilégiée pour le commerce de Galam doit être considérée maintenant comme ajournée pour longtemps. » Elle ne fut plus considérée de façon sérieuse (2).
La Compagnie de Galam disparut, suscitant d'autant moins de regrets qu'on acquit bientôt la certitude que le libre commerce, s'il donnait des bénéfices moindres que le monopole, procurait des produits plus nombreux. Cette constatation rallia l'Administration locale ; seuls, les quelques négociants à qui le privilège avait surtout profité, conservèrent quelque tristesse de la situation nouvelle.
Il serait intéressant de comparer les productions des dernières campagnes de l'ancien régime et des premières du nouveau. Malheureusement, les documents ne permettent pas de le faire de façon précise. Les seuls états officiels sont des relevés des douanes, qui englobent dans leurs colonnes toutes les marchandises exportées de la Colonie, sans distinction d'origine. A cette époque déjà, l'Administration centrale se montra curieuse d'établir des statistiques. Elle réclama du Gouverneur des renseignements qui ne lui furent qu'imparfaitement fournis. Pour permettre à la Commission de 1851 de justifier ces affirmations, au moins en ce qui concernait les gommes, base
(1) Comnuasion des comptoirs dit commerce des côtes d* Afrique . Rapports (juin 1851).
(2) BB. 22a, p. 601 ; 1:5 sept. 1851. — Certains, qui s'épouvantaient encore d'un commerce dans des régions oxi notre influence était des plus limitées, proposèrent de concéder à une Compagnie l'exploitation du haut-fleuve, en amont de Médine, tout en laissant la concurrence s'exercer librement en aval. Ce projet hybride n'aboutit point.
LES DEUNlKHIvS HÉSITATIONS 177
essentielle du commerce, on ne put que dresser l'état général des stocks exportés de 1845 à 1849, dont on retrancha les quantités fournies par les escales, plus faciles à connaître que celles de Galam, parce que la traite s'y opérait à date fixe : on obtint ainsi, de façon approximative, la production du haut -fleuve. Si l'on s'en tient à ce tableau, on peut affirmer qu'avec le système du privilège on recueillit 793.000 kilos de gomme en 1845, 531.000 kilos en 1846, 644.000 kilos en 1847, et avec le système de la concurrence 856.000 kilos en 1848 et 996.000 en 1849. Mais il faut dire que d'autres états qui paraissent présenter les mêmes garanties d'exactitude, puisqu'ils donnent des totaux annuels identiques, indiquent une répartition différente pour les deux régions, dont l'écart atteint parfois 300.000 kilos (1).
Un fait reste certain ; les marchandises écoulées dans le haut-pays furent beaucoup plus nombreuses avec le système de la concurrence qu'avec celui du monopole ; et, à la fin de 1852, le Gouverneur Protêt crut pouvoir affirmer que, depuis la suppression de la Compagnie, les échanges avaient quadruplé (2).
C'est qu'en effet, aussitôt proclamé le libre commerce, la Colonie a tourné toutes ses espérances et toutes ses énergies vers le haut -fleuve. Elle a vu dans son exploitation le seul moyen capable de la faire sortir de cette terrible crise qui l'oppresse depuis tant d'années et que l'abolition de l'esclavage a encore accentuée. Le produit séculaire ne suffit plus à son existence. « Avec ou sans privilège, la traite de la gomme ne peut donner à vivre aux habitants de ce pays », écrivent, en 1851, les négociants de
(1) Commission des comptoirs et du commerce des côtes d'' Afrique : Rapports (juin 1851). — Un état conservé aux arch. col. (Sén. XIII 8), donne des chiffres assez différents : 764.500 k. pour 1845; 546.800 k. pour 1846 ; 657.800 pour 1847 ; 522.900 k. pour 1848 ; 1.072.000 k. pour 1849. Il donne aussi les chiffres des trois années suivantes: 791.300 pour 1850 ; 679.100 pour 1851, et 691.400 pour 1852. S'il faut en croire un troisième état, le haut-fleuve aurait procuré, en 1851, non pas 679.100 k., mais 837.000 k. Ces variations proviennent, en partie, des dates imprécises qui servirent de bases aux relevés. Antérieurement, l'année commerciale allait du 1'"'' août au 31 juillet. On persista parfois à la compter ainsi ; parfois, au contraire, on la fit coïncider avec l'année commune. On s'explique ainsi ces diverses évaluations.
(2) Sén.I;8nov. 18.52.
la Colonie qui cherchent un remède à la situation. Or, le haut- pays est, aux yeux de tous, la seule région susceptible d'offrir des ressources nouvelles. On s'y précipite (1 ).
La Commission d'exploration de 1847 avait réclamé l'ouverture d'un comptoir fortifié à Makana, mais déjà cette mesure semble inutile. Makana est trop près de Bakel; il faut aller plus loin, jusqu'au Kasso, et s'y implanter. Un jeune officier, d'une grande justesse de vue, Rey, qui commande alors le poste de Bakel, se rend, en juin 1851, à Médine, auprès du roi Sambala, qui se montre vis-à-vis de lui aussi accueillant qu'il l'a été antérieurement vis-à-vis de Bourdon-Grammont. Il gagne les cataractes du Félou, remonte même jusqu'à celles de Gouina, parcourt tout le pays et revient, convaincu que le royaume peut alimenter de gros échanges. Il faut s'y installer, non pas avec deux ou trois laptots, mais en grand, avec des entrepôts bien approvisionnés et un personnel nombreux. Sambala désirait notre venue et l'entente, concernant le paiement des coutumes, est à demi conclue (2).
Le rapport de Rey a un grand retentissement, non seulement dans la colonie, mais en France même (1). Le Gouverneur Protêt multiplie les encouragements et soutient les initiatives. Il envoie, pour diriger le poste de Sénoudebou, PaulHolle, qui a donné la mesure de ses capacités dans le commandement de celui de Bakel et qui doit, quelques années plus tard, acquérir une gloire impérissa])le en défendant Médine contre les attaques d'El-Hadji-Omar. Il songe lui-même à monter dans le haut-pays et il soumet son projet au Ministre, qui lui laisse toute liberté et promet son appui. L'élan est donné.
Mais il n'en est pas moins vrai que le danger signalé par les partisans du privilège subsiste toujours. Le commerce ne se développera pas tant que la navigation ne sera pas
(1) Pétition adressée à M. le Gouverneur du Sénégal. Bordeaux ISi'ï.'î. ^ Cette pétition montre quels grands espoirs on fondait alors sur le coni-
/merce du haut-pays. On y propose notamment d'organiser sur le fleuve /un service de remorqueurs à vapeur, en attendant de le canaliser pour le / rendre navigable pendant toute l'année.
(2) Sén. HT ; mission Rey.
(4) Le rapport Rey fut publié en partie dans la Revue rnîotualc n8;'>2), et signalé par le Département de la JMarine à l'attention des diverses Chambres de commerce de France.
LKS DIÎRNIÉKKS II KSITATIONS 170
assurée sur le fleuve et les transaetions garanties dans le haut-pays. Et cette vérité est d'autant plus absolue que l'abolition de l'esclavage, en augmentant les frais d'exploitation, va obliger les traitants à renoncer aux habitudes anciennes. Autrefois, moyennant un entretien peu coûteux, les captifs suffisaient à tout ; ils abattaient les arbres dont ils construisaient les goélettes, qu'ils calfataient, gréaient, armaient. Ils fournissaient les bras et le temps, dont on n'appréciait pas suffisamment la richesse. Aujourd'hui, le petit patron doit tout acquérir ; ses dépenses s'accroissent continuellement, il lui faut changer de méthode, éviter l'armement d'une goélette dont l'entretien est dispendieux, s'établir à terre de préférence. y emmagasiner les matières d'échange que les barques viendront charger pour les transporter sans délai sur la côte.
Mais, que ce soit aux escales ou sur le haut-fleuve, l'établissement à terre exige une parfaite sécurité. C'est une autre raison pour donner au commerce la garantie nécessaire et le Gouvernement est inévitablement attiré vers une politique différente de celle qu'il a jusqu'ici pratiquée par économie. Longtemps on a préconisé cette politique nouvelle, depuis Schmaltz, qui le premier voulait jalonner la route du fleuve de forts puissants, jusqu'à Bouet, Bourdon-Grammont et Baudin. Les circonstances l'imposent désormais.
Dès 1848, le Département de la Marine reconnaît « qu'une affluence considérable et en quelque sorte permanente de la population sénégalaise sur le cours supérieur du fleuve doit amener la nécessité de protéger davantage nos relations politiques. et de mettre notamment sur un meilleur pied, soit en personnel, soit en matériel, le poste fortifié de Bakel, point d'appui central des opéraiions (1) ».
La Commission de 1851 est plus affirmative encore dans ses déclarations : « L'effectif actuel de la garnison ne suffît plus, suivant elle, à donner au Gouvernement le moyen de se faire respecter des populations et de parer
(1) Sén. XIII 9 ; 9 mai 1848.
180 LA COMPAGNIE DK GALAM AU SÉNÉGAL
aux événements. » Toutefois, « vu les ménagements qu'exige l'état de nos finances », elle réclame la reconstruction du seul fort de Podor, qui doit protéger la traite aux escales et la montée en Galam (2). Mais les événements sont plus puissants que les volontés. C'est en 1851- que le Gouverneur Protêt élève le poste de Podor et, dès l'année suivante, son successeur, Faidherbe, fonde celui dcMcdine. Le drapeau français flotte enfin près de ces cataractes du Félou qu'en 1685 on avait tenté de reconnaître et qu'il n'abandonnera jamais plus.
(2) Commission des comptoirs et du commerce des côtes d'Afrique. Tîapports (juin 1851).
La Compagnie de Galam, héritière des Compagnies privilégiées des siècles antérieurs, est née des difficultés qui s'opposaient à l'application du régime de la concurrence sur le Haut-Sénégal : difficultés politiques issues de la rencontre de races différentes et inégalement civilisées, difficultés commerciales que crée l'exploitation de tout pays non policé ; difficultés matérielles engendrées par la distance et une navigabilité irrégulière. Elle est apparue aux colonisateurs des premières années du xix* siècle comme la seule solution possible d'un problème d'une importance extrême et ils l'ont adoptée, alors même qu'elle ne répondait pas absolument à leurs préférences.
Des deux Administrations dont relevait la Compagnie, le Département de la Marine et le Gouvernement local, la première semble au début avoir laissé toute initiative à la seconde, mieux placée qu'elle pour en apprécier les avantages et les inconvénients. Cette dernière, bien que convaincue de l'absolue nécessité d'un monopole, s'est néanmoins constamment efforcée d'en atténuer les conséquences. Par une vigilance soutenue apportée à la défense des intérêts des petits traitants, par un contrôle permanent exercé sur les transactions de l'association, par ses tentatives pour démocratiser, si l'on peut dire, cette fille de l'ancien régime et surtout par les obligations qu'elle lui a imposées d'étendre son champ d'opérations, elle a tenté de tirer parti d'elle, pour le profit de la Colonie tout entière, et cherché, dans les avantages qu'elle pouvait procurer, des excuses à son existence.
L'Administration locale a voulu faire de la Compagnie de Galam un instrument de pénétration chargé de porter avec les marchandises la civilisation française. L'association de ses moyens puissants doit ouvrir au travers de ces
régions inconnues le chemin où plus tard s'exerceront les activités individuelles. Nulle part ailleurs mieux qu'en Casamance n'apparaît cette pensée du Gouvernement qui, alors même qu'il y proclame le commerce libre, exige des actionnaires le maintien d'un comptoir qui ne leur réserve que des pertes pour assurer au pavillon national les échanges nombreux que l'avenir promet. Il y a peutêtre dans cette conception une erreur capitale. La Compagnie a été créée spécialement pour l'exploitation du haut-fleuve. Sa présence y est donc justifiée. Elle ne l'est plus dans les autres comptoirs fondés par la suite : Sedhiou, Mérinaghen, qui sont des oasis policés où se recueillent en sûreté les produits indigènes. Le pays de Galam est tout autre chose : une région à mettre en valeur. L'association, distraite de son but principal, disperse ses ressources et ses efforts. Les conséquences n'en sont point heureuses. Ni la Casamance, ni le Oualo, ne profitent réellement de sa venue. A plus forte raison doit-on regretter la tentative purement agricole de la Sénégalaise.
Puisque la Compagnie opère dans un but d'intérêt commun, le Gouvernement est tenu de faciliter sa tâche et il s'y efforça de tout son pouvoir, mettant à sa disposition ses forces militaires, ses ressources financières et l'intelligence de ses agents. Sur cette terre lointaine, où chacun d'eux vient remplir le devoir que lui imposa la société, officier et commerçant, fils d'une même patrie, luttent avec une égale énergie, et cette heureuse coopération, qui ne se dément pas un instant, compte pour beaucoup dans le succès final. Mais ce succès ne fut point tel que l'Administration l'avait souhaité.
En effet, s'il y a connexité d'efforts, il y a diversité de but. Tandis que le Gouvernement œuvre pour l'avenir, la Compagnie travaille pour le présent. A certaines époques, principalement au début de chaque renouvellement, on a pu constater une entente parfaite entre les deux directions, une sincère volonté d'aboutir à un résultat favorable, mais peu à peu le désir du lucre l'emporte et les sociétaires se montrent uniquement soucieux de bénéfices immédiats. Une des raisons profondes de ce changement constant fut le rassemblement des titres en quelques
mains, rassemblement qu'aucun règlement ne put jamais prévenir. Les sacrifices pécuniaires que des actionnaires nmltiples eussent facilement supportés étaient d'autant plus lourds que ceux sur lesquels ils pesaient devenaient moins nombreux. C'est donc la population de la Colonie qui, par son imprévoyance et sa cupidité, a en partie faussé le fonctionnement du système. Quelles qu'en soient les raisons, il n'en reste pas moins vrai qu'en acceptant la jouissance du privilège, la Compagnie contractait des obligations qu'elle aurait scrupuleusement dû remplir. Elle ne l'a pas toujours fait.
Si l'on néglige les deux comptoirs de Mérinaghen et de Sedhiou, au développement desquels la Compagnie a peu contribué et si l'on considère uniquement le haut-pays, on constate que le champ d'opérations ne s'y est pas élargi pendant tout le temps qu'a duré le privilège. Dès la première année, en 1824, l'association possède un comptoir à Bakel, en fonde un second à Makana et engage des pourparlers pour en ouvrir un troisième dans le Kasso. En 1848, la situation est analogue, à cette différence près que le comptoir du Makana a été abandonné depuis longtemps. Sur la Falémé, où la première Société avait ouvert dans la haute vallée le comptoir de Sansandig, la dernière s'arrête à Sénoudebou, à vingt-cinq lieues seulement du confluent ; encore a-t-il fallu que le Gouvernement y établisse un blockhaus.
Non seulement le commerce ne s'est point étendu sur le haut-fleuve, mais il s'est à peine intensifié. Le capital affecté à Galam, en 1847, n'est pas plus considérable que celui qui y fut consacré en 1824. Une seule chose a varié : les dividendes. Au début, les frais étaient plus considérables, dus à la fois à l'inexpérience dans les transactions, aux tentatives hasardeuses connue celles de la Sénégalaise, aux sacrifices réels que les sociétaires s'imposaient pour satisfaire aux charges des statuts. Devenue plus habile, la Compagnie ne s'engage que prudemment dans des entreprises nouvelles, les évite même de parti pris, sachant, de façon certaine, qu'elles lui coûteront plus qu'elles ne lui rapporteront. Aussi les bénéfices augmentent. Pour le haut -pays, ils atteignent presque cent pour cent.
Cette attitude et ces résultats devaient provoquer la dissolution de l'association. La classe des petits traitants, qui ne participe pas ou fort peu aux bénéfices, réclame avec insistance la suppression du privilège dont elle croit pouvoir profiter. Elle espère réaliser, pour son propre compte, ces gains importants qui vont chaque année grossir les fortunes de quelques riches négociants et ses plaintes montent jusqu'à la métropole. L'Administration centrale, assez longtemps indifférente, s'étonne qu'avec des profits certains la Compagnie reste impuissante à remplir ses obligations, à développer son trafic. Peu à peu, elle s'immisce dans les renouvellements, donne des conîseils, puis des ordres, et finalement, comprenant, sous l'influence des principes nouveaux, que le système est mauvais, elle intervient de façon catégorique.
La Compagnie n'a qu'une excuse à son inaction, qui est, avec l'effroi qu'inspire la concurrence, son principal motif d'existence : l'insécurité du haut-pays. L'Administration locale, qui se sait incapable de remédier à cette insécurité, accepte la nécessité de la concession et cherche à la faire admettre en exposant les services qu'elle peut rendre et en exigeant tous les avantages qu'elle peut donner. Mais, comme le privilège lui paraît indispensable, elle reste désarmée et ses exigences n'ont pour sanction que la menace et non pas le châtiment. La Compagnie trouvera en elle son dernier défenseur. Par contre, la crainte d'un danger possible, qui épouvante une administration impuissante à l'écarter, ne peut effrayer des hommes dont les intérêts sont en jeu ou qui donnent leur vie pour la défense de leurs idées. Les gains énormes réalisés par la Compagnie excitent dans la Colonie l'envie de ceux qui n'y participent pas et dans la métropole l'indignation des gens épris de justice et de liberté. Le privilège tombe sous les attaques de la jalousie et des principes.
Mais, pour que les activités individuelles puissent se manifester librement, sans nulle contrainte et sans nul risque, il faut délaisser cette politique timide pratiquée jusqu'à maintenant, qui consiste à éviter le plus possible les conflits avec les indigènes, politique dictée par l'économie et la comparaison souvent néfaste des dépenses
effectuées et des avantages retires. L'entretien d'une garnison d'une cinquantaine d'hommes à Bakel semblait déjà hors de proportion avec un trafic annuel de 500,000 à 600.000 francs. On se refusait à croire qu'en doublant les frais d'entretien, on quadruplerait le chiffre des affaires. Les circonstances sont les plus fortes et elles démontrent clairement l'erreur commise non seulement sur le hautfleuve, mais dans toute la Colonie. La Commission de 1851 l'a constaté. La puissance de la France au Sénégal n'est pas à cette époque ce qu'elle devrait être. L'application du principe du libre commerce aux escales et surtout dans le haut-pays contraint à travailler pour l'avenir. Le Gouverneur Protêt ébauche l'œuvre que son successeur Faidherbe poursuivra. La suppression du privilège concédé à la Compagnie de Galam lance la France à la conquête du centre Africain.
Est-ce à dire que l'existence de l'association a entravé l'essor vers l'intérieur ? Il ne le semble pas. Pendant cette première moitié du xix*^ siècle, les moyens manquèrent trop absolument pour qu'on put faire beaucoup mieux. Tout au plus le libre commerce eût-il intensifié quelques années plus tôt les échanges de la région connue et accessible comme il le fit lors de sa mise en application. La preuve en est qu'après une période d'héroïque activité d'autres difficultés surgirent, sans que les profits justifiassent les sacrifices. Une fois de plus, les espérances s'écroulèrent et ce fut seulement vingt années plus tard qu'on reprit la marche en avant, mais rien désormais ne put l'interrompre.
APPENDICE r'