II PREFACE
et c'est ainsi qu'il se vit un beau jour en présence des archives coloniales.
J'inclinerais à croire que leur chaos le déconcerta ; je suis certain, en tout cas, que le plan arrêté pour leur classement ne le satisfit pas. Il souleva des objections et parfaitement raisonnables, car elles s'inspiraient des meilleurs principes. Mais, ses réserves exprimées, il se mit à l'accomplissement du travail imparti avec le même zèle et le même soin que s'il l'eût pleinement approuvé. Il donnait ainsi la preuve immédiate de sa haute probité professionnelle. Quelques semaines plus tard, sa parfaite loyauté s'affirmait également ainsi que son dédain pour les mesquines satisfactions d'amourpropre. Un matin, je l'entendis, en effet, dire spontanément : « Je me félicite que mes critiques premières n'aient pas été écoutées ; quand je les énonçais j'ignorais vraiment par trop encore la nature de maints documents coloniaux, surtout la façon dont travaillaient jadis les services et les conséquences matérielles des divers déménagements qu'ont subis les archives. »
De fait, les déménagements auxquels Saulnier faisait allusion s'étaient accomplis dans des conditions bien fâcheuses ; d'un autre côté, les modifications successives introduites dans l'organisation du Ministère avaient réagi de façon singulière sur le groupement des pièces ; on retrouvait enfin, ça et là, les traces de pratiques héritées de la Marine, où elles se justifiaient peut-être, mais qui, en matière coloniale, avaient conduit à mettre des documents relatifs à Poulo-Condor dans des cartons de Madagascar et des notes sur le Groenland dans des cartons de l'Inde. La confusion était dès lors complète. Un nouveau venu ne pouvait en mesurer immédiatement l'étendue, d'où les premières réserves de Saulnier : c'était cette confusion cependant qui avait imposé l'emploi d'un moyen héroïque, et c'est pourquoi on avait adopté le principe d'un reclassement complet, d'après un plan d'ensemble qui ne laisserait subsister du passé que les seules séries anciennes régulièrement constituées. Mais, et toujours pour les mêmes motifs, ce reclassement ne pouvait consister simplement à vérifier ou perfectionner
un état de choses préexistant. Il fallait fouiller sans guide dans des cartons portant des mentions qui ne correspondaient jamais à leur contenu ; chercher dans d'invraisemblables amoncellements de vieilles liasses gisant éparses sur le plancher des débarras ; reprendre les documents un par un, parfois leurs fragments épars ; identifier ; découvrir puis rétablir les liens ; en somme et toujours, reconstituer.
Même provisoirement limité à un seul domaine, le travail apparaissait ainsi beaucoup plus considérable qu'on ne l'avait pensé d'abord et réellement formidable. Saulnier par\int cependant à le mener rapidement à bien, grâce à une ardeur et à une puissance de travail vraiment exceptionnelles. Sauf peut-être dans quelques séries très accessoires, tous les dossiers qui existent maintenant, dûment classés, inventoriés et répertoriés dans les divers fonds de l'Afrique, ont été reformés par lui pièce à pièce. Les historiens qui disposent désormais de données naguère encore impossibles à recueillir lui devront donc une réelle reconnaissance. Je lui en dois, moi aussi, encore que pour un motif un peu différent, car c'est lui qui a démontré la possibilité de réaliser un projet que j'avais suggéré. Enfin, et si, comme on peut l'espérer désormais, les Archives coloniales finissent par devenir un jour ce qu'elles méritent d'être, il faudra se souvenir aussi que son labeur acharné a été à l'origine de leur transformation.
Archiviste émérite, Eugène Saulnier était encore, et dans l'âme, historien. Les documents qvii se classaient par ses soins évoquèrent donc pour lui les affaires qui avaient provoqué leur rédaction, et, à ces affaires, il prit très vite intérêt. Elles étaient nombreuses et fort diverses. Car, dans les archives coloniales, il n'en saurait aller comme dans la plupart des autres dépôts oti les fonds se spécialisent volontiers, chacun se référant à un même ordre de questions. Les dépêches échangées avec les gouverneurs des établissements lointains traitent indifféremment d'opérations militaires, d'expéditions mariti-
IV l'HI-FACi:
mes, d'explorations géographiques, de réformes administratives, de difficultés finaneières, de commerce ou d'agriculture. C'est, en somme, la vie entière d'une sorte d'Etat au petit pied qui se révèle d'ensemble dans sa pleine complexité. Du coup, les liens entre les divers facteurs et leurs réactions réciproques apparaissent en pleine lumière, tandis que la multiplicité des rouages et l'ampleur des problèmes les dissimulent quelque peu à qui considère des organismes plus vastes, tels que les pays métropolitains. L'histoire coloniale offre ainsi, et de prime abord, des perspectives très variées. Elles séduisirent Saulnier, qui constatait en même temps que personne encore ne s'était aventuré dans nombre des avenues qu'il voyait s'ouvrir. Pendant trop longtemps, on le sait, les entreprises lointaines de l'Ancien Régime furent seules réputées dignes d'attention et les rares écrivains qui mentionnaient celles du xix- siècle se bornaient à quelques assertions tranchantes, puisées on ne sait où et que leur inexactitude n'empêchait pas d'ériger en dogmes. Il n'en va plus de même. D'importance très diverse mais également inspirées par le souci de la vérité, les études se multiplient qui commencent à mettre en vraie lumière la logique et la continuité trop souvent méconnue de l'admirable œuvre d'expansion poursuivie par la France depuis cent ans. Bien des péripéties restent néanmoins à révéler et bien des erreurs à recti fier. La cause en est pour partie dans le fait que des documents essentiels demeuraient ignorés, parce que pratiquement inaccessibles. Or, c'étaient ces documents que Saulnier se trouvait chargé d'exhumer et de coordonner, li'idée lui vint alors d'utiliser lui-même quelques uns d'entre eux, et c'est ainsi qu'il entreprit des travaux personnels d'histoire coloniale, sans négliger pour cela le moins du monde sa besogne de pur archiviste et en continuant même à collaborer à une commission officielle qui s'occupait de ï'histoire du vieux Paris, collaboration qui devait le conduire à rédiger une notice sur l'hôtel actuellement occupé par le Ministère des Colonies (1).
(1) L'Hôtel du Ministère des Colonies (IJûtcl de Motitmarin) — ■■ Revue de l histoire des Colonies françaises. 191G. — Les tmvaux de Saulnier
PHici \(:k
Deux voies s'ouvrent à qui veut étudier le passe des entreprises d'outre-mer. Il lui est loisible de rechercher d'abord les desseins conçus dans la métropole, et, bien que leur réalisation conduise au détail des difficultés locales, l'objet primordial demeurera, dans ce cas, la politique au sens exact du terme, c'est-à-dire les vues générales du Gouvernement. Mais rien n'empêche de ne considérer, au contraire, qu'une colonie déterminée, voire, dans cette colonie, qu'une affaire spéciale, c'està-dire, en somme, se proposer une monographie. Pour lui donner sa pleine valeur, force sera toutefois de marquer les liens entre la question considérée et d'autres questions connexes, d'indiquer aussi ses rapports avec les préoccupations d'ensemble et, partant, d'aboutir plus ou moins explicitement à la politique proprement dite. Celle-ci dominera donc tous les travaux qui ramèneront vers elle quand ils ne l'auront pas expressément prise pour point de départ. Mais aborder son étude de prime abord et de front n'est ni sans difficultés, ni sans périls, et précisément parce que notre œuvre coloniale demeura trop longtemps négligée des historiens. Il n'est pas radicalement impossible de s'essayer dès maintenant à dégager les projets ou les conceptions des gouvernants français, même durant les temps voisins de nous, et l'entreprise peut, à tout le moins, stimuler la curiosité des chercheurs et fournir des points de repère. L'expérience prouve toutefois que, dans l'état actuel de nos connaissances, les conclusions de pareils travaux risquent d'être hasardées et demeurent certainement insuffisantes. Même les plans les plus vastes comme les mieux coordonnés — et il y en eût — furent rarement, lors de leur mise en œuvre, exposés par leurs auteurs de façon systématique et complète. On doit les dégager par la
sur riiistoire de Paris ravaient, aussi conduit à publier les études suivantes : Journal de François, bourgeois de Paris, 1588-89 (Bibliothèque d^IIistoire de Paris, 1913) ; Une prison rcvolutionnuire : les otages et jnisonniers de guerre à Vhôtcl Dreuneuc en 1795 {La Révolution française.
comparaison des ordres simultanément envoyés dans divers lieux, puis pour les apprécier, s'enquérir des résultats obtenus. Mais les ordres n'étaient presque jamais uniquement déduits de principe a priori ; ils s'inspiraient, dans une large mesure, des indications fournies à l'administration centrale sur l'état de chaque établissement, sur ses difficultés propres et ses aspirations. Les unes et les autres sont donc indispensables à connaître pour retrouver l'origine comme pour comprendre la portée des résolutions prises à Paris et c'est pourquoi le développement de notre politique coloniale pourra être résumé avec quelque sécurité seulement le jour où un nombre suffisant d'études spéciales fourniront maintes données qui font encore défaut.
Des considérations de ce genre n'influèrent pas beaucoup, Je le présume du moins, sur l'orientation que, Saulnier donna à ses premières recherches. Les circonstances le conduisirent probablement surtout et la pente naturelle de son esprit. Jusque-là, les périodes très récentes de l'histoire ne l'avaient guère préoccupé, et moins encore les questions coloniales (1). Il s'initiait à celles-ci au jour le jour par le classement de documents parfois très spéciaux et tous relatifs à une môme partie du monde. Leur lecture lui permettait bien d'observer des fluctuations dans les vues directrices et le plan même qu'il devait suivre dans sa besogne technique le conduisait à les constater, puisque ce plan l'obligeait à marquer des divisions dans le développement des séries. Suivant pas à pas les progrès de la France en Afrique occidentale, il discernait ainsi les éléments des problèmes qui se posaient et les tendances successives. Mais encore qu'il s'agît du domaine où les desseins de notre pays se sont peut-être affirmés avec le plus de continuité comme avec
(1) \^n dehors de sa thèse et des études rehitives à l'histoire parisienne que j'ai mentionnées déjà, Sauhtier avait publié en effet : Le siège cV Orléans en 1859 {Revue historique, 1908); Lettres eoufidenlielles de Gaillard de Caritac an duc de Nevers, 1.j8.>-1ô87 (lievue ïleuri li', 1909); Utie jrrétetidue dispense du mariage de Henri de liourbon et de Marguerite de France en août 1572 (Bibliothèque de V Ecole des Chartes. 1930); Le mariage de Henri IV et de Gabrielle d''Estrce (lievue historique, 1911) ; Henri de Bourbon, roi de Navarre, apprend la mort de sa mère Jeanne d'Albret (Bulletin de la Société d'histoire du Protestantisme français 1912).
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le plus de succès, sa prudence très critique ne lui permettait point d'inférer que les principes qu'il voyait affirmer à un moment donné servissent également de guide en Océanie ou en Extrême-Orient. Toute étude touchant l'ensemble de la politique coloniale lui paraissait dès lors prématurée tant que ses investigations seraient demeurées limitées à une seule région. Et, fût-ce simplement pour l'Afrique dont il commençait pourtant à bien connaître le passé, il ne se jugeait pas encore en mesure d'entreprendre un travail quelque peu général. Plein de scrupules qui l'honoraient et sa modestie le poussant à mésestimer ses connaissances, il entendait traiter un sujet seulement lorsqu'il se sentirait pleinement assuré d'avoir réuni toutes les données nécessaires. Il pensa un jour y être parvenu à propos d'une petite affaire d'expansion territoriale dont il avait patiemment reconstitué et vérifié le dossier. Il rédigea alors pour la Revue de VTIistoirc des Colonies un article sur les Français en Casamance en 1828 (1). Ce fut son début dans l'histoire coloniale. Peu après, il publiait, sur un projet d'histoire des colonies françaises en 1758, un autre travail également très spécial (2). Dès ce moment, il s'était néanmoins laissé tenter par un sujet moins restreint celui-là, encore que par certains côtés assez particulier. Les documents qui lui passaient par les mains l'avaient plus d'une fois mis en présence des compagnies formées à Saint-Louis pour commercer dans le haut-fleuve. Quiconque s'est occupé du Sénégal les a rencontrées sur sa route. Encore que leur rôle parût souvent considérable, nul ne s'était pourtant avisé de le bien préciser. Saulnier jugea, non sans raison, l'avoir entièrement compris et c'est alors qu'il se mit en devoir de rédiger le travail
qu'on va lire.
Celui qui se consacre à l'étude du passé se juge assez vite en mesure de traiter par lui-même quelque
(1) Les Français en Casamance et dans V archipel de Bissagos (Revue de Vllistoirc des colonies françaises, 101 !•).
(2) Un projet d'histoire des Colonies françaises en 1758 (Revue de V Histoire des Colonies françaises. 191 5).
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sujet se rapportant à ce qu'on est convenu d'appeler la politique générale des Etats. Et, de fait, la prétention se révèle assez rarement trop outrecuidante. Produire un ouvrage qui marque demeure évidemment le privilège d'une élite : toutefois, les travaux des prédécesseurs ayant d'ordinaire déterminé le cadre, les éléments à considérer étant connus et familiers, la terminologie non plus n'offrant rien de déconcertant, beaucoup de soin, joint à quelque intelligence, sviffisent alors pour interpréter congrûment les documents, puis exposer de façon très honorable des négociations diplomatiques, des intrigues de cour, des rivalités de factions ou de vastes réformes gouvernementales. Les choses changent si l'on aborde des sujets en apparence plus modestes, ceux où interviennent des éléments techniques, ceux notamment où des intérêts privés entrent en jeu. Analyser les desseins ou les succès d'une société commerciale et non plus ceux d'un grand ministre : la besogne semble moins relevée et plus aisée. On se tromperait cependant en le croyant. Des détails compliqués et difficiles à démêler prennent une importance prépondérante ; dans un domaine étroit, il devient en outre impossible de tout ramener à des systèmes si vastes qu'on leur passe de demeurer un peu flottants ; enfin et surtout, l'auteur se trouve d'ordinaire mal préparé à son entreprise. Sous peine d'erreurs ou d'omissions très graves il lui faut, en effet, tenir compte d'éléments dont on parle peu dans les cours des Facultés et analyser des pièces fort différentes de celles qui forment la base de l'enseignement à l'Ecole des Chartes.
Mais Saulnier fut servi par im trait de son esprit que j'ai marqué déjà. Il n'avait guère, je crois, ce don du pittoresque qui a fait la fortune de certains historiens. Quelques mots recueillis ça et là, parmi le fatras des correspondances ou des rapports, n'évoquaient point à ses yeux la splendeur des paysages, le chatoiement des costumes ou la violence des passions. Les mots ne demeuraient cependant jamais pour lui de pures abstractions. Derrière les fornndes, son intelligence précise cherchait et découvrait les réalités. En présence d'une
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société commerciale, il vit aussitôt en elle un organisme dont il devait déterminer la raison d'être, la constitution et le fonctionnement. De là, une série d'indications sur le prix des actions, la façon dont elles furent souscrites et libérées, la niture exacte des opérations poursuivies et les bénéfices réalisés. Indications souvent minutieuses et que d'aucuns seront peut-être portés à juger superflues : ce sont elles, cependant, qui donnent à l'ouvrage toute sa valeur. Si l'on ne savait pas dans quelle mesure les Compagnies de Galam furent de bonnes affaires ni à qui elles profitèrent surtout, on n'arriverait à comprendre ni leurs vicissitudes, ni leur influence sur les progrès de notre colonisation. L'étude de Saulnier souligne également, de façon très heureuse, le rôle des gouverneurs et, comme ceux-ci agissaient d'après des ordres reçus de Paris, elle fournit par là des données, évidemment fragmentaires mais précises et précieuses, sur les conceptions générales du Gouvernement. D'un autre côté, les entreprises de la société de commerce étant toujours et très habilement replacées dans le cadre général oii elles se développaient, le récit de ces entreprises se trouve apporter une contribution réellement importante à l'histoire du Sénégal.
Cette histoire, Saulnier s'était vu conduit à la bien étudier dans son ensemble, tant pour rédiger son étude sur les Compagnies de Galam que pour assurer un classement irréprochable des Archives. Il se sentit ainsi bientôt de taille à en dégager certains aspects plus généraux, En même temps qu'il achevait la rédaction du volume qui se publie aujourd'hui, il en entreprenait donc un autre, plus considérable, et qui devait résumer la politique poursuivie, deux siècles durant, en Gambie et dan;^ la région du Rio Nunez.
Cet ouvrage aiu\ait, sans aucun doute, comblé plus d'une lacune, détruit quelques légendes et éclairé d'iui jour nouveau maints aspects de l'œuvre française en Afrique occidentale. Il ne fut pas donné à l'auteur de l'achev'er. Brusquement arraché à ses Archives par la mobilisation de 101 i<, Saulnier contracta en effet dans le dépôt où il fut envoyé un mal impitoyable. Enfin démo-