CHAPITRE 1er LE HAUT-SÉNÉGAL AVANT
La colonie du Sénégal, en prenant le nom qu'elle porte aujourd'hui, n'a l'ait que reconnaître sa dette envers le lieuvc qui l'arrose, car, durant deux siècles, il a seul assuré son existence en roulant jusqu'à la mer les produits recueillis sur ses bords. Il fut l'artère unique dont les pulsations ont rythmé la vie des comptoirs.
Descendant du versant oriental des montagnes du Fouta-D jalon, le Sénégal, dans une courbe immense vers l'occident, où il promène ses eaux nonchalantes en d'innombrables méandres, vient se jeter dans la mer par une embouchure aux passes peu profondes et mobiles qui interdisent son accès aux grands navires et ne permettent pas sans risques, et parfois sans retards importants, l'entrée des bâtiments d'un port restreint. Le chemin d'eau qu'en tout temps et en tout lieu l'homme a constanmient utilisé pour son j)r()(it et sa sécurité se
(1) Les renseignements histoiiqucs qui Iniineiit la base de ce chapitre |)rcliminairc sont tir(';s, pour la plupart, de r<iu\ra<:e de INJ. Cultru : Ilis- Iniif (lu Scni'gal du xv*^' siècle à 1870. Je nai pas cru indispensable de re\oir les documents orii^inaux j)our prcseiiU i un exposé aussi succinct des relations avec le Haut-Scnéc;a! antérieurement à ISlô. Je reste néanmoins convaincu (ju'on arriverait à une coiuiaissanee beaucoup plus précise de ces relations en dépouillant avec méthode !es archives si riches à cet égard du ministère des Colonies.
trouve ici barré à sa sortie. Ce fait a joué un rôle capital clans le développement économique du pays.
La barre, en fermant au trafic transatlantique et côtier le comptoir de Saint-Louis accroupi sur son îlot de sable à vingt kilomètres en amont, l'a condamné à n'être qu'un entrepôt pour les productions de l'intérieur et à n'attendre que d'elles sa prospérité. Au temps des Compagnies privilégiées, comme au temps du libre commerce, Saint- Louis n'a vécu que par la vallée et conséquemment pour elle. Par contre, une fois la barre franchie, le chemin était sûr ; il s'enfonçait dans le continent profondément, et les pluies de l'hivernage le prolongeaient de juillet à décembre, sans obstacles sérieux jusqu'aux cataractes du Félou, éloignées de deux cent cinquante lieues. Le comptoir y lançait ses petites goélettes à voiles d'une jauge de 30 à 60 tonneaux, montées et généralement commandées par des marins indigènes appelés laptots, qui s'en allaient « traiter > en rivière les matières d'échange destinées à l'exportation. Centralisées à Saint-Louis, celles-ci étaient embarquées pour la métropole ou les colonies d'Amérique.
DeiDuis 1638, date de la fondation à terre du premier établissement français, le troc se perpétua d'année en année, d'abord avec les régions limitrophes et celles que le fleuve rendait accessibles en toute saison. La rive droite donnait im produit en abondance : la gomme, que les peuplades maures recueillaient dans les immenses forêts de mimosas résineux qui couvraient leurs territoires. Paresseux et pillards, trouvant dans leurs troupeaux la viande et le laitage qui suffisaient à leur nourriture, les Maures négligeaient toute culture et bornaient leurs efforts à récolter les précieuses gouttelettes quitranssudcnt à travers l'écorce craquelée aux premiers mois de l'année, sous la morsure des vents desséchants. Par contre tre, la rive gauche habitée par des populations de race noire, n'offrait guère que du mil et des captifs. Le commerce du comptoir, à son début, se trouva donc assez limité.
Pourtant, on connaissait d'autres objets d'échange. On savait qu'en remontant le fleuve pendant la crue annuelle, il était possible de recueillir au loin le morfil,