‹ Une compagnie a privilège au XIXe siècleChapitre 7 sur 33 · LE HAUT-SEXEGAL AVANT · texte numérisé non relu

LE HAUT-SEXEGAL AVANT

l'or, la cire, les peaux et surtout les esclaves. Chaque fois que le permirent les moyens financiers et l'attitude des indigènes, qui furent les deux facteurs essentiels qui déterminèrent les opérations commerciales, les traitants, profitant de la hausse des eaux, qui triplait la longueur du bassin navigable, cherchèrent à dépasser les lieux antérieurement fréquentés, à s'étendre plus avant dans la vallée. Ce fut un effort constant pour pénétrer jusqu'à ces régions lointaines qui apparaissaient dans la brume des distances comme des pays heureux, une marche opiniâtre où s'enregistrent tour à tour, suivant les circonstances, des progrès et des reculs. On peut mesurer l'activité du trafic sénégalais aux divers points du fleuve qu'atteignirent successivement les goélettes des traitants et constater ainsi, par la carte, quelles furent aux différentes époques la puissance et la richesse de la colonie. L'histoire de ses relations avec le haut-pays n'est en somme qu'un abrégé de l'histoire de son développement économique.

De 1667 date, selon toute vraisemblance, la première tentative vers l'intérieur. Cette expédition, mal dirigée, se termina par un désastre. Des trente hommes partis, cinq seulement revinrent après avoir échappe plusieurs fois à la mort. Ce complet insuccès fit ajourner pour un temps toute entreprise. En 1685, le directeur au Sénégal de la Compagnie qui exploitait alors la côte occidentale d'Afrique, Chambonneau, soucieux de contrôler par lui-même les déclarations des indigènes, remonta le fleuve et malgré l'hostilité des Peuls du Fouta, parvint jusqu'au village de Bitel. Mais là, ses nègres l'abandonnant, il se vit contraint de redescendre à Saint-Louis.

Si Chambonneau n'aboutit point, du moins acquit-il des confirmations encourageantes, puisque deux années plus tard des barques, en traitant sur les deux rives, remontèrent plus haut qu'il ne l'avait fait, atteignirent les cataractes du Félou, rapportant même l'assurance qu'en amont d'elles le fleuve était encore navigable. Dès lors, la région connue hier encore sous le nom de Haut-Fleuve ou de pays de Galam est découverte. Deux siècles passeront sans que les traitants osent et puissent se risquer plus avant dans l'intérieur.

O LA COMI'AGNIE DIÎ GALAM AU SENEGAL

Le premier essai ne fut point poursuivi, faute de moyens, mais il avait fait connaître, de façon certaine, les ressources de la région. On sut désormais qu'un agent intelligent pourrait y recueillir annuellement 300 captifs et 40 marcs d'or. Dès que la Compagnie eut les facilités de renouveler l'entreprise, elle n'y manqua pas.

C'est au directeur André Brue que revient l'honneur d'avoir fontlé le premier établissement en Galam. Suivant l'exemple de Chambonneau, Brue partit de Saint-Louis le 27 juillet 1698 avec dcLix goélettes et atteignit au début de septembre le centre de ce pays si vanté. Il choisit luimême, près du village de Makana, l'emplacement d'un fort dont il arrêta le plan ; dès son retour à la côte, il proposa d'en commencer les travaux.

Brue avait laissé en Galam un certain Apollinaire, ancien chirurgien au service de la Compagnie, devenu Frère convers augustin. Apollinaire était un habile homme, qui sut entretenir d'heureux rapports avec les indigènes et étendre les connaissances encore imprécises sur le pays. Il remonta le fleuve jusqu'à quatre lieues des chutes de Gouina, explora un affluent de la ri\'c gauche, la Falémé. Grâce à son activité, on put, dès la fin de l'an 1700, poser les assises du fort Saint- Joseph. L'inondation de 1701 ayant emporté les premières constructions, on les recommença sur un point plus éloigné de la rive, en les entourant d'une tapade et les garnissant de canons.

Malgré ces précautions, l'établissement eut une existence éphémère. En décembre 1702, les indigènes, jaloux du commerce français, peut-être aussi gagnés par les Anglais qui auraient donné là im premier signe de la rivalité tenace dont ils devaient faire preuve jusqu'à la fin du xix*^ siècle, attaquèrent la garnison, qui fut réduite, après une vigoureuse défensive, à s'embarquer dans un canot et à regagner le littoral. Quelques mois auparavant, Brue avait quitté la colonie pour exercer en France les fonctions de directeur général de la Compagnie. Son successeur, Lcmaître, ne renouvela point l'entreprise.

En 1706, le directeur Lacourbe envoya une barque sur le haut-fleuve pour reprendre l'œuvre de Brue, et trois années plus tard, après la constitution d'une nouvelle

LE UAL T-SliNKGAL AVANT

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association, ce même Lacourbe, remplacé dans ses fonctions de directeur à Saint-Louis par Mustellier, accepta le poste de directeur en Galam.

La Compagnie de 1709, au contraire de celles qui l'avaient précédée, fut dirigée par des gens d'expérience : des marchands et non plus des financiers et des courtisans. Lacourbe, envoyé par eux dans le haut-pays avec charge de rétablir le comptoir sur l'emplacement le plus favorable, explora le cours du fleuve jusqu'à là chute du Félou et fixa son choix sur l'île de Caignou, sise en amont de l'ancien fort Saint-Joseph, à quelques lieues seulement de la cataracte. L'île, d'un accès facile et proche d'un gros village de quatre mille âmes, semblait offrir toute garantie de succès. Mais quand, l'ayant baptisé île de Pontchartrain, Lacourbe voulut s'}^ installer, il se heurta au mauvais vouloir des chefs du pays et dut revenir à Saint-Louis sans avoir rien fait.

Mécontent, le directeur Mustellier pensa réussir luimême où son agent avait échoué. Il remonta l'année suivante en Galam, mais il mourut à Tuabo, en plein cœur du pays. Son successeur, Richebourg, périt peu après dans un naufrage sur la barre ; sa disparition ramena André Brue au Sénégal.

Le retour dans la colonie de l'ancien directeur, dont la première administration avait laissé des traces si profondes, fut le signal d'une activité nouvelle. On restaura le fort Saint-Joseph ; on en bâtit un second, qui prit le nom de fort Saint-Pierre, sur la Falémé, qu'avait jadis explorée le Frère Apollinaire. En outre, Brue chargea l'agent de la Compagnie de lever un croquis de la cataracte de Gouina, qu'il songeait à franchir, de se rendre à nouveau dans le bassin de la Falémé, de recueillir même des renseignements précis sur la ville de Tombut (Tombouctou), qui apparaissait déjà mystérieuse et attirante dans les récits des voyageurs indigènes.

Mais Brue rêva mieux que les échanges faciles et pourtant lucratifs avec les autochtones. Il espéra doubler les bénéfices de l'association en exploitant directement les filons qui livraient la poudre d'or apportée aux comptoirs par les caravanes. C'est à la recherche de ces mines

10 LA COMPAGNIE DE GALAM Al" SÉNÉGAL

fameuses que, vraisemblablement, en 1717, Compagnon parcourut le Bambouk dans trois voyages successifs, à la grande curiosité des noirs, qui n'avaient jamais vu d'hommes blancs. D'autres après lui s'en allèrent reconnaître les terrains aurifères voisins et leurs rapports furent si concluants que le directeur proposa l'établissement de deux nouveaux forts, l'un sur la Falémé, en amont du fort Saint-Pierre, et le second au centre même de cet Eldorado. En 1719, lorsque la Compagnie des Indes orientales remplaça la Compagnie IMustellier dans la concession du Sénégal, Brue, maintenu directeur et confiant dans les ressources immenses de la jeune Société, voulut pousser plus loin l'entreprise. Reprenant l'idée de Lacourbe, il projeta de transférer le fort Saint-Joseph dans l'île de Caignou, qu'il dénomma île d'Orléans, en l'honnein- du régent, et envisagea une expédition vers Tombouctou. En juin 1720, il quittait le Sénégal, mais l'impulsion était donnée, et, trois années plus tard, la Compagnie, résolue à occuper effectivement tout le hautpays, envoya dans ce but un ancien capitaine au régiment de Provence, nommé Levens.

Levons semble au début avoir rempli sa tâche avec conscience. En octobre 1724, il remonta la Falémé pendant dix-huit lieues, mais, par suite de l'hostilité des indigènes, il ne put dépasser le village de Nayé, sis un peu en amont du fort Saint-Pierre. Une seconde tentative, en juin 1725, ne fut pas plus heureuse. Dans l'intervalle, un de ses canonniers, Huard, réussit à gagner de nouveau Nayé, mais dut s'arrêter trois lieues plus loin. Levens reconnut alors l'impossibilité de fonder un comptoir sur la haute rivière. Il se contenta de créer deux petits établissements, l'un à I^arabanna, dans le triangle compris entre le Sénégal et la Falémé, l'autre plus avant, à Samarina, tout proche des mines du Tambaoura, signalées comme les plus riches.

Après deux années d'efforts, Levens ne crut plus au succès de cette extension nou\elle. Il le déclara nettement dans ses rapports à la Compagnie, tout en demandant son rappel à la côte. Ce désir fait naître un doute sur sa sincérité. Fatigué par un long séjour en Galam. n'a-t-il

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pas poussé à l'abandon de la tentative pour sa plus grande tranquilité ? I\Iais. peut-être certain de l'échec, a-t-il souhaité ne point engager davantage sa responsabilité ? La Compagnie poursuivit l'aventure, malgré ses prévisions ; il faut reconnaître qu'elles furent pleinement confirmées.

A la fin d'août 1730, Jacques Pelays, fonctionnaire de la Monnaie de Paris, venait de nouveau dans le hautpays pour procéder à un examen approfondi des ressources minières et réaliser l'exploitation s'il la jugeait avantageuse. Le 22 septembre, il atteignit Samarina, où l'établissement créé par Levens restait à la garde de six laptots. Il y trouva de l'or en abondance. Son rapport fut si enthousiaste qu'on le chargea de construire, l'année suivante, un véritable fort à l'endroit le plus favorable. Mais Pelays était d'un caractère autoritaire et irascible. Un conflit éclata bientôt entre lui et le directeur commercial de la Compagnie en Galam. Ce dernier ayant été rappelé, Pelays lui succéda. Ces nouvelles fonctions l'absorbèrent-elles trop pour lui laisser la faculté de mener à bien l'entreprise du Bambouk, ou reconnut-il à son tour combien elle était aventureuse ? Pendant toute l'année 1732, il ne semble avoir rien fait. Le 21 décembre, il fut massacré dans un guet-apens, près du fort Saint- Joseph, par les noirs, que sa rudesse avait mécontentés.

Sa disparition entraîna l'abandon des recherches dans le Bambouk. D'ailleurs, à cette époque, la Compagnie des Indes orientales, relevant sur la côte Sud le comptoir de Bissa, se montra soucieuse de limiter son commerce africain. Elle fit redescendre à Saint-Louis les ouvriers confiés à Pelays et délaissa de façon définitive les deux établissements de Farabanna et de Samarina. Sans plus s'occuper des mines, qui n'avaient jusqu'ici procuré que des déboires, elle borna son trafic en Galam à la traite des esclaves et de la poudre d'or.

Il faut attendre une nouvelle ère de prospérité pour voir reprendre les essais d'exploitation minière. L'administration de Pierre David (1738-1746) rappela les jours heureux d'André Brue. En juillet 1744, le directeur remonta le Sénégal jusqu'à l'île de Caignou, gagna Fara-

12 i-A (;()MrA(;Mi: ni-; (;ala.m ai si;NK(.Ai.

banna et visita les régions aurilères. Il fut à son tour séduit par l'espoir d'une produetion facile et décida la construction, à Farabanna, d'un établissement que l'on garnit d'artillerie. En 1747, lui agent de la Compagnie, Duliron, parcourut le bassin de la Falénié jusqu'à trente lieues de son confluent. Bien accueilli par les indigènes, que \isitaient cependant les Anglais de Gambie, il préconisa la. création de comptoirs siu- la rivière. Les années suivantes, on poursuivit les reconnaissances, tant sur la Falénié que dans l'intérieiu-, et l'on projetait d'y prendre pied, quand, en 1758. le Sénégal tomba aux mains des Anglais.

Les nouveaux possesseurs montrèrent moins de persévérance. L'agent qu'ils envoyèrent en Galam étant mort de maladie au bout de peu de temps, ils ne le remplacèrent point et les relations du littoral avec le haut-fleuve furent rompues.

Le traité de Paris de 1763 rendit seulement à la France Corée, laissant le fleuve à la Grande-Bretagne. Mais, dès qu'en janvier 1779, les Français eurent repris Saint-Louis, sans même attendre que l'acte de paix les eût confirmés dans la possession de la vallée, ils lancèrent leurs goélettes vers Galam, tant les bénéfices a])paraissaient certains. Le GouAcrneur Dumontet reçut l'ordre, pour protéger le commerce, devenu libre, de rétablir les forts de Podor et de Saint- Joseph et d'en fonder deux nouveaux sur la Falémé, l'un à Debou, légèrement en amont de l'ancien fort Saint- Pierre, l'autre à Dintilia (1), point extrême où la rivière était réputée navigable. L'entreprise échoua piteusement. Des six cents hommes envoyés pour la tenter, la maladie décima la plus grande partie. Lorsqu'en novembre 1785, le chevalier de Boufflers prit le gouvernement de la colonie, on lui ])r(scri\it de s'occu])er imiquement de Podor et du fort Saint- Joseph.

L'Administration métropolitaine hésitait dcNant les dépenses nouvelles et connue à cette époque elle jugeait bon de reconstituer une Compagnie à privilège, elle lui abandomia l'entretien des comptoirs. Le directeur de

(1) Sansauding.

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l'associatiou an Sénégal, Durand, comprenant l'avantage crun établissement sur le haut-fleuve, y envoya, au début de 1786, un de ses employés nommé Rubault, qui gagna le Bondciu par terre et atteignit les rives du Sénégal près de l'emplacement du fort Saint-Joseph. Les constructions, abandonnées depuis l'occupation anglaise, s'écroulaient. Avec le concours des indigènes, Rubault réussit à les réédificr. Il traita, pendant l'année 1786, plus de mille captifs, de l'or, du morfil ; mais, quand à la crue de la campagne suivante, arriva la flotille de ravitaillement expédiée par Durand, elle ne trouva que des ruines, les esclaves révoltés avaient assassiné Rubault et" pillé toutes les marchandises.

Dès lors, le fort Saint- Joseph fut complètement abandonné et les échanges avec le haut-fleuve assez irréguliers. La Compagnie ayant été supprimée en 1791, le commerce local ne disposa plus des moyens suffisants pour procéder à une exploitation suivie du pays, qu'auraient du reste empêchée les guerres continuelles qui s'y dérovdèrent pendant près d'un demi-siècle. Lorsqu'en 1809, les Anglais eurent repris la colonie pour la seconde fois, ils montrèrent une égale impuissance et Saint-Louis ne conserva guère de ses anciennes relations avec le pays de Galam que le souvenir.

Il est difficile de connaître, de façon précise, ce que les Compagnies successives et le commerce libre, pendant la courte période où il se pratiqu;i, tirèicnt du haut-fleuve. Les documents conservés ne distinguent pas le plus souvent ces produits de ceux traités dans le bas-fleuve ou sur la côte. Si l'on veut rester dans la certitude absolue, il faut se contenter de (iuel([ues indications éparses et sommaires.

Lacourbe dit que, pendant sa première année de gérance, en 1710, il négocia 113 nègres et 11 marcs d'or. ]Mais ou peut supposer avec vraisemblance que le trafic prit des proportions plus considérables, surtout à. partir de la scc(Hide direction d'André Brue. En 1725, la Compagnie employait en (ialam 41 personnes, dont 23 soldats et 3 matelots. En 1732, Pelays av^ait sous ses ordres, au fort Saint-Joseph, 21 commis, 24 ouvriers, 20 soldats européens, 96 gourmets et 43 laptots. Si on fait abstrac-

14 LA (;ompa(;mk dk <;alam ai sknkcai.

tion des ouvriers et de quelques gourmets et laptots qui se trouvaient là pour réaliser le projet d'établissement en Bambouk,on peut voir, dans la présence d'un personnel aussi nombreux, dont l'entretien nécessitait fatalement de grosses dépenses, une preuve certaine de l'importance des échanges dans la région. Chaque année, en juillet, quand les eaux commençaient à grossir, toute une flotille de goélettes et de chaloupes gagnait le fort, sous la direction d'un ou plusieurs bâtiments armés qui s'arrêtaient à divers points pour régler les coutumes dues aux chefs des tribus riveraines. Elle y trouvait les captifs, l'or, le morfil que les commis avaient traités dans les contrées voisines pendant les mois précédents ou que les caravanes avaient apportés des régions plus éloignées. On évaluait à près de 1.500 le nombre des esclaves qu'on pouvait eh tirer annuellement : des Bambaras robustes, stupides et doux, des Sarrakholès rusés, qu'il fallait presque constamment tenir aux fers,

La prise de la colonie par les Anglais, en 1758, fut néfaste au commerce de Galam. L'abandon prolongé dans lequel ils laissèrent le haut-pays détourna les indigènes de l'habitude déjà ancienne qu'ils avaient de fréquenter les établissements. Sans débouchés pour leurs produits, ils limitèrent leurs besoins et quand, après le traité de Versailles de 1783, les Français voulurent reprendre les échanges, ils ne trouvèrent plus chez les noirs l'empressement d'autrefois. Les caravanes avaient désappris le chemin du comptoir. Cependant, la flotille qui, en 1786, remonta jusqu'en Galam sous l'escorte d'un bâtiment royal, comprenait encore 3 gabares de la Compagnie et 19 barques appartenant aux habitants de Saint-Louis. On traita cette année 766 nègres, 4.170 livres de morfil et 686 gros d'or.

Dans les premières années du xix^ siècle, il ne restait donc plus des anciens établissements français du hautfleuve que des ruines. Il n'est pas sans intérêt d'en retrouver la description dans les récits de ceux qui, les premiers, parcoururent à nouveau ces contrées.

Des trois forts successivement construits, le fort Saint- Joseph laissa les traces les plus visibles. Voici comment il

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