LE GLADIATEUR
On n'avait jamais vu pareil concours de peuples et de barlDares dans la région de la vîile située entre le Palatin, la porte Capène et le camp des Prétoriens. Sur la voie Appia, on aurait dit que chaque tombeau avait rendu ses familles au domaine des vivants, car les tourbillons de parfums qui s'élèvent nuit et jour de celte immense voie tumulaire ne montaient plus aux nues. Les esclaves chargés du soin pieux de verser les aromates aux tisons des urnes funèbres avaient abandonné les cimes des sépulcres pour prendre part, eux aussi, à la fête que donnait le divin Domilien, empereur et souverain pontife, en l'honneur de Scaurus, son affranchi. Le Forum , depuis la home suante jusqu'au tabullarmm, n'avait pas assez de colonnades pour abriter des ardeurs du soleil les barbares des iMarais-Méotides, de laScythieetdel'Euxin. Devant la prison Mammertine, les marchands de Mi-
tylène, de Corinthe et des îles de la merÉgé, avaient ouvert un vaste marché d'esclaves, et les beaux chevaliers du portique d'Octavie disputaient une jeune fille grecque, qui pleurait le rivage de son doux pays, à des acheteurs vulgaires venus des ports de Brindes et d'Anxur.
Autour de lare de Titus la foule était plus grande encore et plus tumultueuse; on aurait cru entendre les mugissements de Carybde et Scylla. L'amphithéâtre regorgeait de spectateurs, et ceux qui n'avaient point de place attendaient leur tour d'entrée devant les bateleurs de Parthénope, les joueurs d'osselets et les bouffons.
Le proconsul d'Afrique avait envoyé des trirèmes pleines de bêtes fauves: jamais les souterrains de l'amphithéâtre n'avaient été ébranlés par de tels rugissements, et les spectateurs, vêtus de couleurs brunes, entassés aux galeries supérieures , répondaient par une tempête circulaire de cris rauques, de sorte qu'on n'aurait pu dire si les lions et les panthères peuplaient les loges élevées, ou si les hommes mugissaient à la grille des souterrains. Dans le voisinage du podium les jeunes Romains et les courtisanes grecques faisaient ondoyé^ leurs chevelures, et s'inondaient de parfums d'Asie, en étalant les sardoines splendides qui chargeaient leurs doigts aux ongles rougis.
Une acclamalion immense salua l'entrée du divin
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empereur , et cent mille têtes se découvrirent ; les fanfares des tibicines éclatèrent; la rosée d'eau de safran tomba des corniches ; on couronna d'ache, de myrte et de lauriers les statues des dieux, et le grand-prêtre des Corybantes , élevant la coupe de Jupiter Capitolin, fit des libations aux Euménides, couchées au vestibule du Tartare sur des lits de fer.
Les gladiateurs, voués à la mort, conduisirent sur l'arène une légion de chrétiens, qui, la veille, avaient troublé le sacrifice dans le temple de la Fortune virile, et que les licteurs venaient de surprendre en prières entre les catacombes et la pyramide de Caïus Sextius. Ces hommes étaient calmes et le sourire régnait sur leurs lèvres. Les gladiateurs tremblaient.
Un signal partit de la loge de l'empereur, et le belîuaire ouvrit les grilles des bêtes fauves... Les quatre portiques aériens du Colisée tremblèrent sur leurs bases éternelles ; l'écho des vomiioires rendit un ouragan de voix terribles, comme la caverne duTénare lorsque Thésée s'échappa vivant, après avoir déshonoré le dieu des enfers. Des bruits de pieds monstrueux retentirent; un torrent de lions et de panthères roula sur l'arène de l'amphithéâtre, aux applaudissements de la multitude. Les chrétiens entonnèrent leur hymne et ne l'achevèrent pas : une n^are de sang désigna bientôt la place où ils avaient chanté.
Les gladiateurs, armés de l'épée espagnole ou gauloise, engagèrent une lutte formidaljie avec les nions -
très. Les uns adossés aux Soubassements de marbre, sous les grilles mobiles du podium, s'étaient mis en phalange étroite, et, dans un raccourci de corps insaisissable , ils se couvraient de la pointe de leurs épées horizontales, et s'allongeaient avec une vivacité merveilleuse, pour plonger la mort dans les gueules béantes de leurs fauves ennemis. Les autres, agiles comme le vent, s'élançaient, le péril venu, aux rostres des colonnes votives, aux angles du piédestal des dieux, aux arêtes des obélisques, et de là ils tombaient comme la foudre, avec des coups mortels, sur les monstres de Barca. Quelques-uns, résignés stoïciens, dégoûtés d'une vie qu'il fallait défendre à ce prix, jetaient leurs armes et croisaient les bras; et l'animal , soupçonnant un piège inconnu dans cette tranquillité sans lutte, reculait quelquefois, et se précipitait dans la mêlée où s'égorgeaint les combattants. Le peuple des hautes galeries déchaînait un ouragan de sifflets injurieux contre ces lâches, et une frange circulaire, de doigts menaçants, signe fatal, demandait leur mort aux licteurs.
Tout à coup un éléphant, haut comme une -nonîagne, parut dans une éclaircie de poussière que le sang n'avait pas encoi-e arrosée ; ses quatre pieds résonnaient comme les marteaux des forges de Jiemnos et demandaient à broyer de la chair ;' ses dents, d'une longueur démesurée , se recourbaient comme deux épées gauloises et s'agitaient de colère sur leurs ra-
cines de granit; sa trompe, levée comme la massue d'Alcide, mugissait comme l'Etna, avec une sourde menace de mort. Les gladiateurs saluèrent par des cris de joie ce puissant auxiliaire qui prenait place dans leurs rangs comme une citadelle vivante, et lançait du bout de sa trompe, à l'autre horizon de i'arène, les bêtes féroces, accourues follement vers lui. Il y avait surtout un jeune gladiateur grec , que le hasard d'une sédition en Thessalie fit esclave, et qui excitait en ce moment un grand intérêt parmi le peuple des quatre portiques. Son nom était Damias. Beau comme le fils de Cinyre, rusé comme Sinon, agile comme le fils de Thétis, le jeune Damias, au centre de' ce cratère où bouillonnaient le sang , l'écume , la sueur, sur des monceaux d entrailles fumantes, combattait en désespéré, avec un courage toujours heureux. Cependant ses forces s'épuisaient, et, dans une crise où il avait besoin de toute sa vigueur, attaqué en face par un lion énorme ^ il glissa sur des ossements humectés de sang, et les grifiés du monstre s'allongeaient déjà sur sa poitrine... Le peuple romain, dans ses plus grandes orgies de volupté sanglante, veut montrer par intervalles qu'il sacrifie aussi à la Pitié, celte douce fille de Jupiter. A la vue de Damias en péril de mort, homaies et femmes se levèrent comme pour épouvanter lé lion par une clameur de cent mille cris. On eût dit que l'éléphant coFiiprenait la voix du peuple; du bout de sa trompe
il ramassa Damias comme un brin de paille, et, le posant sur sa cime, il éventra le lion avec ses deux dents. Un tonnerre d'applaudissements ébranla l'amphithéâtre, depuis la loge des sénateurs jusqu'au voile de pourpre tendu aux mats des corniches , et toutes les poitrines criaient : La vie à Damias ! la vie à Damias ! Vive le divin empereur !
L'éléphant recula lentement, les dents toujours tendues vers les ennemis, jusqu'à la loge basse voisine du proscenium, et, reprenant Damias, il le lança sur un lit de coussins de pourpre qu'on venait d'amonceler pour le recevoir.
C'était la loge de Memmius Mella, de famille consulaire et illustrée chez le^ Daces et en Pannouie : le peuple honorait cet homme à l'égal d'un dieu, xiprès le spectacle, la foule, ens'écoulantpar les vomitoires, disait que le divin Alcide, le vainqueur du lion de Némée, avait dirigé lui-même le gladiateur Damias ver^ la loge de Memmius, qui était l'ami des Immortels.
Memmius possédait une maison suburbaine sur le, penchant du Janiculc, aux bords du Tibre, et vis-àvis le temple de Vesta qui s'arrondit sur le rivage opposé. C'est là que Memmius conduisit le jeune gladiateur, après le spectacle, à l'heure où le char du soleil descend sur la merThyrrhénienne. Les esclaves apportèrent le bain odorant, les amphores d'huile d'Attique, et les baumes qu'inventa le centaure Chiron. Les pénates furent hospitaliers au gladiateur, comme
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s'il eût porté à son doigt l'anneau de chevalier romain. Quelques jours après, un décret du divin empereur conféra le titre de citoyen à Damias, affranchi.
Memmius était père d'une fille qui, dès le berceau, lui fut douce comme la lumière de l'aurore : il lui avait donné un surnom qui devint son nom : Amœna. Lorsque la jeune fille, assise sous la treille, le front couronné de pampres, faisait courir l'aiguille d'or sur le lin, les pêcheurs qui remontaient le Tibre la prenaient pour Érigone et la suppliaient d'être propice à leurs filets. Le père, qui avait mis en elle toutes ses complaisances, souriait alors, dans sa joie, et humectait d'un baiser le front virginal d'Amœna. Les jours de la jeune fiile s'écoulaient ainsi, purs comme les aurores de l'été, aux vallons sereins d'Agrigente. Tout devant elle et aux environs, se changeait en tableau d'allégresse et de bonheur. Voir étinceler le premier rayon du levant sur la cime du Soracle et les édifices sublimes du Palatin; prêter l'oreille aux clairons qui saluaient Diane regagnant sa couche à l'aurore; suivre de l'œil les barques emportées par le Tibre à Ostie, ou les quadriges rasant au vol la voie Appienne depuis l'humide porte Capène jusqu'à la tombe de Métella, ou les vexillaires simulant une bataille contre les Parthes, avec les hastati, entre le Tibre et l'Aventin ; écouter le murmure des naïades folâtrant sur les hauteurs du Janicule ; respirer avec délices les parfums des fleurs réservées aux gynécées ;
rappeler aux ruches les abeilles ivres de cityse et de Ihym, telles étaient ses joies de tous les jours. Elle donnait un juste orgueil au cœur de son père. Ne voyant plus que des vices dans Rome dégénérée, le sage Memmius se réjouissait de sa fille, race chère et pure, saint trésor oublié par Saturne dans le Latium.
Reçu comme un hôte sacré à la maison de Memmius, le gladiateur Damias fut touché de la grâce et de la beauté d Amœna, et la flèche invisible qui part d'une lèvre virginale embrasa son cœur. La jeune fille gardait ses chastes secrets au fond de son âme; elle s'effrayait dans] son innocence, et, n'osant répondre, elle donnait une oreille facile aux paroles de Damias, plus douces que les caresses du zéphyr dans les boucles flottantes de ses cheveux.
Lorsque Memmius traversait le pont de Vesta, et se rendait soit à l'arc des Orfèvres, pour agiter des af-^ faires de négoce à ce rendez-vous des marchands, soit au tabularium, pour lire les nouvelles d'Afrique ou de Pannonie, le gladiateur Damias abordait respectueusement !a jeune Amœna, et murmurait k voix basse les choses mystérieuses de l'amour.
— Nymphe tibérine, j'atteste les dieux ennemis du parjure; je veux te demander comme épouse à ton père. Tu es belle comme le lys penché sur les fontaines, et ta voix est mélodieuse comme la voix du vent aux branches augustes des pins. Assise, quand