IG UNE CONSPIRATION
lu t'inclines sur ton aiguille d'or, lu ressembles à la jeune reine d'Ophir, brodant le voile de son hymen ; quand tu te lèves, tout ce qu'il y a de mortel en toi s'évapore et tu trahis ta divinité en marchant. Chaste fille de Memmius, donne la confiance à mes paroles, et je serai ton époux. Tu verras combien la vie est douce quand on est deux. Nous irons à Brindes, orgueilleuse de ses vaisseaux ; nous traverserons la mer ; nous visiterons Corinthe. qui garde encore ses dieux irrités contre les Romains; Athènes, cette *àniique mère de Rome; Sparte, qui pleure ses enfants ; Phocée, avec la Thessalie ombreuse; les blanches Cyclades; Délos, toujours f.ottante comme un navire de parfuma ; Rhodes l'illustre, épanouie sur la mer comme la tlcur royale dont elle porte le nom. Tu verras le Sperchius aimé des poètes ; la fraîche Tempe, toute pleine des amours des nymphes et des dieux; l'Arcadie, où Pau aima Syrinx. Tu verras aussi la ville voluptueuse que bâtit une syrène devant le Pausilippe. Non, je ne t'oublierai pas, ô brune Parthénopeî vaste corbeille de fruits d'or! jardin des Eespérides qui a le Yésuvc pour dragon et le -soleil pour amant î
Ces entretiens troublaient la jeune fille, et ses joues empruntaient leur incarnat au fruit qui vient de la Perse, et sourit à nos tables de festin.
Un soir, avant que l'esclave eut versé l'huile accoutumée dans la lampe des veilles, la maind'Amœna oublia de refuser la main de Damias, et. lorsque Mem-
mius remonta de la salle des bains, le gladiateur se jeta aux pieds du père de famille et lui demanda sa fille en mariage. Amœna baissa les yeux, et son silence éloquent sollicitait aussi le même bonheur.
La fierté romaine reparut soudainement sur le visage de Memmius. — Quelle folie s'est emparée de toi! s'écria- t-il en repoussant le gladiateur; toi l'époux de ma fille ! Oublies-tu que le plus illustre de mes aïeux a été nommé trois fois consul aux comices? Oublies-tu que mes glorieux ancêtres ont combattu en Germanie contre Arminius, dans les Gaules contre Yercingétorix, en Ibérie contre Gel Ion, et que leurs glorieuses images sont sculptées sur les arcs de triomphe du Forum et du Champ-de-Mars? Je te dis, ô Damias, que ma bonté a égaré ta raison et que ton orgueil révolte mon esprit. Un gladiateur épouser la fille d'un Memmius ! Crois-tu, insensé, que le décret de ton affranchissement a effacé les honteux stigmates de ta chair d'esclave? Retire-toi, malheureux ! Salue une dernière fois ces pénates hospitaliers qui rougissent de ton insolence, et que cette rive du Tibre te soit interdite à jamais !
Damias frappa son front avec des mains folles et sortit comme Oresle du palais de Pyrrhus. La foudre, comme dit Ovide, l'avait touché en lui laissant la vie. Semblable au mortel coupable poursuivi par les Euménides, il erra toute la nuit dans Rome, s' elançan du pied du Quirinal aux jardins de Salluste, et re-
tombant des Thermes de Titus à la porte Colline. L'aurore le surprit rôdant autour de l'Amphithéâtre, et attendant l'heure oii le peuple rentre au spectacle qui dure tout le jour. Quand le belluaire ouvrit la grille, Damias, debout au premier portique, se précipita dans l'arène et disparut comme Romulus dans une tempête... L'ouragan fauve l'avait dévoré.
Cette mort fut bientôt l'entretien des vieillards du Forum et des jeunes oisifs des Portiques. La nouvelle arriva aux oreilles de Memmius, qui sortit pour entendre les propos publics sous Tare des Orfèvres. Le peuple accusait Memmius, et la noblesse l'approuvait; mais le peuple criait son opinion, et la noblesse l'exprimait tout bas. Memmius regagna sa maison avec un front pensif.
Rentré chez lui, il salua ses pénates et appela sa fille. L'écho de Vimpluvium répondit seul à la voix de Memmius. — Ma fille ! où est ma fille? s'écria le père. Les femmes du gynécée accoururent; les esclaves vinrent aussi : personne n'avait vu Amœna.
Memmius désolé descendit à la treille des bords du Tibre.. . Il y avait sur une chaise d'ivoire une aiguille, une navette, un lys flétri et un ouvrage de lin.
En ce moment des pêcheurs remontaient le Tibre dans une barque, en poussant des cris lugubres. Memmius regarda le fleuve et vit le cadavre de sa fille sur le banc des rameurs.
Le silence qui régna quelques moments encore après celte lecture ne fut interrompu que par cette exclamation de M. Belliol :
— Quelle leçon!
M. Bonchatain, visiblement ému, se leva, traversa majestueusement le salon, et, prenant les mains d'Arthur, il lui dit :
— Mon fils, vous n'êtes pas de ce siècle; vous avez vécu avec les sages, et votre esprit connaît les secrets des choses antiques. Aujourd'hui la langue que les hommes parlent est grossière comme le gravier que la pluie roule dans les sillons. Je puis vous nommer à bon droit : Cara deum soboles! et je vous dirai ce qui fut dit à Aristée, le pasteur : Vous êtes digne de franchir le seuil de la demeure des dieux,
Arthur s'inclina, et, prenant un autre manuscrit, il lut l'histoire suivante, pour combler le bonheur de l'antiquaire Bonchatain.
LES RUINES DE PARIS L'an de J.-C. 3846
Le phalanstère atlasien est, sans contredit, la plus charmante création de la Fraternité africaine : ce coin de terre ne renferme que trois mille familles, mais il est proposé comme résidence modèle à tous les peuples de la Nouvelle-France, depuis Alger jusqu'aux sources du Nil.
L'amour des hautes études archéologiques a poussé deux voyageurs du phalanstère atlasien à visiter cette antique terre de France, où la civilisation a jeté ses premières lueurs, et dont l'histoire physique et morale n'est plus aujourd'hui qu'un chaos sans guide et sans rayon.
Denis Zabulon et Jérémie Artémias sont les flambeaux de la science moderne. Le premier a pour aïeul l'immortel physicien à qui le genre humain doit une paix inaltérable. On sait que ce grand philanthrope
inventa, vers l'an 3509, cette admirable machine qui détruisit deux flottes de cinq mille bateaux à vapeur et cent trente-trois mille combattants, en moins de temps qu'il n'en faut à une horloge pour sonner midi. Le sublimé inventeur avait découvert que l'atmosphère maritime est inflammable sur une étendue de cent lieues carrées, et s'embrase spontanément au moyen d'un tison d'amiante et de diamant pulvérisé. Avant cette découverte, les vaisseaux, armés de simples canons à la Paixhans perfectionnés, ne vomissaient qu'un millier de bombes incendiaires à la minute, de sorte qu'un tiers des deux flottes ennemies surnageait toujours après la bataille. L'aïeul Zabulon, en popularisant son philanthropique secret de destruction, oblige deux flottes à s'incendier mutuellemelnt jusqu'à la dernière chaloupe et au dernier matelot. Aussi, depuis trois siècles, on ne se bat plus dans l'univers : l'excès du mal a engendré le bien.
L'univers a récompensé cette généreuse découverte en accordant à perpétuité à la famille Zabulon, jusqu'au jugement dernier, une pension de dix mille phalanstères d'or, hypothéqués sur le trésor du genre humain, à la mine de Quito. Denis Zabulon dépense noblement cette fortune héréditaire, et la fait servir aux besoins ou aux plaisirs des frères mappe-mondains.
Les deux amis traversèrent en steam-table le ruisseau qui sépare l'Afrique des rives de l'ancienne
France. Un peu contrariés par les vents, ils n'abordèrent qu'à midi, quoiqu'ils fussent partis à quatre heures du matin. Leurs provisions de voyage se composaient d'une meule de racahout, de quatre gigots de lion, d'un pâté de sanglier et de cinquante amphores de vin de Constantine. Ils firent leurs premiers repas sur le rivage désert où l'on dit que florissait autrefois une ville nommée Marseille, ou Marsyo, ou Marsalias.
Ils remontèrent en steam-tahle, et, le soir, ils découvrirent, du haut des airs, vingt lieues de ruines mousseuses, lesquelles, d'après leurs calculs, devaient appartenir à l'ancienne capitale de la France, nommée Paris, selon les uns, et selon les autres, mieux instruits, Parigi ou Liiteîia; deux noms pourtant qui ne se ressemblent pas beaucoup. Le savant Polyeucte Frézy opine pour Lutetia, mot qui signifiait, dans une ancienne langue, boue. Un autre savant, le Frère Dalhia-Dream, opine pour Parigi, ne pouvant se résoudre à admettre que, dans l'antiquité, une ville se soit appelée boue, pour attirer à elle des habitants.
Les aides-familles dressèrent une belle tente sur le plateau d'une vaste ruine, qui devait être un de ces monuments appelés arcs de triomphe chez les anciens. On y déposa les meubles et les provisions de voyage, et la promenade aux ruines fut renvoyée au lendemain.
AU Louviii;. iiB
Les deux voyageurs traversèrent une assez vaste forêt où les lianes voilaient les arbres, et les hauts gazons la terre, et ils découvrirent les ruines d'un temple grec ou romain qui paraissait appartenir au siècle de Périclès ou d'Auguste.
Denis Zabulon est un des rares savants qui ont encore quelques notions des vieilles langues grecque et latine. Dans les divers cataclysmes que la terre a subis, soit de la part des hommes, soit de la part des éléments, à peine quelques livres ont surnagé pour conserver jusqu'à nous la filiation des langues, Denis Zabulon connaît ces livres, ou, pour mieux dire, les squelettes de ces livres, et cela suffit à sa merveilleuse sagacité de linguiste et de commentateur.
Denis Zabulon, en fouillant les ruines de ce monument grec ou romain, à l'ouest de Paris, a découvert une mosaïque assez bien conservée : c'est un grand tableau représentant une jeune fille vêtue d'une tunique blanche, et entourée de jeunes gens qui lui offrent des bracelets et des anneaux d'or. La jeune fille, sans prêter la moindre attention aux jeunes gens ei à leurs dons, regarde dans le lointain trois croix plantées sur le sommet d'une montagne, et semble se préparer à une grande résolution. Cette mosaïque, dit Zabulon, donne une idée exacte de l'ameublement et des costumes de cette époque, dont elle garde la date 1848. Quelle antiquité ! Les jeunes gens de Paris portent un costume à peu près romain,
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une cuirasse, des brassards, un casque et des sandales; la jeune fille n'est couverte que d'une chlamyde à larges draperies ; elle a les pieds nus, et ses longues tresses de cheveux blonds inondent ses épaules et son sein.
Nous allons voir par quel ingénieux procédé d'archéologue Denis Zabulon a reconstruit ces ruines, et démontré l'antique destination du monument.
En réunissant sur une seule ligne plusieurs tronçons de pierres chargées de lettres Zabulon est parvenu à refaire cette inscription votive :