‹ Une conspiration au LouvreChapitre 19 sur 24 · GLORIA EXERCITUS MAXIMI DIGAVIÏ · texte numérisé non relu

GLORIA EXERCITUS MAXIMI DIGAVIÏ

Cette inscription, quoique écrite dans un latin des plus médiocres, jettera un grand jour sur cette histoire antique couverte de ténèbres. Cette colonne triomphale a été dédiée à la gloire d'une armée très-considérable, exercitus maximi, par NeaPolion, général d'Auguste, Nea Polio, imper ator Augusti. Rien de plus clair. C'est le monument de la guerre deGermanicus, monumentum helli Germanici; achevée dans un trimestre, trimestri spatio; fort mauvais latin, mais fort clair. La colonne fut construite avec le bronze pris du vaincu, ex œre capto profligati, c'est-à-dire avec toutes les pièces de monnaie de cuivre trouvées chez l'ennemi, ou avec son trésor, œre.

Nea Polion, général d'Auguste, eut donc la gloire de terminer la guerre de Germanicus; et il éleva cette colonne à Paris, probablement sous le règne du roi de Rome, dont le palais s'élevait sur les bords de la

(1) Inscription absurde, par le fond et !a forme, et qu'on est honteux de lire sur le stylobate de la colonne Vendôme ; et il y avait en 1803 une Académie des Inscriptions et Belles-Lettres ! ! !

Seine, dit un historien. L'inscription est d'autant plus précieuse qu'elle relève une erreur chronologique de seize siècles environ ; qu*elle fixe le règne d'Auguste en 1805; qu'elle précise exactement la fin de la fameuse guerre de Germanicus, et qu'enfin elle prouve qu'en 4805 la langue latine, quoique bien dégénérée, était parlée à Paris. Ce ne fut donc qu'à la fin du dix-neuvième siècle que la langue française se forma de la putréfaction du latin.

Denis Zabulon et Jérémie Artémias ressentirent devant ces grandes découvertes une joie fort naturelle. Cela consolide bien des maux. Tirer un rayon d'une ruine et illuminer l'histoire, quelle œuvre! et quel service rendu à l'humanité! Sans- doute le sage roi Spirigh, qui florissait en 3245, a bien mérité de l'univers en ordonnant l'incendie de tous les livres et de toutes les bibliothèques de l'Europe, de l'Asie et de l'Amérique. La terre était sur le point de n'être plus habitée que par des livres ; les insectes et les animaux rongeurs qui vivent des papiers imprimés se multipliaient d'une manière effrayante, et il aurait bientôt fallu que l'homme abandonnât les villes aux bibliothèques et aux vers. Le sage roi Spirigh, le conquérant éclairé de trois parties du monde, a donc rendu un véritable service aux hommes en livrant au feu ces innombrables montagnes de livres qui ne servaient plus qu'à infecter l'atmosphère ; car ils étaient devenus si nombreux que leur formidable masse dé-

courageait la science et rinsiruction. Le sage roi Spirigh a voulu donner à l'histoire du monde un nouveau point de départ, et faire regarder comme non avenu tout ce qui s*est passé avant son ère glorieuse. Mais, tout en rendant hommage au décret du roi Spirigh, nous devons aussi des actions de grâces aux savants qui, au moyen de quelques lambeaux de papier arrachés aux flammes et de quelques inscriptions nébuleuses, ont surpris à l'antiquité quelques-uns de ses secrets historiques. Denis Zabulon a bien mérité de la science, puisque, à l'aide de trois lignes latines, il a comblé l'immense lacune que l'incendie de toutes les bibliothèques avait ouverte jusqu'à l'époque actuelle, 3844.

En continuant ses explorations , Denis Zabulon acheva de se prouver qu'au dix-neuvième siècle les Français parlaient un latin dégénéré, sous des rois habillés en Césars. Pourtant ce système rencontra bientôt une singulière contradiction, et notre savant voyageur fut obligé de méditer longtemps pour se mettre d'accord avec lui-même. Au milieu d'une enceinte circulaire de ruines qui conservaient encore la forme d'une place publique, Zabulon découvrit les fragments d'une statue équestre de bronze, liés par une mousse gluante à des débris d'inscriptions et de bas -reliefs. Le costume et la coifl'ure de la statue ne laissaient aucun doute sur la classification nationale du héros représenté. Le manteau à grands plis, les

cothurnes à bandelettes, la couronne de laurier annonçaient du premier coup d'œil un empereur romain. Le nom avait disparu de l'inscription, mais on y lisait encore ces mots inter reges magnos; Zabulon et Artémias, d'un commun accord, reconnurent l'empereur Adrien, le seul César dont le type se soit conservé jusqu'à nous, au milieu des révolutions géologiques et historiques dont le globe a été labouré en tous les sens Mais le bas-relief accolé à la statue, et paraissant appartenir à la même époque, représentait le même héros de la statue avec un costume qui aurait provoqué de violents éclats de rire chez des voyageurs moins graves que nos deux savants. L'empereur Adrien était coiffé d'une énorme perruque 1), débordant, avec une fausse et comique opulence, sous les vastes ailes d'un chapeau, et se déroulant sur le col d'un habit étrangement taillé. Zabulon et Artémias expliquèrent ces différences de costume par un système aussi naturel qu'ingénieux. « Adrien, dit Zabulon, a fait un voyage de sept ans à travers l'Europe et l'Afrique; quand il porte le costume léger d'empereur, c'est que les artistes l'ont représenté tel qu'il voyageait sur les bords du Nil ; quand il est coiffe de sa vaste chevelure d'emprunt, il est censé visiter les climats pluvieux et froids du Nord. ^

(1) La statue de Louis XIV, sur la place des Victoires. Le roi, sur son cheval, est coiffé et habillé en empereur romain, et, sur e bas-relief, en perruquier français.

— En effet, ajoutait Artémias, les peuples qui ont habité ce pays devaient tous porter d'énormes perruques pour défendre leurs têtes contre une atmosphère toujours humide ou glaciale. La civilisation a démontré victorieusement depuis cette époque si ancienne, que l'homme, avec sa chair délicate, n'était pas né pour recevoir en détail, sur sa tète, pendant sa vie, la cataracte du Niagara. Tous ces monuments qui nous entourent n'ont pas tous été détruits ; ils se sont fondus comme des grains de sucre sous un déluge perpétuel.

On ne comprend pas qu'il y ait eu un Pharamond assez amphibie pour fonder une ville ici et la faire délayer à l'eau de pluie ou de neige pendant vingt générations. Comme la sagesse est tardive à venir dans le cerveau humain! Il a fallu bien des siècles pour arracher tant de barbares à leur cataracte natale, à leur neige, à leurs brouillards, à leur ciel plat, à leurs giboulées, à leur grésil, et les décider enfin à chercher dans les régions d'Alger, de Constantine et de l'Atlas, une terre habitable et un climat humain ! Vraiment, on ne conçoit pas cette longue aberration de l'antiquité.

Denis Zabulon fit déblayer par deux de ses aidesfamilles un terrain couvert de ruines vulgaires, pour achever de lire une inscription latine dont il ne voyait que le premier mot ; ce travail de fouille mit en lumière des fragments d'une fontaine à peu près fondue

par les eaux du ciel, et qui n'avait conservé que ces mots sur un tronçon de pilastre :

Nytnpha... fine tus credidit esse suos (1) .

« Voilà une précieuse] révélation, dit Zabulon. Nympha ! Les Parisiens, en 1 805, n'avaient pas encore renoncé au culte mythologique des nymphes. Si nous eussions rencontré ce mot dans un livre, nous l'aurions, à bon droit, regardé comme l'expression isolée de la croyance d'un écrivain; mais c'est un monument public qui parle, un monument national ; c'est la profession de foi de tout un pays. Nympha fluctus credidit esse suos, la nymphe a cru que ces flots lui appartenaient ; la nymphe de ce lieu revendique sa propriété; la divinité réclame ses droits. Rien de plus clair. Ainsi le catholicisme n'était pas connu à Paris en 1805. Au reste, tout ce que nous avous vu, tout ce q,ue nous voyons autour de nous confirme la vérité de cette découverte. Frère Artémias, ces temples en ruines, ces dômes, ces colonnades appartiennent à l'art païen. Le style grec et romain domine ces ruines. L'art national et catholique ne se révèle nulle part.

En parlant ainsi Zabulon regarda du côté du sud et découvrit les ruiner d'un temple grec sur le som-

(l) La fontaine de Jean-Goujon, au marché des Innocents. Les vers de l'inscription sont du poète français-latin Santeuil, prêtre qui croyait aux nymphes.

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met d'une colline. « Allons voir ce temple grec, » dit-il à Artémias.

Ils traversèrent environ quatre kilomètres de boue et de ruines liquéfiées, et atteignirent le sommet de la colline. Zabulon fut transporté de joie. Quinze colonnes cannelées étaient debout, comme le péristyle d'un temple absent. La moitié d'une coupole, surmontée d'un génie, gisait un peu plus loin, et, sur un débris de fronton, le mot Panthéon se laissait lire de toute la hauteur exagérée de ses lettres d'airain, sous la date de 1875. c Zabulon, mon frère, dit Artémias, ton système est juste, et plus juste encore que tu ne croyais. Paris conservait le culte des dieux en 1875. Ce monument dominateur résumait dans les airs les croyances religieuses de cette époque. La croix du Christ n'était pas connue à Paris en 1875; si elle eût été connue, nous la verrions certainement sur le plus élevé de tous ses édifices, et sur ce dôme où planait un génie païen. En 1875 Paris avait encore foi aux génies. Un génie était une chose qui avait un pied suspendu, deux bras en avant et une flamme sur les cheveux (1).

— Oh! s'écria Zabulon, voila qui est décisif! Regatde à tes pieds, frère Artémias ; ceci est une plaque de marbre détachée d'une muraille de ce monument

(1) Le Panthéon ou Sainte-Geneviève, selon la chance des révolutions et des restaurations.

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voisin, élevé autrefois en face du Panthéon. Lisez ces deux mots : jus romanum. 1853 (1).

— Jus Romanum! dit Artémias en croisant les mains par-dessus son front. En 1853 Paris était gouverné par le droit romain ! Les pères y coupaient la tête à leurs enfants, et l'esclavage n'y était pas aboli î Grand Dieu, que la terre a été longtemps acharnée dans ses erreurs ! »

Le jour étant près de finir, nos deux voyageurs remontèrent en steam-table, avec leurs aides-familles, pour aller coucher à Marsyo ou Marsalias , en face d'Alger.

Denis Zabulon a inventé cette maxime : Voyager, c'est mépriser sa maison. Aussi notre savant n'entreprend jamais que des promenades de quelques jours. « La vie est courte, dit-il; vivre, c'est garder sa famille; toute distraction extérieure est un commencement de mort. «

La société du Portique des Amis de la Vérité avait ordonné à Denis Zabulon cette promenade aux ruines de Paris, et le savant devait obéir. Quatre jours après son départ il embrassait sa famille et ses amis, qui l'attendaient sur la chaussée de rocs que le môle d'Alger a lancée à six kilomètres du rivage africain ; c'est un superbe travail ; pour l'accomplir il a fallu dépecer quelques montagnes et les noyer au loin au

(1) L'école de Droit, à côté du Panthéon.

moyen de l'invincible action de la poudre fulminante raffinée. Cette prodigieuse chaussée donne au marin une douce illusion ; il lui semble que l'Atlas lui tend la main jusqu'à l'horizon. A l'extrémité de la chaussée s'élève, comme on sait, un immense portique où les Amis de la Vérité se rassemblent pour parler de la nature des choses, entre l'infini du ciel et l'infini de la mer. Denis Zabulon rendit compte de sa mission dans un discours très-détaillé, dont nous citerons la péroraison.

ï Frères, dit Zabulon en finissant, l'aspect général des ruines de Paris a quelque chose de désolant qui brise le cœur. Vous avez vu les ruines de Calcutta, de Madras, de Canton , ruines charmantes, dorées au soleil de l'Inde, hérissées d'aloès, de nopals et de palmiers, bordées partout de verdure et de mousses ardentes, animées par des bonds de tigres et des fusées de boas tordus dans les airs. Voilà des ruines adorables, et malheur à la main qui voudrait les ressusciter en monuments! Mais les ruines de Paris, grand Dieul Oh! le brouillard des ennuis me couvre encore les yeux et le cœur en reportant sur elles mon souvenir ! Figurez-vous un océan de boue noire, soulevé en vagues énormes par la tempête et subitement glacé dans sa folle insurrection. L'œil a de la peine à distinguer la maison du citoyen de la demeure des rois et des dieux. Une teinte uniforme couvre ces collines artificielles, et l'air n'y sonne d'autre bruit que

la plainte continuelle des gouttes d'eau sur les feuilles, et le croassement des corneilles qui tourbillonnent dans le brouillard.

* Devons-nous être étonnés que les habitants de cette zone inhabitable aient vécu dans les ténèbres du paganisme, et soient morts de génération en génération, pendant vingt siècles peut-être, sans connaître le vrai Dieu! C'est que le vrai Dieu ne se manifeste que dans les régions splendides, à la clarté des étoiles, filles de Dieu. Les Parisiens, mon frère Artémjas vous l'attestera, et nos découvertes nous défendent d'en douter, les Parisiens ont vécu assis à l'ombre de la mort et de l'erreur. Les ténèbres physiques sont les sœurs des ténèbres morales. Oui, frères, il résulte de nos explorations qu'en 1805, on y a élevé un temple-à tous les dieux ; vous savez que Dieu seul a toujours été exclu des panthéons.

f Nos découvertes historiques, en dehors du domaine religieux, ne sont pas sans intérêt. Les Parisiens ont élevé des colonnes à INea Polion, général d'Auguste, pour célébrer l'heureuse issue de la guerre de Germanicus ; ils ont bâti un temple à la pudeur du gynécée, ce qui prouve du moins que le paganisme n'avait pas entretenu chez eux la corruption des mœurs ; il ont dressé une statue équestre à l'empereur Adrien, vers 1816, et un bas-relief de ce monument nous a appris que les Parisiens portaient tous d'énormes perruques pour se garantir de l'humidité perfide

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de leur climat. Quand on revient de cette promenade aux ruines de Paris, on éprouve un juste sentiment de fierté en jetant un regard sur l'état actuel de notre civilisation. Que nous sommes heureux, mes frères, de vivre en 3844, lorsque tout ce qui pouvait être grand, utile, agréable et beau, a été accompli. Les ruines sont les jalons des tâtonnements de l'humanité. Quand une planète s^ssaye à vivre, elle essaye longtemps ; Tenfance du géant de neuf mille lieues est longue : à l'âge de quarante siècles elle est encore à la mamelle de sa mère l'Expérience. Félicitons-nous d'avoir reçu la vie au meilleur moment ; et, dans l'intérêt de nos fils, travaillons même à soigner le bien que nous avons, pour le changer en mieux.

Ce discours fut accueilli par un silence solennel, indice des émotions profond 2S, et le grand artiste Albert Segor, qui a son domicile au troisième étage de l'Atlas, entonna l'hymne de la fraternité mappemondaine. Cent mille voix répétèrent ce fameux refrain :

Frères, chantez! voici les temps prédits; Dieu sur la terre a mis le paradis.

Comme Arthur achevait ces mots, un grand bruit arriva du fond du corridor où était peinte une tête de chien , avec l'inscription antique : Cave Canem. M. Bonchatain laissa poindre, sur sa face auguste, cette indignation que ressentirait un pontife troublé dans ses cérémonies par de profanes voix.

Tous les invités se levèrent avec inquiétude et interrogèrent la porte du salon , ouverte comme une bouche qui ne parle pas.

Arthur, se rapprochant de Félix, lui dit :

— Je parierais que c'est encore un nouveau tour de ce damné d'officier.

— Impossible! dit Félix; depuis sa dernière défaite il a donné sa démission.

— Il me semble, Félix, que je reconnais une de ces voix qui parlent en criant, comme on fait en province.

— Nous entrerons malgré tout! s'écrièrent comme un duo de tonnerres les voix du dehors.

Bonchatain prit un voile de lin et couvrit les têtes de ses dieux pénates.

Deux hommes pâles et dévastés dans leur toilette entrèrent, ou pour mieux dire se précipitèrent dans le salon. M. Bonchatain leva les bras vers l'Olympe. Arthur et Félix reculèrent d'effroi, et tombèrent comme

évanouis sur deux chaises curules. Les jeunes demoiselles s'envolèrent vers la campagne, comme des alcyons chassés par la tempête dans le port.

— Étrangers, dit Bonchatain aux interrupteurs de sa fête avec une dignité sacerdotale, vous avez insulté mes lares ! Sortez à l'instant ; vous ne m'êtes pas connus. Sortez, ou j'appelle mes esclaves !

— Nous ne sortirons pas! répondirent les étrangers.

Deux domestiques parurent à la porte du salon et dirent d'une voix humble :

— Ces hommes n'ont pas voulu se faire annoncer ; nous leur avons barré le passage, mais ils l'ont forcé à coups de poing.

Toutes ces choses forent dites et faites simultanément.

Un troisième étranger entra au milieu du tumulte, et son front décoré de cheveux gris frappa M. Bonchatain, qui s'avança et lui dit :

— Au nom des dieux ! quelle est la cause de ce fracas digne du Styx?

— Ah! dit le troisième étranger, en tournant son menton dans le libre circuit de sa cravate blanche à gances, cela ne me regarde pas, heureusement; mais je vous conseille de prendre la poste et d'aller à Bruxelles ; ce sera prudent, cher monsieur.

— A Bruxelles: s'écria le païen ; que me réverve donc le Destin, le plus puissant des dieux?

Et il se laissa tomber sur le tapis moelleux d'un bicUnium.

M. Belliol ajustait le châle sur les épaules de sa femme, et cherchait de l'œil son chapeau accroché au bec d'une colonne rostrale, dans un angle de salon.

Cette fois, ce n'était pas l'officier qui troublait la fête.

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