LE TROISIEME ETAT
Autrefois, lorsque les illustres romanciers, nos aïeux, introduisaient des personnages inconnus au milieu d une scène orageuse, ils ne manquaient pas de s'écrier avec un foudroyant point d'interrogation au bout : Quels sont ces hommes mystérieux dont la....? etc. L'écrivain adressait cette demande à son lecteur ; et, après lui avoir fait subir le martyre d'une page hiéroglyphique, il se décidait à dire ce qu'étaient ces hommes mystérieux. Telles furent les mœurs de l'âge d'or du roman sous le règne de Ducray-Duménil, lequel a gagné trente mille livres de rente en épuisant les points d'interrogation fondus par la dynastie des Didot.
M. Bonchatain s'était réfugié sous un dieu Lare et embrassait la corne de l'autel.
La foule, en s'tîclaircissant , mit à découvert, "sur leurs chaises , le groupe foudroyé d'Arthur et de Fé-
lix. Les deux premiers étraogers se précipitèrent sur les jeunes gens, et, les tenant étroitement embrassés : — Oui, s'écrièrent-ils, quelle que soit leur faute, on ne les arrachera pas d'ici !
— Mon père, vous me perdez! dit Arthur d'une voix sourde.
— Grand dieu ! dit Félix à l'autre étranger, qu'êtes-vous venu faire ici, mon père?
Le salon était désert. M. Bonchatain même venait de sortir pour invoquer les divinités d'Arcadie qui veillent la nuit sur la sainteté des bois.
— Comment ! ce que nous venons faire ici ? dit le père de Félix en tirant de sa poche un jour al. Nous venons vous sauver, malheureux , s'il en est temps encore! Lisez l'article de V Observateur rémois.
Arthur se dégagea des bras de son père pour lire l'article. M. Greminy père leva les mains et les yeux au plafond en poussant des soupirs de désespoir. Le troisième étranger, dans l'attitude d'un homme qui a sa conviction faite, regardait l'ameublement païen du salon et disait : « C'est bien étrange tout ceci! Il n'y a pas même une pendule sur la cheminée? Chez
qui diable sommes-nous? »
L'article de V Observateur rémois était ainsi conçu : t On nous écrit de Paris [cinq heures du soir) ff qu'un complot vient d'être découvert à la veille de î son exécution. 11 ne s'agissait de rien moins que
c de surprendre le château du Louvre et de l'incen- « dier avec de grandes caisses pleines de matières <r combustibles. L'avant-garde des conjurés a été ar- <t rêtée sur la place du Louvre et on leur a fait subir * un premier interrogatoire. Les accusés appartien- « nent presque tous aux Écoles de droit et de méde- < cine, et quelques-uns ont des noms honorablement « portés par d'anciennes maisons de notre ville. La « justice informe. La nouvelle de cet événement a « fait sensation à la Bourse. Les fonds ont éprouvé « une assez forte baisse ; ils se sont un peu relevés à t la fin.
« P. 5. On a fait de nouvelles arrestations dans (f une maison du quai Voltaire, chez un marchand de « bric-à-brac; on y a trouvé un dépôt d'armes. »
Le sourire qui avait contracté le visage de Félix et d'Athur pendant celte lecture éclata bruyamment aux dernières lignes, et avec une telle verve de contagion que les deux pères se mirent de la partie en essuyant leurs larmes. Le troisième étranger, scandalisé de celte gaîté folle, refusa de s'adjoindre au quatuor, et demeura pétrifié entre deux statues de dieux.
En grande hâte Arthur expliqua tout aux deux pères , et avec cet accent de candeur et de vérité qui supprime le doute, surtout lorsque le désespoir paternel ne demande pas mieux que de ne pas douter.
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— Mais comment avez- vous découvert la maison de campagne où nous sommes? demanda Félix.
— D'une manière toute simple, dit M. Davillet. Du quai Voltaire on nous a renvoyés à l'hôtel de l'amiral Coligny , là, le portier nous a dit que vous aviez, en partant, donné l'ordre d'expédier une voiture à deux chevaux, avant minuit, à la maison de campagne de M. Bonchatain, à Asnières.
— C'est juste, dit Arthur.
— Cela n'empêche pas, mon cher Arthur, que tu m'as fait perdre vingt-deux voix hier aux élections municipales. J'ai échoué. On a refasé d'élire un père qui avait un fils conspirateur. Je suis ajourné à cinq ans... Voilà M. Estève, avoué, qui a bien voulu nous accompagner pour nous aider de ses conseils.
Le troisième étranger était M. Estève; il rendit froidement leur salut aux deux jeunes gens et dit :
— Je vous ai vu bien jeune, monsieur Arthur, et je ne prévoyais pas qu'un jour je vous trouverais compromis dans une méchante affaire. L'essentiel, maintenant, c'est de gagner un port de la Manche. Voilà le conseil amical que je puis vous donner. Vous avez fait sagement de prendre une bonne voiture et deux bons chevaux.
— Monsieur Estève, dit Arthur avec un sérieux bien joué, ne parlons pas de notre malheureuse affaire du Louvre ici. Personne, dans cette maison , ne se doute de notre situation fâcheuse, et, quand le mo-
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ment sera venu de fuir en pays étranger, nous serons prêts, mes complices et moi.
— Malheureux jeune homme ! dit M. Estève l'avoué, vous ne savez pas ce que vous perdez. J'avais promis à monsieur votre père de vous donner 1 ,800 francs par an, au bout du semestre, et de vous laisser ma clientèle, en 1855, quand je me retirerai des affaires.
— N'en parlons plus, dit Arthur en étouff'ant un éclat de rire dans un soupir faux ; j'ai été égaré par de mauvais conseils.
— Que cela vous serve au moins de leçon ! dit l'avoué rémois.
Cependant le quatuor d'éclat de rire avait ramené les plus courageux des deux sexes sous les fenêtres du salon. Arthur, reprenant tout son courage en voyant le pardon et la sérénité sur le visage de son père, courut à M. Bonchatain, qui était occupé à cueillir de la verveine , du houx et du nénuphar , pour les déposer dans la corbeille de son dieu Therme, afin de conjurer les nouveaux malheurs de la nuit.
— Excusez-nous, monsieur Bonchatain, dit-il; nous avons été le prétexte d'une scène bien désagréable et que je voudrais effacer dans votre mémoire
avec mon sang.
— Jeune homme, dit Bonchatain, la vertu ne sacrifie pas à l'autel de la Peur. Alcimédon et Simonide ont été préservés par les dieux, quand leurs maisons
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s'écroulaient, parce que la vertu était au cœur de ces hommes... Que nous veulent ces insolents Gaulois?
— Votre maison ne s'écroule pas, mon cher monsieur Bonchatain, dit Arthur, au contraire. . . Ces deux étrangers ne viennent pas, comme les satellites de Denis, piller le temple d'Éphèse ou dépouiller la statue de Jupiter de son manteau d'or ; ce sont deux excellents Gaulois de la Champagne, illustre par un vin qui enfonce le Massique et le Falerne. Ils ne viennent pas, comme les Gaulois de Brennus, insulter un vieillard romain sur sa chaise curule. Je vous jure par le Styx, serment redouté même des dieux, que leurs intentions sont pures, et qu'elles peuvent verser la joie dans le cœur des familles. L'un de ces Gaulois est mon père, l'autre est le père de mon ami Félix Davillet.
Les jeunes femmes entouraient le groupe d'Arthur et de Bonchatain, et le cercle, fiévreux de curiosité, se rétrécissait à chaque instant.
— Dieux immortels ! s'écria Bonchatain, ces deux Gaulois sont vos pères !
— Vous excuserez leur colère, mon cher monsieur Bonchatain, lorsque vous connaîtrez le motif de leur voyage. Ils viennent ici en amis, apportant la paix dans les plis de leurs... paletots, et vos esclaves ont
osé appliquer sur eux des mains violentes ! Inde
irœ.
A ces derniers mots, les deux pères s'étaient avan-
ces vers M. Bonchatain, et le saluaient avec un respect tout rempli d'excuses.
M. Estève saluait les dames avec la galanterie impériale des jeunes gens de 1810.
Une sécurité joyeuse revenait sur tous les visages. Madame Belliol rendait son châle à son époux, et s'abandonnait à l'admiration de M. Estève.
— En effet, disait M. Belliol, ce sont les portraits vivants de leurs pères.
— Les fils sont beaucoup mieux, disait madame Belliol.
Mademoiselle Léonie et mademoiselle Eugénie Bonchatain approuvèrent d un signe de tête cette dernière réflexion. M. Bonchatain avait répondu par des saints pontificaux et des gestes hospitaliers aux excuses respectueuses des deux pères ; puis il leur dit :
— Étrangers, venez honorer mon toit domestique, et apaisons mes pénates irrités.
— Il ne faut pas s'étonner de ces phrases-là, dit en a 'parte Arthur à son père. Ce monsieur parle toujours de cette façon : c'est sa langue à lui.
— Il a une drôle de langue ! dit le père en suivant processionnellement, avec les autres, le pas majestueux de M. Bonchatain.
M. Estève, qui voulait jouer un rôle à tout prix, parce qu'il avait une grande réputation dans sa rue natale, se mit en tète de la marche, et dit à M. Bonchatain :
— Les propriétés rurales sont-elles d'un bon rapports dans ces contrées ? Le terrain me semble un peu marécageux. Je serais bien étonné si ce sol d'aïluvions rendait le deux, le quatre au plus.
— Vieillard, lui répondit Bouchatain, Laërte, le père du sage Ulysse d'Ithaque, n'avait que treize poiriers dans son jardin, comme l'atteste l'Odyssée d'Homère, et il vécut deux âges d'hommes en cultivant la vertu, seul bien qui donne le bonheur.
— Ah ! fit Estève ; et il regarda obliquement M. Bonchâtain de la tête aux pieds avec une incroyable stupéfaction.
Les demoiselles Belliol et Bouchatain, avec cette sagacité merveilleuse que le berceau donne à leur sexe, se communiquaient à voix basse beaucoup de conjectures qui n'étaient pas la vérité, mais qui pouvaient bien l'être le lendemain. Elles marchaient lentement et à l'écart de leurs amies, espérant toujours qu'un regard ou une parole d'Arthur et de Félix leur donnerait enfin raison. Elles ne se trompaient pas. Est-ce qu'une jeune fille se trompe? Arthur et Félix, tout en faisant mine d'avancer vers le seuil de la maison, reculaient quatre pas après en avoir compté deux, et ils se trouvèrent les derniers sur la terrasse, en tête-à-tête avec leurs amours.
— Une minute ! une seule, dit Arthur les mains jointes. Le temps est précieux. Nous sommes au désespoir. Les plus grands malheurs peuvei^ arriver.
Nous serions a vos pieds, mesdemoiselles, si nous étions seuls. Nos pères viennent vous demander en mariase. Donnez-nous la vie ou la mort.
Les jeunes filles baissèrent les yeux, rougirent et ne répondirent pas.
— La' rivière n'est pas bien loin ! dit Arthur.
— Entrez, messieurs, dit Eugénie, on vous attend. Et elle fit un sourire amical qui rebondit sur les
joues de mademoiselle Belliol.
Arthur et Félix entrèrent d'un air triomphant.
M. Estève s'approcha mystérieusement d' Arthur et lui dit à l'oreille : — Étourdi, la voiture est arrivée; quittez le salon k la parisienne ; point d'adieu, et filez. Vous serez à Calais demain à midi, et à Londres à sept heures du soir. A Londres, vous êtes sauvé.
— C'est bon ! dit Arthur.
Après avoir apaisé la colère de ses lares, M. Bonchatain dit au père d'Arthur : Tous avez un fils qui sera l'orgueil de votre vieillesse. Heureuse l'épouse que ce jeune homme conduira aux autels. Parmi tous ■les prétendants qui vinrent demander Hélène à son père Tindare, nul ne posséda plus de grâce sur sa personne et plus de charme dans sa voix...
— C'est le moment, dit Arthur à l'oreille de son père.
— Monsieur Bonchatain, dit le père d'Arlhur, mon fils vous a dit que nous étions venus ici avec des intentions honnêtes Mon fils a sagement parlé....
Je viens vous demander pour lui la main de votre céleste tille, mademoiselle Eugénie...
Une ride olympienne gerça subitement le front de M. Bonchatain, et le premier mot de sa réponse s'arrêta dans son gosier.
— Homme sage, dit-il, quel moment choisissezvous pour m'apporter ces paroles?... J'ai juré...
— Pardon si je vous interromps, dit Arthur; vous avez juré que votre fille n'épouserait jamais un Samnite ou quelque autre monsieur de la Perse ou du Pont-Euxin. Je ne suis ni Samnite, ni Perse, ni Russe ; je suis Champenois. Votre serment ne regarde pas les Champenois.
Bonchatain se donna le sourire que Jupiter donne si souvent à Junon, dans les poèmes grecs et latins : Olli subridens, et prenant la main du jeune homme :
— Il est gracieux comme le fils de Cinyre, dit-il, ou comme le jeune César, lorsqu'il se dérobait aux proscriptions dans le gynécée protecteur, ou comme le poëte Ovide, qui leva les yeux sur la fille de son maître impérial... Viens ici, mon fils... Crois-tu que ma Psyché aura des oreilles favorables à tes aveux?... Malheur au père qui impose un époux à sa fille î Le dieu Hymen se voile alors les yeux avec sa chlamyde safranée et éteint tristement son flambeau... Viens ici, Psyché... viens... Oui, ma fille bien-aimée entre toutes les filles, viens à la voix de ton père, apporte ton front à mes lèvres.
La jeune fille, toute émue, traversa la foule et se jeta dans les bras de son père.
— Acceptes-tu ce jeune homme pour époux? dit le vieillard.
La réponse fut un mouvement de tête qui signifiait tout, excepté non.
— Ma chère enfant, ajouta l'antiquaire, il ne sera pas dit que les pêcheurs de la Sequana (Seine) me ramèneront dans leur barque mon. Amœna. Tu seras l'épouse de ce noble enfant. Puis, élevant une voix qui fit cesser les cent colloques de la salle, il ajouta : — Vous tous, ici réunis, commensaux, amis, convives, pères de famille qui avez honoré mon toit hospitalier, jeunes gens et jeunes filles qui rêvez les douceurs de l'hymen, donnez l'oreille à ma parole : Que l'allégresse éclate jusqu'aux poutres de ces lambris ; que le chœur entonne le Cras amet qui nunquam amavit, au lieu de l'épithalame de Manlius et de Juniel que les myrtes pleuvent dans les corbeilles! donnez, donnez des lys à pleines mains ! Ma chère tille, délices du foyer, ma fille va devenir l'épouse de ce jeune homme que nous aimons î
Un cri de deux sexes ébranla les voûtes de la salle, et Belliol , au comble du délire, s'avançant vers M. Bonchatain, lui dit avec exaltation :
— Nous aurons deux mariages au lieu d'un! Voilà une surprise! Ma fille Léonie épouse M. Félix Davillet; son père vient de me la demander en ma-
riage, et il n'y a pas eu, de part et d'autre, une minute d'hésitation. On aurait dit que tout le monde était d'accord. Qui se serait douté de cela ce matin?
Il y eut un croisement de félicitations et de caresses qui se prolongea jusqu'à l'heure où la voix de l'antiquaire appela tout le monde joyeux à la salle du festin.
Arthur, qui avait au front une visible auréole de bonheur, embrassa M. Bonchatain, et lui arracha un second sourire olympien avec cette citation :
Connubiojungam stabili. propriamque dicdbo.
— Mon cher ami, dit Félix à Arthur en profitant d'une minute de liberté, si les dix autres pères de nos dix amis étaient aujourd hui dans cette maison, nous enlèverions les autres mariages du même coup.
— Sois tranquille, dit Arthur, ce n'est que différé. Et le festin des fiançailles commença.