‹ Une conspiration au LouvreChapitre 21 sur 24 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

Un mois après ces fiançailles improvisées à la maison de caDipagne de l'antiquaire, je fus conduit par le hasard d'une invitation dans une soirée, au fond d'un quartier de Paris, dont le nom s'allie à des idées de négoce tranquille et de laborieuse obscurité. Un ami que je ne connaissais pas nVavait fait nommer, pour faire le quatrième, non pas dans une partie de wist, mais dans un congrès d'experts. Il s'agissait déjuger la musique d'un opéra en un acte, œuvre d'une demoiselle de vingt ans.

Les trois autres experts, mes associés, appartenaient à la médecine et au barreau. On avait exclu les musiciens. Après la décision du jury, l'opéra devait être joué par de jeunes amateurs des deux sexes sur un théâtre de campagne, à Meudon, chez un quincaillier de la rue Saint-Martin.

S'il se fut agi de juger une tragédie grecque ou romaine avec^un Arcas quelconque et un récit final ,

je me serais abstenu et récusé pour cause d'incapacité notoire et d'incurable prévenliou; mais j'acceptai avec empressement un rôle de juré dan? un examen d'opéra. Le numéro de la maison où je fus introduit était gravé deux fois sur l'enseigne d'un fabricant de lampes : j'étais cbez un lampiste, et, si je n'avais pas remarqué l'enseigne, j'aurais deviné la profession tout de suite en entrant dans une salle qui semblait illuminée par une députation du soleil. Grâces à cet éclat artificiel qui ne coûtait rien au maître , et qui rallumait le jour, je distinguai sur la banquette de la première pièce une réunion déjeunes gens et de jeunes dames admirablement assortis. C'était un tableau d'intérieur plein d'élégance et de fraîcheur gracieuse. Les femmes surtout avaient une distinction, une aisance de maintien, une vivacité rayonnante, et d'admirables fantaisies de toilette qui me frappèrent d'abord. Les jeunes gens ternissaient bien un peu tout cet éclat féminin avec le funèbre costume noir que la mode éternise pour nous dans sa stupidité ordinaire; mais ils avaient des gilets blancs à broderies et des visages enluminés de bonheur.

Le second salon formait un contraste frappant avec le premier : le type bourgeois et naïf y dominait en plein. Aux regards familiers et aux signes d'éventails échangés entre les habitants de ces deux pièces, on devinait que les parents étaient d'un côté, les enfants

ZO^ UNE CONSPIRATIOX

de Tautre, et que les premiers, avec leur bon sens naturel, s'étaient retirés assez loin pour ne pas compromettre, par des costumes taillés au hasard et des fronts gris ou chauves, les fraîches et fadieuses splendeurs de l'autre salon. Je m'adressai à un médecin , mon confrère en expertise musicale , pour avoir quelques renseignements sur ce coin du monde parisien, et il me fit alors l'histoire que je devais écrire plus tard. On attendait un accordeur de piano qni n'arrivait pas, selon l'usage des accordeurs, et ce favorable retard me fit connaître tous les détails de la vie heureuse de ces familles.

— Monsieur, me dit le médecin, mon confrère, ces deux mariages en ont fait arranger dix autres , et ce n'est pas fini. Le bal de tant de noces a duré huit jours. Les amies de mesdemoiselles Belliol et Bonchatain étaient désespérées de les voir changer d'état et de ne pas s'élever comme elles. Ces jeunes personnes étaient belles aussi et riches; les partis sont venus : on les a acceptés. Aujourd'hui toutes ces familles de millionnaires vivent ensemble : c'est un ménage de douze ménages. Les jeunes époux, médecins et avocats, ont abandonné les malades et les clients. Ils ont un nouvel état : ils se sont faits maris.

J'eus rhonneur d'être présenté à M. Bonchatain dans cette soirée musicale, et, pour obtenir un de ses sourires, je lui improvisai quelques distiques latins

sur la circonstance. Il me lit la grâce de m'inviter au temple de ses dieux.

L'opéra fut ensuile reçu à Tunaniuiité.

P. S. Hier, vendredi 24 juillet 1846, à midi, avant d'aller à THippodrome, je me suis arrêté au Louvre et dans les salles des statues ; j'ai rencontré M. Bonchatain, sa fille et son gendre. Ils sont abonnés k la Presse, m'ont-ils dit , et suivent leur histoire avec quelque intérêt. L'antiquaire regardait, dans une indignation muette, une statue de femme, ayant diadème au front, tenant une rame et debout sur un navire; les draperies couvrent la moitié de son corps ; on lit sur le piédestal : venus ou thétis.

— Ami poëte,m'a dit M. Bonchatain, on rencontre deceserreursd'antiquairesàchaque pas dans le temple du Louvre ! Quand Vénus naquit de l'écume des flots elle était décente, car elle était nue, mida, decens: elle n'avait ni robe lourde, ni galère sous les pieds, ni rame à la main, ni diadème au front.... Aucun de ces attributs ne peut aussi appartenir à Thétis, l'épouse de Péléus. Ce n'est donc ni Thétis, ni Cythérée; c'est la statue de Cybèle, la mère des dieux, qui remonta le Tibre sur une galère dOstie à Rome.

— Oui, très-juste, lui dis-je; vous avez raison, et le piédestal a tort.

Puis, m'adressant au gendre :

— Pourriez-vous me donner des nouvelles de 1 ofticier bourgeois qui vous a joué de si mauvais tours, ici, au Louvre, avant votre hymen?

— Ah ! l'excellent homme ! m'a répondu Arthur en riant; c'est un bourgeois calme, chauve et ex-blond; nous sommes, lui et moi, d'excellents amis. Son nom est Dorive, rentier, rue de Charonne. Je l'ai découvert ; je lui ai rendu une visite , et nous lavons invité à mes noces. Il s'est confondu en excuses, et il a dansé un quadrille avec madauie Arthur.

U. Bonchatain regardait toujours l'inscription : Vénus ou Thétis , et secouait la tète en croisant les bras.

— Vivite felices quibus est fortima peracta ! lui dis-je; et, prenant congé de mes héros, je sortis pour méditer h post-scriptum de cette histoire vraie comme un roman.

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