‹ Une conspiration au LouvreChapitre 3 sur 24 · M UNE CONSPIRATION · texte numérisé non relu

M UNE CONSPIRATION

à ces broussailles de dactyles et de spondées mélancoliques, et il lui fut impossible de franchir le parapet du pont.

Le lendemain, il ne regrettait pas de n'être pas mort la veille , comme feraient tous les suicidés s'ils avaieni le courage d'attendre le lendemain, et il souriait même d'un sourire de damné à la pensée de découvrir le rendez-vous clandestin de la jeune fille. Le suicide n'était qu'ajourné ; mais il faut bien, quand on se tue, savoir au moins pourquoi on se tue, pour s'éviter tout regret dans le tombeau, entre quatre cyprès stupides qui ne consolent pas.

L'ombrelle lilas de mademoiselle Bonchatain se leva comme la coupole du temple de Gnide devant la sombre façade de l'Institut, et Arthur courut à l'autre extrémité du pont avec la rapidité d'un homme qui a escroqué les cinq centimes de péage à l'invalide du bureau. Il se cacha derrière les pilastres massifs du guichet méridional du Louvre, pour voir la jeune fille au passage, et la suivre de là jusqu'à son lieu de rendez-vous. Son attitude, dans ce moment d 'exploradon fébrile, le rendait suspect aux passants, et la garde qui veille aux barrières du Louvre affermit les baïonnettes de ses fusils. On considérait Arthur comme l'avant-garde d'une bande de conspirateurs. On ne se trompait pas. Seulement le soupçon, la crainte et la défense existaient avant la première idée de la conspiration.

AU LOUVRE. 'io

Mademoiselle Bonchatain traversa la rivière avec sa femme de chambre, comme une iille de Priam et sa nourrice allant à leur lavoir de blanchisseuses au Simoïs, et le jeune avocat, embusqué, tressaillit, et enfonça une main droite assez gauche dans son giîel, comme pour y saisir un poignard. La garde qui veille déboucla ses gibernes et pensa à ses femmes et à ses enfants. On vit le moment où se mettait en action ce beau vers de 3îérope :

Soudain la garde accourt avec des cris de rage.

La charmante fille de l'antiquaire traversa le guichet du Louvre, entra dans la cour, et, jetant un regard rapide à l'horloge infaillible de Lepaute, elle précipita son pas.

— Elle arrive trop tarda son infâme rendez-vous, se dit Arthur.

La £ï;arde suivait de l'œil Arthur. Ce moment était solennel. La jeune demoiselle, que sa femme de chambre suivait avec peine, traversa l'arceau de l'horloge, fit un tour a gauche sur la place, et se dirigea vers la petite porte de la galerie du Louvre. Le suisse bénévole qui étale négligemment sa fraîcheur de chanoine sur le seuil de cette porte,- salua mademoiselle Bonchatain d'un air familier.

A cinquante pas d'intervalle, Arthur suivait la belle enfant avec une figure d'oiseau de proie ; il essaya d'écarter brusquement le suisse ; mais le gar-

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dien feiiiia hermétiquement la porte avec les deux battants de son uniforme bleu, et lui dit d'un air sévère :

— Àvez-vous votre passeport ?

\rihur toisa le Suisse, qui se laissa toiser comme une statue de pérystile.

— Est-ce qu'il faut un passeport pour entrer ici ? dit Arthur J un ton presque insolent.

— Oui, monsieur, répondit le Suisse avec ia conscience de son devoir.

— Mon passeport est chez moi, dit Arthur.

— Allez le chercher.

— Je n'ai pas le temps.

Un troisième interlocuteur survint ; c'était un garde national du guichet du pont qui avait été envoyé en tirailleur à la poursuite d'Arthur.

— Ne laissez pas entrer ce jeune homme, dit -il au Suisse, regardez sa figure, il médite quelque mauvais coup ; nous le guettons depuis une heure, et j'ai ordre de l'arrêter.

— De m'arrêter ! s'écria notre jeune avocat. Yous vous trompez d'époque et de Louvre, monsieur. Nous avons une charte et une liberté individuelle.

— Nous avons une consigne, dit le garde national.

— Messieurs , dit le Suisse d'un air digne , vous allez faire un rassemblement à la porte d'un château royal. Cela n'est pas permis. Entrez dans la cour, et vous vous expliquerez

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— Entrons dans la cour, dit Arthur qui prolita de cette permission comme d'une brèche.

Et il franchit en deux bonds le seuil et le corridor. Le garde national, agile voltigeur, l'arrêta devan, le Sphinx de granit rose.

— Mais c'est une iniquité légale! s'écria Arthur en se dégageant ; on ne peut arrêter un citoyen. Il n'y a plus de Charles JX là-haut... Mon père a pris ce Louvre, avec une foule d'autres pères, en juillet 1830, et on n'arrêtera pas son fils, au même endroit, quatorze ans après !

— On l'arrêtera, dit le garde national, et la preuve c'est que vous êtes arrêté.

— Monsieur, dit Arthur au comble de la colère, je vous dénoncerai au procureur du roi.

-^ Gela vous est permis, dit le soldat citoyen; voici mon adresse : Etienne Colardeau, fabricant de meubles, rue du Faubourg Saint-Antoine. Maintenant j'ai ordre de vous demander votre nom.

Arlhur regardait le grand Sphinx; courbé en point d'interrogation, il ressemblait à OEdipe attendant l'énigme pour la deviner.

— Votre nom, monsieur? poursuivit monsieur Colardeau.

— Arthur Greminy.

— Yotr ^ profession?

— Avocat.

— Votre demeure?

— Quai Yol taire* n...

— Logez-Yous en garni?

— Je suis dans mes meubles depuis trois ans.

— Connaissez-vous quelqu'un à Paris?

— Je connais toute l'Ecole de Droit et la moitié de l'Ecole de Médecine.

— Que veniez-vous faire au Louvre?

— Ah ! ceci est mon secret.

— Il n'y a pas de secret devant la loi.

— îl y a le mien.

— Ah! il y a le vôtre! Eh bien! vous allez me suivre au corps de garde.

Un instant Arthur eut l'idée de se recommander auprès de M. le directeur des Musées du Louvre; mais celte démarche eût dérangé son plan et lui eût fait manquer l'occasion de découvrir le mystère des rendez-vous de mademoiselle Bonchatain. Il se résigna donc et suivit le garde national.

L'extérieur d'Arthur n'était pas fait pour lui attirer des soupçons favorables. Sa mise avait une élégance de distinction, mais elle était ravagée par des inquiétudes nerveuses, et le lustre de son habit noir avait emprunté des nuances délatrices aux murailles décrépites et aux recoins humides choisis pour ses embuscades. Ses cheveux, hérissés par le ciment de la poussière et de la sueur, sa fine moustache noire dont l'arc était brisé; sa figure pâle illuminée seulement par le double tison des yeux, annonçaient un

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désordre d'esprit et un projet sinistre qui justifiaient la surveillance des gardes du palais.

— Voyons, monsieur, lui dit le lieutenant du poste avec douceur, parlez-moi franchement et vous serez libre à l'heure même. Tout annonce chez vous une étrange préoccupation. Avez-vous des armes su ■ vous? Evitez moi la peine de vo as fouiller.

— Vous pouvez me fouiller, monsieur, dit Arthur, vous ne trouverez rien.

— r Quel était votre but en essayant de forcer le passage du ^.ouvre? Ne vous obstinez pas. . je vous demande encore la plus grande franchise... calmez votre émotion et parlez.

— Monsieur, dit Arthur qui voulait enfin être libre à tout prix, je voulais faire une surprise à M. le di^ recteur des musées du Louvre.

— Quelle surprise ?

— C'est un secret qui ne m'appartient pas, et je ne puis le divulguer devant tout ce monde. Mais faites-moi accompagner par deux de vos soldats chez un antiquaire du voisinage , là, de l'autre côté de l'eau, et vous verrez que rien n'était plus innocent que mon projet. \

— Je vous accompagnerai moi-même, dit l'officier, acceptez mon bras.

Arthur prit le bras offert, et il se dirigea vers la boutique de M. Bonchatain.

L anliuùaiie fut réve'ué en sursaut par ax\ légei

coup sur l'épaule, tombé de la main d'Arthur. En voyant un officier en hausse-col il se leva et salua respectueusement.

— Savez-vous ce qui m'arrive, monsieur Bonchatain? dit Arthur. On m'arrête comme un conspirataur, un assassin, un filou, un régicide, un je ne sais quoi.

— Grands dieux ! s'écria le païen en élevant ses mains au ciel, selon le procédé d'Énée :

Ad sidéra palmas.

— Oui, monsieur Bonchatain, on n^arrête, et je viens d'abord vous prendre comme garant de ma probité.

— Ohî dit M. Bonchatain ' en se tournant vers l'officier, je réponds de ce jeune homme comme de moi-même; je le connais depuis un demi-luslre. Ceux qui porteront sur lui des maius violentes doivent craindre la colère des dieux , comme dit M. Louvet au dernier volume de Fauhlas, et justement dans une scène qui se passe sur ce même quai, alors nommé quai des Théatins.

— C'est bien, c'est bien, dit l'officier; mais cela ne m'explique pas ce que ce jeune homme venait iaire au Louvre.

— Ah! c'est juste; qu'alliez-vous faire au Louvre? du latin lupara, lupus, parce qu'on y gardait des chiens de chasse dans une tour, disent les historiens.

— J'allais vous y rendre un service, monsieur Bonchatain.

— Quel service? dit le bonhomme etîrayé; hâtez vos paroles, ô jeune homme! répondez par le temple de Castor et de PoUux ! OEdeca! OEdepol !

— Ce monsieur est fou, dit l'officier en à parte.

— J'allais vous éviter un procès désagréable, qui troublerait votre repos et agiterait votre sommeil. Vous savez qu'il y a près des monts Cimmériens...

— Estprope Cimmerios, dit Bonchatain, nous sa- .vons cela... mais vite, expliquez-vous...

— Je viens au fait, monsieur Bonchatain : un homme puissant m'a choisi pour son avocat contre vous ; j'ai accepté dans votre intérêt. Je veux que rila première affaire litigieuse s'arrange à l'amiable, et j'embrasse vos genoux si, avant toute espèce de papier timbré, vous cédez votre statue que voilà au directeur du musée du Louvre.

— Jeune homme , dit l'antiquaire après réflexion , si j'écoutais les acheteurs , je rentrerais bientôt seul, comme Laërte et Evandre, au milieu de ce temple que j'ai vu, dans ma jeunesse, tout rempli de dieux, comme la rotonde d' Agrippa. Cependant, il faut qu'un vieillard, a dit Eulius , se rende la jeunesse propice, de même que l'hiver se laisse adoucir par le printemps. Gi^ata vice veris. 0 jeune homme, qu'il soit fait selon vos vœux ! Puisse Thémis incliner toujours le plateau de sa justice,

et vous donner le sourire de vos nombreux clients !

— Cela veut-il dire que je puis emporter la statue? dit Arthur.

— Il me semble que je me suis expliqué assez clairement , dit l'antiquaire ; la statue appartient à l'étranger. Je voudrais avoir la trirème qui apporta au port d'Ostie la statue de la mère des dieux, pour lui faire traverser la Seine du quai des Théatins au portique du Louvre...

— Oh! nous prendrons quatre commissionnaires, dit Arthur. Puis, se tournant vers l'officier du poste :

— Vous voyez, capitaine, que mon affaire s'éclaircit à merveille.

— Tout cela est de l'hébreu pour moi, dit l'officier qai avait écouté les bras croisés et un sourire railleur aux lèvres, toutes ces explications ne m'expliquent rien.

— Comment î dit Bonchatain à Arthur, ce centurion ne voit pas que vous agitez une affaire avec le questeur du Louvre, comme le proxénète Valla qui vendit le sépulcre d'Archimède à Cicéron lorsqu'il était questeur en Sicile?

— Je ne vois pas cela, dit l'officier.

— Mon Dieu! s'écria le jeune Arthur, je perds un temps précieux... tout mon sang se glace dans mes veines! En ce moment quelque chose d'affreux s'accomplit au Louvre. . , et. .

~ Ah! vous vove''. di-, rofficier en décroisant set

bras; vous voyez que la vérité se fait jour! Vous avez des complices au Louvre?

— Oui, dit Arthur, et je veux à tout prix sortir de cette position qui me tue. Oui, j'ai des complices au Louvre. Conduisez-moi , monsieur , chez M. le directeur des musées royaux, et vous saurez tout.

— Reprenez mon bras, dit l'officier triomphant, et allons.

— Jeune homme, dit Bonchatain attendri, suivez votre destin. Vous êtes beau et gracieux comme le fils d'ApoUoclore deMitylène lorsqu'il portait au palais du palatin la statue de Germanicus.

— Cet homme qui parle un si drôle de jargon, dit l'officier, me paraît aussi bien suspect.

En traversant le pont des Arts, Arthur dit à son gardien :

— Monsieur, vous m'obligeriez beaucoup de me donner une minute de liberté.

— C'est impossible.

— Je vous promets d'en faire un bon usage, lieutenant.

— Connu l'usage.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! dit Arthur au désespoir, pourquoi ne me suis-je pas noyé hier?

L'officier serra étroitement, comme dans un étau, le bras de son prisonnier.

— Je vais, poursuivit Arthur, je vais découvrir

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malgré moi un horrible mystère. Au moins, hier, je serais mort avec le doute.

— Je n'ai pas de doute, moi, dit l'ofticier.

— Vous êtes bien heureux, lieutenant.

Cette fois le concierge ne fit aucune opposition a notre jeune homme, qui était sous la garde de l'oflicier du poste voisin.

— Monsieur le concierge, dit Arthur avec une voix d'agonisant, faites-moi conduire chez le directeur des Musées.

— Je veux bien avoir encore cette complaisancelà, dit l'officier, mais après...

— M. le directeur, dit le concierge, vient de sortir de son appartement, et il est à la grande galerie.

— Je suis perdu ! s'écria Arthur, fléchissant sur ses genoux, il est inutile de monter.

— Au contraire, dit l'officier. Montons Suivezmoi donc, monsieur, ou j'appelle du renfort.

Arthur monta l'escalier avec les pieds de son gardien.

Comme ils traversaient le petit salon où sont exposés les vieux tableaux des premiers peintres florentins, ils rencontrèrent le directeur, qui marchait d'un pas très-rapide et les heurta violemment.

Arthur le saisit brusquement par la main, et la parole lui mannua.

— Ah! c'est vous, mon jeune avocat, dit le directeur; eh bien! quelle boune nouvelle m'apportez-

VOUS? A deux heures le roi vi^nt visiter le musée, et je donnerais bien volontiers vingt louis de plus de ma bcur&e à ce païen de Lonchatain. . .

— Et sa fille? sa fille? sa fille? ait Arthur avec une voix de cinquième acte de drame.

— Commen. ! sa fille? dit le directeur ébahi. Qu'a de commun sa fille avec notre affaire?... Oui, je vous comprends.. Certainement, j'aurais pu me servir de ma position pour iulluenccr sa, demoiselle... À vous parler franchement, tantôt jai ouvert la bouche pour tout raconter à mademoiselle Bonchatain... Mais qu'avez-vous donc, monsieur? vous êtes pâle à faire peur ! Lieutenant, faites donc asseoir ce jeune homme... Vous le serrez horriblement... vous î'étouftez !,.. Il se trouve mal, donnez-lui de l'air...

— C'est une ruse, monsieur le directeur, dit l'ofiicier.

— Comment î une ruse l plaisantez-vous ? Je l'ai

vu hier.... Asseyez-vous, mon enfant Lieutenant,

lâchez donc son bras... Je l'ai vu hier, c'était la fraîcheur, la santé, la vie à vingt ans. Regardez-le.... on dirait qu'il va rendre le dernier soupir.

La dame qui vend les livrets et reçoit les cannes et les parapluies prodiguait toutes sortes de soins au jeune homme évanoui; le directeur lui faisait respirer de l'éther ; l'officier, esclave de son devoir, ressemblait à un de ces chasseurs qui ne croient pas à la mort feinte d'un animal rusé, et qui s'apprêtent à

le ressaisir au moment où il ressuscitera pour se sauver.

— Je vous admire, monsieur, dit le directeur à rofiicier tout en s'occupant de venir en aide à Arthur ; vraiment, je vous admire ; vous êtes l'ami de ce jeune homme, et...

— Moi, son ami ! dit le lieutenant indigné ; attendez que cette comédie soit jouée, et vous verrez si je suis son ami.

— Au reste, dit le directeur, tout cela me fait perdre un temps précieux... Heureusement notre jeune homme reprend connaissance... la pâleur diminue... le pouls est meilleur...

Et, s'adressant à la dame du bureau des livrets :

— Madame^ dit-il, allez dire à mademoiselle Bonchatain que je l'attends ici... et revenez promptement... Elle fera ma commission auprès de son père, car ce jeune homme sera trop faible pour marcher, même dans une heure.

— Je m'en empare dès qu'il ouvre les yeux, dit l'officier.

— Ceci est trop fort! dit le directeur. Expliquezvous, monsieur, car je n'aim.e pas les énigmes... Ce jeune homme est donc un conspirateur que vous avez arrêté ?

— Cela pourrait bien être, dit l'officier avec un sourire malin.

— Je comprends , vous l'avez vu rôder autour du Louvre d'un air préoccupé.^.

— Dites d'un air criminel, monsieur le directeur.

— Allons d(5nc ! c'est mon avocat ; il s'occupait de mon affaire. Une première cause à gagner, cela inquiète un jeune homme. Voiià comment on se trompe avec les plus louables intentions... Vous avez failli tuer ce pauvre enfant... Ecoutez-moi, monsieur, veuillez vous retirer ; je réponds de lui.

— Prenez garde, monsieur le directeur.

— Oui, oui, je prendrai garde: mais retirez-vous; il ne faut pas qu'il vous revoie ici.

— Tous en répondez ! dit Tofficier avec un geste solennel.

— Sur ma tête.

— C'est bien.

L'officier poussa un soupir et s'éloigna avec lenteur, comme s'il eût compté une à une les marches du grand escalier.

Un instant après, Arthur ouvrit de superbes yeux noirs, qu'il fixa sur le Saint-Antoine de Giotto.

— Nous allons mieux, n'est-ce pas, mon ami? dit le directeur en lui prenant la maih; c'est une crise de jeunesse; ce n'est rien, mon avocat; le succès de votre première cause vous a ému jusqu'au fond du cœur...

Arthur regarda autour de lui. avec une nhvsio-

nomie désolée, et il murmura, comme dans un rêve, ces mots :

— Et mademoiselle Bonchatain?

— Ah ! dit le directeur, il paraît que dans votre évanouissement vous avez entendu prononcer ce nom; c'est un effet de catalepsie. Bien! essayez de vous lever... Bien... Pouvez-vous marcher? Bien... Donnez-moi le bras. . . . Nous allons voir mademoiselle Bonchatain.

Arthur regarda fixement' le directeur, et ses yeux eurent des éclairs de folie.

— Venez, venez, lui dit le directeur en le soutenant : une petite promenade, dans la galerie vous fera du bien... Etes- vous peintre?

— Un peu, dit Arthur d une voix faible.

— Alors je vais vous guérir entre un Murillo

et un Raphaël J'en ai fait l'expérience cent

fois sur des artistes. C'est même un remède que je m'applique a moi-même souvent; il me réussit toujours.

La grande galerie était illuminée d'un soleil d'été.

Les ligures rayonnaient sur les hautes toiles. Tout ce monde immense semblait vivre et s'élancer des cadres, dans l'atmosphère lumineuse qui l'inondait de rayons.

Une double haie d'artistes des deux sexes était établie devant des chevalets de toute dimensioD, et les

pinceaux reproducteurs s'agitaient sur les palettes, depuis les Noces de Yéronèse jusqu'à la Bataille de Salvator Rosa. Ce tableau était à coup sûr le plus charmant de la galerie ; car, au-dessus et au-dessous des visages mâles et bruns des jeunes peintres s'épanouissaient des groupes de figures virginales, animées par le feu de l'art, et dont les yeux, en descendant des cadres du maître sur la toile de leurs chevalets, avaient une distraction profane à donner aux oisifs visiteurs de la galerie. Cette longue frange de cheveux noirs et blonds, agités par la peinture, bordait admirablement les chefs-d'œuvre de notre Vatican français.

Le bras du directeur s'allongea vers un groupe de jeunes demoiselles, et Arthur entendit ces mots qui le firent sortir vivant de sa tombe.

— Yoilà mademoiselle Bonchatain.

Arthur ne vit qu'elle ; tout ce monde de peintres -en travail fut supprimé.

La jeune fille de l'antiquaire copiait la Sainte Famille de Murillo. Son regard avait une extase séraphique ; elle inclinait sa tête sur l'épaule droite, inondée de boucles de cheveux noirs, et souriait à la vierge espagnole comme à une sœur bien-aimée qu'elle voyait pour la première fois.

Arthur, qui était arrivé là comme un pâle fantôme descendu de la toile voisine où Salvator Rosa évoque la pythonisse d'Endor, s'était tout à coup transfi-

guré. Il ressemblait à un de ces martyrs rayoïinauts de la béatitude céleste, et qui portent encore sur leur figure les traces des tortures souffertes pour la foi.

— Eh bien ! mon jeune avocat, dit le directeur qui s'était mis a l'écart pour respecter les extases artistiques de la fille de Tantiquaire; eh bien! mon jeune ami, comment trouvez-vous mon remède? Vous ai-je trompé?

— Mille grâces ! mille grâces ! monsieur, dit Arthur, dont la tête semblait flotter dans l'atmosphère divine des peintres espagnols et italiens ; vous m'avez guéri ; je suis sauvé, je ressuscite de l'autre côté de Tabime sur Thorizon du bonheur.

— Enfant exalté ! dit le directeur en souriant : abattu et relevé dans la même minute. Vous avez gagné mon procès avant le juge, et j'ai guéri votre maladie avant le médecin, nous sommes quittes.

— C'est juste ! dit Arthur en se frappant le front; jg ne songeais plus à votre statue et à M. Bonchatain. Excusez-moi. Je cours chez l'antiquaire ; maintenant, je suis calme, je suis heureux ; je puis penser

à vous. *

— Il n'y a plus un seul iustant à perdre, mon jeune avocat. Courez chez l'antiquaire, courez.

— Placez-vous à cette fenêtre, mou sieur le directeur, et regardez-moi enjamber le pont des Arts d'un seul bond.

— Adieu, et n'oubliez pas le Musée qui vous a guéri.

— Je viendrai y achever ma convalescence demain.

Quand le jeune avocat fut sorti, l'officier qui s'était posé en statue derrière un pilastre, oîi il servait de pendant à l'empereur Galba, courut au directeur et lui dit :

— Je rentre à l'instant ; je viens de prendre des renseignements chez le portier de ce jeune homme, au quai Voltaire, et tous mes soupçons étaient justes. Hier il a rassemblé dans son salon quinze jeunes gens exaltés ; on a tenu des discours abominables. Les portes et les murs entendent tout. 11 y a eu orgie. Le café de Londres a fourni le punch, qui n'est pas payé. Plus de doute, votre jeune avocat est le chef d'une conspiration.

— Eh bien ! dit le directeur en souriant, nous ferons bonne garde. Permettez-moi de me retirer, car j'ai des occupations urgentes. Adieu, monsieur ; veillez de votre côté. Tout ira bien.

L'obstiné lieutenant avait amené cette fois avec

lui un grenadier de sa compagnie ; il lui fit signe de descendre aux salles basses du Musée des statues, et il le plaça, en sentinelle horizontale, dans une baignoire de porphyre en lui recommandant d'accourir au poste quand la conspiration éclaterait. La sentinelle, qui avait passé une nuit blanche,

se coucha au fond de celte guérite vénérable, qui a, dit le livret, baigné les appas de l'impératrice Faustine et de l'empereur Commode, et elle s'endormit avec volupté.

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