A LA RUE SAINT-DENIS
Le lendemain de cette journée d'orages Arthur fut réveillé à neuf heures par son ami Félix, qui entra dans sa chambre en agitant un énorme rouleau de papier orné de rubans verts et en ôtant son paletot.
— Tu viens à propos, mon ami, lui dit Arthur; ma situation m'oblige à bien me porter, cher docteur; regarde-moi, tàte mon pouls, et dis-moi comment je me porte à mon réveil.
— Alors c'est une visite de médecin que je te rends?
— D'abord; la visite d'ami viendra ensuite. J'attendais mon réveil avec impatience pour me donner des nouvelles de ma santé. Mais, en m'écoutant vivre, je ne me rends pas bien compte de mon état. Fais ton métier, Félix, et dépêche-toi.
— En ce cas laisse-moi remettre mon habit et ma gravité. Donne-moi ton bras... Admirablement
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servi par le sang! Tu te portes comme la déesse Hygie, dirait l'antiquaire ton voisin.. .Qu'as-tu donc fait de nuisible ces jours derniers ?
— Hier, Félix, j'ai passé ma vie a mourir une foule de fois.
— Diable! l'amour fait vivre, cependant...
— Quand il ne tue pas.
— Mais il me semble, Arthur, que tu devais être aujourd'hui dans le coupé d'une diligence, après avoir déposé ton amour dans un porte manteau en quittant Paris?
— C'est vrai. Mais que veux-tu? depuis notre dernière entrevue, j'ai vu couler beaucoup d'eau sous le pont des Arts, sans compter celle qui a failli m'emporter... Je te ferai mon récit tragique en d'autres moments... Et toi; Félix, il me semble que tu es aussi en retard avec le coupé de la diligence de Reims ? .
— Oh! moi, j'ai briilémes vaisseaux, c'est-à-dire mes diligences. J'attends le chemin de fer, c'est décidé. Notre conseil municipal a voté l'embranchement la semaine dernière; c'est un prétexte aux yeux de papa, qui est agent de la compagnie. Je donne de la vogue à son opération. Il faut être bon fils.
— Tu ne pars pas, Félix ?
— Impossible ! impossible! Arthur. J'ai deux raisons souveraines qui m'interdisent la grande route ;
deux raisons : l'amour que j'ai et l'argent que je n'ai pas.
— C'est juste ma position; Félix, touche-moi la main.
— Malédiction I je comptais sur toi, Arthur.. .
— Pour de l'argent ?
— Belle demande î je suis trop en fonds du côté de l'amour pour faire un emprunt. La richesse du cœur s'en va quand l'autre arrive.
— Eh bien ! cher Félix, nous sommes millionnaires en amour...
— Tous deux... et nous n'avons pas le sou...
— Tous deux... Si je voulais acheter une chaumière pour y loger mon cœur, à l'échéance le cœur serait exproprié. A ce petit inconvénient près, mes affaires sont en bon chemin, et cette nuit j'ai fait des rêves d'or.
— Ah! mon cher Arthur, si tu pouvais monnayer tes rêves, quel service tu me rendrais!
— Je ne ferais que de la fausse monnaie, mon pauvre Félix.
— Il est vraiment injuste de faire le monopole des pièces de cinq francs dans un hôtel du quai Conti et d'enlever ce privilège aux citoyens... Une remarque profonde, cher Arthur: l'amour est la plus chère de toutes les denrées à Paris, et, à notre âge, on n^a jamais rien pour la payer.
-- Tu te trompes, Félix, on la paye quelquefois.
— Et avec quelle monnaie, Arthur
— Avec une monnaie qui n'a pas de cours chez les changeurs... avec le mariage.
— Merci ; cette monnaie, à notre âge, a la valeur d'un assignat de la République. A propos, regarde mes cheveux, Arthur, regarde mes cheveux de bien près.
— Félix, je crois que tu grissonnes.
— Bravo, l'artiste! il ne m'a pas volé mon dernier écu. Palais-Royal, 176! Je me suis fait teindre mes cheveux noirs.
— En gris?
— En très-gris. Le père de ma chère Sidonie a les jeunes gens en horreur, et il ne salue jamais un cheveu brun ou blond. J'ai trente-cinq ans depuis hier.
— Oh ! la bonne folie !^ Tu songes donc à changer un assignat de la République' contre un billet de banque ?
— Il me faut Sidonie, quand je devrais arriver par dégradation de teintes jusqu'aux cheveux blancs. Je me ferai chauve s'il le faut ; je chanterai des airs du Devin du village; j'aurai pris la Bastille; j'aurai déjeuné avec Camille Desmoulins; j'aurai été pendu le 8 thermidor.
— Et ton père qui t'attend, cher docteur?
— Les pères ont toujours le tort d'oublier qu'ils ont été fils. Je le rappellerai au mien.
— Décidément, Félix, tu es plus fou que moi.
— Tu me flattes, Arthur. Tout ce que je t'ai dit
jusqu'à présent est un langage plein de sagesse; veux-tu que j'achève ma confession?... Ecoute, et tu n'oseras plus me traiter de fou ; la parole et le dictionnaire te manqueront... Le père de'Sidonie est un marchand de rubans, rue Saint-Denis... Ah ! nous ne sommes pas fiers ! C'est un excellent homme, qui n'a pas l'air d'être riche, mais sa fille est un véritable trésor. La rue Saint-Denis, qui a huit cents numéros et dix mille filles à marier, n'a pas, dans ses cinq mille étages, un plus bel astre roturier que ma Sidonie. J'ai voulu me faire présenter au père par son médecin, un Champenois de mes amis. On me présente ce soir. J'ai connu les goûts du père par le médecin, et je veux flatter ces goûts.
c M. Belliol est un intrépide lecteur de romans ; il est abonné à trois grands journaux ; il poursuit trois intrigues de feuilletons, et passe toutes ses soirées à discuter, avec sa fille Sidonie, sur les probabilités du triple dénouement. C'est l'unique plaisir de M. Belliol, absorbé d'ailleurs par les soins de son commerce et par l'éducation de sa fil le. Cela m'a donné une idée incroyable, cher Arthur. N'ai-je pas eu l'effronterie de dire au médecin de M. Belliol que j'avais écrit une nouvelle, destinée à la Presse. Que de fois il faut mentir dans ce monde avec l'amour de la vérité ! Tant pis pour la vérité! Pourquoi n'a-t-elle pas le succès du mensonge? Enfin, pour couper court, je suis invité par M. Belliol à lire, ce soir, ma nouvelle, que j'ai faite
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cette nuit. Le titre n'est pas encore trouvé. Tu conçois davance, comme moi, tout le parti que je puis tirer de cette lecture pour le succès de mon amour. Au moins je verrai Sidonie, astre invisible dans les constellations brumeuses de la rue Saint -Denis ; je lui parlerai, je lui écrirai, je l'épouserai. Avec mes lectures je remplace un journal chez M. Bellioî, et je deviens indispensable comme un abonnement... Tu vois, Arthur, que tu me ménageais en me traitant de simple fou.
— Au contraire, Félix, je me rétracte. Ce dernier trait me parait fort sage et corrige la folie du premier. J'approuve ce plan. Notre époque a inventé un nouveau genre de séduction que tu vas mettre en vogue. Nos pères pénétraient au sein d'une famille à l'aide d,'un quatrain. On minait la vertu d'une dame avec un sonnet; on bouleversait une ruelle avec un madrigal; avec un distique on incendiait un boudoir. Devant un couplet sur les douceurs de Bacchus ou les larcins de Cupidon toutes les portes s'ouvraient à deux battants. Aujourd'hui nous ferons tous un roman en six volumes pour nous rendre propices les pères et les mères. Au carnaval on se déguisera en feuilleton. Bravo, mon Félix, je réponds du succès. Léonie ne résistera pas.
— Tu l'appelles Léonie ?
— Belle question que tu me fais là, Félix ! Est-ce moi qui doit t'apprendre le nom de ta beauté?
AU LOUVRÏ. 49
• — Je crois qu'elle se nomme Sidonie, mais je n'en suis pas bien sûr. Au reste, nous saurons cela ce soir. Je t'invite, Arthur, car j'ai le droit d'amener un ami , je t'invite à la lecture de mon roman chez M. Belliol.
— Merci de la préférence. L'ennui sera-t-il tolérable au moins ? as-tu ménagé la patience de tes auditeurs ?
— Ah ! je ne promets pas un roman de Dumas ou de Balzac. C'est le début d'un jeune docteur en médecine. 11 faut avoir égard à l'âge du romancier,
— En échange, Félix, je te conterai mes aventures de ces derniers jours, en montant la rue Saint-Denis, ce soir.
— Aujourd'hui , Arthur , t'occuperas-tu de tes amours ?
— Aujourd'hui, dimanche, relâche. Le païen Bonchatain ouvre sa boutique, mais sa fille ne descend pas et ne sort pas. Demain, lundi, j'entre en campagne avec un plan nouveau et superbe.
— Alors tu seras tout à moi... Je vais me promener sur le quai pour chercher un titre à mon roman.
— Eh bien ! par la même occasion, Félix, cherche un banquier honnête qui accepte une lettre de change à trois mois.
— Sur quelle garantie!
— Parbleu! la garantie de tes malades et de mes clients.
— Sans outrager tes clients, le titre de ma nouvelle est plus facile à trouver... Adieu, Arthur, et à bientôt ; le dimanche suspend toutes les affaires d'argent; c'est un jour inventé à Rome par les prêteurs. Demain, lundi, nous aurons une idée; le lundi est un jour charmant : il amène toujours quelque chose de neuf. Le monde a été créé un lundi (1).
Les deux jeunes amis se séparèrent en se donnant rendez-vous pour neuf heures du soir, sur la place du Châtelet, devant la fontaine. Ils furent exacts comme deux aiguilles de Bréguet, et ils s'enfoncèrent, cherchant un numéro, dans cette longue et grande ville qu'on appelle la rue Saint-Denis.
L'appartement que M. Belliol occupe, au premier étage de sa maison, est meublé avec goût et distinction ; tout y est uni , soyeux , chatoyant, comme la marchandise élégante qui se débite au magasin. On y a supprimé les angles ; ils sont remplacés par des coins ronds. Cet appartement a un sexe : il est efféminé comme un boudoir.
(1) D'après la Genèse, la semaine commence un lundi et finit le dimanche, qui est le jour du Seigneur, le jour du repos. D'après le Dictionnaire de l'Académie, elle commence le dimanche. On devrait mettre d'accord ces deux autorités. La loi nouvelle a détruit et changé l'ordre chronologique des jours de la semaine. Antiquum documentnm nova cedat ritui !
On dit que la charmante fille de M. Belliol a présidé elle-même à la décoration des salons et des chambres, et qu'elle a laissé partout l'empreinte de ses jolies mains. Aussi la grande pièce de réception a évité les écueils du style bourgeois. Il n'y a pas l'ombre quadrupède d'une seule chaise. Les fauteuils permettent de s'asseoir à l'aise. On a prodigué les divans, qui invitent les lèvres causeuses à se rapprocher des oreilles discrètes. 11 y a un grand luxe de coussins tendres pour les coudes et les pieds. La cheminée a une belle robe d'été, moitié velours, moitié dentelle. La pendule a chassé la cloche du verre ; elle est d'un beau bronze florentin et représente Esméralda jouant avec sa chèvre; son cadran corrige celui de l'Hôtel-de-YiHe dans ses écarts. Au milieu de ce salon, un vase de cristal à gueule évasée fait jaillir un immense panache de fleurs d'élite sur le marbre d'un guéridon.
Ce soir-là le salon de M. Belliol resplendissait de bougies dont l'éclat faisait ressortir le jaune moelleux des tentures et les broderies à l'aiguille des rideaux. Avant neuf heures la société était déjà nombreuse et fort curieuse à observer. Les chefs de famille des deux sexes avaient un maintien honnêtement bourgeois qui tranchait avec l'allure fringante et dégagée des jeunes demoiselles. Il y avait, entre cet âge mûr et cet âge en fleurs, tout l'abîme d'un siècle de civilisa- ^ tion. La mère .avait cent ans de plus que sa iille.
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L'une faisait une profonde et majestueuse révérence de menuet en entrant; l'autre secouait gracieusement son cou de cygne, avec un sourire virginal qui rayonnait des boucles fleuries de ses cheveux à la pointe de ses pieds de satin. Les pères, groupés dans un angle, et agitant un gant libre dans une main gantée, ressemblaient à des portraits de l'exposition de 1836. Les filles de ces pères circulaient de salon en salon avec une vivacité adorable, feuilletant les albums , essayant les pianos , déchiffrant les partitions, lutinant les fleurs des corbeilles, souriant aux miroirs , et se prodiguant des caresses mélodieuses avec des éclats de rires enfantins.
Arthur et Félix parurent, et, après les formules d'usage échangées entre eux et les maîtres de la maison, ils se mirent à circuler au milieu de ce monde.
— Monsieur, avait dit Belliol k Félix, ma fille Léonie va chanter quelque chose, avec mademoiselle Georgina Fleschel, et après nous aurons l'honneur devons entendre.
L'arrivée de nos deux jeunes gens causa une certaine sensation. Leur mise était irréprochable; on aurait dit que Gavarni les avait dessinés. Tout ce qu'il y avait en eux de trop juvénile et d'antimatrimonial disparaissait à vue d'oeil ; ils venaient de prendre leurs trente ans, et Félix, avec ses cheveux d'un gris menteur, pouvait même s'en donner cinq de plus.
Un ami de la maison qui faisait les honneurs de la soirée leur montra deux fauteuils, en les invitant a s'asseoir, et il s'assit à leur côté.
— Monsieur, lui dit Arthur, ce monde est ravissant à voir. M. Belliol est bien heureux de pouvoir rassembler chez lui tant de jeunes et jolies femmes : c'est sans doute la fleur du quartier Saint- Denis?
— Oh ! non, monsieur, dit le voisin ; toutes ces jolies demoiselles sont des amies de Léonie, et elles arrivent de tous les quartiers de la ville. Regardez cette belle blonde qui a des groseilles dans ses cheveux ; elle vient de l'extrémité du faubourg du Roule ; c'est la iille d'un ébéniste qui a cent mille francs de rente et qui continue à travailler comme un ouvrier; il a la passion de son état. Il vient de meubler le cabinet particulier du duc de Nemours. Je puis encore vous montrer une demoiselle qui demeure au bout de la rue de Sèvres, cette petite brune qui rit toujours et qui embrasse sa mère. C'est une fille unique. Elle a perdu son père en 1 841 , un excellent homme, qui avait cette belle boutique de cristaux et de porcelaine de Saxe. Il a laissé un million. Cette jeune personne qui vient de passer devant nous, et qui a de si beaux cheveux noirs, habite la Yillette. Son père a une grande maison de roulage et fait presque tous les transports de marchandises sur le canal. Savez-vous ce qu'il a gagné, en 1843, son bilan fait? J'ai assisté à l'apure-
ment. . . Il a gagné cent quarante-trois mille francs quatre-vingt-cinq centimes.
— Il n'y a donc que des filles de millionnaires dans ce salon ? dit Arthur en croisant ses mains de stupéfaction et les élevant sur sa tête.
— A peu près, dit le voisin avec calme, et encore la plus riche de toutes n'est pas arrivée ; mais, comme elle passe tous ses dimanches au château de son père, près d'Asnières, elle ne viendra que par le dernier convoi du chemin de fer.
— Ah ! je serais bien aise de la voir, surtout si elle est jolie.
— Ah ! mon Dieu î dit le voisin, je ne sais comment cela se fait aujourd'hui à Paris ; mais toutes les demoiselles sont jolies. Je crois que c'est la peinture ou la lecture des romans qui nous vaut cela... Pour revenir à la demoiselle que nous attendons, elle a un père qui est bien le plus original de tous les hommes. Il a gagné des millions en vendant des antiquailles à des amateurs.
— Et vous la nommez ? dit Arthur avec une émotion facile à comprendre.
— Son père l'appelle Psyché, mais nous l'appelons tous, comme son parrain, Eugénie.
— Eugénie Bonchatain? dit Arthur en se contenant.
— C'est cela, dit le voisin. Vous la connaissez ?
— Je connais son père, un peu.
— Ah! vous verrez un miracle de beauté... C'est lamie intime de Léonie Belliol.
— Eh bien! dit Arthur à l'oreille de Félix, si tu mettais cela dans un roman, on crierait à l'invraisemblable.
— Du sang-froid, Arthur ! murmura Félix.
-= On m'a dit aussi, dit Arthur au voisin, que la fortune de M. Belliol est considérable?...
— M. Belliol a quatre maisons de commerce : à Paris, à Saint-Étienne, à Nîmes, à Marseille ; il réalise, bon an mal an, cent mille francs de bénéfices. Cette partie est bonne quand on sait la faire valoir. Les dernières années surtout, les rubans ont beaucoup donné. La maison où nous sommes est la plus grande de la rue Saint -Denis. Elle peut contenir trente ménages. On a offert à M. Belliol huit cent cinquante mille francs ; il en demande un million.
Félix avait des oreilles sur tout son corps pour entendre cette dernière phrase du voisin.
En ce moment on annonça M. et mademoiselle Bonchatain.
Arthur pria son fauteuil de le soutenir.
A sa démarche solennelle, à son costume directorial, à sa physionomie sacerdotale, M. Bonchatain ressemblait à un Corybante conduisant une prêtresse deYesta au temple rond qui se mire encore dans le Tibre, près de l'arc des Orfèvres. Mademoiselle Eugénieporlait une robe blanche, simple comme une tunique et enivrante
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d'indiscrétions. Ses cheveux noirs pieuvaient en anglaises sur son cou d'Hébé ; ses longues tresses qui, dans l'âge d'or de Saturne et de Rliée , auraient pu lui servir de voile d'ébène, comme à la déesse de la Nuit, se repliaient, à la mode grecque, sur l'extrémité de la tète et se fondaient , avec une grâce adorable , dans les fleurs d'ivoire du Stanhopea indien. Ses yeux d'iris, lumineux et limpides, avaient des rayons d'une douceur ardente, et donnaient à son sourire ce charme céleste que l'azur pâle de l'horizon emprunte aux premières étoiles du levant dans les nuits d'été.
Toutes les jeunes femmes se levèrent comme un ^ol de cygnes , pour embrasser leur amie, à la porte du salon , et la mélodie rossinienne qui allait bientôt ravir les oreilles ne devait pas être plus mélodieuse que cette musique de lèvres virginales, exprimant toutes les tendresses de l'amitié.
— Qu'elle est belle ! dit Arthur tout bas à Félix, et comme toutes ces jeunes filles sont heureuses !
— Mais où donc chacune de ces demoiselles, dit Félix, a-t-eîle connu les autres, et d'où leur vient à toutes cette grande amitié ?
— Elles ont probablement été élevées à la même pension, dit Arthur, et elles ne se sont pas oubliées ensuite.
— Il est triste de penser que cela ne durera pas toujours, remarqua Félix.
Un prélude de piano se fit entendre et suspendit
les conversations isolées et les caresses des jeunes femmes.
— Ah ! voilà le mauvais moment de la soirée, dit Arthur. Je redoute cet incident comme le passage d'un omnibus dans une réunion de cabriolets. On va chanter la romance obligée sur le conscrit partant pour l'armée ou le petit noir vendu à des blancs inhumains Comme toutes les chanteuses vont être laides pour moi pendant trois couplets. .v^,^. >
— Arthur, dit Félix en croisant ses bras et prenant une attitude de résignation, il faut nous habituer de bonne heure aux romances si nous voulons vivre en société.
La fille du marchand de rubans et mademoiselle Georgina, la fille de l'ébéniste, se placèrent devant le piano.
Le jeune homme qui les y avait conduites distribua les morceaux de partition, et, au milieu de ce monde bourgeois, on entonna le funèbre et merveilleux trio final de Sémiramide , /' Usato ardir, il mio valor dove. Arthur et Félix n'ajoutaient foi ni à leurs oreilles, ni à leurs yeux. Ils admiraient d'abord la pose à la fois gracieuse et superbe des deux jeunes filles , et puis la distinction passionnée de leurs figures d'artistes , et le timbre virginal de leurs voix , qu'une atmosphère de coulisses n'avaient pas fêlées. Le trio fini, toutes les jeunes mains applaudirent, et Félix, qui avait levé les siennes par-dessus le front,
b8 UNE CONSPIRATION
oublia de les faire retomber, comme si l'enthousiasme l'eût pétrilié sur son fauteuil.
— Ces demoiselles ont d'admirables voix et une méthode exquise, dit Arthur.
— Ah ! c'est qu'elles ont eu un excellent professeur, dit l'officieux voisin : ce sont les meilleures élèves de madame Damoreau.
— Leurs mères, dit Arthur, chantaient : Quand on sait aimer et plaire. . . Il y a loin de là au l' Usato ardir !
— C'est comme ça, remarqua le voisin en levant les yeux et les mains au plafond.
M. Belliol traversa majestueusement le salon, et, s'inclinant devant Félix, il dit :
— Maintenant , nous n'attendons plus que votre bonne volonté.
Le jeune docteur en médecine prit gravement son manuscrit, et, après avoir assoupli le premier feuillet en le sillonnant avec l'ongle du pouce droit, il prononça le titre de sa Nouvelle d'une voix mâle et distincte : Santa-Croce, dit-il, et, ayant fait une assez longue pause comme pour préparer son intonation, il ajouta :
— Le titre de ma Nouvelle est un titre comme un autre; c'est le nom du héros principal, un Corse de noble origine. Cet ouvrage est mon début dans la carrière du roman ; il doit être publié dans la Presse entre la Reine Margot d'Alexandre Dumas et un roman de Méry.
Un frissonnement de plaisir courut dans le salon ; les demoiselles prirent des poses charmantes et croisèrent les plus jolis bras du monde sur leurs corsages. M. Belliol se donna un air triomphant ; M. Bonchatain, scandalisé du titre de Santa-Croce, s'endormit, et le jeune docteur commença.