‹ Une conspiration au LouvreChapitre 5 sur 24 · SANTA-CROCE · texte numérisé non relu

SANTA-CROCE

Le 27 décembre 1830, une calèche de voyage suivait la route qui conduit de Toulon à Hyères. Quoique cette route fût fort belle dans cette saison, les chevaux de poste ne marchaient qu'au pas le plus lent, et le postillon les modérait tout de suite dès. qu'une velléité de trot se manifestait dans l'attelage. Les heureux paysans qui, dans ce paradis terrestre, laissent au cie! le soin de travailler pour eux, et qui surtout vivent d'air et de soleil, regardaient passer presque sans étonnement cette chaise de poste presque immobile, et secouaient la tête avec mélancolie, comme font ceux qui assistent au défilé d'un convoi funèbre. Au reste , ce triste spectacle est assez fréquent au cœur de l'hiver sur celte route. Le village d'Hyères est le dernier médecin que la maladie au désespoir va consulter, et souvent ce Midi embaumé, lumineux, tiède,, accueille avec bonheur les agoni-

AU LODVRÈ. Bi

sants du Nord, et leur accorde un sursis ou la santé.

La calèche était ouverte, car- l'hiver n'était qu'au calendrier, et le soleil, en s'inclinant derrière les hautes collines de la mer, laissait encore à la campagne une chaleur douce et une atmosphère tranquille, comme dans les plus beaux mois de Tété. Un voyageur d'un âge mûr occupait seul le fond de la voiture ; sa ligure pâle, ses yeux éteints, sa pose immobile ne laissaient aucun doute sur le degré alarmant de sa maladie. A l'autre siège on remarquait, avec un intérêt plein d'émotion, une jeune dame et un enfant de treize à quatorze ans. La dame paraissait absorbée dans une douleur profonde, et ses beaux yeux noirs, qui semblaient avoir versé leurs dernières larmes, n'avaient pas un regard à donner aux splendeurs sereines que la nature prodiguait sur cette terre aux mille jardins. L'enfant exprimait sur sa figure nerveuse une intelligence au-dessus de son âge ; il avait appuyé sa tête sur les genoux de la jeune femme, et il regardait tristement le ciel, comme pour l'accuser de lui faire commencer sa vie au milieu de ces grandes et muettes douleurs. Les armes de cette famille étaient peintes sur les panneaux de la voilure, une croix potencée sur un champ d'azur, avec cette devise : Morto vivo.

Au pied de la petite côte que domine l'hôpital d'Hyères la voiture s'arrêta et le postillon descendit. Plusieurs domestiques ouvrirent un portail, et

les chevaux traversèrent une jolie allée d'orangers, et ne s'arrêtèrent que sur le perron d'une petite maison qui était à louer présentement , ainsi que l'annonçait un écriteau de bois qu'on avait oublié d'enlever.

— C'est M. le comte et madame la comtesse de Santa-Croce, dit un domestique à un paysan concierge qui tenait un trousseau de clefs.

Le paysan ouvrit la grande porte, et dit en provençal quelques mots qui signifiaient que tout était prêt pour recevoir les nouveaux locataires attendus.

La jeune dame et l'enfant descendirent et s'arrêtèrent sur le perron pour assister à un spectacle plus cruel que celui que le voyage avait éternisé ! Deux domestiques soulevèrent avec efforts le noble malade, et, sans s'arrêter aux salles basses de la maison, ils le déposèrent sur un lit. Tout cela fut fait dans un silence morne. La jeune femme et l'enfant suivirent cette espèce de convoi funèbre, et s'assirent à côté du lit, en comprimant des sanglots.

Un observateur exercé aurait compris que cette sombre désolation domestique sortait du répertoire vulgaire des douleurs humaines, et qu'elle avait une cause mystérieuse en dehors de l'agonie d'un chef de maison. Mais comme ce dernier motif était suffisant pour expliquer et justifier naturellement une désolation pareille, on ne chercha pas d'autres raisons parmi les voisins et les passants. Il fut donc admis

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que le malade était un riche et noble voyageur, attaqué d'une phthisie pulmonaire a l'extrême degré ; qu'il venait, comme tant d'autres, demander sa guérison à ce doux climat ; qu'il avait loué pour l'hiver cette jolie maison, où le service était organisé déjà depuis longtemps, et que la jeune femme, dévorée par le long chagrin causé par les souffrances incurables de son mari, ne lui survivrait pas probablement. On plaignait le fils, à la veille d'être orphelin. Au reste, le public causeur se contente toujours des apparences, par vieille habitude, et par vieille habitude aussi il se trompe toujours. Cela devrait le décourager; mais que lui resterait-il à dire s'il ne se trompait pas ?

Le médecin en chef de l'hôpital d'Hyères arriva bientôt, et, avant de voir le malade, il voulut connaître les antécédents de la maladie. On les lui donna dans les plus minutieux détails. Le comte Santa- Croce avait reçu, le 28 juillet 1830, une blessure grave à la tête, qui le privait par intervalles de l'usage de la raison, car la région cérébrale était lésée. Au mois d'octobre il avait été frappé d'une attaque d'apoplexie qui le paralysait complètement, et, depuis cette époque, sa maladie était devenue plus alarmante de jour en jour. Les premiers médecins de Paris consultés sur son état avaient conseillé au malade d'aller passer la mauvaise saison à Hyères. C'est le remède ordinaire quand il n'y en a plus.

On conduisit le médecin à la chambre du comte Santa-Croce ; sa femme et son fils sortirent avec des visages inondés de pleurs.

— Vous êtes le docteur de l'endroit ? dit le comte au médecin d'une voix qui se traînait sur chaque syllabe.

— Oui, monsieur, répondit le docteur, et je viens vous faire une visite de voisin à votre arrivée ; ma maison est de l'autre côté de la route.

— Je ne vous la rendrai pas votre visite, dit le

comte avec un sourire affreux du moins en ce

monde.

— Monsieur le comte, avant tout il faut que le courage du malade vienne en aide à la science du médecin ; nous avons besoin...

— Docteur, dit le malade en essayant de faire un mouvement de bras pour interrompre la phrase, docleur, rien d'inutile, je vous prie ; j'ai le courage de connaître mon état et de ne pas me faire illusion. J'ai réglé mon compte avec les hommes, et Dieu m'attend pour régler le mien.

— Vous me permettrez pourtant de faire mon devoir, monsieur le comte ?

— Faites.

Le médecin ouvrit les fenêtres, souleva les persiennes, et examina le malade avec une attention tranquille, comme il eût fait pour une indisposiion de petite-maîtresse imaginaire ; puis, avec, un

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isourire de bon espoir et un geste respectueux :

— Monsieur le comte, dit-il, serez- vous assez ami de vous-même pour suivre l'ordonnance que je vous prescrirai ?

Un sourire étrange servit de réponse ^

Le docteur, la tête inclinée sur le lit, attendit quelques minutes ; la réponse n'arrivant pas, il salua et sortit.

La comtesse Santa-Croce, assise dans le vestibule, leva la tête au bruit des pas du médecin et l'interrogea par un silence expressif.

Le médecin demanda une plume et du papier, écrivit quelque temps, donna son ordonnance à un vieux domestique, qui se tenait debout à côté de sa maîtresse, et pour toute réponse à l'interrogation muette il regarda le ciel et fit un geste mêlé de consolation et de désespoir, ce geste suprême qui signifie : Dieu est grand !

Au milieu de la nuit, un domestique sortit de la chambre du malade et vint dire à l'oreille de sa femme, assoupie sur un fauteuil, que M. le comte demandait son (ils.

La jeune femme tressaillit, car il lui sembla que le père voulait voir une dernière fois son enfant, et elle ne se trompait pas.

Sur l'ordre du père l'enfant fut amené dans la chambre, oii il resta seul.

— Mon lils, dit le comte de Santa-Croce en se ré-

chauffant avec effort k cette suprême flamme de vie que la nature prête aux agonisants ; mon cher fils, tu es un enfant par l'âge, mais tu es déjà presque un homme par ton énergie précoce et ta volonté. Ainsi ne pleure pas. On ne pleure pas dans notre famille. Les larmes ne vont qu'aux yeux des femmes. Je vais bientôt mourir, oii pour mieux dire me continuer en toi, car les Santa-Croce ne meurent jamais, comme dit la devise de leur maison : Le fils continue le père, Morto vivo Écoute, mon fils, détache de ma ceinture une lettre que mon bras invalide ne peut te

donner Bien Garde cette lettre comme un

trésor sans prix. Elle contient le sang des veines de ton père. Tu porteras cette lettre sur ton corps jusqu'à l'âge de vingt et un ans. Lorsque l'heure de ta majorité sonnera, tu rompras le sceau de mes armes, et tu liras ce que le comte de Santa-Croce écrit à son fils unique et bien-aimé.

L'enfant baisa la lettre avec respect, fixa sur le lit ses grands yeux noirs illuminés d'un feu sombre, et, s'agenouillant, il cueillit avec ses lèvres, sur la main de son père, la bénédiction que l'agonisant paralytique ne pouvait lui donner.

Avant le lever du soleil le comte de Santa-Croce rendit le dernier soupir.

Arrivé à ce passage, le jeune docteur en médecine ferma lentement son manuscrit, et d'une voix grave il prononça la redoutable formule : La suite au prochain numéro.

Une sédition féminine éclata dans le salon. — Comment ! la suite au prochain numéro ! s'écrièrent en chœur les plus fraîches voix du salon ; c'est déjà bien assez de lire cetle ligne au bas de notre journal tous les matins, il faut encore l'entendre ici ! Ah ! vous n'êtes pas un journal imprimé, vous, monsieur î Vous lirez votre nouvelle jusqu'à la fin.

M. Belliol calma d'un geste paternel la charmante colère des jeunes filles, et, s'avançant avec gravité vers Félix, il le pria de vouloir bien se rendre au vœu général et de continuer sa lecture, en supprimant cette odieuse ritournelle qui empoisonnait leur pain quotidien.

Le jeune romancier en germe se leva nonchalamment, effleura un verre d'eau sucré avec une lèvre dédaigneuse, comme on fait aux Rostres du Palais- Bourbon, et dit avec un accent parlementaire : — Mon intention n'était pas de borner mon honorable tâche de ce soir à ce court prologue. Ma nouvelle de Santa- Croce étant d'une nature sérieuse, trop sérieuse peut-être, je voulais l'alterner avec une autre nou-

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velle d'un genre tout opposé, intitulée : la Pêche au Lion, etc..

(Interruption sur les divans des jeunes demoiselles. Quelques voix : Continuez Santa-Croce ; nous enien^ (Irons LA PÈCHE AU Lion après.)

— Parle donc un peu pour moi, dit Arthur vivement à l'oreille de Félix; tu ne songes qu'à toi. Le succès t'enivre. Tu épouses Léonie demain.

— Attends donc, dit Félix, ton tour viendra.

— Songe à mon Eugénie et à son païen de père.

— Attends donc, te dis-je, nous aurons un succès fou. Cela réussit trop. Belliol est aux anges.

Pendant ce court entretien, la sédition continuait sur tous les fauteuils et les divans. Les avis étaient partagés; les hommes demandaient la Pêche au Lion, pour rire un peu, disaient-ils ; toutes les femmes criaient: Santa-Croce. Belliol, plus triomphant que jamais, recueillait les voix.

Félix, pour ramener le silence, ouvrit le manuscrit, et, avant de continuer, il fit en ces termes une nouvelle annonce :

— Après Santa-Croce et la Pêche au Lion, mon ami, M. Arthur Greminy, aura l'honneur de vous lire une nouvelle antique, intitulée le Gladiateur.

M. Bonchatain, que le tumulte avait réveillé, inclina la tête en signe d'adhésion. M. Belliol, au comble de l'exaltation, se vit lancé dans un avenir exempt d'ennuis et rempli d'émotions intarissables,

Il avait réalisé un rêve ; il avait personnifié le journal du journal du soir ; il découvrait, à son insu, le feuilleton vivant. — Et pourtant, disait-il avec une modestie touchante, je ne suis qu'un simple boutiquier de la rue Saint-Denis.

Un chut ! mélodieux comme une gamme soutenue, comme une gamme à l'unisson par un gosier d'or, retentit dans l'auditoire, et le jeune romancier continua son récit de Santa- Croce. -—x'

Après la mort de son mari, la comtesse de Santa- Croce fut saisie d'un désespoir peu commun dans les veuvages. Elle aurait voulu quitter sur-le-champ cette triste maison, qui avait été pour le noble voyageur l'étape de la mort ; mais une violente crise nerveuse ne lui permit pas de choisir une autre retraite de deuil, même dans le voisinage. 11 fallut rester devant ce perron funèbre, inauguré par un cercueil.

Quand les femmes pleurent, il est souvent fort difficile de reconnaître l'origine de leurs larmes. C'est comme le fleuve d'Egypte : on le voit couler, mais personne ne connaît sa source. Dans cette occasion, cependant, il était impossible de se mé-

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prendre. Les beaux yeux de la comtesse, que la douleur semblait avoir déjà taris avant la mort de son époux, retrouvèrent des larmes nouvelles pour arroser sa tombe ; et, le soir, ceux qui passaient sur cette terrasse, où la jeune veuve s*abîmait dans sa douleur, assise comme une statue de mausolée, levaient les mains au ciel et semblaient le supplier d'adoucir ce touchant et inconsolable désespoir.

Les étrangers de distinction qui séjournaient à Hyères s'empressèrent d'offrir leurs devoirs et leurs cartes à la veuve ; mais elle ne reçut personne et s'obstina dans son isolement. Elle ne voulait d'autre consolateur que son fils, dont elle ne se séparait jamais pendant l'hivernage. La société convalescente et oisive de ce pays ne s'entretint que de la veuve invisible ; elle devint le texte de tous les entretiens ; on avait épuisé les formules d'admiration en toutes les langues de l'Europe , et lorsque la comtesse Santa- Croce, vêtue de noir et voilée avec transparence, se rendait le dimanche à l'église, toutes les têtes se découvraient par respect, et les femmes enthousiastes, n'osant s'élever jusqu'au visage de la mère pour le couvrir des caresses de l'admiration, embrassaient le bel enfant qu'elle tenait par la main. ;^ •

Ici mademoiselle Léonie Belliol se leva vivement et interrompit le lecteur.

— Pardon, monsieur, dit-elle avec une grâce adorable qui fit excuser l'interruption , voilà déjà plusieurs fois que vous parlez de cet enfant et vous n'avez pas dit son nom. Tout les enfants ont un nom.

— Mademoiselle, dit Félix , toujours avec un air grave, cet enfant porte le nom de son père; il se nomme Santa-Croce.

— Oh ! nous le savons tous ; mais son nom de baptême?

— J'ai cru qu'il était inutile de lui en donner un. Si vous voulez être sa marraine, il ne tient qu'à vous, mademoiselle, de le baptiser.

— Très-volontiers , dit Léonie avec un éclat de rire qui fut contagieux parmi ses belles amies. C'est une famille italienne, n'est-ce pas ?

— Une famille corse, mademoiselle.

— Eh bien ! je nomme mon filleul Léonio.

— Il est très-bien nommé. Le voilà donc, Léonio Santa-Croce, par la grâce de votre choix.

M. Belliol qui ne se possédait plus, promena un regard de satisfaction sur son peuple, et dit d'une voix tremblante de bonheur :

— Remarquez donc, messieurs, l'énorme avantage

l'^l UNE CONSPIRATION

de ces lectures, quand on a le bonheur d'écouter le romancier au lieu de le lire; on se lève, on l'interrompt, on le fait expliquer ; on s'éclaircit d'un doute ; on le prie de continuer quand il s'arrête. C'est vraiment inappréciable tout cela,

La société fit un signe d'adhésion.

Félix reprit son manuscrit et continua, au milieu du plus profond silence.

Le printemps, selon son usage, avait passé l'hiver à Hyères; mais, lorsque le calendrier l'annonça officiellement, la comtesse Santa Croce partit pour Paris avec son fils, et descendit à sa maison de la rue Castiglione. La vie qu'elle s'imposa dans cette grande ville ne différait pas trop de celle qu'elle avait subie à Hyères; seulement, quand la pluie ne tombait pas, notre jeune et belle veuve allait s'asseoir au jardin des Tuileries, séparé de sa maison par cette moitié de rue qu'on appelle Rivoli; elle lisait les journaux ou regardait courir son enfant, et ne daignait jamais répondre par la plus innocente pose de coquetterie aux banales exclamations d'enthousiasme que poussent les jeunes promeneurs en passant devant une femme isolée et vêtue de noir.

Le désespoir inconsolable ne finit jamais dans les cœurs éternellement sensibles, mais arrive un jour qui fait tomber le deuil de la robe de veuve et voit lever la blanche aurore des consolations. La noble dame signala celte ère nouvelle de sa vie par une bonne pensée bien maternelle. Son fils Léonio avait interrompu ses études depuis longtemps. En prenant sa première robe émaillée de fleurs, la comtesse lui dit :

Mon cher enfant, ton éducation n'est pas faite, et tu auras bientôt quatorze ans. On est déjà un homme à cet âge dans ton pays. Je te conduirai demain au collège Henri IV, où tu reprendras le cours de tes études, et tu travailleras bien, mon ami.

— Maman, dit Léonio, je ne demande pas mieux que de m'instruire. J'ai perdu beaucoup de temps, et je veux le réparer. Tu seras contente de moi; c'est mon devoir de donner des consolations à ta vie, et je ne manquerai pas à mon devoir.

Puis il ajouta en embrassant affectueusement sa mère :

— Mais tu viendras me voir quelquefois ?

— Oh ! souvent, dit la mère en lui rendant ses caresses, très-souvent, tous les huit jours, et tu auras une sortie tous les mois.

— Et dans les vacances, maman, nous irons à Hyères pour jeter des couronnes sur le tombeau de papa?

La mère embrassa son fils une seconde fois, et lui permit d'aller jouer aux Tuileries avec sa gouvernante, en attendant la prison du collège qui devait s'ouvrir devant lui le lendemain.

Le comte de Santa-Croce était mort depuis deux ans, et là vie monotone de sa veuve n'avait subi aucun changement; elle ne recevait que quelques parents et écartait les amis. Aux jours de sortie du collège elle conduisait son fils aux jardins publics, aux musées, aux théâtres, partout enlin où il y avait à prendre un plaisir ou une instruction. Léonio se développait merveilleusement ; sa taille souple et nerveuse , sa figure longue et mobile, son front saillant couronné de cheveux noirs en broussailles, ses yeux de Corse montagnard, sa démarche fière, son geste vif et dominateur, tout annonçait en lui des germes de passions inexorables que l'âge devait amener nécessairement à leur maturité, si l'éducation n'organisait pas contre la nature primitive un heureux contrepoids de sagesse, de bon sens et de réflexion. Tel était l'espoir de la mère. Les mères espèrent toujours. L'Espérance est une femme qui tient une ancre sous ses pieds. On a vu bien des ancres se briser au vent.

Uajour de sortie, la gouvernante ramena du collège le jeune Léonio à sa maison de la rue Castiglione. En entrant dans le salon pour embrasser sa mère, l'enfant trouva un visiteur inconnu, assis devant le feu, et qui voulut aussi l'embrasser.

— Tu ne connais pas ce monsieur, dit la mère ; c'est le comte Wilfrid de T..., un ancien ami de ta famille, et qui arrive de Londres.

Le comte Wilfrid paraissait avoir trente ans; sa mise, son visage et son maintien étaient fort distingués ; il avait surtout celte douceur de voix et de regard qui attire les enfants et les attache. Léonio leva bien haut sa main droite et la laissa brusquement retomber sur la main du comte, qui le serra sur sa poitrine et l'embrassa.

— Quel beau garçon vous avez là, madame, dit le comte Wilfrid. On lui| donnerait dix- huit ans si on ne connaissait pas 1 âge de sa jeune mère Eh bien !

Léonio, qu apprends-tu de beau, à Henri lY?

— J'apprends tout , monsieur , dit l'enfant en continuant de jouer avec la main de son interlocu tetir.

— Tout!... mon ami, mais, c'est beaucoup, cela; tu en sauras trop. Quel auteur latin expliques-tu?

— Virgile, le second livre.

■ — Et cela t'intéresse beaucoup, sans doute?

— Oui, monsieur, parce qu'il y a des batailles.

— Et de fameuses batailles, mon ami : Fracti bello, fatisque repidsi, etc.

— Tiens ! vous vous souvenez de cela, vieux comme vous êtes î

— Que parles-tu de vieux? dit la comtesse en riant; M. le comte est un jeune homme.

— Jeune... jeune, dit l'enfant, il a des cheveux gris dans ses cheveux blonds, et beaucoup.

— C'est que M. le comte a eu de grands chagrins, dit sa mère revenue au sérieux.

— Ah! quelle drôlerie! s'écria l'enfant; le chagrin donne des cheveux gris. Alors pourquoi n'en ai-je pas, moi qui ai eu tant de chagrins au collège?.... Hier encore j'ai eu une dispute avec mon professeur... Vous allez être juge, monsieur le comte, entre lui et moi , puisque vous n'avez pas oublié Virgile, tout vieux que vous êtes... Comment expliquez-vous Per arnica silentia lunœ.

— Je l'explique, mon jeune ami, comme on doit l'expliquer. C'est-à-dire que les Grecs profitèrent de l'absence favorable de la lune pour quitter leur retraite de Ténédos et aborder au rivage de Troie. Par un beau clair de lune ils n'auraient pas réussi, on les aurait découverts.

L'enfant battit des mains,, trépigna de joie, et sauta au cou du comte Wilfrid, qu'il couvrit de caresses. Le visage de la belle veuve rayonna de bonheur.

— Vivat! cria l'enfant; vous méritez le prix d'excellence, monsieur le comte, et demain je vous prends par la chaîne de votre montre, et je vous traîne, malgré vous, au collège pour répéter votre explication à mon professeur. Il veut me soutenir , lui , que cela signifie : par un clair de lune favorabkj et il m'a

menacé des arrêts si je soutenais le contraire. Toute la classe a crié : Sanla-Croce a raison, et il a puni toute la classe. Mais il ne vous punira pas, vous, comte Wilfrid.

— J'irai, mon ami, j'irai avec toi.

— Et vous parlerez à mon professeur?

— Eh! mon Dieu î oui, je te le promets : tu verras si j'ai peur.

— J'ai dit à mon professeur : Comment voulezvous que les Grecs qui veulent surprendre une ville soient assez bêtes pour choisir une nuit de clair de lune? Moi, qui ne suis pas un Grec, j'ai retardé, pendant tout un dernier quartier, ma descente dans un jardin où je voulais prendre des fruits; j'ai attendu l'absence complète de la lune pour faire mon opération. Alors, savez-vous ce que m'a répondu le professeur ?

— Non, mon ami.

— Il m'a puni pour avoir pris ces fruits.

— Certainement, mon ange, tuas eu tort de prendre ces fruits, mais ton professeur, avant de te punir, aurait dû te répondre. Il a plus de tort que toi.

— Oh! monsieur le comte, dit Léonio exalté, comme vous êtes juste et bon, vous! et comme je vous aimerai! Savez-vous le grec comme le latin.

— Oui, monr enfant.

— Ah! c'est juste, vous êtes décoré; eh bien! je vous avoue franchement que mon professeur m'en-

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nuie, et que le collège ne m'amuse pas. Voulez-vous être mon professeur, vous? Je ne quitte plus la maison, je ne quitte plus maman.

— 31ais, mon petit Léonio, dit le comte en plaçant l'enfant sur ses genoux, tout cela pourrait bien se faire. Ce n'est peut-être pas une mauvaise idée. Voyons, que pense ta belle maman de ce projet?

— Oh ! maman fait tout ce que je veux.

— Que dites-vous là, monsieur? fit la comtesse en donnant un soufilet caressant à son fils.

— Ecoute, Léonio, dit le comte Wilfrid en faisant courir ses doigts dans la rebelle chevelure de l'enfant, écoute : tu t'ennuies beaucoup au collège, n'est-ce pas?

— Oui, comte Wilfrid ; il me semble, dans la cour du collège, que j'ai pour casquette le dôme du Panthéon; l'air m'étouffe : mon professeur ne sait pas le latin; hier j'ai touché trois fois mon maître d'escrime par une feinte de bas en haut ; mon maître d'équita-

tion a peur des chevaux arabes S'ils veulent tous

me prendre pour professeur, je reste; comme élève je meurs d'ennui, et ma mère est orpheline. C'est décidé, je sors.

— Et si j'ordonnais à ta mère de me prendre pour professeur, que dirais-tu ?

— Ordonner! murmura Léonio en regardant sa mère avec de grands yeux, ordonner... et ma mère ne répond pas.,.

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— Tu m'aimes bien, n'est-ce pas, Léonio? dit le comte avec une douceur inexprimable.

— Oii ! oui, comte Wilfrid , dit l'enfant comme fasciDé par le regard sympathique de son interlocuteur.

— Tu m'acceptes pour professeur?... Oui, trèsbien Tu veux entrer à Saint-Cyr dans deux ans!

Oui... encore mieux. Je te promets de t'y faire entrer quand tu auras achevé de bonnes études avec moi.

L'enfant embrassait le comte à chaque phrase.

— Tu vois que je veux faire beaucoup pour 'toi. Je vais gourmander ton professeur sur son contre-sens de per arnica ; je te fais sortir du collège, je l'apprends le grec, le latin , l'escrime et l'équitation ; je te fais entrer à Saint-Cyr, et, avant tout, j'épouse la comtesse ta mère, et je deviens ton bon papa.

L'enfant bondit sur les genoux du comte , et sa mère le couvrit de caresses.

— Vous épousez maman ! s'écria Léonio en battant des mains par-dessus sa tête... Et quand l'épousezvous?

— Demain, mon cher enfant.

— Voilà une nouvelle | s'écria Léonio. Moi qui n'ai jamais vu de mariage ! en voilà un qui va m'amuser!... Ah çà! dites-moi, est-ce que les veuves peuvent se remarier ?

— Après le terme légal, mon ami ; quand elles

sont jeunes et belles, elles se remarient toutes, dans rintérêt«de la société.

— Enfin, dit l'enfant, puisque vous le faites, cela doit être permis.

— Embrasse-moi, mon enfant, dit le comte en quittant son fauteuil; la veille d'un mariage est un jour d'affaires pour le mari. Adieu; tu ne rentres pas au collège ce soir, et tues libre toujours... Je vais chez Morel, le bijoutier.

— Ecoutez-moi avant de sortir, dit Léonio ; il ne faut pas que cela vous fasse oublier notre vengeance.

— Quelle vengeance?

— Ne m'avez-vous pas promis de me venger du professeur ?

— C'est juste, Léonio, je te vengerai.

Le lecteur s'arrêta un instant ; un frémissement de craintes agita le public du salon de M. Belliol ; les hommes attendaient la formule : La suite au, etc., pour se couvrir en signe de détresse. Mais on en fut quitte pour la peur. Félix reprenait haleine, et il ne ferma pas son manuscrit. Une seule voix se fit entendre, celle de mademoiselle Léonie, qui dit :

— Eh bien! je suis très-contente de mon filleul. Seulement je le verrais avec peine entrer à l'école de Saint-Cyr ; je l'aimerais mieux avec des goûts d'ar-

tiste... Il n'y a pas moyen de corriger cela, monsieur le romancier ?

— Mademoiselle, dit Félix, vous demandez précisément ce genre d'impossible qui ne peut se faire! Hélas ! je suis esclave de 1 histoire. Votre filleul entra à Saint-Cyr... Mais n anticipons pas sur les événements, comme dit Ducray-Duméuil, le patron dès romanciers.... Je continue mon récit.

Après avoir été le modèle des veuves, à Hyères, la comtesse Santa-Croce, devenue comtesse Wilfrid de T... fut le modèle des épouses, dans la rue Castiglione. Jamais on ne vit mariage plus fortuné ; le bonheur, si souvent exilé par les notaires, semblait avoir signé au contrat, comme témoin à perpétuité. La lune de miel avait légué son influence nuptiale à la lune suivante, et cette transmission s'opérait encore à l'échéance de chaque nouveau mois. 11 est vrai que tous les éléments de prospérité conjugale s'étaient réunis dans cette maison : le luxe y prenait des airs de paradis terrestre.

Les fleurs peintes et les fleurs naturelles charmaient les yeux et caressaient les mains. Des oiseaux d'émeraude, de saphir, d'écarlate et d'or, chantaient dans les volières à treillis d'argent. De merveilleux tableaux, remplis des scènes de la vie heureuse, couvraient les murs, et de larges miroirs, reproduisant à l'inlini les figures sereines des deux époux, leur disa'.ent en mille reflets, courtisans véri-

diques, qu'ils étaient heureux, comme de jeunes rois absolus, dans un royaume sans journaux.

Un nuage vint assombrir ce bel horizon conjugal. Le bonheur a ses maladies comme le corps humain.

Léonio Santa-Croce, grâce aux soins paternels et aux leçons du comte Wilfrid, était un adolescent accompli. L'éducation avait poli la rudesse native de son caractère, et l'expression sauvage de son regard d'enfant prenait graduellement un caractère de douceur qui faisait la joie de sa mère. Lorsque Léonio eut terminé ses études spéciales, il quitta cette maison toute pleine de ses plus chers souvenirs pour entrer à l'École militaire. La séparation fut cruelle. Cette tête domestique de tous les jours, inventée par le ciel eu faveur de trois heureux, fut interrompue tout à coup. Ce triangle d'harmonie perdait un de ses côtés. Le comte Wilfrid conduisit lui-même son fils d'adoption à Saint-Cyr, et Léonio, qui attendait ce dernier moment pour exprimer toute sa reconnaissance envers ce second père, trouva de sublimes paroles de gratitude, qu'il mêla aux larmes de l'adieu.

Le soir même de ce jour le comte et la comtesse Wilfrid partirent pour leur terre de Normandie, où des affaires litigieuses les appelaient. Les procès ont une chose bonne en eux : ils font une amusante diversion aux ennuis de la richesse. Les avocats sont des philanthropes qui connaissent la maladie incurable qui ronge l'humanité opulente, et qui se dé-

vouent au papier timbré pour prolonger l'existence de tant de riches malheureux condamnés à subir les heures lourdes que le sommeil n'adoucit pas. Le comte Wilfrid, dans l'antique patrie de la procédure, rencontra un de ces philanthropes qui, le croyant attaqué du spleen SiU. troisième degré, voulut le traiter généreusement et éternisa l'affaire normande. Les jours et les mois s'écoulèrent, emportant avec eux des tourbillons de dossiers et des flots de paroles perdues. Le comte n'était pas dans la catégorie de ceux qui usent d'un pareil remède; mais, comme on ne pouvait faire une exception en sa faveur, il fut obligé de subir des lenteurs interminables, comme le plus malade des clients du Calvados. Ayant mis le pied dans les broussailles de la procédure, il ne le dégagea qu'au bout de deux ans , et par un miracle fort coûteux.

Léonio, livré à lui-même, sortait tous les dimanches, selon l'usage de l'école de Saint-Cyr, et se donnait à Paris les distractions permises k son âge. Un jour, comme il marchait à l'aventure sur le boulevard des Capucines, avec ce besoin de locomotion ardente qu'éprouvent les jeunes gens délivrés de prison, il vit luire dans une calèche un front d'ivoire, étoile de deux yeux divins. Léonio, certainement, avait rencontré bien des fois de charmants visages et de beaux yeux dans ce Paris où on trouve tout, mais il ne leur avait accordé qu'un regard de curiosité vague,

comme doivent faire les jeunes gens graves et studieux, qui comprennent qu'une passion follement engagée peut les disîraire de leurs devoirs et briser leur carrière à son début. S'il fut moins réservé cette fois, s'il oublia ses résolutions de sagesse, c'est que ia rencontre eut un caractère d'attraction irrésistible. Souvent il y a dans un double regard croisé au vol un mystérieux échange de rayons sympathiques qui, au même instant, enchaînent nos destinées et ne permettent plus au présent de choisir son avenir.

Léonio suivit facilement la calèche qui s'avançait d'un pas de promenade, et qui, après avoir côtoyé la Madeleine, s'arrêta devant la porte d'un hôtel, rueTronchet. Trois dames descendirent sur le trottoir et causèrent quelque temps, en donnant des ordres, par intervalles, au domestique et au cocher, ce qui permit a Léonio de regarder en passant, et avec lenteur, la fugitive apparition du boulevard. C'était une jeune fille de seize ans au plus, et dont la distinction de beauté ne s'arrêtait pas au-dessous de la tête et rayonnait partout.... Notre jeune homme ressentit une seconde fois l'étincelle magnétique d'un regard divin. Ce coupd'œil semblait lui dire : Ne cherche plus jeune homme. Dieu m'a créée pour toi.

Santa-Croce descendit jusqu'à l'angle de la rue Neuve-des-Mathurins, et, quand il présuma que les trois dames étaient rentrées, il remonta la ru3 Tronchet pour prendre le numéro de l'hôtel, car ses yeux

éblouis et concentrés sur un seul objet merveilleux n'avaient rien vu autour. Le chiffre se grava dans sa mémoire , encore vierge de numéros , et mille ans après il s'en serait souvenu. Le soir il fallut prendre le chemin de fer de Versailles et rentrer à Saint-Gyr. Heureusement approchait l'heureuse époque de sa délivrance : il était à la veille de sortir de l'École avec sa première épaulette d'ofiicier.

Enfin voilà Léonio libre. Il s'habille au suprême goût de la mode d'Aubert : il est gracieux, svelte, distingué ; il a cette aisance et cette souplesse de mouvements de jeune homme qui a ployé son corps â tous les exercices du gymnase ; il a un visage fier et pâle, des yeux d'un ébène italien, une lèvre dédaigneuse et toujours convulsive sous l'arête noire de la moustache, un regard superbe d'ambition et d'avenir... Laissez passer le jeune Corse qui entre dans sa vie d'homme et ne l'arrêtez pas.

Léonio avisa dans la rue Tronchet un cabinet littéraire heureusement placé en face du numéro adoré. C'est là qu'il établit son quartier général d'observation. Son raisonnement était assez juste pour un débutant amoureux. Il y a trois dames dans cette maison, se dit-il à lui-même; une des trois, à coup sûr, est abonnée à la lecture ; que feraient les dames riches si elles ne lisaient pas, aujourd'hui surtout que tout îc monde lit des romans? Or, en m'établissant ici en garnison bédentaire, je dois avoir des lensei-

gnements précis sur les locataires de l'hôtel voisin ; en tout cas, je n'ai pas beaucoup de temps à perdre, car le comte Wilfrid et ma mère m'attendent en Normandie ; il faut donc emporter la place d'assaut.

L'événement justifia la prévision.

11 s'assit devant la table verte, jonchée de journaux interminables, à côté du bureau de la maîtresse, et bénit la nouvelle dimension des gazettes qui permettait à .un amoureux de passer douze heures dans un cabinet de lecture sans éveiller le moindre soupçon. Cet avantage du nouveau format n'avait pas été prévu par le prospectus, et, depuis cette époque, le format des journaux s'est encore bien allongé.

Le premier jour les femmes et les valets de chambre se succédèrent devant le bureau pour demander des échanges de livres ; Léonio les suivit de l'œil à la sortie, mais aucun de ces messagers de romans n'ouvrit la porte du numéro voisin. Le second jour un groom, à gilet rouge et bottes à revers, entra et déposa deul volumes sur le comptoir.

' — Quel nom ? dit la dame du cabinet de lecture.

— Madame la marquise de Bléchamp.

— Ah! c'est juste.... de l'hôtel en face ... Vous rendez le Lys dans la Vallée, de M. de Balzac, c'est bien ; vous avez encore h Médecin du Pecq, de Léorv Gozlan, n'est-ce pas?

— Oui, je le rendrai lundi; madame la marquise l'a prêté à mademoiselle Octavie, qui le gardera jus-^

qu'à notre départ pour la campagne. Nous parlons mardi. Avez-vous, pour madame la marquise et sa sœur, les Mousquetaires^ d'Alexandre Dumas ?

— En lecture.

— Le Docteur Herbeau, par Jules Sandeau ?

— En lecture... En ce moment on lit beaucoup chez les pratiques, et nous n'avons rien dans les bons; tout est en lecture...; mais en attendant je vous conseille de prendre Wromski, ou le château de Thol-Elheini qu'on vient de me rendre; on m'en fait beaucoup de compliments.

— Je ne crois pas que ça plaise à ces dames, dit le domestique , mais c'est égal , je le prends toujours. Quai^ à moi, je sais que je ne le lirai pas.

11 ramassa les deux volumes d'un air dédaigneux et sortit. Léonio, vivement agité, le suivit du regard et le vit entrer dans le seul hôtel qui était pour lui la rue Tronchet.

Quelques instants après, il se leva nonchalamment, comme un lecteur courbé sous le poids des colonnes qu'il avait dévorées, et, jetant une pièce pour payer la séance, il dit :

— Madame, si je savais que mon domestique osât vous parler insolemment comme celui qui vient de sortir, je le chasserais.

— Que voulez-vous, monsieur? dit la dame en alignant la monnaie de la pièce, les domestiques sont

si mal élevés aujourd'hui î Dans notre état il faut avoir du bon sens.

— Ce valet appartient pourtant à des gens comme il faut?

— Oh î très comme il faut. Les dames viennent quelquefois ici et me traitent familièrement, en voisine. Le monsieur est plus fier; il est toujours en querelle avec ses voisins. L'autre jour il a voulu faire enlever, chez le marchand de tableaux son voisin, une gravure indécente qui était à l'étalage, le marchand a refusé. Croiriez-vous que le marquis lui a fait un procès ?

— Le marquis de Bléchamp, le père de mademoiselie Octavie ? ^

— Lui-même, monsieur... C'est un homme d'un caractère fort original. Le mois dernier il a gagné deux procès, l'un contre l'admiDislration du gaz, l'autre contre M. Bénédic, marchand de chevaux, et il avait quatre fois tort dans ces deux affaires. Cela le met en goût. S'il savait que j'ai loué les Mousquetaires, de Dumas, à ces dames, il me ferait un procès. Heureusement il est à la campagne.

— Quel triste voisin vous avez là, madame ! El ce bel hôtel lui appartient?

— Oui, monsieur; et il en a encore un rue de la Yille-l'Évêque.

— PardoD, madame, je vous fais perdre votre temps; j'ai l'honneur de vous saluer. A demain.

Et Léonio sortit pour organiser de nouveaux plans. 11 était doué de celte dure obstination que tout insulaire emprunte au rocher natal, et, souriant aux obstacles de l'avenir, il se faisait une joie de les surmonter.

Le mardi suivant, à la pointe du jour, une berline attelée de deux chevaux stationnait à un angle de la rue Castellane. Léonio Santa-Croce s'était placé sous le cintre saillant d'une porte cochère, en habit de voyage, et, de ce poste favorable à ses observations, il épiait tous les mouvements extérieurs de l'hôtel de Bléchamp. A six heures un palefrenier ouvrit l'écurie, et deux domestiques à moitié endormis s'attelèrent nonchalamment à une calèche de voyage, et firent un semblant d'inspection sur les roues et les ressorts. Bientôt deux fenêtres s'ouvrirent sur la façade, comme deux yeux sur une figure qui se réveille. Des mains blanches étincelèrent entre les lames des persiennes; une femme de chambre secoua sur la rue déserte un léger manteau de satin noir, et le groom du cabinet de lecture déposa sur le seuil de la porte cochère pluisieurs caisses de chapeaux, avec leur enduit ciré.

Plus de doute, on allait partir. Quatre chevaux de la poste royale débouchaient du boulevard, et le postillon cherchait un numéro dans la rue Trouchet.

Léonio monta dans sa berline, et fit la recommandation nécessaire à son cocher, qui avait déjà tout compris avant la recommandation.

La chose était toute simple pour ie cocher de Léonio ; il s'agissait de suivre la voiture des voyageuses à train égal, jusqu au premier relai, et de ramener les chevaux à Paris. Léouio continuait sa poursuite avec un attelage de poste jusqu'à la destination qu'il ignorait.

Les deus voitures partirent à cinq cents pas de distance l'une de l'autre, et Léonio ménagea sa course de manière à laisser toujours le même intervalle entre les poursuivants et les poursuivis. Le soir du même jour, à onze heures, la première voiture s'arrêta devant une grille de parc, au bas de la côte qui voit bifurquer, après Bolbec, les chemins du Havre et de Dieppe. Léonio remarqua les localités en courant, et posant sur ce point un jalon idéal de reconnaissance, il continua sa route jusqu'au Havre.

A cet âge heureux où on ne doute de rien, excepté du possible, Léonio voulut tenter un coup décisif, et, ne comptant sur personne pour se faire présenter au château du marquis de Bléchamp, il décida qu'il se présenterait lui-même, armé de toutes les séductions de sa grâce et de son esprit.

Le lendemain, Léonio descendit de cheval devant la grille du parc de M. de Bléchamp, et se fit annoncer sous son nom de comte de Santa-Croce. L'heure avait été convenablement choisie pour cette visite, ou mieux pour cette expédition. Les dames du château, assises sur la terrasse, un travail de broderie à

la main, suppliaient le hasard de leur envoyer quelque incident agréable à cette heure du milieu du jour où la campagne se pare de tous ses ennuis. Pour des lectrices de romans, l'annonce de la visite d un comte Léonio de Sauta-Croce fut déjà une bonne fortune, et l'incident attendu se revêtit d'un charme nouveau, lorsque, à la suite du nom, arriva le jeune homme qui le portait si bien. La marquise de Bléchamp se leva pour recevoir Léonio, et mademoiselle Octavic, après avoir salué le visiteur par un léger mouvement de tête, continua paresseusement son travail

L'aisance de Léonio, dans ce moment terrible, étaitadmirable de bon goût et de sang-froid.

— Je croyais, madame, dit-il avec le plus doux des sourires, ne déranger que des fermiers, en arrivant ici : on m'avait dit que M. de Bléchamp n'était pas au château.

— Ou ne vous a pas trompé, monsieur, — dit la marquise, en montrant un siège à Léonio qui l'accepta, — mon mari est à Rouen, et nous l'attendons

— En quelques mots, madame, — dit Léonio avec une assurance de trente ans, — voici le sujet qui me procure l'honneur d'être reçu par vous. Tout le monde est aux affaires aujourd'hui : gentilshommes et bourgeois, nous travaillons tous ; c'est le vice ou la vertu du siècle. En sortant des écoles spéciales, les jeunes gens eux-mêmes sont entraînés dans ce mou-

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vement qui les honore et les vieillit. Malgré mes goûts pour l'oisiveté rêveuse, je suis envoyé en Normandie avec un but sérieux ; je viens faire des éludes sur un chemin de fer atmosphérique qui doit relier, par un embranchement, \e,railway de Rouen à Dieppe. Mille pardons, mesdames, d'entrer devant vous dans ces détails, plus ennuyeux encore à la campagne que partout ailleurs. J'aurais doublement remercié le hasard s'il m'eût amené ici sous de plus riants auspices, mais il faut toujours lui savoir gré de ce qu'il fait a demi, pour nous donner un bonheur.

Léonio n'avait pas cessé, en parlant, de regarder en face la maîtresse du château, sans avoir commis la moindre distraction du côté de son adorable fille, et cette tactique, en apparence insignifiante, lui gagna tout d'abord les bonnes grâces de madame de Bléchamp.

— Monsieur le comte, — dit-elle avec des nuances imperceptibles de coquetterie, — ces visites ne nous étonnent pas : seulement elles sont plus ou moins agréables. Depuis dix ans la Normandie est assiégée par les ingénieurs civils : on démolit les remparts du Havre et on assiège la campagne. C'est la guerre de la paix. On coupe les arbres et on plante des maisons. Il liiut se résigner en riant, comme je fais. Nous n'habitons plus nos châteaux, nous y campons ; l'ennemi est sans cesse à nos portes. Guerre aux châteaux comme aux chaumières ; c'est le règne de

l'égalité; personne au moins ne se plaindra,.. Monsieur le comte, je livre mon parc à vos études, mais laissez-nous quelques arbres pour le mois de juillet!

— Oh ! madame, — dit Léonio en riant, — on vous laissera tout votre parc... Comment donc! un si beau parcî et si bien habité!.. J'ai choisi ce point pour mes études, parce qu'il domine la campagne; mais sa position au-dessus des niveaux le rend inviolable du côté des ravageurs autorisés par la loi.

— Vous me rendez toute joyeuse, monsieur le comte; je tiens à mes beaux arbres. II y a sur leurs écorces des chiffres, des dates, des souvenirs : ce sont des archives de famille. Vraiment, il me serait bien cruel de me voir couper au pied Thistoire végétale de ma maison.

— Ah ! c'est que nous sommes impitoyables, nous, madame la marquise, — dit Léonio avec un sérieux comique; — nous sommes des Attila en frac. Quand nous lencontronsune vallée, nous la comblons avec une montagne; et quand une montagne nous gêne l'orteil, nous l'extirpons. La France a soif des nouveaux chemins ; c'est l'âge d'or du fer. Pour arriver au résultat nous ne respectons rien, ni la sainteté des édifices, ni l'âge ni le sexe des arbres. Nous sommes ingénieurs civils avant tout... Hier j'étais en train de ravager un quinconce de marronniers du côté d'Yvetot. Un jeune homme et une jeune dame, couple charmant, époux de la veille, vinrent me supplier, à

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