‹ Une conspiration au LouvreChapitre 6 sur 24 · Q4 UNE CONSPIRATION · texte numérisé non relu

Q4 UNE CONSPIRATION

quatre mains jointes, d'épargner un arbre sur lequel était gravé : Octnvie pour toujours, et ces autres mots de Virgile : Crescent illœ, crescetis amores! « Ces arbres croîtront, et nos amours croîtront avec eux! » Vraiment, madame, je fus attendri une minute. Le jeune époux regardait en pleurant l'arbre menacé; il y avait dans ses yeux et sa parole tant de désespoir et d'amour, que je formai un recours en grâce pour ce pauvre arbre auprès du directeur des dévastations générales. La réponse arriva courrier par courrier. Nos trois cœurs battaient à l'unisson. J'ouvris la eltre ; il n'y avait que ce mot : Coupez.

— Quelle horreur! murmura mademoiselle Octavie, qui ouvrait la bouche pour la première fois. Et vous avez exécuté l'ordre, monsieur?

— Hélas ! mademoiselle, il le fallait bien, sous peine d'être jugé par un conseil de paix et condamné au repos forcé à perpétuité. On est très-sévère chez nous.

— Cela m'afflige d'autant plus, dit Octavie, que la jeune épouse porte mon nom.

— Vraiment , dit Léonio. Ahl mademoiselle , si j'avais connu cette circonstance atténuante, j'aurais couru la chance du jugement.

— Monsieur le comte, dit la marquise, je me réjouis d'échapper à toutes ces tribulations, surtout à cause de mon mari. Nous avons déjà sur les bras assez de procès. M. de Bléchamp vous intente-

rait'un procès pour chaque arbre. Ce serait une forêt de procès. Nous n'en sortirions plus. En ce moment, il est à la veille de perdre une cause qui lui emportera cent mille écus.

— Cent mille écus! dit Léonio en affectant de prendre le plus vif intérêt à l'inquiétude de la marcjuise.

— Et cela ne nous arrangerait pas trop en ce momoment, poursuivit la marquise, car nous songeons à établir notre fille.

La cravache d'ébène qui tournoyait entre les doigts de Léonio tomba sur le gazon, et la main oublia un instant de la ramasser.

— Cent mille écusl dit Léonio, comme un tardif écho de lui-même.

Et il se raffermit sur son torse et sur ses pieds.

— Oh! dit la marquise, ce n'est pas la perte de la somme qui irrite M. de Bléchamp, c'est la honte de perdre un procès ; il n'en a jamais perdu un seul. Son amour-propre, en ce genre, est excessif : il se regarde, en perdant, comme déshonoré. Comprenezvous cela, monsieur le comte?

— Je comprends cela, monsieur le madame la

marquise, répondit Léonio au hasard.

' — Son adversaire est un homme tenace et fort adroit ; c'est notre voisin d'une lieue, et nous vous serions fort reconnaissants, tous, si vous pouviez me-

nacer son parc d'une dévastation Une petite vengeance innocente.

— Comment ! s'écria Léonio. Ordonnez, madame, ordonnez!... Je ne m'arrêterai pas à la menace, ' je ravagerai tout, j'incendierai ses arbres et je planterai du sel' dans ses jardins!... Son nom! son nom, madame ; le nom de ce plaideur ennemi !

— Monsieur le comte, dit la marquise, vous avez une exaltation superbe et que j'admire. Il paraît qu'à votre âge on improvise l'amitié et le dévouement.

— Excusez-moi, madame, je suis ainsi fait, moi, dit Léonio avec un trouble délateur. J'aime tout de suite ou je n'aime jamais. Une première rencontre me subjugue... Je sens que je vous suis déjà tout dévoué comme à une ancienne connaissance... Le nom, le nom, madame, de votre ennemi !

— C'est le comte Wilfrid de T...

Cette fois, le chapeau suivit la cravache dans sa chute, et une pâleur verdâtre couvrit le visage de Léonio. Cependant il fit un effort héroïque, et dit d'une voix sourde :

— C'est bien , madame, je vous remercie, et je crois que nous nous reverrons bientôt.

11 salua les dames et remonta précipitamment à cheval.

— Ce jeune homme est fort distingué, dit la marquise; seulement je n'ai pas compris sa conduite quelques minutes avant son départ.

Octavie baissa les yeux et reprit son travail.

Léonio Sanla-Croce courut de toute la vitesse de son cheval au château du comte Wilfrid, et les premiers moments furent donnés à la tendresse ; les amertumes d'une longue séparation furent oubliées. La cfumtesse versa des larmes de joie en revoyant son fils grandi, et toujours charmant. Le bonheur domestique, à demi exilé, rentrait au château avec toutes les douceurs de la belle saison.

Le tempérament de Léonio ne s'accommodait pas du plus court des retards ; une phrase d'ailleurs vi-

Entre autres lettres très-obligeantes que d'honorables correspondants me font l'honneur de m'adresser, j'en reçois une fort spirituelle qui me reproche d'avoir fait commencer la semaine par le lundi, dans le troisième chapitrede ce roman. Les raisons objectées contre mon assertion sont ingénieuses, mais ne me paraissent pas justes. Nous savons que le jour du sabbat est le jour du repos dans l'ancienne loi ; mais lorsque la loi nouvelle eut remplacé la loi antique, lorsque l'Église eut porté ce décret :

Antiquum docimentum Novo cedat ritiii ,

le samedi perdit son ordre chronologique hébreu, et devint, pour l'Église, le dimanche; tous les autres jours de la semaine furent intervertis : le jour hébreu du repos devint le jour chrélien du Seigneur, le jour où le Seigneur se reposa. Au reste, je ne donne pas cette réponse commp une raison décisive, mais comme une oninion.

vait encore dans son souvenir comme un tocsin d'alarme amoureuse : on songe à établir OctaviefQnoX mol désolant!... Établir! c'est-à-dire la livrer -à un autre, la vendre comme une esclave, la dépavser probablement sur une terre oii nul homme ne pourrait désormais la voir, excepté son maître légal, stupide et jaloux ! Oh ! sous Tobsession d'une pensée pareille une mJnute perdue était un siècle de bonheur anéanti. Dans le dernier entretien , sur la terrasse du châ-» teau, l'amour de Léonio s'était élevé à la hauteur d'une passion dévorante. Que de regards furtifs, même dérobés à Tceil d'une mère, il avait lancés sur Octavie! et chacun de ses regards lui révélait une grâce nouvelle, un adorable détail de perfections! La jeune demoiselle, assise sous les arbres de son parc, les pieds sur les fleurs, la tête dans une auréole de feuilles vives, aurait pu ressembler à YAntiope que Gorrége' endormit avec son pinceau.

Agité par une impatience fiévreuse , Léonio attira le comte ^Yilfrid dans une allée du parc, et là, sans préambule oiseux, il lui avoua tout, ne pouvant, lui dit-il, choisir un meilleur confident. Le comte ne répondit que par des sourires de bienveillance paternelle, ce qui encouragea Léonio à poursuivre en ces termes :

— Mon cher père, car il m'est permis de vous donner ce nom, croyez que j'ai au cœur un amour sérieux. Ne m'objectez pas mon âge ; je suis d'un pays où les

hommes se marient k dix-huit ans et j'en ai bientôt vingt. Vous pouvez d'un seul mot faire le bonheur de votre fils ou le tuer. Si je perds Octavie, je meurs, parole de Corse, et, si je relarde ma dem^ande, un autre l'épouse avant moi. Mon père, vous ne me laisserez pas mourir?

Le comte Wilfrid prit affectueusement la main de Léonio et dégagea bientôt sa main droite pour essuyer une larme. Le jeune homme exploita cette émotion à son profit, et fit, avec une pantomine expressive , une dernière prière qui fut couronnée d'un plein succès.

— Eb bien ! voyons, mon enfant, dit le comte, que faut-il faire? Parle, parle, et je le ferai.

— Votre procès avec M. de Bléchamp est en voie de réussite, n'est-ce pas ?

— Il sera gagné à Rouen après-demain ; l'avocat même de M. de Bléchamp regarde son affaire comme perdue et me propose un arraugement. 11 m'offre l'abandon du tiers de la somme en litige, cent mille francs. J'ai répondu que je serais absurde de perdre une partie d'un tout qui est gagné.

— Et si je vous priais de répondre autre chose, mon père?...

— Voyons, Léonio, dit le comte en souriant, voyons l'autre chose.

— Qae vous regarderez votre procès comme perdu et que vous vous laisserez condamner par défaut, sans

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opposition ultérieure, à condition que voire iiis épousera mademoiselle de Bléchamp.

— Réfléchis bien, mon enfant, dit le comte en prenant le menton de Léonio ; si l'affaire s'arrangeait ainsi, la bague de noce me coûterait cent mille écus, toute ma fortune, qui, à la vérité, est indépendante de celle de ta mère.

— Oui, mon père; mais un refus vous coûtera plus cher : ma vie le payera.

— Eh bien ! mon enfant, dit le comte avec émotion, ta vie est sans prix à mes yeux ; je ferai tout selon tes vœux.

Léonio s'élança au cou du comte Wilfrid et couvrit son visage de larmes et de caresses.

— Demain, poursuivit le comte, demain j'irai faire ma demande et porter mes conditions de paix au château de Bléchamp.

— Comment! demain? s'écria Léonio; aujourd'hui! aujourd'hui!..»

— Ah ! Léonio, tu mets du luxe dans ta pétition !... Enfin, il faut en mettre aussi dans la complaisance.

— Mon bon pèreî ma vie est à vous ! j'en fais le serment à vos pieds. Vous êtes un ange descendu des cieux pour me sauver. Vous êtes ma seconde mère

— Mais il me semble, Léonio, que tu m'as parlé de l'absence de M. de Bléchamp?... S'il est à Rouen...

— S'il est à Rouen, interrompit vivement Léonio,

on lui dépêchera une estaffette ; on crèvera six chevaux. Quand on gagne cent mille écus on peut payer six chevaux crevés pour les gagner.

— Bon! tu n'as pas oublié les mathématiques, Léonio... Allons, mon ami, calme-toi, tu as la fièvre. Je vais causer de tout cela un instant avec ta mère et je pars.

Léonio regarda le paradis et crut le toucher avec la main.

Il est inutile de mentionner ici toutes les visites, les paroles et les notes diplomatiques qui furent échangées entre les deux familles pour conduire à ' bien cette grande atïaire. Il suffira d'indiquer le résultat. Léonio ayant trouvé, dès le premier moment, une complice fort intelligente et fort dissimulée dans mademoiselle Octavie de Biéchamp, il ne pouvait plus y avoir d'obstacle sérieux. Ce que deux jeunes cœurs veulent, Dieu le veut. M. de Biéchamp, échappé par miracle au déshonneur d'un procès perdu, consentit à tout; seulement il demanda un délai, à cause de l'âge de Léonio. Engagées par leur parole mutuelle, les deux familles fixèrent le terme de ce délai à la majorité du jeune homme. — Comme c'est malheureux! avait dit Léonio, car je me regarde comme ayant vingt-trois ans. A la veille d'épouser ma mère, le comte Sauta-Croce, mon pcre, fut obligé de faire un voyage de quatre ans, ce aui retarda ma naissance. Voyez le tort qu^ cela me por^e aujourd'hui !

Un incident heureux , émané du 'minisire de la guerre, donna subitement à Léonio le courage de subir son destin. Il lui était ordonné de rejoindre, à Port-Yendres, le 23« régiment de ligne, qui se préparait à partir pour l'Afrique. Bien plus , l'espoir de mettre dans sa corbeille de noces une seconde épaulette et une décoration, donna tout a coup à son départ un caractère inattendu de gaîté.

Pendant la longue absence de Léonio, les familles des deux fiancés vécurent dans la meilleure inlelligence. Le jeune officier envoyait avec exactitudeses bulletins de campagne et les ordres du jour oii son nom était cité. L'éducation forte qu'il avait reçue lui fut d'un merveilleux secours dans cette guerre où l'agilité, l'adresse, la vigueur sont les auxiliaires indispensables de cette qualité vulgaire qu'on appelle courage. Aussi le brave Lamoricière, qui avait été vingt fois témoin des traits d'audace heureuse du lieutenant Santa-Croce, lui dit un jour : Jeune homme vous serez général à trente ans.

Il faut que l'auteur de cette histoire se souvienne que Léonio et Octavie sont fiancés, que leur mariage est fixé à la majorité de l'époux, et les campagnes d'Afrique sont des hors-d'œuvre, de longs détails intermédiaires qui font languir la narration. Aussi nous prendrons Léonio à l'heure oii il débarque à Port- Vendres, muni d'un congé matrimonial, orné des épaulettes de capitaine et de la croix d'honneur.

Tout avait été combiné pour arriver au jour promis. Une chaise de poste, rivale d'un chemin de fer, enleva Léonio sur le môle de Port-Vendres, et le transporta au château du comte Wilfrid, où rayonnaient déjà les apprêts d'une fête comme ce coin de Normandie n'en vit jamais.

Le château avait pris un air triomphal. Les deux familles, en revoyant Léonio, étaient arrivées à ce degré redoutable de bonheur qui déplaît au ciel . Quand I a jeune épouse parut avec sa robe blanche et son bouquet virginal, dans le grand salon du château, où se pressait un monde d'invités, il y eut un frémissement d'aduiiration qui fut un épilhalame et une hymne à sa beauté. Léonio avait oublié la terre, sa famille, son état,, sa jeune gloire ; il s'oubliait lui-même ; il vivait dans Octavie ; il lui donnait son âme ; il llottait comme un ange dans l'atmosphère des élus. Le délire du bal était au comble ; tous les visages étincelaient de joie comme s'ils eussent reflété celle des époux ; la musique donnait la fièvre aux pieds et l'ivresse aux fronts ; des paroles de tendresse éclataient sur toutes les lèvres ; on eût dit que. tout ce monde de jeunes gens et de jeunes femmes se mariait par imitation.

On a beau s'oublier, même avec des pensées d'amour, dans l'étourdissement d'une fête, il y a toujours, à défaut d'une main qui écrit trois mots sur le mur, quelque souvenir fatal qui traverse le front et

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fait descendre l'homme heureux des hauteurs du ciel sur la fange de la terre. La devise de la famille des Santa-Croce luisait sur un transparent, à la porte du château. Un vieux domestique corse l'y avait placée, et avec intention peut-être. Léonio, en traversant le vestibule, tourna machinalement sa tète vers la porte, comme pour demander à Tair extérieur le baume de la brise du soir, et la devise de la famille éblouit ses veux : Morto vivo.

Tout le passé afflua dans le souvenir de Léonio, car, dans ses moments de délire où chaque libre est en jeu, le cerveau semble s agrandir et refléter à la fois comme dans uu immense miroir tout une existence passée. — Mon père, mon père! le noble comte de Santa-Croce, manque à cette fête , se dit Léonio en se frappant le front; il faut au moins qu'il y assiste par une pensée qui vient de lui... C'est aujourd'hui que cette lettre paternelle, funèbre et mystérieux testament, doit être lue. C'est aujourd'hui que je dois, à l'exemple des anciens, promener un cercueil à travers la joie d'une fête. Ombre de mon noble père, vous ne serez pas exilée ce soir de votre noble maison.

Léonio jeta un regard rapide dans le salon des quadrilles. Octavie dansait avec un bonheur qui éclatait en rayons sur sa figure : — les femmes dansent toujours. — Il monta l'escalier de son appartement et ouvrit avec précaution la chambre préparée pour 5'époiise. La vue de cott*^ lettre qui ne l'avait jamais

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quitté lui donna des frissons, et il eut besoin de toute sa force pour rompre le fragile cachet. Voici ce que le défunt comte Santa-Croce écrivait à son fils.

« Mon cher fils,

« A l'époque sanglante de la Terreur, Babœuf fut dénoncé par un traître et périt sur Féchafaud. Son fils était fort jeune alors; il avait ton âge, mon enfant.

< Mais l'enfant devint un homme, et il se mit à chercher le dénonciateur de son père. On lui dit qu'il était à Madrid. Le renseignement était bon, cette fois. Le jeune Babœuf rencontra au théâtre, à Madrid, ce misérable ; il le frappa sur la joue devant deux mille témoins , et il le tua , en brave, devant quatre témoins. Que dis-tu de ce trait, mon petit Corse, Santa-Croce?

c Écoute bien, mon fils :

€ Tu venais d'entrer au collège; un jeune homme, qui était mon ami, arriva d'Espagne, où il s'essayait à la diplomatie, chez notre ambassadeur, et je lui offris chez moi un appartement qu'il accepta.

c J'étais bien malade, bien faible, bien souffrant; il me fallait cet ami dans ma misère domestique, et je m'applaudissais de ses soins et de ses consolations. Ma blessure à la tête, que rien ne pouvait cicatriser, me donnait des accès de délire, et quand je reprenais

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