‹ Une conspiration au LouvreChapitre 7 sur 24 · U-N'E CONSPIRATION · texte numérisé non relu

U-N'E CONSPIRATION

mes sens, je trouvais un charme inexprimable à rouvrir mes yeux entre ma femme et mon ami.

« Mon enfant! mon enfant!.,, cet ami m'a déshonoré!

« J'ai profité d'un instant de force pour écrire ces lignes, et la plume m'échappe....

« Hélas! le doute ne m'était pas permis. Les yeux ne trompent pas... Je tenais l'infâme, mon poignard

était levé sur son cœur, j'allais tuer une attaque

d'apoplexie me foudroya et sauva le misérable ! — Y a-t-il une Providence, mon enfant?.... Oui, puisque tu existes.

« Après cette attaque, une paralysie générale me cloua sur un lit de douleurs. L'infâme a vécu, et je confiai ma vengeance au tonnerre, qui l'a laissé vivant.

« J'ai pardonné à ta mère.... Il faut toujours pardonner aux femmes ; aux hommes coupables, jamais. Le pardon est une prime d'encouragement donnée à la perfidie; elle serait trop à Taise si on l'excusait à chacun de ses crimes. Après la vengeance, le pardon ; jamais avant.

« Quand tu liras cette lettre, mon enfant, le déshonneur de ton père va se rajeunir et tomber sur ton front. Tu seras déshonoré à ton tour. Tu ne pourras plus montrer ton visage aux hommes purs ; tu sentiras une flétrissure à ta joue, et chaque minute

perdue avant la vengeance est un siècle de plus de déshonneur qui pèse sur toi.

« Si tu élais dans nos montagnes de la vieille Corse, mon enfant, je le dirais : Prends ton poignard î Tu es en France, et je dis : Prends ton épéeî

< Prends ton épée, fils des Santa-Croce, famille dont l'honneur fat une longue virginité jusqu'à ce jour, et souffleté l'infâme avec cette lettre; après, Dieu est juste, tu le tueras.

« Au moment où tu lis, mes tiras de squelette se dressent vers toi du fond de ma tombe, -et se tordent pour t' exciter.

ff Tu trouveras facilement l'infâme; son nom est

célèbre ; il est attaché à l'ambassade de Londres

Que Dieu me donne la force d'écrire son nom.... c'est.... le comte Wilfrid de î"^"^*...

t Quand tu fermeras cette lettre, il faut que tu ouvres la tombe de l'infâme comte Wilfrid.

f Morto vivo!

« Ton père,

« Comte Santa-Croce. »

Il n'y a que la figure de Saiil évoquant le fantôme de Samuel, sous le pinceau de Salvator Rosa, qui puisse donner une idée du jeune Santa-Croce, après la lecture de cette lettre foudroyante. Cependant, comme un sang vulgaire ne coulait pas dans ses veines, il supporta le coup avec courage, et mit le

testament de son père sur son cœur comme un bouclier.

Mille pensées jaillissaient à la fois dans son cerveau, mais aucune ne pouvait changer sa position ; l'inexorable lettre le poignardait. Ses yeux fixes ne se détachaient plus d'un trophée d'armes suspendu à l'alcove de son lit nuptial, et sa ligure avait un sourire de damné ou de fou.

Un bruit de pas se fit entendre dans l'escalier, et le comte ^Yilf^id parut tout-à-coup dans fa chambre.

— Enfin le voilà trouvé! — dit le comte en embrassant la statue de Léonio pétritié; — on te cherche partout, mon enfant; le quadrille est fini; tu es engagé avec ta belle-mère qui cherche son beau danseur. Ta femme est inquiète; on lui affirme que tu lui fais une infidélité...... Mais que regardes-tu avec

cette figure? — ajouta le comte, en quittant le ton de la plaisanterie pour le ton de l'effroi. — Quel air étrange! quelle pâleur! quels yeux!... Mon fils, mon cher fils!.. .^ je vais appeler du monde.... tu le trouves mal!... Mon Dieu! mon Dieu! que nous arrivet-il?

— Rien, rien, — dit Léonio d'une voix sourde et sans regarder le comte; — point de bruit, point de scandale. Monsieur, laissez-moi!.... laissez-moi î.... laissez-moi !

— Que je te laisse dans un pareil moment! Y ponscs-tu?

— Je VOUS dis de sortir, monsieur le comte, murmura Léonio d'une voix sourde et stridente, et les yeux fixés au plafond.

Il délacha de sa boutonnière sa croix d'honneur et la laissa tomber.

— C'est l'excès du bonheur qui te trouble la tête, dit le comte; réponds-moi, mon eofant, répondsmoi!

Santa-Croce tressaillit convulsivement de la tête aux pieds, et repoussa les bras caressants du comte Wilfrid.

— Au nom de Dieu î regarde-moi, mon fils, face à face; mon cœur se déchire; prends pitié de ton père!

Un hurlement de bète fauve résonna dans la poitrine de Léonio.

— Enfant ! dit le comte avec un accent inouï ; tu restes donc sourd à la voix de ton père, de ton père qui te tend les bras?

— Malédiction sur nous ! dit Santa-Croce.

Et, sans regarder le comte, il parut saisi d'une inspiration soudaine, et ajouta d'un ton effrayant de calme :

— Je ferai plus que mon devoir I

Disant ce dernier mot, il prit la lettre de son père^ et, la donnant au comte Wilfrid, il prononça d'une voix ferme ces mots :

— Lisez cela, monsieur!

Le comte Wilfrid prit la lettre; et, reconnaissant

la main du défunt comte Santa-Croce, il se laissa tomber sur un fauteuil.

Il avait déjà tout deviné.

Le jeune époux avait disparu, et ceux qui montèrent aux appartements supérieurs et qui trouvèrent le comte Wilfrid seul et sombre de désespoir, poussèrent des cris lugubres. Les femmes répondirent à ces cris. Les lustres s'éteignirent sous des lèvres invisibles. Aux dernières lueurs du bal, on voyait errer ça et là des figures pâles avec des chevelures en désordre. Cette fête splendide s'écroulait.

Deux cavaliers couraient au galop sur ,1a route de Paris : Léonio Santa-Croce et Monti, son vieux domestique corse. Ils changèrent de chevaux à tous les relais. A Rouen ils prirent une chaise de poste, et marchèrent nuit et jour avec des figures sombres et des lèvres muettes jusqu'à Hyères. Le domestique savait tout et ne comprenait pas Léonio; vingt fois il avait ouvert la bouche pour lui dire :

— Fils des Santa-Croce, je ne suis pas content de vous!

A Hyères Léonio descendit à l'hôtel des Ambassadeurs, et se lit servir à dîner dans sa chambre; il ne permit pas à son domestique d'entrer.

Vers le milieu de la nuit, après avoir réglé toutes ses alTaires, il fit signe à Monti de le suivre. La petite ville était déserte ; tout dormait.

Léonio et Monti escaladèrent les murs du cime-

Atî LOUVRE. \\\

tière, et on chercha la tombe du comte Santa-Croce; elle était couverte de hautes herbes et de fleurs sans nombre, comme si la nature avait pris soin de l'honorer en l'absence de ceux qui l'oublièrent; cette réflexion mentale contracta d'un sourire affreux la figure de Léonio.

— Aide-moi, dit le jeune homme au Corse Monti; un dernier service, mon vienne serviteur, car je sens, dans mes entrailles, que je suis prêt pour l'expiation.

Ils ôtèrent la pierre du tombeau, et se découvrirent respectueusement devant le squelette de Sanla-Croce. Puis le jeune homme prononça ces paroles :

— 0 mon noble père! il m'a été impossible de porter des mains violentes sur le comte Wilfrid; je t'ai

désobéi! Aussi je meurs à vingt ans, sans avoir

souillé de mon déshonneur une épouse adorée : je meurs pour te revoir, ô mon père, et me justifier devant toi.

Ayant dit cela, il serra les mains du vieux Corse, et il ajouta :

— Fais ton devoir, mon brave Monti.... Adieu!

Monti ne versa pas une larme ; il attendait toujours, et se retournait souvent pour voir si le comte Wilfrid n'arrivait pas à ce sanglant rendez-vous du tombeau.

Léonio descendit dans le tombeau, et se coucha auprès du squelette de son père.

Ses dernières paroles furent celles-ci :

— Monti, mes entrailles brûlent; avant le lever du soleil, je ne vivrai plus. Console ma pauvre mère.... Et maintenant replace la pierre du tombeau. Tout est dit.

— C'est bien, mon jeune maître, dit Monli ; je vous comprends, et je suis content de vous... Adieu.

Et avec un sang-froid héroïque, le vieux Corse exécuta le dernier ordre de Santa-Croce. Pas une larme ne mouilla ses yeux.

Le lendemain iMonti voyageait seul sur la route de Paris.

Un attendrissement général accueillit la fin de cette lecture dans le salon de M. Belliol. Le maître de la maison, plus ému que les autres, s'avança vers le jeune romancier et lui serra la main à plusieurs reprises. Mademoiselle Léonie, sa fille, interrompit, la première, le silence religieux qui régnait encore, et, se levant au milieu de ses amies :

— Voilà une histoire bien triste, dit-elle, et je regrette bien d'y voir mourir mon pauvre filleul. Je ne m'attendais pas à ce dénoùment... Mais le domestique Monti est un monstre...

AU LUUVR£. 113

— Non, mademoiselle, dit Félix; c'est un vieux montagnard corse, un honnête homme qui obéit à un sentiment d'honneur exagéré, mais dont le principe est bon.

— Au reste, monsieur , dit Léonie , vous faites bien de défendre vos personnages. Quant à moi, si j'avais un domestique comme ça, je ne le garderais pas une minute dans ma maison. Je craindrais que, avec son sentiment d'honneur exagéré, il ne me jouât quelque vilain tour.

— Vous avez raison, mademoiselle, dit Félix en roulant son manuscrit, mais lui n'a pas tort.

Pendant ce dialogue, plusieurs groupes des deux sexes s'étaient formés dans le salon, et on analysait vivement la nouvelle de Santa-Croce. M. Belliol répondait avec feu aux critiques, comme s'il en eût été l'auteur. M. Bonchatain dormait.

M. Belliol imposa silence à son monde par un battement de mains, et dit avec un organe de proclamation :

— La société remercie, par ma bouche, l'ingénieux auteur de Santa-Croce ; nous avons tous écouté sa lecture avec le plus vif intérêt. Mais, après une histoire qui a fait couler des larmes, on entendrait maintenant avec un extrême bonheur une histoire comique. Ces dames demandent La Pêche au Lion.

Félix s'appuya du bout des mains sur le bord de sa table de lecture, inclina son torse, et dit :

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