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nouveau, les dépenses qu’entraînent et l’éducation de beaucoup d’enfans et le séjour que l’on fait dans une grande ville, tout, enfin, ce qui environne ma situation, m'a rendu impossible toute épargne et tout moyen accessoire de pourvoir à l’avenir, je dis plus de joindre le commode et l’agréable à létroit nécessaire... Je ne pourrai plus subsister comme président du Consistoire à Nantes avec la somme annuelle de 4.000 francs...»
Nous ignorons le résultat de cette démarche ; mais lincident en lui-même garde tout son intérêt, car c’est une des innombrables variantes de ce problème presque insoluble, qui s’est posé, se pose et se posera à plus d’un pasteur français : faire face aux obligations multiples et absorbantes de la vie pastorale avec cette perpétuelle angoisse d’un budget trop court ; conserver «la représentation décente qu’exige leur état » avec des ressources qui ne le leur permettent pas!
De 1810 à 1815, plane sur la vie de Pierre de Joux à Nantes une obscurité, que seule la découverte du registre perdu pourra dissiper. Tout ce que nous savons c’est qu’en 1812 de Joux publie un recueil de cantiques et en 1813 prononce le Te Deum de Lutzen.
Mais en 1815 la vie politique, fertile en secousses inattendues, se mêle intimement à la vie de l'Eglise de Nantes ; et
nous pouvons reprendre le fil interrompu.
Depuis le 24 Avril 1514, Louis XVIII avait succédé à Napoléon I". Et ceci fut certainement un deuil terrible pour de Joux, attaché, comme il l'était, au Grand Empereur. De 1805 à 1807, il avait prononcé 9 discours de Te Deum à l’occasion des victoires de Napoléon. Il est vrai que c’étaient là des discours officiels et obligatoires ; mais le ton même de ces sermons nous montre l’enthousiasme avec lequel de Joux se soumettait à cette tâche imposée et ces panégyriques officiels devenaient dans sa bouche des hom-
mages personnels rendus à la gloire de Napoléon.
Pour ces discours de Te Deum de Joux conviait le Préfet et les « autorités » de la ville. Le sermon, imprimé aux frais du Consistoire, était offert au représentant du gouvernement. Tout ceci était normal en un temps où l'Eglise et PEtat, marchant de pair, se prêtaient réciproquement leur estime et leur autorité. Mais cette habitude d’imprimer ses
Te Deum, pour les déposer à la préfecture causa la perte de Pierre de Joux.
Le 21 Janvier 1815, il dût prononcer, in mémoriam, l’oraison funèbre de Louis XVI. Il profita naturellement de cette occasion pour blâmer la Révolution dont ilfut, de tout temps, un adversaire acharné.
« L’on se priva de toute liberté, pour devenir plus libre ! Au lieu de ces prudentes gradations dont se compose l’ordre social on promulgua une égalité chimérique ; mais ne pouvant atteindre l’absolue égalité, l’on se borna à subvertir l’ancien ordre; et ceux qui occupaient naguère le dernier rang, s’assirent au premier » (1).
Pendant quelque temps on respecta le roi.
« Le plus honnête homme de France, un Prince éminemment bon, qui offroit, dans sa cour, un modèle exemplaire de sagesse, d’ordre et d’amour du bien public ; un Roi doué d’une âme élevée, d’un sens droit, le plus parfait des Monarques en un mot, s’il eut été sévère, s’il eut su punir, Louis XVI, restoit seul debout, environné de ruines ». (°)
Mais cela ne dura pas; et l’échafaud fit tomber cette « tête auguste ».... « Tous les hommes de bien sont cons-
ternés, le crime a terrassé l’innocence » (*).
L’hommage était sincère, mais sage et pondéré ; et comme
nous sommes loin des tirades enflammées adressées à
{‘) La vertu glorifiée, oraison funèbre de Louis XVI, p. 27. (*) zd. p. 30.
(5) id. p. 48.
Napoléon! Mais de Joux poussa le loyalisme plus loin encore ; et il eut le courage de dire :
« Je ne viens point pour faire un panégyrique; et je ten atteste, d mon Dieu, toi qui lis dans ma pensée, je viens encore moins pour blesser qui que ce soit ou pour rendre odieuse la mémoire d’aucun homme » (!).
L’allusion était claire; obligé de rendre hommage à Louis XVI, de Joux tenait, par acquis de conscience, à affirmer son attachement à Napoléon, malgré le changement de régime. Les consciences droites ont de ces naïvetés! et sa franchise lui coûta cher. On était en fin Janvier ; un mois après — {1 Mars 1815 — Napoléon rentrait en France. Ce furent les Cent jours ; et de Joux dut éprouver la joie, trop brève, d’une revanche inespérée. Le 15 Juin, c'était Waterloo, le 22 Juin, le rêve avait passé...
Dès le 30 Octobre Pierre de Joux fut frappé par la réaction des Bourbons et le 2 Février 1816, il était officiellement révoqué, victime de son loyalisme politique.
De tous ceux qui ont fait allusion à cette révocation, Vaurigaud, dans son istoire de l’Eglise Réformée de Nantes, est le plus explicite :
« M. de Joux, que nous avons vu jouir de la faveur gouvernementale et qui porta la reconnaissance un peu loin dans le cours de son ministère et dans ses écrits, en fut victime » (°).
Nous voulons croire que Vaurigaud n’avait pas lu loraison funèbre de Louis XVI où vraiment de Joux poussa « la reconnaissance un peu loin », même un peu plus loin que ne le demandait son intérêt personnel !
Vaurigaud ne nous apprend pas grand chose et si l’on ne
remarquait pas que la destitution de Pierre de Joux coïncide
() Vaurigaud. Op. cit. p. 362
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avec le retour de la dynastie des Bourbons, on n’y comprendrait rien (').
Voici les faits.
Aussitôt après les Cent jours, un certain Vicomte de Cardaillac vint à Nantes avec les fonctions de « Commissaire spécial de police ». Il avait pour mission d’épurer les « autorités » et les fonctionnaires de la ville et d’étouffer tout germe de bonapartisme.
« Le premier acte de M. de Cardaillac fut la destitution de tous les commissaires de police, moins deux, et de la moitié des employés de la Mairie, sans aucune réserve pour leurs anciens services, ainsi que d’un grand nombre de fonctionnaires presque tous inoffensifs, mais suspects d’attachement à l’empire et qui n’appelaient pas assez haut Napoléon le tyran » (?).
De Joux devait infailliblement y passer. Ses neuf Te Deum, célébrant la gloire de Napoléon, étaient déposés à la préfecture, ainsi que le trop compromettant discours prononcé quelques mois auparavant. 1l fut un des premiers visé. De Cardaillac fut nommé le 24 Octobre et déjà le 30 du même mois |’ « affaire » de Joux avait éclaté.
En date du 30 Octobre, nous assistons à une séance du Consistoire. Il est vrai qu’il n’y a pas de Registre Consistorial pour cette époque ; mais c’est un brouillon de séance(*), (contenu dans la fameuse liasse n° 22) qui nous Papprend. Trois commissaires, députés auprès du vicomte de Cardaillac, rendent compte de leur mission: le Commissaire spécial ne vise nullement le culte protestant ; il n’en veut qu’à de Joux. Le procès-verbal de cette séance est un véritable
soupir de soulagement : exercice du culte sera respecté ;
(‘) 11 me semble pourtant que Vaurigaud savait et je crois que c’est lui
qui a classé les documents dont je me suis servi. (*) Mellinet, op. cit. tome XII, p. 347.
(3; cf. pièces justificatives.
c'est tout ce qui importait! Et nous assistons à une scène un peu pénible qui rappelle — mulalis mulandis — la « démission volontaire » de Molles. De Joux devenait compromettant. Il fallait au plus vite se désolidariser d’avec lui.
Dans une première lettre au Consistoire, de Joux, devant la volonté du commissaire spécial « exigeant qu’il parte incessamment », donnait sa démission et avertissait qu’il ne ferait pas le service le Dimanche suivant. Puis, au cours de la séance, arrive une seconde lettre de Pierre de Joux. Pour « faire plaisir » au Commissaire spécial, il prêchera quand même le lendemain 31 Octobre.
Ceci semble très simple et très naturel ; le Consistoire en jugea autrement.
« Le Consistoire, vu la contradiction qui se trouve entre ces deux lettres, pense que la première ne peut porter démission motivée ainsi qu’elle l’est, parce qu’elle entraîneroit après elle des démarches également désagréables pour le Consistoire et pour M. de Joux ; en conséquence, M. de Joux est invité à donner sa démission purement et simplement, en la motivant cependant s’il le croit nécessaire, sur des motifs qui lui sont purement personnels sans autre développement ». (1)
Que reproche-t-on à de Joux ? De dire la vérité. Pensez donc, il prétendait être révoqué par le Commissaire spécial. On l'invite — et sur quel ton ! — à donner sa «démission purement et simplement », ou bien à inventer quelque histoire, à dire, par exemple, que « sa santé le mettait dans impossibilité etc...» ou autre chose de ce genre. On ne voit pas pourquoi de Joux méritait un traitement aussi sévère, et un langage aussi désagréable. Mais il fallait bien hurler avec les loups ; et, pour être sûr de la faveur gouvernementale, se montrer ( plus royaliste» encore que le
représentant royal.
{t) Séance du 30 octobre 1815. (liasse 22). cf. pièces just.
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Nous comprenons maintenant qui à pu avoir intérêt à faire disparaître le registre 1810-1815 qui contenait un procès-verbal si peu honorable pour le Consistoire ! Mais par une de ces ironies du sort — qui n’est peut-être après tout qu’une espèce de justice immanente — c’est précisément le brouillon de cette triste séance qui est tombé entre nos mains !
Il semble que de Cardaillac fut plus humain que le Consistoire. I] avait dit « qu’il prendrait tous les tempéraments nécessaires pour ne donner aucun éclat à la retraite » et « ne rien précipiter à cet égard » (). Il fit traîner l'affaire pour laisser à de Joux le temps de se retourner. Il ne voulait pas non plus le révoquer sans motif avouable ; au bout de quatre mois il constata que de Joux était Suisse. En séance du Consistoire du 15 février 1816 on donna lecture de « l’Ordonnance » suivante :
« Vu Particle 1° de la loi du 2 avril 1802 sur les cultes protestants, portant que : nul ne pourra exercer les fonctions du culte s’il n’est français,
Nous ordonnons ce qui suit :
La nomination du sieur Pierre de Joux de Genève, à la place de Pasteur Président du Consistoire de l’Eglise réformée de Nantes pour les départements de la Loire-Inférieure et de la Vendée, est rapportée ». (2).
Le tour était joué.
De Joux fut remplacé par un nommé Wilson ; auquel — quand il eut l’âge voulu — on fit une retraite. Il n’en fut pas de même pour de Joux.
Sans église, sans aucune ressource pour vivre, de Joux et sa famille furent du jour au lendemain plongés dans la
misère. Le Consistoire eut pourtant pitié de son pasteur et
{t) cf. Le procès-verbal du 30 oct. 1815.
2) Registre consistorial II. n° 1.
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ouvrit une souscription, « recommandée à la bienfaisance des membres de cette église ». (‘).
Après avoir été le pasteur de Nantes, Pierre de Joux était devenu l’un des pauvres assistés par son ancienne pa-
roisse !