I. — Les idées religieuses de Pierre de Joux
en 1803, d’après la Prédication du Christianisme
La Prédication du Christianisme, est, comme tout bon sermonnaire, divisée en trois parties : tome [, le Père; tome II, le Fils ; tome LIT, le Saint-Esprit. Mais ces trois divisions sont plus superficielles que réelles ; et si, pour l’ensemble, les sujets traités rentrent tant bien que mal dans ce cadre factice, il n’en est pas de même pour toute une série de ( sermons de morale ».
La Renaissance de la religion et le Bonheur inséparable de la vertu, font partie du tome I. La courte durée de la vie humaine, se trouve dans le tome II. Tandis que les deux sermons sur Pamour du plaisir, sont placés, sans raison apparente, dans le tome II. Par contre les deux sermons sur le premier commandement qu’on s’attendrait à voir dans le tome [ (le Père), sont relégués au tome III. Enfin, on ne voit pas pourqui les sermons 2, 3 et 4 du tome III (deuxième partie), qui traitent de la mort et de la résurrection, figurent dans le dernier tome... il est vrai que l’on finit toujours ainsi! Aussi ne devons-nous prendre ces divisions que pour ce qu’elles valent : elles sont pratiques et
elles sont « orthodoxes » ; de Joux ne désiraient pas plus.
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Quant au fond même de l'ouvrage, il est très variable ; les sermons de dogmatique n’ont qu’une qualité ; ils sont, eux aussi, très « orthodoxes ». Parmi les sermons de morale, par contre, il y en a de vivants, très bien observés : le premier sermon sur l’amour du plaisir (1), par exemple, où nous trouvons une critique très juste des « mondains ». [1 y en a même de profonds et toujours vrais, que l’on peut encore lire avec profit: celui sur la brièveté de la vie (*) par exemple, ou la Providence justifiée, (*) ou encore le Bonheur inséparable de la vertu (‘). D’ailleurs plus nous avançons en date, plus les sermons deviennent intéressants et vivants.
L’impression d’ensemble est donc assez bonne. Le style, parfois vif et précis, devient facilement emphatique et pompeux : de Joux est « de son époque » et l’emphase était alors bien portée. Ne dit-il pas en faisant l’éloge des « pseaumes », qu’ils ont un style « rapide et pompeux ». (°) Il faut avouer que nous ne nous en serions jamais douté !
Mais faites la part de la mode et du temps, vous trouverez dans ces sermons de réelles qualités : de Joux était un orateur et, ce qui est mieux, il avait une réelle piété.
Ce qu'il dit de la prière montre un homme qui connaît, par expérience, la communion avec Dieu.
« Il est des instans heureux, où notre âme, élevée par une méditation sacrée;monte par degrés jusqu’à la première cause de tout ce qui est... alors tout ce qu’on appelle plaisir sur la terre paroit insipide, s’évanouit, auprès du désir d’être réuni à la
source de la beauté éternelle. — Saisis de respect, nous nous
() Prédication. tome III, p. 124.
(2) :d. tome II, p. 1.
(*) id. tome I p. 53.
() id. tome I p. 157.
(*) id. tome INT. p. 867.
prosternons devant notre Dieu : un rayon de sa céleste lumière nous éclaire ; nous nous sentons en rapport avec lui... une joie pure et vive remplit notre cœur et l’éclair de notre félicité dans cet état momentané de prière, d’amour et d’adoration surpasse en jouissance solide toutes celles qui sont accordées à l’homme mortel. Une douce et sainte émotion nous « annonce la présence du Dieu que notre âme adore ; nous communiquons avec la divinité par toutes les forces du sentiment... » ('). |
Sa confiance en Dieu se montre sans cesse dans des cris de foi comme celui-ci :
« ... Tu le sais, Ô mon Dieu, source unique de vie, de félicité
et de lumière ! on ne peut t’aimer sans être heureux ! » (*)
Ou encore :
« Portez sans cesse avec vous la conviction que Dieu ne vous perd pas un instant de vue ». (°)
Nous remarquons aussi sa franchise, quand c’est le moraliste qui nous parle. À son auditoire mondain de Genève, il dit en face :
« Oui, vous aimez le plaisir plus que Dieu !
Vous aimez le plaisir plus que votre âme,vousqui ne remplissez votre cœur que de cette foule de riens, de bagatelles qui vous occupent, qui vous donnent du dégoût pour tout ce qui est sérieux... Retirés dans vos maisons, quels entretiens utiles, quelles conversations édifiantes vont délasser cet esprit fatigué de se promener parmi la vanité P » (‘)
Ecoutez ces « conversations édifiantes » !
« Ils ne se visitent que pour s’entretenir d’objets de mondanité, de parure, de luxe, de dissipation, de rapports tournés à la médisance, à la raillerie, à l’art de chercher des ridicules pour
consumer le tems, trop lent dans sa marche, le tems de l’intervalle
(!) Prédication. tome I, p. 119.
(?) id. tome II, p. 499.
(3) id. tome III, p. 353.
(*) id, tome III, p. 141.
qui les sépare de quelque nouvelle scène de divertissement ». (1)
Et le tableau est encore exact de nos jours, un siècle plus tard. Ecoutez la suite, trop bien observée :
« Voyez-là maintenant, cette personne vraiment infortunée, voler d’amusement en amusement, affecter d’être heureuse lorsqu'elle se sent le plus misérable ! Fatiguée’ de courir sans cesse après de nouveaux jeux, elle ne peut vivre néanmoins, elle ne peut respirer un seul instant sans quelque projet de fête nouvelle ! Vous la verrez bientôt rassasiée de ses plaisirs trompeurs, lassée d’elle-même, excédée de tout ce qui a pu l’environner... » (*)
Non pas que de Joux se soit jamais élevé jusqu’à la morale héroïque; non, sa morale reste une bonne et saine morale, qui n’a rien € d’austère ou de gênant » (*); une bonne morale bourgeoise, de juste milieu. Car le but de la « Vertu » est de nous «rendre la vie agréable » (*).
Enfin comme théologien, de Joux est « orthodoxe ». C'était l’époque où le « rationalisme », dernière émanation du « Culte de la Raison et de l’Etre Suprême », faisait de l’Eglise protestante une bien pauvre chose. Par réaction, de Joux poussa l « orthodoxie » jusqu’à ses plus extrêmes conséquences, mais il ajoute encore à son orthodoxie certains traits que lui fournissait une ingénieuse exégèse. Vous avez cru jusqu’à présent que l'institution du sabbat a précédé celle du dimanche ? Erreur.
Ce fut en effet le septième jour que « l'Eternel se reposa » ; mais l'homme était créé de la veille; il n’avait, pour ainsi dire, pas eu le temps de respirer.
« Concluons que, relativement au genre humain, c’est le pre-
mier jour de la semaine qui fut consacré dès la création pour le
(‘) Prédication. tome HI, p. 144.
(2) id. tome III, p. 150.
(*) id. tome I, p. 175.
SR ee
service de l’Eternel ; concluons que le Dimanche est l’ancien, le véritable jour de repos... (!) »
C’est évident. Encore fallait-il y songer.
Nous rencontrons de temps à autre de ces détails qui nous font sourire ; mais d’autres affirmations nous montrent un homme en contact avec la réalité. Il en oublie même parfois son orthodoxie rigide :
« La Religion, comme l’exprime ce mot même, est un lien d’amour, un lien de foi et d’obéissance, qui attache les hommes à leur Créateur. (?) »
Et quelques années plus tard dans une lettre à Rabaut il dira :
« La Foi n’est point une créance historique ou logique, mais bien la présence sentie de Dieu en nous d’où résulte la vie intérieure et éternelle. (*) »
C’est quelque peu « fidéiste » pour un véritable « orthodoxe » !
Sa religion c’est la « religion d’amour » ; et ainsi le théologien nous ramène à l’homme de vie intérieure. Sa théologie se fonde sur son expérience ; et qu'importe la forme que prend sa piété, si cette piété est sincère et vivante.
« Nous savons, écrit-il, que toutes choses concourent ensemble au bonheur de ceux qui aiment Dieu. Et ne voyez point dans ces expressions de lApôtre le simple espoir, le souhait ardent d’une âme qu’embrase une vive piété et qui prend pour des réalités mêmes et pour des faits ces tableaux flatteurs d’une imagination qui l’abuse... Non ! le sujet de cette méditation est... une de ces vérités sublimes que l’histoire et que l’expérience journalière ont... marqué de leur sceau (*). »
Tant que c’est au nom de son « expérience journalière »
(‘} Prédicalion. tome II, p. 497.
(? 1d. tome III, p. 336.
(*) Org. Egl. Nanles, p. 37.
(*) Prédication I, p.56.
que de Joux nous parle, nous l’écoutons avec plaisir, car sa foi est la notre. Mais quand ses sermons ne sont que démonstrations dogmatiques, ils sont « peu intéressants » même pour d’autres que des « mondains » ('). Car, si l’expérience humaine est de tout temps, une dogmatique centenaire porte bien son âge. |
Il. — L'évolution de 1782 à 1804
Avec la Prédication du Christianisme nous avons done entre les mains un document intéressant qui nous permet de suivre la pensée de Pierre de Joux depuis 1782 jusqu’à
Sans anticiper sur les conclusions je tiens à indiquer les trois points de cette étude :
d’abord voir ce qui lui reste de ses années d’étude dans un milieu anglican ;
noter ensuite ce que l’on peut considérer comme des « germes » de catholicisme ;
indiquer enfin une marche en avant vers le dogme catholique ; en un mot essayer de préciser la position qu’il occupe alors entre l’anglicanisme d’hier et le catholicisme de demain.
Ces sermons nous conduisent jusqu’en 1802. Pour les années 1803 et 1804, nous avons l’avani-propos et la suite à l’avanti-propos. Des prières qui précèdent ou suivent
quelques sermons sont également de cette époque (°).